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23 avril 2021 5 23 /04 /avril /2021 11:09
ULYSSE

 

Version française – ULYSSE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – OdysseusFrancesco Guccini – 2004


 

 

Ulysse et les sirènes

 

John William Waterhouse - 1891

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Ah, dit Lucien l’âne, Ulysse, quelle odyssée ! Mais il faut avoir connu Pénélope pour comprendre d’où est surgie toute cette histoire. D’abord, il faut dire qu’Ulysse n’a jamais été prince ou roi, c’était un paysan et comme beaucoup de paysans des âges anciens, quand la terre ne donna plus assez, il s’en est allé à la guerre. En fait, Ulysse et les autres de la bande à Homère étaient des mercenaires.

 

Hou-la, mon ami Lucien l’âne, je sais que tu as croisé Homère et peut-être même Ulysse et la bande, mais quand même, tu y vas fort. Imagine, Ulysse et tous ces grands héros de la grande épopée fondatrice de notre civilisation ramenés au rang d’une bande d’aventuriers, de bidasses réinventant leur guerre et magnifiant leurs exploits. On peut difficilement digérer que toute la grande histoire repose sur des conversations de bistro.

 

Soit, dit Lucien l’âne, d’abord, c’est toujours comme ça après les guerres – ceux qui en reviennent ou se taisent ou en font toute une épopée et puis, tu n’as encore rien entendu. Ce n’est pas par hasard que je t’ai demandé si tu connaissais Pénélope, une maîtresse femme celle-là. Ulysse l’avait épousée comme le font les jeunes paysans pour avoir une compagne et une aide pour les travaux quotidiens. Rien que de très coutumier. Mais après quelque temps, il s’est rendu compte de l’erreur qu’il avait commise. Il avait importé en sa demeure un dragon domestique, une femme à poigne, qui ne rigolait pas et qui s’y entendait pour régenter le ménage. Cette calamité ajoutée à la disette, c’était vraiment trop pour lui. Comme on le verra, ce fut aussi le cas pour bien de ses camarades. Alors, il partit à la guerre ; avec les copains, l’affaire lui paraissait plus attrayante. Ils s’en allaient la fleur au bout de la lance.

 

Ah, répond Marco Valdo M.I., là, tu m’expliques pourquoi Ulysse et les autres sont partis à la guerre ; mais son histoire, celle de la chanson, c’est principalement celle de son voyage de retour. Remarque que si on compare son destin à celui d’Achille ou d’Agamemnon, Ulysse s’en est bien tiré.

 

En effet, reprend Lucien l’âne, mais Ulysse était plus malin et il avait écouté les anciens du contingent et les vieilles histoires de famille. Donc, Ulysse au régiment rencontra des camarades et ils firent la guerre de Troie. C’est du moins ce qu’Homère a raconté. Je rappelle qu’à l’époque, il n’y avait pas de journaux, pas de journalistes, pas de correspondants de guerre au jour le jour, sur le terrain. Ainsi, Homère, qui était aveugle (réellement ou volontairement) n’a rien vu du réel ; il a raconté ce qu’on lui a raconté. A-t-elle vraiment eu lieu cette guerre et en tout cas, a-t-elle vraiment connu les événements qu’a rapporté le vieil Homère ?

 

Oh, dit Marco Valdo M.I., c’est comme pour la Bible ou le Coran, ce ne sont que des on-dits, de fols racontars, de la mise en récit de rumeurs, de propos de bistro ou de commérages.

 

Bref, dit Lucien l’âne, Homère va rapporter ce que la bande lui a raconté le soir à l’auberge tandis que les soirées allaient de libations en libations. Comme il l’a rapporté, c’est Ulysse qui a inventé l’histoire du cheval de bois. Cependant, tout à une fin, le siège de Troie aussi devait bien s’achever un jour et ces joyeux mercenaires devaient bien rentrer chez eux en ramenant le fruit de leurs exploits. C’est là que les choses se sont gâtées pour la plupart d’entre eux – du moins, ceux qui avaient survécu. Comme quoi, il s’était quand même passé quelque chose.

 

Oui, dit Marco Valdo M.I., mais ça, c’est l’Iliade et la chanson raconte l’odyssée d’Ulysse, sa mirifique aventure maritime.

 

J’y viens, dit Lucien l’âne. Donc, Pénélope lui avait dit quand il était parti : « Ne t’avise pas de traîner au retour ou alors, il faudra que tu m’inventes une fameuse histoire, que tu présentes de solides raisons. » Et c’est ce qu’Ulysse a fait. Comme on sait, les histoires, les excuses et les mensonges, plus c’est gros, mieux ça passe. La fiction noie la réalité dans les flots du récit. Il faut dire qu’avant de rentrer, Ulysse avait pris le temps de roder son conte à dormir debout avec le spécialiste de l’entourloupe qu’était Homère et avait assaisonné le tout avec les racontages des marins du port. Et comment faire passer ces aventures avec les dames de la côte ? Il fallait embellir le tout et envelopper le tout dans le mystérieux manteau de la poésie. Heureusement pour lui, Ulysse était lui-même un formidable hâbleur, un spécialiste du narrativium. Il fit donc de Nausicaa et des sirènes (en réalité, toutes des jeunes dames aux amours tarifées) : une princesse salvatrice, qui l’avait soigné avec tendresse et des magiciennes étourdissantes, qui l’avaient envoûté. Et puis, faute avouée est à moitié pardonnée et il comptait sur l’effet salvateur du retour, comme pour le fils prodigue.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, tout ça me paraît assez justement décrypter la chanson.

 

Alors, Marco Valdo M.I. mon ami, regardons-la et puis, comme on n’a pas le temps de refaire toute l’Iliade et l’Odyssée, tels des pénélopes modernes, tissons le linceul de ce vieux monde (notre Ulysse et son odyssée contemporaine) raconteur, narrateur, hâbleur, guerrier et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Il me faut fortement l’affirmer :

À l’évidence, je ne suis pas marin.

Même si les dieux de l’Olympe et les humains

M’ont un jour poussé à naviguer,

Quand je regarde une île pierreuse,

Au-delà de la colline idéalement,

Il y a au comble de toutes choses,

Pour mon cœur et mon tempérament de paysan,

Une île de charrue et de froment,

Sans pêcheurs et sans voiles,

Où le corps et la terre suent l’argent,

l’or coule du vin et de l’huile.

 

Quand regardant une montagne en face,

On sent une autre montagne pousser,

Une île avec la mer qui l’embrasse

Qui vous appelle de l’autre côté

Et donne un visage à ces chimères,

Ces vaisseaux audacieux et fiers,

Navires concaves aux voiles noires,

Ainsi, ma vie plongea dans la mer,

Et la mer ignorée m’a submergé.

Alors, mon avenir quitta la terre

Avec le doute incertain

D’une navigation sans destin.

 

Dans le futur, les trames du passé

S’unissent aux lambeaux du présent,

L’eau s’exhale et de son goût salé

Brûle l’esprit innocent.

Chaque voyage réinvente un mythe ;

Chaque rencontre redessine le monde

Et on se perd dans les choses interdites

Aux saveurs toujours plus profondes.

 

Aller dans l’incendie des jours blancs,

À la force des bras, au souffle du vent,

La main à la barre et prendre en pleine face

L’écume et son éphémère trace

Pour aller dans la nuit sous la voile

Scrutant le scintillement des étoiles,

La grande Ourse et sa piste claire,

Tout droit vers le nord de la Polaire.

Et partir comme poussé par la nature,

Vers une guerre, vers l’aventure

Et se tourner contre les vaticinateurs,

Contre les dieux et contre la peur.

 

Aller dans des îles enchantées,

Vers d’obscurs arcanes, vers d’autres amours,

Mes compagnons perdus et les barques naufragées,

Des mois, des années, ou seulement quelques jours.

