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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 20:10

 

 

 

MONSIEUR G SUR LE PONT

 

Version française – MONSIEUR G SUR LE PONT – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Il signor G sul ponteGiorgio Gaber – 1970

Paroles : Giorgio Gaber – Giuseppe Tarozzi

Musique : Giorgio Gaber

 

 

 

 

 

 

  Pont de Londres en soirée

d’après Claude Monet

 

 

 

 

 

 

 

Une insertion, je pense, particulière et un peu controversée ; mais qui n’est pas particulier et controversé ? En tout cas, elle va à la fois dans le sens du nouveau parcours sur le suicide et de l’euthanasie (également particulier et controversé), soit dans celui-ci sur les ponts, tout juste né. M. G, alors qu’il rentre chez lui avant « l’orgie du soir » à 22 heures devant la deuxième chaîne de télévision, passe sur un pont, repense à sa vie d’homme commun, ordinaire et à d’autres choses et a certaines pensées, parmi lesquelles celle de sauter dudit pont. « Mr. G », comme tout le monde le sait ou devrait le savoir, est l’un des jalons du « Teatro Canzone » de Gaber et Luporini. On lit dans Uichipedia :

 

 

« L’album est l’enregistrement en direct du spectacle homonyme (mis en scène pendant la saison théâtrale 1970-1971), réalisé dans les studios Regson à Milan le 6 octobre 1970 ; l’ingénieur du son est Gianluigi Pezzera, tandis que la réalisation est de Claudio Celli. Dans ce disque, pour la première fois, les chansons chantées alternent avec les monologues récités par Gaber lui-même, selon une formule typique de presque tous les albums qui rendront compte de ses spectacles dans les années 70 et 80. Les chansons sont toutes de Gaber et Sandro Luporini (même si dans le disque original, elles sont toutes signées par Gaber seul, car Luporini n’était pas encore membre de la SIAE – Société Italienne des Auteurs et Éditeurs), sauf Suona chitarra (de Gaber et Federico Monti Arduini) et Il signor G sul ponte (de Gaber et Giuseppe Tarozzi), Le nostre serate (de Gaber et Umberto Simonetta), et la prose Preghiera (de Tarozzi).

 

Que dire d’autre ? À propos du pont et du suicide, paraphrasant (mal) Leopardi, on pourrait dire que des frères furent engendrés en même temps. Sous les ponts ne coulent pas, ou en tout cas ne se trouvent pas, en général des choses faciles et rassurantes : des rivières plus ou moins profondes, assez souvent des lacs ou même des bras de mer, ou encore des ravins, des surplombs, des falaises, des voies ferrées, des quartiers de ville, etc. Et je soupçonne qu’un peu tout le monde, à certains moments de sa vie, a envisagé de faire comme M. G lors de cette fameuse soirée d’hiver avant de passer outre et d’aller regarder la télévision. Le pont reste vide et M. G, oui, finalement meurt. Toute une vie ; et, comme le disait le poète, la vie est cette chose dont personne ne sort vivant. [RV]

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Lucien l’âne mon ami, en ces temps de pandémie galopante, notre ami Riccardo a raison de rappeler que la vie est une chose dont personne ne sort vivant. Chez nous, on dit que la vie est une maladie mortelle qu’on attrape en naissant et pour rester dans le bruissement contemporain, pour laquelle il n’y a pas de vaccin.

 

Oh, répond Lucien l’âne, c’est du pareil au même. Cependant, moi, depuis le temps que j’erre du pas de l’âne sur les chemins tortueux de ce monde, je finirai par penser que je suis, tel Sisyphe, condamné à ne pas mourir. Il me semble, à te voir, que ce serait ton cas également.

 

N’y va pas si vite, Lucien l’âne mon ami, car il est toujours possible – à cœur vaillant, rien d’impossible – de mettre fin à ses jours volontairement et nul ne sait et ne peut dire, s’il n’y viendra pas un jour. Passons ! Pourtant, holà, rassure-toi, je n’en ai nulle intention – même à titre d’essai ou de volition, mais il est certaines gens, comme ce Monsieur G qui parfois, par exemple, quand ils se penchent du haut d’un pont vers les flots noirs – car c’est quasiment toujours au jour tombé que viennent de telles lubies – se laissent bercer par je ne sais quelle mélancolie et s’imaginent plongeant dans ce vide entre la rambarde et l’eau.

 

Je sais tout cela, dit Lucien l’âne et même, je sais aussi que souvent ils renoncent à cette intention et après un moment d’égarement spirituel, ils reprennent le chemin de leur vie et rentrent tranquillement chez eux. Ce sont souvent des personnes un peu distraites et certainement, discrètes, car elles gardent pour elles leurs escapades lunatiques.

 

Lucien l’âne mon ami, tu es un devin, car c’est là toute l’histoire que raconte la chanson. Je ne suis pas sûr que ce Monsieur G, alias sans doute, le sieur Gaberščik lui-même, n’ait pas évoqué certaine de ses propres heures de grises songeries. Cela dit, il arrive quand même que des gens se jettent du haut du pont – ici ou là, comme le fit le poète Paul Celan, ainsi que le raconte la chanson « Celan Sous Le Pont Mirabeau ». Il arrive parfois que la pratique se généralise et tourne à l’épidémie au point qu’en Allemagne, peu après 1920, on trouvait sur la rambarde d’un pont une pancarte qui disait : « Il est interdit de se suicider ». Personnellement, j’aurais ajouté « sous peine d’une sévère amende ».

 

En effet, dit Lucien l’âne, je me souviens de ce bout de la chanson Histoires d’Allemagne, qui disait :

 

« MAYENCE, DÉCEMBRE 1926 -

 

Près de Grosshesselohe, le pont sur l’Isar

S’appelle « Le Pont des Suicidés »

Trente mètres de haut, un tremplin

Son passé est tragique.

On a posé un grillage

Et une pancarte :

« Défense absolue de se suicider ».

 

On devrait généraliser cet écriteau plein d’auto-dérision. Enfin, suivons attentivement Monsieur G, lequel finalement rentre chez lui et regarde la télévision. C’est là que c’est vraiment tragique. Quant à nous, tissons le linceul de ce monde paradoxal, mélancolique, idiot et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

L’eau passe, l’eau coule,

Il pleut un peu, un grand vent souffle ;

Il fait nuit noire, il y a de la lumière.

Je me tiens sur le pont et je regarde la rivière.

 

 

À quoi pensez-vous, Monsieur G ?

Pensez-vous à la fin de votre vie,

À ce que vous avez fait, ce que vous avez dit,

À votre courage, à votre passé, qui est déjà passé !

 

 

L’eau passe, l’eau continue à couler

Dans l’obscurité, au-delà de l’obscurité.

Il fait très froid, c’est presque l’hiver ;

Je suis sur le pont en enfer.

 

 

En enfer, Monsieur G ?

Allons, ne dites pas de telles choses ;

« Tout va bien », telle est votre devise.

Vous oubliez. Vous avez toujours eu ce que vous avez donné.

 

 

L’eau passe, l’eau continue à couler

Comme une berceuse qui jamais ne finit

Et moi qui la regarde assoupi,

Je ferais le plongeon tout habillé.

 

 

Tout habillé, Monsieur G ?

Laissez tomber, partez de là.

Rentrez chez vous dans votre chez soi.

Chez vous, pensez à votre femme, rêvez !

 

 

L’eau passe, l’eau coule,

Elle ne reflète aucune étoile ;

Quelqu’un parle, quelqu’un répond

Et il n’y a plus personne sur ce pont.

 

 MONSIEUR G SUR LE PONT
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Published by Marco Valdo M.I.
27 août 2020 4 27 /08 /août /2020 17:19

 

NON, NON, NOUS NE VOULONS PAS DE

VOTRE MONDE !

 

Version française – NON, NON, NOUS NE VOULONS PAS DE VOTRE MONDE ! – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson allemande – Nein, nein, wir woll'n nicht eure Welt Klaus der Geiger – 1998

Paroles et musique : Klaus der Geiger [Klaus Christian von Wrochem]

 

 

Le Cirque du Monde

Marc Chagall

 

Dialogue Maïeutique

Cette fois, Lucien l’âne, je viens de terminer une version française d’une chanson allemande populaire de la fin du siècle dernier, dont le titre est en soi tout un programme : Nein, nein, wir woll'n nicht eure Welt Non, non, nous ne voulons pas de votre monde ! L’auteur exerce son art de musicien de rue depuis 1970 sous le nom de Klaus der Geiger – autrement dit, Colas le violoneux, mais c’est un violoneux virtuose qui a été formé à l’école classique à Cologne et ailleurs et à d’autres musiques (folk, jazz, rock). Dans sa vie, son art musical et dans les textes de ses chansons, il inscrit la protestation contre la société – contre la guerre, le racisme, la xénophobie et la pollution, une manière de protestation anarchiste ; il se dit lui-même anarchiste et il décrit l’anarchisme comme l’utopie vivante du XXIe siècle, à laquelle il offrait une voix.