La mémoire confond et fonde l’oubli,

De qui étaient Nausicaa et les sirènes

Circé et Calypso, perdues dans les cris

De leurs voix aux échos obscènes

Et le cri de Polyphème aveuglé.

Mon gouvernail, ma voile, mon aviron

M’ont soudain échappé

Et pour finir, mon éperdue navigation.

 

À fuir, on meurt et quand tout se tait,

Si proche, je sens ma mort

Sur la mer, et je ne trouve pas la paix

Et je maudis ce décor.

Seul sur ma barque, je suis très frêle,

Mais ne tremble pas ma main

Et je change les rames en ailes

Pour m’envoler au-delà de l’humain.

 

La voie de la mer indique de fausses routes,

Ses pistes sont trompeuses, toutes ;

Seuls sont restés les récits engendrés

Dans la nuit de celui qui m’a chanté

Et m’a donné à moi, reclus

Dans ses vers, une éternelle vie

Et dans ses rythmes et dans ses rimes, la joie infinie

D’entrer dans des ports inconnus.

 

ULYSSE
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Published by Marco Valdo M.I.
21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 12:21

  

CHANSON DE LA VIE
QUOTIDIENNE

 

Version française – CHANSON DE LA VIE QUOTIDIENNE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Canzone della vita quotidianaFrancesco Guccini – 1974

 

DANSE MARATHON

Philip Evergood - 1934

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Une fois encore, une fois de plus, Lucien l’âne mon ami, je me suis laissé aller à faire une version française d’une chanson de Francesco Guccini, un chanteur, dont je dois avouer que jusqu’il y a quelques années, j’ignorais même l’existence. C’était en ce temps lointain déjà où j’allais découvrir cet univers polymorphe, encyclopédique et labyrinthique des Chansons contre la Guerre. Ce n’était pas un sort réservé au seul Guccini, mais à vrai dire, en dehors de la chanson française, je ne connaissais à proprement parler rien ou très peu du monde de la chanson en d’autres langues.

 

Oh, dit Lucien l’âne, il n’y a pas de mal à ça et même, d’autant plus ou d’autant mieux qu’on reconnaît son ignorance et qu’on découvre son étendue abyssale. Comme on le remarquait l’autre jour, plus on connaît de nouvelles choses (ce n’est donc pas spécifique à la chanson), plus on dévoile les horizons qu’elles dissimulaient. Ainsi, le savoir engendre l’ignorance ; on est astreint à ignorer de plus en plus. C’est ça, la culture.

 

Autrement dit, selon toi, Lucien l’âne mon ami, la culture, c’est la connaissance de l’ignorance et j’insiste, l’inverse n’est pas vrai. L’ignorance de la connaissance, c’est franchement de l’inculture, de l’ignareté.

 

Ho, Marco Valdo M.I. mon ami, je propose qu’on arrête là l’exploration des champs de l’ignareté, qui toutes choses restant égales par ailleurs, me semble un mot ancien que je trouve très à propos.

 

Cela dit, reprend Marco Valdo M.I., la chanson de ce jour est en quelque sorte la prolongation diurne des chansons nocturnes du même Francesco Guccini : Canzone di notteCanzone di notte n°2Canzone di notte n. 3Canzone di notte n.4. ; elle s’intitule Canzone della vita quotidiana – CHANSON DE LA VIE QUOTIDIENNE. En parcourant le texte italien pour en faire la version française, il m’était venu du fond de la mémoire une chanson courte de Boris Vian qui traitait du même sujet sous le titre explicite : La vie, c’est comme une dent. Comme elle est vraiment très courte, je te cite le texte in extenso :

 

« La vie, c’est comme une dent :
D’abord, on n'y a pas pensé,
On s’est contenté de mâcher
Et puis, ça se gâte soudain,
Ça vous fait mal, et on y tient,
Et on la soigne et les soucis,
Et pour qu’on soit vraiment guéri,
Il faut vous l’arracher, la vie. »

 

Mais je la connaissais cette chanson de Vian et même, je la savais par cœur. Pour le reste, j’imagine, dit Lucien l’âne, que cette chanson de la vie quotidienne, c’est un peu dans le prolongement des Chroniques de Vasco Pratolini, c’est une sorte de description de la vie, une méditation sur les heures et les mélancolies, un remue-méninges poétique, une chanson quasiment philosophique. Maintenant, pour faire court, tissons le linceul de ce vieux monde mélancolique, dépressif, plein d’avenir vide, immensément ignare, légèrement pessimiste et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

À l’aube ou en fin d’après-midi,

Ça ne fait pas vraiment de différence,

Avec les heures toutes pareilles, on n’en a jamais fini,

Il faut du courage pour vivre son existence.

 

La vie quotidienne vous a vu et aspiré

Comme le café bu à peine levé,

Et l’eau froide efface vos rêves,

Et le besoin noie l’espérance,

Et la douceur du songe se lève,

Et la vie quotidienne commence.

 

Et vous suffoquez dans mille détails,

La tête pleine de vacances et d’oisiveté

Et les maux sont pires en réalité.

La maladie, c’est l’ennui du travail :
 

Efforts sans but, courses vaines,

Angoisses vagues, incertaines,

Jour après jour, meublent le désert annuel

Avec ses oasis à la mi-août et à Noël.

Année après année, on les décomptera,

Ces jours de la vie devant soi.

 

Hypocrisies légères, rages à bas prix,

Réponses sagaces toujours en retard,

Salutations anxieuses d’ennui ou de mépris

Sans que jamais se croisent les regards.

 

Les confidences du sexe ou de la maladie

Où chacun n’écoute que ses réparties ;

Les fictions naturelles dont on se pare

Pour ne pas sembler être ce qu’on peut voir.

À peine commencée, elle est déjà finie ;

Elle s’en va ainsi tous les jours, la vie.

 

Amours désespérés, amours à la sauvette,

Consommés par colère ou par devoir,

Qui fatigués éteignent avec la cigarette

Les désirs nés au long de tant de soirs.
 

Amours faits de fureur, affrontement parfait,

Vengeance nocturne où, pour être vrai,

Après ces films de faste et de luxure,

Par la pensée, l’un trahit l’autre :

Amours vus, amours vécus, amours des jours,

Amours de la vie de chaque jour.

 

Peurs assidues, joies solitaires,

Drames qui n’émeuvent qu’eux-mêmes,

Solutions ambiguës, compromis différents,

Les gloires vantées de temps en temps.

 

Les petits maux toujours plus nombreux,

Les ans passent plus douloureux,

Lutte vide et vaine, pathétique à tenter

De repousser un peu plus loin l’éternité.

Enfin vieux, vous n’avez toujours pas compris

Que la vie quotidienne vous a trahi.

CHANSON DE LA VIE QUOTIDIENNE
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Published by Marco Valdo M.I.
19 avril 2021 1 19 /04 /avril /2021 16:45

UNE CHANSON NOCTURNE


Version française – UNE CHANSON NOCTURNE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Una canzone di nottePippo Pollina – 1986

 

Nuit noire, quand les chats veillent sur la ville

 


Une chanson de nuit, gucciniane dès le titre, qui – même si elle n’est pas explicitement contre la guerre – capte très bien un état d’esprit, quand il semble que nous n’en faisons pas assez ou que nous sommes entourés de trop de gens indifférents. Ou que nous sommes aussi indifférents.

Les pensées qui viennent avec la nuit.

(Lorenzo Masetti)

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson nocturne. « UNE CHANSON NOCTURNE », c’est même son titre.

 

Une chanson nocturne, dit Lucien l’âne, ça n’a rien d’exceptionnel, on en a déjà rencontré plusieurs qui portaient ce titre.

 

Oui, dit Marco Valdo M.I. , tout au contraire, c’est bien pour ça que c’est exceptionnel. Jusqu’ici, toutes les chansons nocturnes (en italien : canzone di notte) étaient l’œuvre du même auteur. Francesco Guccini avait écrit quatre de ces chansons que chemin faisant il dut numéroter, c’étaient : Canzone di notteCanzone di notte n°2Canzone di notte n. 3Canzone di notte n.4. Celle-ci n’est pas de lui, mais de Pippo Pollina, lequel par ce titre vise sans doute à marquer une certaine parenté avec les chansons de Guccini, une sorte continuité en écrivant à la manière de Guccini.

 

Voilà pour le titre, dit Lucien l’âne, et qu’en est-il du reste ?

 

La chanson nocturne de Pollina, répond Marco Valdo M.I., se veut une réminiscence des chansons nocturnes de Guccini, ces chansons qu’on imagine imaginée dans la nuit noire, quand les chats veillent sur la ville du haut des toits et elle le dit clairement (du moins dans sa version française, où l’explicitation est nécessaire) :

 

« Et alors, chers amis,

Permettez-moi une fois

De faire comme Guccini.

Écoutez-moi, cette fois

Chanter cette chanson de nuit. »

 

C’est donc une parenté revendiquée. Du reste, elle s’inscrit dans le droit fil de son titre, c’est-à-dire qu’elle a toutes les allures d’une méditation. Elle retrace comme un bilan de vie, elle fait le point, elle expose une catharsis, qui s’étend à la société (italienne). Et la chanson conclut :

 

« Sans imposer de vérité,

En gardant ce désir sensé

De cracher ce que j’ai à l’intérieur

Sans crainte et sans peur. »

 

Eh bien, dit Lucien l’âne, voyons ça et tissons le linceul de ce vieux monde conservateur, stationnaire, perclus et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 


 


 


Il est vingt-trois heures, il fait noir

Et je n’ai pas sommeil ce soir ;

Je ne veux pas rejoindre Morphée

Qui les bras ouverts, comme toute l’année,

M’attend entre le drap et l’oreiller pour

Rêver que demain sera un autre jour

 

Et alors, chers amis,

Permettez-moi une fois

De faire comme Guccini.

Écoutez-moi, cette fois

Chanter cette chanson de nuit

Permettez-le-moi cette fois-ci.


Si je n’avais le cœur blessé,

Si je n’étais pas si affecté

Par cette étrange maladie

Appelée nostalgie,

Je ne me devrais pas me tourner

Vers le temps passé,

Les souvenirs et la mémoire

Aux images maintenant noires.

 

Je me vois souventes fois

Discutant pendant des heures

De la paix, de l’anti-mafia,

Des gens qui meurent.

Puis, je rentre chez moi

Cahin-caha et je pleure

Comme un chien qui ne sait

Comment retrouver son toit.


Je vois Pierre

Et je réalise qu’un révolutionnaire

Sait cacher ses rides,

Et dissimuler ses vides.

Et si Antoine à la quarantaine

Cesse de courir la prétentaine,

Je donnerai ma fierté au premier

Qui vient à passer.

 

Il y en a beaucoup dans la ronde

De ces artistes bon marché

Qui snobent tout le monde

Et se croient arrivés,

Qui se moquent des autres

Et disent « Qui peut bien être

L’idiot, le crétin obscène

Qui les a mis sur la scène ? »


Heureusement, certaines fois

Dans les rangs des églises et des partis,

On organise des marches, des défilés

Aux fins de se rappeler

Que chacun a une seule mère,

Que nous sommes tous frères,

Tous unis par un idéal de fraternité.
 

Si pour une procession nocturne

Sont venues 30 000 personnes,

Qui donc a inventé la mafia ?

Sûr, à Palerme, elle n’existe pas ;

Mais peut-être chez les Danois,

Ce doit être le fantasme ésotérique

D’un journaliste nordique.


Il vaut mieux, je le garantis,

Sourire et sourire encore,

Car il n’a pas tort

Ce chanteur qui dit

Qu’ici, on vit de l’air du temps

Et de football aussi évidemment,

Car pendant la journée, bouche close,

On ne peut parler d’autre chose.


« Avez-vous gagné au pari ? »

« Forza Juve », « Forza Rossi »,

Dans les usines, dans les ministères,

Dans les maisons, jusqu’en enfer.

Le froid de la nuit

S’assoupit sur ma peau

Et me rappelle que bientôt

L’hiver sera à nouveau ici.


Et mon père répète

Qu’on meurt

Sur les routes d’un rêve

Sans couleurs.

Je regarde dehors tous ces gens

De leur charrette préoccupés

Et qui la font rouler sans

Se soucier des bœufs attelés.
 

La ville me crache au visage

L’écho de mes vers hors d’usage,

Comme aujourd’hui, on ne vole pas,

Comme on l’a dit déjà,

Je vais essayer de marcher

Pour faire rire ma guitare

Qui réclame d’autres soirs

Pour jouer.


Voilà, maintenant ça va.

Ma vue commence à s’embrumer,

Je délire depuis une heure, déjà,

Il faut m’excuser,

Il faut me pardonner,

Je perds ma raison, parfois.


Et quand me vient l’envie

De m’enfouir sous terre,

Je pense aux yeux de ma mère,

Aux mains de mes amies,

Aux étoiles, au ciel

Et les flots éternels

Me poussent tout de suite

À rentrer au plus vite.

 

Chers amis, j’en suis sûr déjà

Parmi vous certains pensent parfois

Avoir entendu ces choses-là.
 

Les notes et les textes sont certains.

Ainsi, il est vrai que demain

Nos jours ne changeront

Pas leurs connotations.

Et pour conclure, je chante

Aux oreilles qui portent

De prudents bouchons

Sans fioritures, ni prétentions,

Sans imposer de vérité,

En gardant ce désir sensé

De cracher ce que j’ai à l’intérieur

Sans crainte et sans peur.

 

UNE CHANSON NOCTURNE
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Published by Marco Valdo M.I.
16 avril 2021 5 16 /04 /avril /2021 16:13
CHANSON NOCTURNE N°4
HÉ NUIT !

 

Version française – CHANSON NOCTURNE N°4  HÉ NUIT! – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Canzone di notte n.4 Francesco Guccini – 2012

BISTRO DE NUIT (after Hooper)

José Beltran – 1952

 

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Ah, dit Lucien l’âne, encore une chanson nocturne. Moi, j’aime bien ces chansons-là, je les trouve suffisamment poétiques.

 

C’est curieux, Lucien l’âne mon ami, que tu dises ça.

 

Quoi ?, demande Lucien l’âne.

 

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., que tu trouves ces chansons nocturnes « suffisamment poétiques ».

 

Oh, répond Lucien l’âne, c’est façon de parler, manière de souligner qu’elles ont le don de créer une certaine ambiance ; celle de la nuit, précisément. Et même, de ces nuits où on se retrouve face au noir de la nuit et à l’obscur de soi-même. On dirait qu’elles servent d’escales à la vie.

 

C’est en tout cas, le ton de cette chanson, dit Marco Valdo M.I. ; elle chante des nuits dont on a besoin pour faire face à la dureté des temps. De ces nuits où on sombre sans trop savoir pourquoi dans une mélancolie indéfinissable, où on revoit des morceaux de sa vie et où on songe à un monde pacifié.

 

Oh, dit Lucien l’âne, tant qu’on est dans la Guerre de Cent Mille Ans, où, comme on le sait, ce sont les riches qui mènent la danse guerrière de la terreur afin de dominer le monde, de domestiquer les pauvres, de renforcer leur pouvoir, d’augmenter leurs richesses, de multiplier leurs privilèges, tant qu’on est dans cette guerre, le monde pacifié, il vaut mieux ne pas s’y fier. D’expérience millénaire, on a appris à se méfier comme de la bonace.

 

À propos de la bonace, Lucien l’âne mon ami, remarque que la chanson l’évoque aussi et à juste titre, car la paix et la guerre, qui sont deux états de la même chose, font une bizarre et imprévisible météorologie.