 

Klaus der Geiger – Colas le Violoneux, tu dis, répond Lucien l’âne, ça me rappelle une chanson de Fabrizio De André, « Il suonatore Jones » que tu avais mise en français sous le titre de Jean le Violoneux. Mais au fait, comment s’appelle-t-il réellement ?

 

Voilà, répond Marco Valdo M.I., Klaus de Geiger est né Klaus Christian von Wrochem en pays saxon en 1940.

 

Pour en venir à la chanson, avec son titre, dit Lucien l’âne, il me semble que son titre est pour la plupart des gens du monde une antienne ancienne. En fait, c’est le refrain que l’on entend depuis la nuit des temps, que dure la Guerre de Cent Mille Ans.

 

C’est exactement ce que j’en ai pensé en la mettant en français, répond Marco Valdo M.I. ; à quelques détails près, elle aurait pu être écrite au temps de La Marseillaise ou de l’Internationale ; d’ailleurs son refrain dit quelque chose de similaire à celui-ci de l’Internationale :

 

« Debout, les damnés de la terre !

Debout, les forçats de la faim !

La raison tonne en son cratère,

C’est l’éruption de la fin.

Du passé faisons table rase,

Foules, esclaves, debout, debout !

Le monde va changer de base,

Nous ne sommes rien, soyons tout ! »

 

Évidemment, comme on peut l’imaginer, le violon (Geiger) – instrument facile à transporter et très apprécié en Europe centrale – accentue la coloration populaire du refrain.

 

En effet, dit Lucien l’âne, c’est une chose qui aurait pu être chantée à bien des époques et de bien des manières ; au moins depuis deux siècles. C’est d’ailleurs une chanson de protestation qui pourrait être utilisée aujourd’hui un peu partout dans le monde et sans doute aussi pour longtemps encore. Ce qui est bien, c’est qu’elle va droit au but et dit les choses sans fard.

 

On verrait bien, enchaîne Marco Valdo M.I., les nouvelles générations s’emparer de cette chanson de lutte pour continuer le combat tant qu’il y aura des riches et des puissants ou plus exactement, tant qu’il y aura des hommes avides d’argent et de pouvoir.

 

Certes, dit Lucien l’âne, et comme j’ai dit, ça risque de durer encore ; quant à nous, tissons le linceul de ce monde avide, arrogant, ambitieux, moralement aride et analphabète et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Non, non, nous ne voulons pas de votre monde,

Nous ne voulons pas de votre pouvoir

Et nous ne voulons pas de votre argent immonde.

Nous ne voulons pas entendre parler de votre bazar ;

Nous voulons réduire tout ce foutoir.

 

Votre progrès n’a de sens que s’il fait augmenter les prix

Et il nous faut payer le triple pour tout ce que vous donnez ;

Vous salissez la nature, vous tuez l’imagination, vous abîmez la santé,

Pour vous, tout ce qui compte, ce sont vos boni.

 

Non, non, nous ne voulons pas de votre monde,

Nous ne voulons pas de votre pouvoir

Et nous ne voulons pas de votre argent immonde.

Nous ne voulons pas entendre parler de votre cirque ;

Nous voulons détruire tout cette boutique.

 

Vous faites de grandes fêtes, vides de sens et pleines d’ennui ;

Vous construisez des tours et vous torturez l’humanité ;

Vous faites des contrôles de jour comme de nuit,

Vous êtes le pire fléau de l’humanité.

 

Non, non, nous ne voulons pas de votre monde,

Nous ne voulons pas de votre pouvoir

Et nous ne voulons pas de votre argent immonde.

Nous ne voulons pas entendre votre musique ;

Nous voulons abolir tout votre clique.

 

Vous pouvez nous frapper, vous pouvez nous chasser ;

Vous savez très bien que cela ne veut rien dire,

Car nous sommes la vie, hé hé !

Et vous, les fossoyeurs de l’avenir.

 

 

Non, non, nous ne voulons pas de votre monde,

Nous ne voulons pas de votre pouvoir

Et nous ne voulons pas de votre argent immonde.

Nous ne voulons pas entendre parler de vos affaires

Nous voulons liquider toute la misère.

 

 

NON, NON, NOUS NE VOULONS PAS DE VOTRE MONDE !
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Published by Marco Valdo M.I.
22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 19:15

 

Après les Drapeaux

 

 

Chanson française – Après les Drapeaux – Henri Tachan1969

Paroles : Henri Tachan

Musique : Jean-Paul Roseau

 

 

 

 

 

L’Apothéose de la guerre

 

« Dédié à tous les grands conquérants anciens, actuels et à venir »

Vassili Verechtchaguine – 1871

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

« Après les Drapeaux » ?, demande Lucien l’âne. Qu’est-ce que ça veut dire ? Va-t-on voir un cortège commémoratif, une sorte de parade nationale ou un défilé nationaliste ?

 

Pas du tout, rassure-toi, répond Marco Valdo M.I., car d’abord, ce n’est pas le genre d’Henri Tachan et ensuite, laisse-moi te dire qu’il ne s’agit pas du sens habituel du mot « drapeau ». Peut-être, sais-tu qu’en français, « être sous les drapeaux » est une expression qui veut dire « faire le soldat », « être (requis, réquisitionné) dans l’armée », « faire son service militaire », « servir dans le contingent » et j’en passe. Enfin, bref, quelque chose du genre. De sorte qu’ « après les drapeaux » signifie tout simplement « après avoir été soldat », et ici, plus spécifiquement, « après avoir fait la guerre ».

 

Bon, soit, dit Lucien l’âne, mais quelle guerre ? Il y en a eu tellement.

 

Là, Lucien l’âne mon ami, vu l’année de la chanson (1969) et l’allusion dès le début au « djebel » et plein d’autres éléments dans la chanson, la réponse est claire et nette, il s’agit de la guerre d’Algérie, vue du côté d’un ancien soldat de l’armée française. C’est un récit d’après-guerre, une sorte de compte-rendu de campagne d’un troufion, un « obligé » du contingent, un zig contraint de crapahuter dans le djebel comme des milliers d’autres et ce bidasse, ce soldat démobilisé qui raconte la vie du campement, c’est Henri Tachan ; il détaille aussi les séquelles au retour dans la vie civile. Mais je te préviens l’érotisme miliaire réserve des surprises.

 

Ça ne m’étonnera pas trop, dit Lucien l’âne, j’en ai tant vu dans tant de guerres et de bien des armées. Cependant, c’est là un aspect, une face de la Guerre de Cent Mille Ans qui n’est pas souvent abordé sous cet angle de vue.

 

Tout juste, Lucien l’âne mon ami, d’habitude, comme pour Adèle, L’Histoire du Soldat, Quand un Soldat, ce sont toujours de braves, bons, gentils et vertueux gars qui s’en reviennent au pays tandis qu’ici, comme je l’ai laissé entendre, il est question d’autre chose : de l’activité érotique militaire pratiquée (par défaut) sur des chèvres et des canards tout au long des longues campagnes de chasse à l’indigène, au terroriste, au résistant, comme on voudra ; c’est selon le point de vue où on se place. L’ennui, c’est que les chèvres, à force, deviennent syphilitiques ou blennorragiques et leurs amants de passage aussi.