 

« Les jours de calme et de tracas,

Au temps de la bonace et au temps du fracas,

Nuit tranquille qui peut-être nous apportera la paix. »

 

 

Ou alors, dit Lucien l’âne, à l’échelle de la planète, on pourrait en faire une sismologie. Il y a là de quoi réfléchir. C’est quand même étrange où les chansons nocturnes nous entraînent ; c’est ainsi qu’elles sont poétiques. Cependant, il nous faut reprendre notre tâche et comme les Canuts, tisser le linceul de ce vieux monde géologique, sismologique, météorologique, fantastique et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

Hé nuit, sournoise qui me prit,

Nuit sans rumeur, sans fracas.

Hé nuit qui rampe comme un chat

Dans les endroits les plus sombres du pays

Hé nuit qui t’insinues dans tous les coins.

Hé nuit de Pavane, nuit tombée soudain,

Souple comme la louve, muette comme l’ombre

Qui enveloppe tout en ton manteau sombre,

Qui n’autorise ni défense ni reddition

nuit qui par surprise m’a pris dans tes bras.

Le fleuve marmonne toujours, au fond.

Et dans le silence, on boit sa voix,

Qui raconte le voyage de la source à l’embouchure,

Interrompu par un camion surgi à toute allure.

Hé nuit qui ressasse les heures paisibles de l’enfant

Et dans la maison, le rythme des roues infatigables

Et des meules de pierre du moulin bruissant.

Hé nuit, combien de nuits interminables,

Nuits sans but et sans portable,

Où tous encore inconscients de ce qu’il faudrait faire,

Quand immortels, on avait la force et le souffle des corsaires.

La nuit dérivait et disparaissait avec la lueur première,

Âge âcre et un grand désir d’aller

Parler aux bois et à la rivière

Et à présent, disparue sous le bitume étalé.

Hé nuit, murmure lent des rimes des poètes anciens,

Des pages lues distraitement, tout et rien,

Comme des jours et des souvenirs déjà oubliés.

Les jeux “chimiques” érodés de l’esprit, anéantis

Hé nuit noire, larve obscure d’autres nuits

Rageuses, moqueuses, détruites,

Mordant les bigots et les hypocrites,

Nuits longues lhiver, éternelles l’été,

Des guitares, du vin et du pain,

Nuits d’un temps passé,

Mais tout a changé et on le sait bien

L’âge tourne et retourne autour de nous.

Alors nuit, que vas-tu m’apporter ?

Regret, paix, ennui ou vérité ?

Ou sans pitié, tu partiras indifférente à tout ?

Nuit courent dans le ciel les étoiles,

Nuages poussés par le vent, voiles

Changeant de forme à chaque instant

Et la lune disparaissant dans l’ombre d’argent.

Sur les côtes, les lumières dessinent une étable,

Des images d’animaux dans les sables

Et errent des voix d’autres ères et d’autres temps

Posent cent questions sans se lasser.

Hé nuit, laisse-moi imaginer

Dans les clartés sombres quand tout se tait

Les jours de calme et de tracas,

Au temps de la bonace et au temps du fracas,

Nuit tranquille qui peut-être nous apportera la paix.


 

CHANSON NOCTURNE N°4 HÉ NUIT !
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Published by Marco Valdo M.I.
15 avril 2021 4 15 /04 /avril /2021 20:09
POÈME

 


Version française – POÈME – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson (en langue) allemande – GedichtMani Matter – s.d. (1970 ça.)
d’après la version italienne – POESIA (avec le commentaire) de Riccardo Venturi – 2021

Poème pour enfants de Mani Matter

 


Spécificité des textes de Mani Matter

 

 

 

Une petite pause dans le tour des chansons de Mani Matter, que j’essaie de poursuivre avec une insouciance exquise, presque cinquante ans après sa mort et en pleine pandémie (terme qui a une sinistre assonance avec pandectes. Je ne sais pas pourquoi certaines choses me viennent à l’esprit, mais, avec les mots, je suis comme ça depuis l’enfance). En parlant d’enfants, parmi les choses que Mani Matter faisait parfois, il y avait des poèmes « pour enfants ». Il y a peut-être eu des chiens, des chats et des canards dans ces poèmes, mais dans celui-ci, qui s’intitule simplement Gedicht (“Poésie”), l’avocat Hans Peter Matter prend la peine d’expliquer aux enfants rien de moins que la loi.

 

En général, les enfants sont les êtres les plus rétifs à la loi qui puissent exister à la surface de la terre ; c’est précisément pour cette raison que la Loi et l’Autorité s’abattent sur eux dès le plus jeune âge. La famille. L’école. Ceci ne peut pas être fait. Cela non plus. Quelle barbe, sainte madone. L’âge grandit, puis, et c’est toujours pire ; qui mieux qu’un avocat qui a écrit des chansons et des poèmes sous un pseudonyme, “Mani”, qui était son “totem” en tant que boy-scout quand il avait six ans, pouvait le comprendre et l’expliquer aux enfants ? Et il l’explique, précisément, comme un enfant : donc, il faut le dire, avec une logique absolument rigoureuse, car les enfants aiment la logique alors que tout procède vers l’illogisme déguisé en logique. Je ne sais pas à quand remonte ce petit poème.

 

Comme l’illogisme se manifeste, par exemple, en faisant apprendre aux écoliers une langue qui n’est pas la leur (en l’occurrence l’allemand littéraire qui, je vous l’assure, est une autre langue que le Schwyzertüütsch), Mani Matter l’a écrit, justement, en Hochdeutsch. Les enfants suisses doivent apprendre à s’exprimer dans une langue qui n’est pas la leur, parce que l’État, la Loi, en a décidé ainsi. C’est une situation très courante à tous les âges et dans tous les pays ; elle n’est pas différente de celle des enfants de Calabre ou du Piémont qui, lorsqu’ils atteignaient l’âge de six ans, devaient commencer à parler dans une langue étrange appelée “italien”, ou des enfants bretons qui étaient empêchés de parler breton parce qu’ils devaient parler en “français”.

 

Et, ainsi, Mani Matter leur donne, en quelque sorte, un coup de main pour apprendre ce que d’autres ont appelé « l’allemand ». En leur expliquant, dans la langue que lui aussi devait utiliser pour écrire ses traités juridiques, l’absurdité de la Loi et toutes ses contradictions insolubles, tout et le contraire de tout. « Interdit d’interdire », quelqu’un s’en souviendra, était un slogan célèbre vers 68 ou quelque chose comme ça ; et s’il est interdit d’interdire, on ne peut interdire les interdits. À ce stade, avec une majesté enfantine, Mani Matter abat une épée terrible sur ce nœud gordien : les interdictions sont de toute façon ennuyeuses, et il faut arrêter. Sous-entendu un “vaffanculo” (« Va-te-faire-foutre) que je ne sais comment le dire en Schwyzertüütsch. [RV]

 

Dialogue maïeutique

 

Depuis un certain temps, comme on sait Lucien l’âne mon ami, nous suivons le parcours qu’a entrepris notre ami Ventu, alias R.V., à la recherche de Mani Matter, un auteur-compositeur-chanteur suisse allemand. Au début, c’était pour nous une curiosité pure et un certain goût pour l’exotisme : que pouvait bien chanter en bernois (Bärndüütsch), ce Mani Matter de nous inconnu ?

 

Oh, dit Lucien l’âne, il est toujours bien de s’intéresser à ce qu’on ne connaît pas. Cependant, il y a tant de choses qu’on ne sait pas et j’ajoute qu’on ne saura jamais. Il faut s’y faire.

 

Là, tu as parfaitement raison, Lucien l’âne mon ami. J’ajoute même qu’il y a beaucoup plus de choses qu’on ne sait pas que de choses que l’on sait. Paradoxalement, cette règle est immuable. C’est quasiment une loi de notre monde ; j’entends loi au sens où on utilise ce mot en sciences, c’est-à-dire une règle de fonctionnement générale applicable à un domaine ou un aspect particulier.

 

Je te rejoins tout à fait à ce sujet, dit Lucien l’âne. À mon tour, j’ajoute un élément complémentaire à ton « il y a beaucoup plus de choses qu’on ne sait pas que de choses que l’on sait et cette règle est immuable. » C’est le fait encore plus paradoxal que plus on sait, plus on avance en savoir, plus on accumule de connaissances, plus s’étendent les domaines de ce que l’on ne sait pas. À chaque nouvelle connaissance, à chaque nouveau savoir, on découvre de nouveaux espaces à l’étendue de notre ignorance. En somme, plus on sait, plus notre savoir rétrécit en proportion de notre ignorance, de notre non-savoir. En théorie même, ce champ du non-savoir est infini. Enfin, si tu vois ce que je veux dire.

 

Je vois très bien, dit Marco Valdo M.I. et je te remercie d’avoir forcé ce petit débat sur l’étendue croissante de l’ignorance. On pourrait synthétiser en disant : « L’étendue croissante de l’ignorance (re)connue est fonction de l’étendue croissante du savoir ». En bref, plus on sait, moins on sait.

 

Soit, répond Lucien l’âne, mais pourquoi me remercier ?

 

Te remercier, Lucien l’âne mon ami, car c’est une excellente introduction à la chanson POÈME, qui se débat elle aussi avec un fameux paradoxe : « Il est interdit d’interdire ». Pour se persuader de la justesse de ce POÈME, hérité de Mani Matter, il suffit de se réciter dix fois au lever et au coucher cet excellent raisonnement, digne en tous points d’être enseigné dans les hautes sphères éléates et de rejoindre les Shadoks au Panthéon de l’Esprit, qui se situe – comme on sait – au cœur de la capitale de l’Absurdistan. Au fait, voici pour éclairer ta lanterne deux ou trois sentences des Shadoks :

— En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche.

— Quand on ne sait pas où l’on va, il faut y aller… Et le plus vite possible.

— Au début, il n'y avait rien. Enfin, ni plus ni moins de rien qu'ailleurs.

 

Bien, dit Lucien l’âne, il ne faudrait pas oublier la loi de Murphy, celle de Parkinson, celle de Douglas, celle de Pareto, celle d’Illich, celle de Carlson qui concerne spécifiquement les humains, pas les ânes, évidemment. Restons-en là et tissons le linceul de ce vœu monde totalitaire, absurde, dialectique, contradictoire et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Il est interdit,

D’ennuyer les autres gens,

Je l’ai lu aujourd’hui.

Les interdits sont dérangeants.

Ainsi les interdits sont aussi interdits.

Mais si les interdits sont aussi interdits,

Alors, il est aussi interdit

D’interdire les interdits.

Aussi, même les interdits

Ne devraient pas être interdits.

Pareil pour l’interdit

D’ennuyer les autres gens.

Cependant les interdits sont dérangeants.

POÈME
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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 18:12

CHANSON NOCTURNE N°3

 

Version française – CHANSON NOCTURNE N°3 – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Canzone di notte n. 3 – Francesco Guccini – 1987

 

Paroles et musique : Francesco Guccini
Album : Signora Bovary

LES JOUEURS DE CARTES

Paul Cézanne – 1891

 

 

Dialogue maïeutique

 

Encore une fois, Lucien l’âne mon ami, je vais insister : ceci n’est pas une traduction.

 

Je sais, dit Lucien l’âne, c’est écrit dessus, c’est une version française et tu as l’habitude d’ajouter qu’on peut très bien la considérer comme une chanson « en soi », « in se », en quelque sorte détachée de son origine étrangère, prête à vivre sa vie.

 

C’est exactement ce à quoi je faisais allusion, répond Marco Valdo M.I. ; cependant, ce l’exclut en rien qu’elle ait aussi pour but et pour effet de faire connaître l’œuvre d’origine. Elle fait ce qu’on appelle d’une pierre deux coups. En fait, les choses ont tendance lorsqu’elles se répliquent ont tendance à être modifiées et même quand on passe d’une langue à l’autre, la modification est inévitable. C’est encore plus vrai avec les textes d’allure poétique qui sont déjà dans un langage qui laisse place à l’interprétation ; pire, qui la sollicite. Et c’est forcément le cas de cette chanson nocturne de Francesco Guccini.

 

Ah, dit Lucien l’âne, on y vient à la chanson. Que dit-elle, que raconte-t-elle ?

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, il en va des chansons comme des trains. Il y a des chansons de nuit, des chansons nocturnes. Sans vouloir en faire un concept, ni la figer dans une catégorie, la chanson de nuit – du moins celle-ci – raconte une nuit ou alors, une autre, ou plusieurs nuits. C’est précisément en cela qu’elle est nocturne : elle dit ce qui s’y passe, elle dit ce qu’on y fait, elle suggère ce qu’on y pense et mille autres choses encore, mais toutes dans la nuit. Un soliloque qui médite en tournant sur elle-même comme un derviche, se soûlant de temps.

 

Oh, dit Lucien l’âne, je connais ça. Ça arrive souvent quand on est seul avec soi-même ; surtout, dans la nuit. C’est vraiment une chanson nocturne. Et que raconte-t-elle encore ?

 

Elle raconte, Lucien l’âne mon ami, qu’au cœur de la nuit, des amis jouent aux cartes. Elle raconte les ruminations d’un joueur de cartes, la partie de cartes, chaque fois rebattue, comme les épisodes de la vie elle-même. Et les raisons qui se bousculent d’avoir raison, de gagner, de perdre, de tenter le destin, de jouer quand même.

 

« Les rares fois où je joue en carreau,

On me répond par pique ou par cœur.

On donne raison et victoire aux couillons, aux tricheurs ;

On reste toujours à un pli du capot,

On perd, car on est trois fois meilleurs

Et on gagne seulement dans nos rêves les plus beaux. »

 

 

Et la nuit, la nuit finit dans une sorte de désarroi. Elle se parle toute seule de la vie et comme de juste, elle tourne à la mélancolie. Brel racontait la nuit de certains nocturnes à sa manière dans « Les Paumés du Petit matin » :

 

« Venez pleurer
Copain copain copain allez
Allez venez venez
Allez venez pleurer
Et ça pleure les yeux dans les seins. »

 

 

 

Maintenant, conclut Lucien l'âne, tissons le linceul de ce vieux monde somnolent, indolent, nocturne, nyctalope et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Existence, qui vis ici clandestinement,

Comme un voleur toujours prête à fuir,

Tout âge contient les règles du désarroi, de l’erreur et de l’entendement,

Avec ses jeux de carambole et de renvoi, prendre et offrir

On meurt seulement un peu de temps en temps,

Petit à petit, on s’en va mourir.

 

Chaque jour est un autre jour à s’offrir,

Chaque nuit est un trou noir à remplir,

Je ne l’ai jamais vu comblé, pour ainsi dire,

Seul reste le cri habituel, tenter et agir,

On pleure juste un peu de se voir flétrir

Et on rit de la façon que ça va finir.

 

Quand vous me prenez pour une pomme,

Je passe outre, je joue, jamais, je n’abandonne.

Je rouvre les fenêtres et je lève les voiles, si je peux je prends,

Si je perds, je ne reste pas à me brader ou à baver mon fiel.

Et puis, perdre parfois a son propre miel,

Et si on dit que je gagne, on ment.

 

Les rares fois où je joue en carreau,

On me répond par pique ou par cœur.

On donne raison et victoire aux couillons, aux tricheurs ;

On reste toujours à un pli du capot,

On perd, car on est trois fois meilleurs

Et on gagne seulement dans nos rêves les plus beaux.