 

Oh, dit Lucien l’âne, voilà une belle illustration de ta légendaire antienne : « Les amibes de mes amies sont mes amibes. »

 

Pour tout dire, reprend Marco Valdo M.I., c’est une chanson réaliste tout comme celle de Jacques Brel : « Au Suivant ! » ; mais ce n’est pas tout, elle évoque également certaine conséquence aussi dramatique qu’insidieuse que l’on découvre plus tard : le profond désarroi, la blessure mortelle qui frappe pendant longtemps après et parfois, finit par tuer celui qu’on a forcé à pratiquer la tuerie patriotique. Le retour à la vie civile n’est pas nécessairement le retour à une vie pacifiée :

 

« Mais après les drapeaux,

L’autre vie recommence :

Si j’ai sauvé ma peau,

Ai-je vraiment eu de la chance !? »

 

Oh, dit Lucien l’âne, faut pas s’y fier ; j’entraperçois déjà ce mirage de suicide qui hante l’ex-militaire :

 

« Mais un soir en cachette j’irai dans le métro,

Prendre enfin mon plaisir sous le corps d’une rame. »

 

Il n’y a pas à dire, ce genre d’aventure, ça laisse des traces. Enfin, je vais prendre le temps de lire cette histoire en chanson. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde armé, trop armé, guerrier, insensé et cacochyme

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

C’était en 1900 et plus, dans le djebel,

Au nom de la Patrie, promus artificiers,

Nous rêvions en silence aux gros culs de nos belles,

En violant quelques chèvres à l’ombre des figuiers.

 

Pardi ! Six mois de jeûne, ça vous titille un homme,

Et qui plus, des soldats, vainqueurs « in partibus »,

Si bien qu’en fin de compte, on se surprit, en somme,

Au bout de quinze jours, à baiser les cactus !

 

Hissez les drapeaux !

Une minute de silence !

Garde-à-vous les héros

Pour l’honneur de la France !

Mais après les drapeaux,

L’autre vie recommence :

Le retour des héros

Se passe sous silence !

 

On s’excitait parfois, entre deux gourdes d’eau,

Dévorés par les poux, bouffés par les moustiques,

Aveuglé de soleil et râlant sur le dos,

On cherchait l’ombre rare d’un mirage érotique !

 

Lucien qui l’avait fine mais de belle tenue,

Taraudait en expert de très jeunes canards,

Et s’endormait enfin, puant, goinfré, repu,

La chemise tâchée comme nos étendards !

 

Hissez les drapeaux !

Une minute de silence !

Garde-à-vous les héros

Pour l’honneur de la France !

Mais après les drapeaux,

L’autre vie recommence :

Le retour des héros

Se passe d’importance !

 

Quand la paix fut signée, que tout fut déconquis,

Qu’on nous réexpédia au pays des bordels,

Dans nos veines coulait le foutre des maquis :

Nous ne regardions plus passer les jouvencelles…

 

Mais le temps a passé, qui lave les cerveaux,

Aujourd’hui gentiment je contente ma femme,

Mais un soir en cachette j’irai dans le métro,

Prendre enfin mon plaisir sous le corps d’une rame.

 

Hissez les drapeaux !

Une minute de silence !

Garde-à-vous les héros

Pour l’honneur de la France !

Mais après les drapeaux,

L’autre vie recommence :

Le retour des héros

Se passe à contre-sens.

 

Mais après les drapeaux,

L’autre vie recommence :

Si j’ai sauvé ma peau,

Ai-je vraiment eu de la chance !?

 

 

Après les Drapeaux
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Published by Marco Valdo M.I.
20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 18:18

 

Le petit Bonhomme de Foix

 

Chanson française – Le petit Bonhomme de Foix – Marco Valdo M.I. – 2020

 

 

 

 

L'Assassinat d’Henri IV

Charles-Gustave Housez - 1859

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

As-tu, Lucien l’âne mon ami, souvenance d’une comptine enfantine qui racontait dette histoire de l’homme de Foix ?

 

J’en ai entendu beaucoup de versions, dit Lucien l’âne en riant, mais à l’origine de ma mémoire, j’ai gardé celle-ci – assez cohérente, même si je pense qu’elle camoufle une autre signification plus ancienne et mystérieuse, liée à l’histoire de la ville et du Comté de Foix. La voici dans son intégralité :

 

« Il était une fois,
Un marchand de foie
Qui vendait du foie
Dans la ville de Foix.
Il se dit : « Ma foi ! »,
C’est la première fois
Et la dernière fois,
Que je vends du foie
Dans la ville de Foix ! »

 

Donc, Lucien l’âne mon ami, tu connais bien cette comptine et tu entrevois son passé tumultueux. C’est ce dernier que ma chanson – parodie de cette comptine et comptine elle-même, entend restituer, car c’est souvent ainsi avec les comptines : elles servent – sans le savoir – à transmettre une mémoire cachée, un sens crypté du fait qu’elles sont nées d’un événement généralement dramatique, d’un grand traumatisme ou qu’elles servent à mettre en garde les enfants et les futurs adultes contre certains aléas de la vie. Ce qui fait que hors de ce souvenir sous-jacent, elles ont souvent l’air un peu légères, un peu vides de sens et de passé réellement identifiable ; ce sont des paraboles, elles racontent autre chose au-delà de ce qu’elles racontent. Songe un instant aux contes pour enfants qui ont la même destination et la même fonction : par exemple, le petit chaperon rouge où le loup va se farcir la petite fille. Ainsi, la version que tu proposes où un marchand vient vendre du foie à Foix et une seule fois. En dehors de l’allitération, on se demande vraiment pourquoi une telle histoire à dormir debout. D’abord, s’il vend du foie (au temps où remonte la chanson, il n’y avait ni surgelé, ni frigo, ni conserveries), il ne peut venir de loin, ne fût-ce que parce que sa marchandise ne résisterait pas à de longs transports ; son foie arriverait pourri sur le marché ; sans compter que pour en vivre, il lui faudrait en écouler (et en transporter) de grandes quantités. S’il ne vient pas de loin, disons à une heure ou deux de marche, il ne peut négliger la ville dont il est proche. Il en ferait quoi de son foie ? De plus, s’il devait effectivement venir au marché chaque semaine, il faudrait considérer le régime alimentaire de la population de la ville ; ce serait peut-être l’explication du nom de la ville elle-même ?, pourrait avancer un farfelu.

 

En effet, dit Lucien l’âne, je me disais aussi que c’était bizarre qu’un marchand renonce ainsi à son marché, et puis, pourquoi ne vendrait-il que du foie ? Que ferait-il des restes de ses bêtes forcément mortes – cochons, canards ou oies, puisque sans foie ? Dès lors, est-ce un éleveur, un boucher ? À supposer qu’il vende tout le reste au marché, pourquoi pas le foie ? Et pourquoi seulement à Foix ? Dès lors, il me semble aussi que cette histoire cache quelque chose, en quelque sorte historique.

 

C’est à cette élucidation, répond Marco Valdo M.I., que s’est efforcée ma chanson. D’abord, quelle mémoire de foie ou de foi peut-on noter à Foix, ville située aux pieds des Pyrénées en plein pays cathare ; dans le Comté de Foix, la Foi, ce fut un temps la Foi cathare, celle des Parfaits qu’un horrible et incroyable croisade, lancée par un Pape au nom Innocent, on ne peut plus faux-cul, tenta d’éradiquer. Par parenthèse, elle commença comme la croisade contre Valdo et ses partisans. Elle dura longtemps et dit-on, elle finit à Montségur par un bûcher énorme où on carbonisa les derniers Bonshommes.

 

Oh, dit Lucien l’âne, je les ai vus, de mes yeux vus, ces croisés sur les chemins de France et de Navarre pillant, tuant, violant, torturant, incendiant, pires que les Huns d’Attila. C’est à Albi qu’on entendit « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » Il en reste encore des traces aujourd’hui près de huit cents ans plus tard. L’Église catholique entendait conserver son pouvoir et ses privilèges. Ceci dit, ce n’est pas une spécificité catholique, car toute religion tend qui à étendre son influence, son pouvoir en vient nécessairement à opprimer et in fine, à massacrer, ceux qui ne se soumettent pas à ses ukases.

 

Plus tard, sans doute dans le prolongement de la résistance cathare, Lucien l’âne, le pays cathare ou l’Occitanie, c’est tout comme, se rallia à la Réforme. Et on recommença à les massacrer.

 

On comprend aisément un tel scénario, dit Lucien l’âne. À mon avis, il faudrait examiner ça comme un épisode particulier de la Guerre de Cent Mille Ans.

 

Cependant, la chanson n’en reste pas là, puisque, moment crucial dans l’histoire de France et de l’affrontement entre les sbires de l’Église romaine et les partisans de la Réforme, il y eut la tentative d’un Comte de Foix de mettre un terme à ces stupides querelles religieuses ; il y laissa sa vie. Il s’agit bien évidemment du roi de France assassiné Henri IV, dit le Vert Galant. C’est la clé de cette chanson : cette volonté de mettre fin à la guerre religieuse.