 

Ah, ces songes, ah, ces forces du destin

Que celui qui compte pousse à renier,

On nous a dit pas de bruit, pas déranger ;

On chantera sans voix, sur le mode clandestin

Puis grimaçant, on s’en ira doucement

Au bord du fleuve voir passer le temps.


Ce qui me tourne en tête cette nuit

Je suis revenu, incertaine amie, faire connaître,

Que nous aux fois et aux os brisés, dans nos nuits,

On a vu des génies et des mages naître et disparaître.

Et puis, après tout, on s’en fout si on meurt juste un peu,

Il est tard, allons dormir, le temps se fait vieux.

 
CHANSON NOCTURNE N°3
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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 18:35
LE CHÊNE

 

Version française – LE CHÊNE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – La querciaMassimo Dellanilla – 2017

LE CHÊNE SOUS LA NEIGE

Caspar Friedrich 1827

 

Dialogue Maïeutique

 

Te souviens-tu, Lucien l’âne mon ami, du grand chêne que chantait Tonton Georges ?

 

Le grand Chêne, dit Lucien l’âne, sûr que je m’en souviens et je suis fort marri de la fin qu’on lui fit.

 

« Comme du bois de caisse, amère destinée !

Il périt dans la cheminée. »

 

J’espère que cette fois, il n’est pas encore question d’un arbricide, d’un chênicide, d’assassinat. J’ai horreur de ça.

 

Hélas, hélas, hélas, cent fois hélas, Lucien l’âne mon ami, il s’agit pourtant de ça : d’un phuteuicide, d’un futéicide, d’un arboricide.

 

Don Quichotte, L’Homme de la Mancha, avait raison, dit Lucien l’âne, quand il proclamait :

« Écoute-moi
Pauvre monde, insupportable monde

C’en est trop, tu es tombé trop bas
Tu es trop gris, tu es trop laid
Abominable monde
Écoute-moi »

 

mais, à présent, dis-moi toi, ta chanson.

 

Ma chanson, certes, Lucien l’âne mon ami, mais il convient de préciser que c’est une version française d’une chanson italienne de Massimo Dellanilla, intitulée La quercia - « LE CHÊNE ». Remarque qu’elle est bien plus récente que celle e Brassens que j’évoquais en commençant ; ce qui prouve que le sort des chênes et au-delà, celui des arbres et de toutes les espèces vivantes est malmené par les humains.

 

Oh, dit Lucien l’âne, nous les ânes, on est bien au fait de la brutalité des himains et d’un certain côté, on pense qu’il y aura une justice le jour où à force de détruire les autres, l’espèce humaine elle-même s’anéantira. Et peut-être, qui sait, d’autres espèces trouveront le moyen de s’en tirer et de refaire autrement le monde. En attendant on en est aux massacres sournois, aux lents génocides qui sont une des dimensions de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants humains et leurs affidés font aux pauvres et à tous les êtres vivants pour satisfaire leurs ambitions incommensurables, leurs envies infinies, leurs caprices multiples, leurs grossiers appétits, leurs goûts les plus exotiques ou leurs penchants pervers ; bref, leur futilité.

 

C’est, comme tu le pressens fort bien, Lucien l’âne mon ami, le sens profond de la chanson, avec le chêne, ami des oiseaux, abattu, détruit pour faire place à une route et le chœur – oui, oui, comme dans la tragédie antique – des oiseaux qui se lamente.

 

Eh bien, voyons ça, dit Lucien l’âne, et tissons le linceul de ce vieux monde autodestructeur, autophage, mité, mythé et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 


Une pie en queue de pie lisse ses plumes

D’un noir si noir, plus noir que le noir de minuit,

Et dit au hibou hululant là-dessus dans la brume :

« Qu’est-il arrivé au vieux chêne, notre ami ? »

« Le grand chêne, ma chère, a été abattu »

Répond le hibou sage assis, de marbre,

Avec une grande componction, le cul

Sur le sol, où trônait le grand arbre.

Le friquet discret qui avait son lit

Était là, vrai témoin, quand l’arbre, on coupa

Et quand enfin, le chêne s’effondra,

Il poussa un grand cri, il cria un grand ha.

L’alouette Brigitte, amoureuse du titan,

Désespérée par la mort du géant,

Accablée, atterrée, ajouta : « Les hommes

Vont encore faire une route à la gomme,

À la place du chêne tombé, terrassé,

Et puis, tout l’été, venir dans leurs voitures,

Enfermés, répandre leurs effluves pollués.

Sans égard aux blessures infligées à la nature. »
Un
instant plus tard, un merle passe par là

Et sifflant sa chanson en un haut la

Triste, il soupire : « Je ne verrai jamais

Un arbre aussi beau, un arbre aussi grand. »

Alors, la pie, le hibou, le friquet,

L’alouette et le merle se tenant

Par les ailes font une belle ronde

Pour honorer ces géants hospitaliers

Que massacre l’abominable, l’insupportable monde

Au nom d’un gros gras gris progrès auto-proclamé.

Et d’un coup, les cœurs des oiseaux ont lâché la bonde,

Et alors, en pleurs, en chœur, ils ont chanté.

 

LE CHÊNE
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8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 17:36

Bernhard Matter (1821-1854)

par Riccardo Venturi (version française – Marco Valdo M.I. – 2021)

à mettre en relation avec la chanson RECHERCHE GÉNÉALOGIQUE

 


 

Bernhard Matter, l’aïeul de Mani Matter, est né à Muhen dans le canton d’Argovie le 21 février 1821. Il est devenu une figure légendaire, une sorte de Robin des Bois suisse. Né et élevé à Muhen, il s’était fait un nom dès son enfance en séchant régulièrement l’école et en commettant de petits larcins ; en 1836, à l’âge de quinze ans, il fut jugé pour la première fois pour avoir volé quatre bagues en or chez un bijoutier. En 1841, à l’âge de vingt ans, il épousa une couturière de six ans son aînée, Barbara Fischer ; c’était une femme considérée comme raisonnable et aimable, mais elle n’était nullement capable de maîtriser son jeune et téméraire mari.

Bernhard Matter s’était du reste montré très habile pour échapper aux arrestations de la police. Il s’était également fait de nombreux amis ; il ne volait que les riches, et la légende veut qu’il distribuât gratuitement le butin de ses vols. Une fois arrêté, il fut condamné aux travaux forcés : il dut « aider » à construire la caserne d’Aarau. Cependant, il ne cessa pas ses incursions nocturnes, volant toutes sortes de marchandises et les vendant aux habitants de Muhen à des prix sacrifiés. Bernhard Matter devint une sorte de « roi des évasions » : chaque fois qu’il était arrêté, il trouvait toujours le moyen de s’échapper, en comptant sur la solidarité de ses villageois qui le cachaient sans jamais révéler où il se trouvait à la police. Tous sauf un qui le trahit et le fit arrêter. Bernhard Matter était, dit-on, un jeune homme plutôt avenant qui aimait danser et avait beaucoup de succès auprès des filles. La trahison s’est faite, selon toute probabilité, pour des histoires de femmes.

Bernhard Matter rendait littéralement folles les autorités du canton d’Argovie de l’époque ; il menait ses actions soit seul, soit à la tête d’une petite bande qui s’était formée autour de lui. Une fois trahi et arrêté, il a été condamné à 16 ans de prison à passer enchaîné nuit et jour. Enfermé dans la prison de Baden, il a trouvé le moyen de briser les chaînes et de s’échapper de là aussi. Peu après, il est à nouveau arrêté et condamné à vingt ans de chaînes dans la prison de Lenzburg. C’était en 1851, et Bernhard Matter s’échappa également de cette prison. Une fois à nouveau arrêté, les autorités décidèrent de l’enfermer dans la forteresse militaire extrêmement dure et impénétrable d’Aarburg, dont personne ne avait jamais réussi à s’échapper.

Au début, Aarburg se révéla un os trop dur, même pour ce « roi des évasions ». Il fit trois tentatives de fugue ; toutes sans succès. Il se décida alors à faire la demande d’être transféré dans une colonie pénitentiaire étrangère, demande soutenue même par le Conseil fédéral ; mais la demande fut rejetée. Enfin, le 11 janvier 1853, la quatrième tentative de fuite réussit, dans ce qui est considéré comme le chef-d’œuvre de Bernhard Matter.Sa fugue dura près d’un an, mais le jour de l’an 1854, il fut découvert dans l’auberge de Teufenthal et de nouveau arrêté.

Devenu désormais un héros populaire et « l’ennemi public n° 1 » pour les autorités cantonales, Bernhard Matter fut jugé et, le 15 avril 1854, condamné à mort « avec une sentence assez originale », car non seulement il n’avait jamais tué, mais il n’avait jamais blessé ni fait de mal à personne au cours de ses actions et de ses évasions. Peu de temps avant son exécution, Bernhard Matter tenta une ultime fugue, qui se solda par un échec ; il présenta une demande de clémence au Grand Conseil d’Argovie, qui fut rejetée.

À l’aube du 24 mai 1854, Bernhard Matter est conduit à la potence à Lenzburg ; l’exécution comportait la décapitation au fil de l’épée. Plus de 2000 spectateurs s’étaient rassemblés pour y assister. La tradition suisse prévoyait alors le Standrede, c’est-à-dire un discours d’admonition édifiant à prononcer avant l’exécution ; le Standrede pour Bernhard Matter fut prononcé par un célèbre prédicateur et théologien, Emil Zschokke. Puis, l’épée du bourreau coupa la tête de Bernhard Matter.

Dix minutes après, Bernhard Matter était déjà devenu un martyr et l’ami légendaire des pauvres et des sans-droits. De nombreuses histoires, anecdotes et récits à son sujet commencèrent immédiatement à circuler ; une légende qui ne s’est jamais estompée. À tel point que lorsque, dans les années 1970 et 1980, un autre célèbre bandit et voleur suisse, Walter Stürm (1942-1999), le saint-gallois et surnommé le « roi de l’évasion », réussit à s’évader à huit reprises de prisons plus ou moins sécurisées, il fut immédiatement comparé à Bernhard Matter. Finalement emprisonné à l’isolement dans une prison de haute sécurité, Walter Stürm s’est suicidé le 13 septembre 1999 à la prison cantonale de Frauenfeld en s’étouffant avec un sac en plastique. La comparaison avec Bernhard Matter fut naturelle : comme lui, et comme Horst Fantazzini (on aime à le rappeler), c’était un « gentleman bandit » qui n’avait jamais commis d’acte de violence, et qui avait soutenu une grève de la faim de 110 jours en prison en 1987 pour protester contre l’isolement. Le jour de Pâques 1981, Walter Stürm s’était évadé de la prison de Regensdorf, laissant dans sa cellule une note sur laquelle on pouvait lire : « Je suis allé chercher des œufs de Pâques, Stürm ».

En réalité, Mani Matter n’a pas dû faire beaucoup de recherches généalogiques, car Bernhard Matter était et est toujours une figure très connue en Suisse alémanique ; un roman graphique entier en deux volumes lui a même été consacré, dessiné par Reto Gloor et Markus Kirchhofer (le deuxième volume s’intitule : Matter entzweit, ou « Matter coupé en deux »). Il existe également deux pièces de théâtre sur Bernhard Matter, toutes deux écrites par l’auteur suisse Kurt Hutterli (qui vit au Canada) : l’une en allemand littéraire, Das Matterköpf (« La tête de Matter »), primée en 1978, et l’autre en schwyzertüütsch, Gounerbluet (« Le sang du bandit »), primée en 1992.


 


 

Bernhard Matter (1821-1854)
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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 10:41

LE PARCMÈTRE
 

Version française – LE PARCMÈTRE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson suisse alémanique (Bärndüüdsch – Bernois) – Dr ParkingmeterMani Matter – 1970

 

ÉTERNITÉ SUISSE (Lac de Thoune)

Ferdinand Hodler – 1909

 

On a déjà vu que le temps, et en particulier sa suspension, est une des thématiques centrales de notre avocat suisse préféré, le très sérieux juriste Dr Hans Peter Matter, qui a fait ses débuts en 1965, non pas avec une chanson, mais avec un pondéreux traité (écrit en Hochdeutsch) intitulé Die Legitimation der Gemeinde zur staatsrechtlichen Beschwerde. À faire dresser les poils sur la peau, même pour le traduire : « La légitimation de l’autorité communale à aller en recours en vertu du droit constitutionnel ». L’activité de l’auteur-compositeur-interprète Mani Matter, celui que j’appelle la « version nocturne » de l’avocat et du juriste, semble être totalement destinée à démontrer non seulement la futilité absolue des lois, des ordonnances, des règlements, des prescriptions, etc., mais aussi l’effet tragi-comique que tout cela comporte : la suspension du temps, le rejet de l’individu dans un non-lieu où tout est bloqué et où il n’y a pas d’autre issue que de renoncer à sa propre nécessité, même la plus apparemment banale (mais le sera-ce vraiment, si insignifiant ? On ne sait pas). Une fois le renoncement effectué, on peut réintégrer le temps qui court.

Un monsieur, peut-être l’avocat Hans Peter Matter avec sa Renault 16, doit garer sa voiture à un parcmètre ; mais il n’a pas les vingt centimes nécessaires, et ce serait facile : il suffirait d’aller chercher la monnaie à la poste du coin. Cependant, pour aller à la poste, il devrait laisser sa voiture là, et il ne peut pas (qui sait, il pourrait y avoir un sévère agent de la circulation suisse prêt à lui donner une contravention et/ou, pire, à faire enlever la voiture par la dépanneuse). Cependant, si vous ne pouvez pas vous rendre au bureau de poste pour obtenir votre monnaie, comment pouvez-vous vous parquer ? Le temps, en effet, s’arrête dans l’incertitude : obéir à la loi peut conduire en même temps à la violer et à en subir les conséquences.

Hans Peter Matter, avec cette petite chansonnette, a écrit un traité de philosophie du droit plus efficace que les traités monumentaux d’un Hans Kelsen, ou que sais-je. Bien sûr, tout cela est très suisse ; un avocat italien aurait pris et laissé sa voiture sans rien payer, même en triple file, et serait parti faire ce qu’il désirait. Mais ici, nous sommes en Suisse, et l’affaire est assez sérieuse… et aussi assez, bien que subtilement, tendant à recommander un peu d’Anarchie salvatrice.

Puis il est arrivé que Mani Matter dut quitter sa Renault 16 en même temps que sa vie, deux ans plus tard, à cause d’un chauffeur de camion qui avait ignoré toutes les règles élémentaires de la circulation sous une forte chute de neige sur l’autoroute, provoquant un massacre. Les choses ne sont jamais simples, vraiment pas. Il n’en reste pas moins que Hans Peter Matter a obtenu son éternité suisse grâce aux chansons de Mani Matter, et non grâce à de volumineux traités de Droit Constitutionnel. Éternité et grande affection aussi de la part du soussigné, qui a vécu en Suisse pendant des années en apprenant à baragouiner trois mots en Schwyzertüütsch, et qui l’a ensuite étudié et appris pour comprendre les chansons de Mani Matter. [RV]

 

 

À un parcmètre,

Je voulais garer ma voiture,

Mais je n’avais pas de pièce

Pour alimenter la machine.


 

Que faire sans monnaie ?

Je pourrais toujours

Aller à la poste pour

Changer un billet en monnaie.


 

Mais halte ! Je devrais

Laisser ma voiture sur place

Et pour faire ça, il faudrait

D’abord mettre une pièce.


 

Et je n’ai pas de monnaie,

Je devrais d’abord aller là-bas

À la poste changer la monnaie

Et laisser ma voiture .