 

Eh bien, dit Lucien l’âne, voyons ça et pour notre part, tissons le linceul de ce vieux monde empêtré dans ses croyances absurdes, malade de la foi, délinquant spirituel et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Il était une fois

Un petit bonhomme de Foix

Qui mangeait du foie

Dans la ville de Foix.

 

Une fois, il eut une crise de foie ;

De foie, mais pas de foi.

Alors, il dit, cette fois,

C’est la dernière fois

Que je mange du foie

Dans la ville de Foix.

 

Il était une fois

Un petit bonhomme de Foix

Qui mangeait du foie

Dans la ville de Foix.

 

Dans sa tombe, il disait, ma foi,

Il se pourrait des fois,

Que j’aie mangé l’autre fois,

Une ultime fois

Bien trop de foie

Dans la ville de Foix.

 

Il était une fois

Un petit bonhomme de Foix

Qui mangeait du foie

Dans la ville de Foix.

 

Ce petit bonhomme de foi

Vivait tranquille autrefois

En la bonne ville de Foix.

Il était pur et de Bonne Foi.

L’Inquisition vint une fois

Tortura et brûla les Bonshommes de Foi.

 

Il était une fois

Un petit bonhomme de Foix

Qui mangeait du foie

Dans la ville de Foix.

 

Hommes de peu de foi,

Réfléchissez un peu parfois,

À la vérité et même, plusieurs fois,

Aux hommes de Bonne Foi

Qu’on tua autrefois

Dans la ville de Foix.

 

Il était une fois

Un petit bonhomme de Foix

Qui mangeait du foie

Dans la ville de Foix.

 

Et aussi de Navarre, Henri III 

Henri IV de France, Henri II de Foix

Comte, pour être roi deux fois,

Deux fois retroqua sa foi.

Mais la deuxième fois ;

Un fanatique de sa dernière foi

L’assassina à Paris et pas à Foix.

 

 

 

Le petit Bonhomme de Foix
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Published by Marco Valdo M.I.
19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 18:04
 

La Foi

 

 

Chanson française – La Foi – Henri Tachan – 1976

Paroles et musique : Henri Tachan

 

 

 

 

 

Ulysse rencontre Leucothéa - 1865

Friedrich Preller d. Ä. (1804 ‐ 1878)

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Salut, Lucien l’âne mon ami, je suppose que le mot « foi » te dit quelque chose.

 

Oui, certainement, Marco Valdo M.I. mon ami ; d’ailleurs, je connais la chanson « Il était une fois, un petit bonhomme de foi… »

 

Oui, oui, bonne idée, Lucien l’âne mon ami, je n’y avais pas pensé, mais je vais en faire une vraie chanson de cette comptine enfantine dès qu’on en aura terminé avec celle-ci, car il faut battre son frère tant qu’il est chaud, comme disait Caïn. On y reviendra prochainement, je le promets une fois. Cependant, ici, il s’agit d’une chanson d’Henri Tachan, un de ces chanteurs-auteurs de leurs propres chansons, un de ceux qui ne tenaient pas leur langue dans la poche, comme, par exemple : Brassens, Ferré, Brel, Fanon, Béranger.

 

Et que raconte donc cette chanson de Tachan ?, demande Lucien l’âne.

 

Eh bien, comme tu peux l’imaginer à son titre, Lucien l’âne mon ami, toi qui as parcouru le monde et qui a croisé tant de peuples et tant de croyances, c’est une histoire de foi, mais pas de n’importe quelle foi, de celle qu’on inculque aux enfants selon l’ancienne éprouvée (et éprouvante) méthode du « Enfoncez-vous bien ça dans la tête ! » et de la réaction – salvatrice – qui en découle chez celle, celui, ceux qui réagissent à cette inoculation forcée…

 

D’abord, Marco Valdo M.I. mon ami, cette inoculation forcée de la foi et donc de la religion m’a tout l’air d’un viol de conscience enfantine.

 

Certes, Lucien l’âne mon ami, tu as parfaitement raison, c’est du viol de conscience et sur personne mineure de surcroît et par une personne qui a autorité sur la victime. Il y a donc une réaction naturelle salvatrice à cette inoculation comme on réagit à un virus malveillant en lui opposant des anticorps « fabrication-maison », de ceux qui protègent de cette infection à vie et même, bien au-delà.

 

En effet, dit Lucien l’âne, je vois très bien de quoi il s’agit et même, je confirme. Maintenant, pour ce que j’en ai vu, ces derniers temps – disons depuis un bon siècle, dans certains pays, rares d’ailleurs ; par chance, on vit dans un de ceux-là – ce pandémonium, cette pandémie théique et religieuse est presque complètement éradiquée et j’ai pu constater « de visu » que les gens s’en portaient fort bien ; beaucoup mieux même, car une cause (au moins) de haine et de délation méchantes a disparu. J’ai aussi noté que même pour ceux qui sont encore sous influence de cette peste mentale, la vie est plus libre et l’air plus respirable, car ici, nul ne songe à leur imposer d’abandonner leur croyance et moins encore, d’en adopter une autre.

 

Pour ce qui est de la chanson de Tachan et donc de sa « Foi », reprend Marco Valdo M.I., il faut absolument se souvenir de ce qu’il a enduré – comme bon nombre de ses contemporains – dans sa jeunesse religieusement encadrée ; catholiquement, en l’occurrence, même si la chanson dit « chrétiennement ». Pourtant – et c’est heureux – comme on peut le voir actuellement, on finit par s’en sortir quand même, à force de volonté et de foi en soi-même.

 

La foi en soi ?, dit Lucien l’âne, un peu surpris.

 

La foi en soi-même, bien sûr, dit Marco Valdo M.I., la seule qui vaille, car la foi n’est pas nocive quand elle s’applique à donner au bonhomme foi en lui-même. L’être humain n’a pas besoin d’orthèse. Cette foi en soi-même lui donne confiance et plaisir à vivre avec lui-même ; c’est cette foi : confiance et plaisir d’être et liberté, qui fait de l’homme unidimensionnel, tout courbé, tout obéissant, pour tout dire, béni oui-oui, un être humain à part entière, heureux malgré les récifs et les tempêtes, navigant à vue dans sa grande aventure unique, tel Ulysse traçant le retour à Ithaque. Évidemment, la chanson ne dit pas les choses ainsi ; elle tient plus du cri de révolte contre l’oppression et le mensonge religieux ; c’est un cri venu de l’enfance, un cri venu de l’adolescence et comme tel, ce n’est qu’un début. La vie fait le reste – au hasard des rues et des chemins, des gens qu’elle rencontre et des difficultés et des douleurs qui frappent ; elle est parfois dure, pénible, écrasant, mais avec cette foi en soi-même, elle se dresse fière face au néant – avant de le rejoindre. Pour un peu, elle lui dirait mieux ce que la Mort disait à Oncle Archibald et plus enthousiasmante :

 

« Si tu te couches dans mes bras,
Alors, la vie te semblera
Plus facile,
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles,
Imbéciles. »

 

C’est la vie sans éteignoir.

 

Halte-là, Marco Valdo M.I. mon ami, sinon on y sera encore demain. Je m’en vais lire la chanson ; de cette manière, je te l’assure, je saurai en détail ce qu’elle raconte. Pour lors, tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, bigot, étouffant et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

Voilà qu’en ouvrant les yeux,

Je me rends compte, crénom de Dieu,

Que j’avais la Foi, mais la mauvaise,

Le dieu qui me l’a refilée

Ne nichait pas dans le bénitier,

Ni sur la croix, ni dans l’ascèse :

C’était un petit dieu cornu,

Le poil noir, le pied fourchu

Et les quinquets couleur de braise.

 

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,

Ah ! ma mauvaise foi vaut bien toutes vos fadaises !

 

Le curé qui m’a baptisé,

Ah ! si j’avais pu lui parler,

Lui faire, je ne sais pas, un bras d’honneur !

En gueulant : « Pour ma tétée,

Je ne veux plus du biberon de lait,

Refilez-moi un téton de bonne sœur !

Un gros téton bien dodu

Pour que je m’entraîne dessus

En attendant des jours meilleurs ! »

 

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,

Ah ! ma mauvaise foi vaut bien toutes vos foutaises !

 

À ma première confession,

Quand le refoulé en jupons

M’a susurré derrière la grille :

« Dites-moi vos vilaines pensées,

Tous vos gestes impuretés,

Vos moindres péchés, peccadilles ! »

Je répondis au père Machin :

« Cause toujours, moi je n’y peux rien

Si vos anges ont des gueules de filles ! »

 

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,

Ah ! ma mauvaise foi vaut bien tous vos diocèses !

 

« En joue ! Gauche ! Droite ! Demi-tour ! »

Gueulait le con dans la cour

À notre troupeau de militaires,

Moi je m’assois bien au mitan,

Sous le nez de l’adjudant

Qui devient rouge, qui devient vert,

Et je lui dis chrétiennement :

« Jésus était non-violent,

C’était marqué dans mon bréviaire ! »

 

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,

Ah ! ma mauvaise foi vaut bien vos Marseillaises !

 

Le jour du jugement dernier,

Je ferai mon dernier pied de nez

Quand on me portera en glaise :

Devant le cureton de malheur,

Le bedeau, les enfants de chœur

Et les petites ailes de sainte Thérèse,

Je raidirai mon goupillon :

Ils ne pourront pas fermer le caisson

Et je partirai à l’anglaise.

 

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,

Ah ! ma mauvaise foi vaut bien vos Père Lachaise !

 

 

 La Foi
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Published by Marco Valdo M.I.
15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 17:48

 

 

LE RABIOT

 

 

Version française – LE RABIOT– Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la version italienne RAZIONE SUPPLEMENTARE de Riccardo Venturi

d’une chanson polonaise – Repeta!Aleksander Kulisiewicz – Sachsenhausen, 1941.

Paroles : Aleksander Kulisiewicz

Musique : Anonymous (“Precz, precz od nas smutek wszelki!” 1824)

 

 

 

 

Au rabiot de soupe !

 

Denis Guillon

 

 

Ellrich, 19 juillet 1944, n° inv. 2019,1546,01-04

Musée de la Résistance et de la Déportation, Besançon

 

 

 

 

 

Kulisiewicz rappelait que les repas à Sachsenhausen offraient souvent aux kapos une occasion extraordinaire de tourmenter et de harceler leurs compagnons de prison. « Repeta ! » (« Portion » ou « ration supplémentaire ») présente un scénario typique : le maigre et répugnant repas du prisonnier affamé est servi avec des coups par l’assistant de cuisine. Kulisiewicz écrivit cette chanson alors qu’il était en quarantaine pour avoir attrapé le typhus, et nota à quel point elle était devenue populaire. Interprétée à la guitare, la chanson s’achevait par une « marche de parade », une sorte de promenade plaisante autour d’un chaudron rempli de soupe de navets pourris. Kulisiewicz a composé « Repeta ! » d’après une chanson d’étudiant polonais sur le thème de l’alimentation, de la boisson et du plaisir, « Precz, precz od nas smutek wszelki ! » (« Loin, loin de nous toute punition ! ») [Trad. RV]

 

Dialogue Maïeutique

 

Le rabiot, sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qu c’est et sais-tu les rêves et les pensées qu’il inspire ?

 

Écoute, Marco Valdo M.I. mon ami, depuis le temps que je parcours le monde, souvent même, réquisitionné – contre mon gré – pour la chose militaire, pour suivre des armées, j’ai évidemment entendu parler de fameux rabiot, de ce rab, ce rabe, cette ration supplémentaire qui fait envie au soldat, au prisonnier, au vieillard tout comme à bien des enfants. C’est ce reste, ce fond de casserole, ce qui amène toujours l’expression « on ne va quand même pas laisser ça ». Chez certains, c’est une véritable et utile bénédiction ; chez d’autres, les bien nantis, c’est une gourmandise, quand ce n’est pas une indicible goinfrerie.

 

Dans cette chanson, comme on peut le voir, Lucien l’âne mon ami, on est loin de cette suave boulimie qui pousse souvent à finir les plats, à en reprendre jusqu’à se forcer, à mettre à mal son estomac et tout ce qui s’ensuit ; on est à l’autre extrême du spectre alimentaire, au milieu des affamés, au milieu du monde – était-ce encore un monde ? – concentrationnaire. Là où en plus d’une faim endémique, en raison du manque de nourriture et de l’exécrable qualité du peu disponible, viennent s’ajouter la discipline et son pendant, le sadisme, cette excroissance du pouvoir et de la domination.

 

Là, je ne suis plus, dit Lucien l’âne, j’ai dû être un peu distrait.

 

Soit, répond Marco Valdo M.I., c’est possible, tu avais les oreilles pendantes et le regard lointain. Donc, je disais à peu près ceci : « Dans cette chanson, comme on peut le voir, Lucien l’âne mon ami, on est loin de cette suave boulimie qui pousse souvent à finir les plats, à en reprendre jusqu’à se forcer ; en fait, on est à l’autre extrême alimentaire, au milieu des affamés du monde concentrationnaire. Là où viennent s’ajouter la discipline et le sadisme, cette excroissance de la domination. Maintenant pour te resituer l’affaire, on est en 1940 ou peut-être, juste avant 1945, dans le camp de Sachsenhausen où les nazis, dès leur arrivée au pouvoir, internaient les opposants politiques et par la suite, d’autres types ou catégories de prisonniers. En outre, au-delà du fait que, par principe en quelque sorte, la ration de l’interné était assez médiocre, il faut y ajouter la rapacité et la corruption de l’administration des camps et finalement, le pouvoir quasi-discrétionnaire des cuisiniers et des serveurs, sans compter le jeu trouble des kapos. Ainsi, on obtient un système d’extrême rareté d’où découle l’instauration d’un univers dominé par le besoin, rongé par l’envie ravageuse, la voracité inextinguible, nées de la disette et de l’inanition permanentes, qui travaillent au ventre le prisonnier. C’est là que le rabiot prend toute sa signification : celle d’une idée fixe, d’une monomanie obsédante.

 

Oui, dit Lucien l’âne, j’ai idée que ce contexte conduit à d’étranges et horribles comportements, à une concurrence féroce entre les affamés et à une exploitation honteuse de cette faiblesse collective.

 

Exactement, Lucien l’âne, et la chanson présente le prisonnier devant le responsable de la cuisine, nommément le kapo – mot dérivé de ce grade de base du militaire : le caporal, lequel kapo profite de la situation pour frapper au visage le prisonnier, qui ne peut évidemment pas répliquer et qui est ainsi contraint de ravaler sa colère et d’avaler son indignation et d’ignorer son humiliation, au moins en façade, car en lui-même, il sert au « glorieux Reich » un très expéditif compliment ; pour le repos et le bien de tes chastes oreilles, je dirai qu’il l’envoie lanlaire.

 

En effet, que cela est bien poliment dit, répond Lucien l’âne. Maintenant, nous aussi, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, pénitentiaire, emprisonneur, délirant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

Un prisonnier debout attend

Le rabiot, le rab de supplément :

La faim retourne son estomac et le déchire,

Et ce navet pourri – bouffe de bêtes !

De ses yeux torves le regarde.

Et ce navet pourri – bouffe de bêtes !

De ses yeux torves le regarde.

Saleté de Boche !

 

 

Le prisonnier debout dodeline,

Il pense aux navets, ronchonne, gémit ;

Jusqu’à ce que le kapo de la cuisine,

Vil serviteur servile de l’ennemi,

Le frappe avec une louche !

Jusqu’à ce que le kapo de la cuisine,

Vil serviteur servile de l’ennemi,

Le frappe avec une louche !

En plein visage !

 

 

Mère de Dieu ! En plein visage !

Au moins, ce navet n’est pas le savoureux

Fond de l’eau de rinçage

Et son estomac ronronne cette petite marche :

« Ô Reich glorieux et victorieux ! »

Son estomac ronronne cette petite marche :

« Ô Reich glorieux et victorieux,

Va te faire foutre ! »

 

 

 

 LE RABIOT
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Published by Marco Valdo M.I.
12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 21:34

 

ERIKA

 

Version française – ERIKA – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la version italienne (lazial romanesque) de Riccardo Venturi

d’une chanson polonaise – ErikaAleksander Kulisiewicz – Sachsenhausen – 1941

Paroles : Aleksander Kulisiewicz

Musique : Karel Vacek (“U našich kasáren”, 1937)

 

 

 

Plage de Noordwijk - 1908

Max Liebermann

 

 

 

« Erika a vraiment existé », écrit Kulisiewicz. C’était la fille adolescente d’un officier SS de haut rang ; « Elle se tenait au milieu du camp, son uniforme du Bund Deutscher Mädel repassé à la perfection, et regardait, inexpressive, nous autres, les prisonniers, qui revenions du travail en portant les cadavres de nos camarades morts. » Kulisiewicz a tiré la mélodie de cette chanson d’une marche populaire tchèque, U našich kasáren (« A notre caserne »), écrite par Karel Vacek en 1938 à l’occasion de la mobilisation générale avant l’annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler :

Le vers final d’“Erika” (répété), quant à lui, est une parodie sarcastique d’une chanson nazie homonyme, écrite par le « roi des marches » allemand, Herms Niel. [trad./ad. RV]

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

« Erika ? », dit Lucien l’âne, on dirait un prénom de femme ou de fille d’un pays du Nord.