 

Et pour laisser ma voiture ,

Je dois avoir d’abord une pièce

Et comme je ne l’ai pas,

Je ne peux pas aller à la poste.



 

Je ne devrais pas aller à la poste,

Si j’avais la monnaie,

Mais je n’ai pas de monnaie

Et je ne peux pas aller à la poste.


 

Donc, je ne peux pas avoir de monnaie,

Car je ne peux pas aller à la poste

Et je ne peux pas aller à la poste,

Car je n’ai pas de monnaie.


Je voulais aller à un parcmètre

Pour garer ma voiture

Mais je n’avais pas de monnaie,

Et je suis reparti à l’aventure.


 

LE PARCMÈTRE
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3 avril 2021 6 03 /04 /avril /2021 16:44
Une Pipe à Pépé

Chanson française – Une Pipe à PépéHenri Tachan1978

FUMEUSE DE PIPE

Gabriel Metsu – ca. 1650

 

Dialogue maïeutique

 

Laisse-moi d’abord, Lucien l’âne mon ami, te conter une aventure qui m’est arrivée il n’y a pas longtemps.

 

Je t’en prie, Marco Valdo M.I., je suis toujours très intéressé par les aventures qui peuvent t’arriver ; d’autant plus, si tu prends de telles précautions avant de les raconter.

 

L’autre jour, j’arrivai, Lucien l’âne mon ami, chez mon ami le libraire. Il tient ici et fait tenir avec vaillance comme un artilleur de Mayence, une librairie à l’enseigne de L’Écrivain public.

 

Oh, dit Lucien l’âne, ce doit être un saint homme.

 

Justement !, répond Marco Valdo M.I., il se démène comme un béat aux abois pour satisfaire sa clientèle, dont une part, comme tu l’imagines, a des allures quelque peu sauvages, puisque nous en sommes. Donc, en arrivant sur le trottoir, je chantonnais gaiement – chantonner c’est ma façon de contrecarrer cette ambiance mortifère dans laquelle sont baignées nos rues. Je chantonnais une chanson de Tonton Georges qui me turlupinais à juste titre, en raison de la situation générale morbide et de mon propre grand âge.

 

Laisse-moi deviner, dit Lucien l’âne. Vraiment, je suis persuadé qu’il s’agit de « L’ancêtre ». Je te vois bien partir pour l’au-delà – pas avant trois-quart de siècle cependant, au son des guitares (pas des orgues liturgiques, foutu athée !), te gorgeant de bon vin (pas d’eau bénite, et du gros rouge, cré nom de nom !) et cajolé par de jolies donzelles (pas des enfants de Marie, pas des nonnes, mais de belles mignonnes).

 

Tout juste, Lucien l’âne mon ami. J’en étais là de mes pensées et de la chanson quand le libraire me dit : je connais la chanson et il enchaîne « et des qui fument, crénom de nom ! ». Il avait manifestement reconnu mon petit refrain. Je le regarde goguenard, en jetant un coup d’œil aux dames derrière le comptoir. C’est là, qu’en me regardant soudain, il se ravise et me dit : « Oh !, je n’y avais jamais pensé ; jusqu’ici, j’ai pensé que ces dames fumaient la cigarette, ce qui était chose interdite dans les établissements de soins et religieux. » Enfin, lui dis-je, au pays de Magritte ? Ne pas voir la pipe, c’est un comble.

 

Évidemment, dit Lucien l’âne, là, Tonton Georges était resté évasif. Comme je dis toujours, « Attention ! Une pipe peut en cacher une autre ! ».

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, mais ce n’est pas du tout le cas d’Henri Tachan, qui fut son compagnon de tournées, car ces deux anars-là se connaissaient et s’appréciaient. Voici dès lors une chanson de Tachan qui propose une solution humaine aux derniers moments, qui servirait bien ces mourants isolés qui peuplent nos institutions :

 

« Infirmière dévouée,

Au fond de ton hôpital,

Donne donc à l’ancêtre

Une ultime caresse »

 

À propos, ces vieux, du moins quand ils ont encore assez d’énergie, se révoltent contre la morosité des lieux de rétention ; du moins, c’est ce que raconte « La Vieille » de Patrick Font.

 

 

Soit, dit Lucien l’âne, mais quelle est cette solution humaine ?

 

Si tu veux le savoir, répond Marco Valdo M.I., il ne me reste qu’à te seriner le refrain de la chanson d’Henri Tachan :

 

« Faisons une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussons pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme nous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon. »

 

Évidemment, la chose n’est pas toujours réalisable. Par exemple, en raison des confinements ou de l’éloignement, mais le principe fondamental est excellent : faites quelque chose d’aimable pour la vieille ou le vieux qui s’en va, faites surtout autre chose que de vous lamenter sur votre pauvre sort de survivant, car au fond, arrivé là, la mort est une compagne bienheureuse, elle dit d’ailleurs à Oncle Archibald :

 

« Si tu te couches dans mes bras
Alors la vie te semblera
Plus facile
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles,
Imbéciles.

 

Et mon oncle emboîta le pas
De la belle, qui ne semblait pas
Si féroce
Et les voilà, bras dessus, bras dessous,
Les voilà partis je ne sais où
Faire leurs noces,
Faire leurs noces. »

 

Oui, c’est vraiment bien, dit Lucien l’âne. Ce n’était pas l’avis du bedeau qui me déclarait l’autre jour : « Décidément, ces anars ont des conceptions bizarres, ils défendent le bonheur des vieux et même quand il s’agit de mourir, ils ont pas l’air de s’en faire.

 

Et même au-delà, reprend Marco Valdo M.I., car à leurs yeux (et aux nôtres), la mort apparaît comme la fin des ennuis et le début de très grandes vacances où on n’aura jamais plus mal aux dents.

 

C’est assez sympathique de voir les choses ainsi, conclut Lucien l’âne, et pour tout le monde encore bien. Pour le futur mort, c’est une perspective agréable comme pour les amis qui l’ont remis en de bonnes mains. En attendant notre tour, tissons le linceul de ce vieux monde triste, lamentable, sinistre, affligeant, grave,  fâcheux, morose, lugubre, cafardeux, maussade, amer, sépulcral, dramatique, funèbre, funeste, calamiteux, atterré, neurasthénique, hypocondriaque, constipé, bileux et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Adolescent paumé,

Qui saignes les vieillards

Pour de la menue monnaie,

Pour quelques pauvres liards,

Donne-leur donc, au lieu

D’un coup de yatagan,

Le p'tit coup du Bon Dieu :

Un dernier bon moment.

Fais une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne pousse pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme toi, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

Infirmière dévouée,

Au fond de ton hôpital,

Au lieu du comprimé,

Du calmant, du bocal,

Au lieu du thermomètre,

Cette épée de Damoclès,

Donne donc à l’ancêtre

Une ultime caresse.

Fais une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne pousse pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme toi, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

Adultes répugnants,

Qui clouez au fauteuil

Comme dans un cercueil,

Grand-papa, Grand-maman,

Au lieu de vous cacher

Pour d’intimes prouesses,

Allez donc les chercher

Ça leur refera une jeunesse.

Faites une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussez pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme vous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

Au chevet de nos vieux

Sont perchés les cornettes,

Les corbeaux du Bon Dieu,

Les curés, les nonnettes,

Au lieu de ces oiseaux,

Donnez-leur des marins

Et des putes pour un beau

Dernier petit coup de rein.

Faites une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussez pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme vous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

La vieillesse, mes frères,

C’est pas le paradis,

Ce serait plutôt l’enfer

Des plaisirs interdits.

Car à quatre-vingts ans,

Papa Hugo l’a dit :

On cache son sentiment

Dessous ses bigoudis.

Faisons une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussons pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme nous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

Une Pipe à Pépé
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Published by Marco Valdo M.I.

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