 

Oui, dit Marco Valdo M.I., c’en est un. Ce fut, je te le rappelle, aussi celui d’un pétrolier (pourri) qui, en 1999, lâcha sur les côtes de Bretagne sa cargaison et en deux morceaux, sa carcasse brisée. Cela dit, ici, la chanson est intitulée du prénom d’une jeune allemande, fille d’un haut gradé de la SS, affecté au camp de Sachsenhausen ; celui où mourut en 1934 sous la torture Erich Mühsam, dont j’avais remémoré la personne dans ma chanson : Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné. Erika était-elle sa vraie identité, on ne le sait, car la chanson reprenait volontairement ce titre pour parodier un chant de la Wehrmacht dans lequel une jeune fille prénommée Erika est comparée par un soldat nostalgique, loin de chez lui, à la fleur de bruyère – Erica – de la lande voisine ? Un chant de marche que les soldats de la SS entonnaient avec une enthousiaste mélancolie ; un chant que les prisonniers reconnaissaient très bien.

 

Voilà pour la base, dit Lucien l’âne. Je vois de quoi il s’agit : un chant de soldat sur le schéma typique de la séparation, dont Lili Marleen [Lied eines jungen Wachtpostens] est certainement la plus célèbre figure. Sans doute, est aussi une sorte d’Adèle sirupeuse.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, comme tu connais Kulisiewicz dont on a déjà parlé plusieurs fois à propos de différentes chansons de sa composition, dont on a fait déjà quelques versions françaises : Bergen-Belsen moje (Bergen-Belsen), Czardasz Birkenau (La Czardas de Birkenau), Chorał z piekła dna (Chœur du fond de l’enfer), Das Todestango (Le Tango de la mort), Dziesięć milionów (Dix Millions), Hekatomba 1941 (Hécatombe 1941), Hymne, Im Walde von Sachsenhausen (Dans la forêt de Sachsenhausen), Kartoszki (Patates), Konzentrak (Le Camp), Maminsynek w koncentraku (Le fils à maman au camp), Mister C, Szymon Ohm (Simon Ohm), Tango truponoszów (Le tango des Croque-morts), je ne dirai pas grand-chose de lui, sauf – et tu en seras d’accord – que c’est véritablement un « trouvère des camps », un aède moderne qui a su donner un éclat particulier à cet univers sombre perdu dans l’ombre de l’histoire. Ainsi, pour en revenir à Erika, il s’agit d’une chanson à l’acide parodique de la plus haute concentration. Elle fait le récit de l’histoire d’un groupe de prisonniers (symbolisant tous les groupes de prisonniers de ces camps) qui sortent du camp pour aller au travail forcé et à cette occasion passent devant Erika (autrement dit la jeunesse allemande qui du coup, ne pouvait prétendre ignorer le destin de ces gens réduits en esclaves) et au retour, présentent à la jeune fille les cadavres de leurs compagnons battus à mort ; cadavres que les gardes les obligent à ramener au camp.

 

« Et un cadavre,

Et dix cadavres !

On les ramène tous et bien rangés

Pour les montrer à la charmante enfant ! »

 

Pauvre destin que celui d’Erika ; alors qu’elle aurait pu connaître une vie paisible et de longues vacances au bord de mer.

 

Oh, dit Lucien l’âne, je me souviens fort bien de Kulisiewicz. Même si je ne me souvenais pas d’avoir déjà connu tant de ses chansons, j’avais en tête l’humour amer avec lequel il narrait l’épouvantable. À présent, tissons le linceul de ce vieux monde brutal, odieux, amer, acide et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I.

 

 

 

 

 

 

Et boum badaboum, et boum badaboum

Et boum, boumboum et boum badaboum

Ils nous font la peau et badaboum.

 

Les SS nous cassent nos gueules,

Dès la sortie de notre camp merveilleux.

Il leur faut le faire, ils le doivent !

Frère, n’est-ce pas prodigieux ?

 

Et boum badaboum, et badaboum boum !

Alors n’hésite pas, mets-toi à l’abri, planque-toi !

Après une marche de plusieurs kilomètres,

Là-bas, il y a – Erika ! Erika !

Et tout ça va, tout ça va disparaître.

 

Venez, fraulein, venez avec nous,

Il faut vous distraire !

Les prisonniers tels des mouches, pour vous,

S’agitent en un spectacle et s’affairent !

Par-devant, un petit coup,

Un petit coup, par-derrière.

Vous en aurez des choses à raconter,

Pour un jour, un mois, la vie, toute l’éternité.

 

Et un cadavre,

Et dix cadavres !

On les ramène tous et bien rangés

Pour les montrer à la charmante enfant !

On les ramène tous et bien rangés

Pour les montrer à la charmante enfant !

Qui s’appelle Erika,

Qui s’appelait Erika.

 

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Published by Marco Valdo M.I.
6 août 2020 4 06 /08 /août /2020 19:58

 

 

LE TANGO DES CROQUE-MORTS

 

Version française – LE TANGO DES CROQUE-MORTS – Marco Valdo M.I. – 2020

D’après la version italienne de Riccardo VenturiTANGO DEL BECCAMORTI

d’une chanson polonaiseTango truponoszówAleksander KulisiewiczSachsenhausen, 1943

Paroles : Aleksander Kulisiewicz

Musique : Wiktor Krupiński (“Po kieliszku”, Tadeusz Faliszewski, 1932)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dessin d’Auguste Favier.


« La « ramasse » des morts dans le petit camp (Buchenwald) : 

une corvée de tous les jours »

 

« Ce disque compact se centre exclusivement sur le répertoire de « chansons de Sachsenhausen » de Kulisiewicz . Ces enregistrements, conservés sur des bandes magnétiques par Kulisiewicz après la guerre, sont de qualité variable, reflétant les conditions dans lesquelles ils ont été produits, des enregistrements à domicile aux productions en studio ou en salle de concert. Les sélections sont classées par ordre chronologique et visent à fournir à la fois un échantillon représentatif de la production artistique de Kulisiewicz et un aperçu de ses réactions personnelles aux réalités de la vie dans un camp de concentration nazi ».


1. Muzulman-Kippensammler
2. Mister C
3. Krakowiaczek 1940
4. Repeta !
5. Piosenka niezapomniana
6. Erika
7. Germania !
8. Olza
9. Czarny Böhm
10. Maminsynek w koncentraku
11. Heil, Sachsenhausen !
12. Pożegnanie Adolfa ze światem
13. Tango truponoszów
14. Sen o pokoju
15. Dicke Luft !
16. Zimno, panie !
17. Moja brama
18. Pieśń o Wandzie z Ravensbrücku
19. Czteroziestu czterech
20. Wielka wygrana !


 

Aleksander Kulisiewicz (1918-1982) était étudiant en droit en Pologne sous l’occupation allemande quand, en octobre 1939, la Gestapo l’a arrêté pour ses écrits antifascistes et l’a envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen près de Berlin. Kulisiewicz était un auteur-compositeur-interprète de talent : pendant ses cinq années de prison, il a composé 54 chansons. Après sa libération, il s’est souvenu non seulement de ses chansons, mais aussi de celles qu’il avait apprises de ses codétenus, et a dicté des centaines de pages à son infirmière dans un hôpital polonais. En tant que « trouvère du camp », Kulisiewicz préférait les ballades descriptives, utilisant un langage agressif et brutal pour reproduire les circonstances grotesques dans lesquelles il se trouvait avec les autres ; mais son répertoire comprenait aussi des ballades qui évoquaient souvent sa Pologne natale avec nostalgie et patriotisme. Ses chansons, interprétées lors de réunions secrètes, ont aidé les prisonniers à faire face à la faim et au désespoir, soutenant leur moral et leurs espoirs de survie. En plus de leur importance spirituelle et psychologique, Kulisiewicz pensait que les chants du camp étaient aussi une forme de documentation. « Dans le camp », écrit-il, « j’ai toujours essayé de créer des vers qui servaient de reportage poétique direct. J’ai utilisé ma mémoire comme une archive vivante. Des amis venaient me voir et me récitaient leurs chansons ». Presque obsédé par les sons et les images de Sachsenhausen, Kulisiewicz a commencé à rassembler une collection privée de musique, de poésie et d’œuvres d’art créées par des prisonniers. Dans les années 1960, il a rejoint les ethnographes polonais Józef Ligęza et Jan Tacina dans un projet visant à recueillir des entretiens écrits et enregistrés avec d’anciens prisonniers sur la musique dans les camps de concentration. Il a également commencé à organiser une série de spectacles, d’émissions de radio et d’enregistrements de son répertoire de chansons de prison, qui s’est élargi pour inclure du matériel provenant d’au moins une douzaine de camps. L’énorme étude de Kulisiewicz sur la vie culturelle dans les camps et le rôle décisif que la musique y jouait comme outil de survie pour de nombreux prisonniers sont restés inédits jusqu’à sa mort. Les archives qu’il a créées, la plus grande collection existante de musique composée dans les camps de concentration, font maintenant partie des archives du Musée mémorial de l’Holocauste des États-Unis à Washington.

 

Mis en quarantaine dans son baraquement pendant une épidémie de typhus, Kulisiewicz conçoit le « tango des croque-morts », une réplique macabre à ceux qui, dans son public, réclament une « musique joyeuse ». Le décor de la chanson est la morgue de Sachsenhausen, royaume des Sonderkommandos, des prisonniers dont le « détail spécial » était de ramasser et de disposer des corps des nombreux morts du camp. Pour bien comprendre la nature tragiquement parodique de cette chanson », a noté Kulisiewicz, « il faut se rappeler l’atmosphère du détail « cellule à cadavres », où le porteur de cadavres, lui-même souvent proche de la mort, faisait une sieste de 10 à 15 minutes à côté des tas de corps nus et malodorants ». Kulisiewicz a emprunté la mélodie de sa chanson à « Po kieliszku » (Après le premier verre), un succès d’avant-guerre popularisé par le « Polonais Al Jolson », Tadeusz Faliszewski (1898-1961). En 1940, Faliszewski était lui-même prisonnier au camp de Mauthausen-Gusen, dans le centre-nord de l’Autriche, où il était souvent appelé à divertir les détenus avec ses chansons les plus populaires, dont « Po kieliszku ».

 

 

 

 

Maudite chienne des enfers, Germania

Nous torture depuis quatre ans déjà.

Dans le crématorium, fait rôtir nos cadavres.

Pour eux, il y fait chaud et tendre.

Il y a un humain ni boulanger, ni boucher

Mais il en fait rôtir tant d’autres.

Alors, mon gars, hop là, au four sans broncher !

Toujours tranquille, toujours calme, toujours allègre !

 

On se sent mieux après les premiers coups.

On reçoit un gnon au visage, et on rit beaucoup.

Le troisième coup de pied fait vraiment mal,

Au quatrième, on se chie dessus, c’est normal.

Cinq salauds frappent alors dans les reins,

Frère, on crache six dents quand même ;

La botte s’enfonce dans le ventre, au septième

Et c’est alors qu’on se sent vraiment bien !

 

Tout va très bien, Madame la Mort !

Elle est toute seule, la vieille nounou !

Depuis qu’elle a jeté son regard sur vous,

De ses yeux avides, elle vous dévore !

À la morgue vous lui offrez votre corps,

Et en un rien de temps, vous êtes mort.

Bientôt, cher ami, vous puerez la chair cuite,

Dans un tendre et cadavérique tête-à-tête !

Une minute et vous voilà en l’air, frère,

Avec deux beignets chauds sur la figure

Et caressé par trois petits anges tout nus,

Qui crient en allemand : « Quel adorable cul ! »

Le quatrième ange, ma chère petite Annie,

S’envoie cinq verres dans sa stupide gorge.

Berceuse, berceuse, avec dix doux anges,

Dors, dors mon petit. C’est la vie !

 

LE TANGO DES CROQUE-MORTS
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Published by Marco Valdo M.I.
5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 10:50

 

Les Trente Copains

 

Chanson française – Les Trente Copains – Marco Valdo M.I. – 2020

 

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.

Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Comme tu le sais sans doute, Lucien l’âne mon ami, tout comme l’appellation « camarade » signifie – du moins, c’est son sens originel – « quelqu’un avec qui on partage la chambre ou la chambrée, l’appellation « copain », comme celle toute proche de « compagnon », indique « quelqu’un avec qui on partage le pain ». Ce sont des expressions qui proviennent du langage militaire.

 

Oui, mais encore, demande Lucien l’âne. Pourquoi me parles-tu de toute cette étymologie ?

 

Précisément, répond Marco Valdo M.I., parce que la chanson raconte l’histoire de copains, d’une bande de trente copains qui partent ensemble à la guerre. Ils y vont comme un groupe de supporteurs, heureux et triomphants s’en vont un dimanche loin de chez eux pour encourager leur équipe favorite. Ils partent joyeux et pleins d’entrain, sûrs de la victoire. C’était en 1916 quelque part en Angleterre : en l’occurrence à Blackbury, mais ce pouvait être ailleurs ; c’était un mouvement euphorique qui emportait les jeunes gens. Ce Blackbury dont nous hantons le cimetière et racontons les morts «  presque célèbres » depuis quelques chansons : Le Cimetière, Le Taxidermiste, Le Syndicaliste, L’Illusionniste, La Suffragette, Le Footballiste et L’Inventeur.

 

Trop d’enthousiasme, un grégarisme aigu, mais bien sûr, je sais que c’est le cas de nombreux hommes, dit Lucien l’âne. Moi, on ne m’aurait pas dans une aventure aussi stupide ; c’est bon pour les moutons. Moi, j’aime la mauvaise herbe, celle que raconte Tonton Georges :

 

« Les hommes sont faits, nous dit-on,
Pour vivre en bande, comm
e les moutons.
Moi, j
e vis seul, et c’est pas demain
Que je suivrai leur droit chemin. »

 

Donc, continue Marco Valdo M.I., ils s’en vont à la guerre et après quatre semaines et c’est court quatre semaines, à la première offensive, la grande offensive de la Somme, supportée par les troupes britanniques (les troupes françaises étaient occupées à Verdun, à l’autre bout du front), qui fit des dizaines de milliers de morts, vingt-neuf sur trente des copains étaient tués. Un seul a survécu à cette bataille et à la guerre.

 

En somme, dit Lucien l’âne, ces jeunes gars sont célèbres (presque) de n’être plus ; célèbres par leur mort anonyme, mais ensemble, tous ensemble et dès lors, surtout par la cohésion de leur groupe jusque dans l’anéantissement. Pourtant, si j’ai bien suivi, il n’y en a que vingt-neuf qui sont morts et la question se pose de savoir ce qu’est devenu le trentième.

 

Oui, répond Marco Valdo M.I., telle est la question. Être mort ou ne pas être mort, le survivant se la posera jusqu’à la fin. Je vais te répondre et ainsi conclure cette histoire, cette parodie, calquée sur l’Anthologie de Spoon River (1915) du poète étazunien Edgar Lee Master.

 

Oh, interrompt Lucien l’âne, soit dit en passant, ça me rappelle Victor Hugo :

 

 Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même 

Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ;

S’il en demeure dix, je serai le dixième ; 

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

 

Il n’en reste qu’un, en effet, dit Marco Valdo M.I., et c’est Thomas Atkins – ancêtre putatif de tous les Tommies – qui tentera d’atteindre le siècle suivant et dans le même temps, manquera de peu, d’à peine quelques années, d’être centenaire avec pour toute compagnie, le personnel de la Résidence du Soleil, un de ces ordinaires mouroirs où sont remisés les vieux en attendant l’heure conclusive, leur complétude.

 

« Un mort, c’est bien. C’est complet. Ça n’a pas de mémoire. C’est terminé. On n’est pas complet quand on n’est pas mort. »

 

disait Boris Vian, qui était un spécialiste de la norme. La chanson finalement dit qu’une fois réduit en cendres, à sa demande, Thomas Atkins – le dernier mort de la bande, à sa demande, fut semé à l’endroit où étaient les restes des copains.

 

Eh bien, conclut Lucien l’âne, « Poussière dans la poussière des copains », voilà une fin finale qui finit bien. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde poussiéreux, longuet, tristounet, un brin macabre et cacochyme.

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane

 

 

Mil neuf cent seize. Première guerre.

Première ? On attendait la suivante ?

Ce devait être la der des ders ;

La plaisanterie n’est pas marrante.

 

Sur l’écran morne de la visionneuse,

Le cliché fané d’une jeunesse heureuse.

Alignés, souriants comme au cinéma,

Ils étaient là, trente soldats,

 

Les trente, le bataillon, le bataillon

Des Vieux Copains de Blackbury,

Tous ensemble, tous ensemble pour la nation,

Dans la Somme, ils sont partis.

 

Heureux visages pleins de sourire,

Hilares comme à la foire aux fous rires,

Les oreilles en chou-fleur, les yeux de travers

Et tous les pouces pointés en l’air.

 

La Somme ? Un fleuve, des marais, une plaine,

Une vallée, une jolie campagne de France,

Des tranchées, des monuments en pierre,

Un gigantesque jardin de souffrances.

 

Et les copains, bille en tête, s’en allèrent au front ;

À la fête, même uniforme, chantant à l’unisson.

En clan, ils s’étaient engagés pour le pays,

Tous ensemble, ils partirent là entre amis.

 

À peine quatre semaines plus tard,

Quatre semaines, sans retard, sans rencart

Sauf Thomas Atkins, tous les gars,

Tous ensemble sont restés là-bas.

 

Atkins, Thomas Atkins, quasi-centenaire,

Le seul survivant du bataillon éphémère

À la fin du siècle, finissait lentement sa guerre

À la Résidence du Soleil, antichambre du cimetière.

 

Des bricoles, des médailles dans une boîte en fer,

La photo des Copains pouce en l’air,

C’étaient toutes ses affaires.

Il est mort hier, dit l’infirmière.

 

Jamais, personne ne venait le voir.

Demain, le crématoire et le départ :

Retour dans la Somme, semé sur le terrain,

Poussière dans la poussière des copains.

 

 

 Les Trente Copains
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Published by Marco Valdo M.I.
2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 11:48

 

 

Noir et Blanc (version noire)

 

Version française – Noir et Blanc (version noire)Marco Valdo M.I. – 2020

 

 

 

 

 

K.K.K.

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Je t’avais annoncé, Lucien l’âne mon ami, qu’il y aurait une version noire – seulement en langue française, et c’est donc une chanson nouvelle, quels que soient ses airs de parodie – de cette ancienne chanson italienne intitulée Bianco e nero, qu’interprétait il y a plus d’un demi-siècle le Quartetto Cetra et comme bien des parodies, elle revêt la vêture de sa partition originale. Elle lui ressemble et cependant, elle s’en distingue. Ici, par une noirceur accentuée des faits, par un parfum musqué de réalité ; c’est une chanson réaliste. Elle s’inscrit dans un autre courant du Mississippi, elle nage dans un bras sans berges. C’est une fille de la House of Rising Sun, sans le fard, sans le vernis, sans les fanfreluches et sans le parfum qui cachent ses vraies senteurs et son intangible destin.

 

Holà, Marco Valdo M.I., arrête-toi, arrête-toi là, arrête ta logorrhée et dis-moi ce qu’elle raconte et qui justifie cette appellation de « version noire », car c’est ce qui m’intéresse pour le moment. Mais avant, puisque tu évoques la Rising Sun, ce bordel du bayou, laisse-moi te dire un mot de la parodie : il y avait donc à l’origine (?) une chanson de la Nouvelle-Orléans – lamentation d’une fille perdue, qui passée par tes mains en langue française a donné « La Maison du Soleil levant », par celles d’Hugues Aufray « L’HÔTEL DU SOLEIL LEVANT », par celles de Johnny Halliday, plus pudiquement devenue « Le Pénitencier » – entretemps, la fille avait changé de genre et à nouveau par les tiennes, avec cette chanson hyperréaliste – parodie de la parodie, qui raconte l’aventure de tant de nos contemporains et qui à juste titre, clôturait le cycle : « La Fermeture ».

En fait, répond Marco Valdo M.I., elle reprend l’histoire de ces deux garçons Noir et Blanc – Blanc étant le noir et Noir étant le blanc, qui jouaient du jazz de leur facture et qu’un archange (était-il blanc ou noir ?) est venu couvrir d’un voile protecteur pour leur permettre de jouer encore leur musique à la Nouvelle-Orléans. C’est là que les choses bifurquent et prennent une autre tournure, la version noire introduit dans le spectacle la dimension dramatique, carrément tragique, celle que l’on trouvait déjà dans « I shall spit on your graves », petit roman noir interdit de Vernon Sullivan – dont comme on le sait, il n’y a jamais eu de version originale, vu que Boris Vian en avait directement écrit la « traduction » en français sous le titre mieux connu de « J’irai cracher sur vos tombes » (1946)titre qui, soit dit en passant, valut à Vian les pires ennuis avec les associations d’anciens combattants. La dimension tragique à laquelle je fais allusion est celle de personnages issus du réel des États du Sud, à savoir selon la chanson, les « cagoulards de la Nouvelle-Orléans », autrement dit les gens du KKK (Ku Klux Klan), qui viennent chercher les enfants et les pendent du fait précisément qu’ils forment un duo noir et blanc, un appariement diabolique. C’est ici qu’il faut avancer la dimension sexuelle de la chanson, une situation hypothétique où ce duo (n-b ; h-f ; h-h, et toute autre combinaison que l’on voudra mettre dans l’équation) musical prend un sens autrement scandaleux. Certes, lui joue de la clarinette et elle (il ?) de ses caisses, mais passons, on risquerait d’être graveleux. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a derrière ça autre chose de plus tourmenté, mariné à la sauce raciale, à une histoire criminelle du genre de celle qui tua les métis Emmet Till et Lee Anderson. Comme disait Vian, toujours lui :

 

« S’il n’y avait pas de rapports sexuels entre les Blancs et les Noirs, il n’y aurait pas de métis. »

 

Stop, dit Lucien l’âne, sinon on n’en finira jamais. Juste deux remarques ; la première à propos de l’acronyme KKK, qui certes aux Zétazunis indique le Ku Klux Klan, mais qui aussi, est-ce un véritable hasard ?, existe en Allemagne où c'est un précepte nazi, venu de la très chrétienne Bavière : Kinder, Küche, Kirche - Enfant, Cuisine - Église ; la seconde remarque, c’est que s’il n’y avait pas de rapports sexuels, il n’y aurait pas de cocus et accessoirement, il n’y aurait pas de vie, du moins celle qu’on vit à présent et pas d’espèce humaine non plus ; même pas d’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde sexué, sexuel, scandaleux, correct, racial, raciste, racialisé et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

Dans les rues de la Nouvelle-Orléans,

Il y avait deux enfants

De bons amis. Ils s’appelaient Noir et Blanc.

Noir jouait de la clarinette, de la batterie jouait Blanc

Quel succès, quelle joie avec leur jazz !

On aurait dit les enfants du jazz.

 

Noir est blanc, Blanc est noir,

Vous ne devez jamais l’oublier !

Noir est blanc, Blanc est noir,

C’étaient de très bons amis, malgré

Que l’un fut blanc et l’autre noir :

Comme le lait et le café !

Comme le lait et le café !

 

Deux impresarios de la Nouvelle-Orléans avaient appris

Que ces amis étaient noir et blanc. Quand ils les ont pris,

Ils ont dit : « Jamais ! Ça ne va pas les enfants,

Nous ne voulons pas du noir en duo avec le blanc,

Nous ne sommes pas intéressés les amis

Par votre propre jazz métis. »

 

Noir est blanc, Blanc est noir,

Vous ne devez jamais l’oublier !

Noir est blanc, Blanc est noir,

C’étaient de très bons amis, malgré

Que l’un fut blanc et l’autre noir :

Comme le lait et le café !

Comme le lait et le café !

 

Au lever du soleil de la Nouvelle-Orléans,

Des anges cagoulés en robe blanche

Ont pendu haut et court les enfants.

À la plus haute branche

Et les enfants maudissaient les anges blancs,

Les cagoulards de la Nouvelle-Orléans.

 

Noir est blanc, Blanc est noir,

Vous ne devez jamais l’oublier !

Noir est blanc, Blanc est noir,

C’étaient de très bons amis, malgré

Que l’un fut blanc et l’autre noir :

Comme le lait et le café !

Comme le lait et le café !

 

Et en noir et blanc,

Leur duo jazzifiant

Joue sa musique encore

Et toujours, haut et fort,

À la Nouvelle-Orléans !

 

 

Noir et Blanc (version noire)
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