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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 16:42
À CET HOMME

 

 

 

Version française – À CET HOMME – Marco Valdo M.I. – 2019

d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi, 19-06-2019 22:29

Chanson italienne (Lombardo Milanese) – A quel ommIvan Della Mea – 1965

 

Paroles et musique : Omicron (Ernesto Esposito)Della Mea

 

 

 

 

 

 

 

Un garçon prolétaire dans le Milan des années 50, et un homme solitaire qui marche dans la nuit pâle et étrange. Ce garçon s’appelait Ivan Della Mea, et cet homme, dont il ne savait pas qui il était, était Elio Vittorini. Il vivait Viale Gorizia, pas loin du garçon. Une histoire simple et un souvenir de ce garçon qui, en 1966, écrivait déjà des chansons comme celle-ci, dans son milanais, dans lequel lui, un Toscan de naissance, s’était immergé jusqu’à la moelle. Il marchait seul absorbé dans ses pensées, on peut s’imaginer dans la brume classique sur les naviles (mais ce fut aussi les nuits d’été claires, c’eût été pareil), et le garçon se demandait qui c’était, ce qu’il pensait, quelle était sa vie, à cette époque « Quand les vivants dorment, rêvent tranquilles et ceux qui sont morts par les rues rôdent. » Un souvenir qu’Ivan Della Mea a transcrit dans ce chef-d’œuvre de ses vingt-cinq ans, alors qu’il savait désormais qui était cet homme qui s’apprêtait à mourir (Elio Vittorini, malade du cancer, disparut dans sa maison du Viale Gorizia le 12 février 1966). Ivan Della Mea a donc voulu se souvenir de ces rencontres de fantômes dans la nuit ; la chanson est de 1965, mais elle fut publiée dans l’album « Io so che un giorno l’anno successivo ». Il prend ainsi la valeur d’un hommage posthume au grand écrivain et intellectuel syracusain, transplanté à Milan. Une histoire de transplantés dans la nuit, le garçon toscan et l’homme sicilien, sans paroles, sans regards, sans un signe de tête ; une histoire de solitude et de questions. Le communiste Della Mea, qui dans l’obscurité, évoque l’intellectuel tourmenté et solitaire à l’histoire et la vie complexes, le jeune Elio , « fasciste de gauche », mari de la sœur de Salvatore Quasimodo, qui en 1936 a encouragé les fascistes italiens à se ranger du côté des Républicains contre Franco (ce pourquoi il fut immédiatement exclu du parti fasciste), le libertaire spontanéiste ultérieur qui a soutenu Camillo Berneri (à son tour un anarchiste très particulier, et probablement le seul du genre), le participant (en 1942) à la conférence des intellectuels nazis à Weimar, promue par Joseph Goebbels, et qui la même année, cependant, a rejoint le Parti communiste italien (PCI) clandestin participant activement dans la résistance anti-fasciste. Le communiste libertaire déçu qui rejoignit les positions de Jean-Paul Sartre, déclarant échouées les cultures antifascistes qui n’ont pas su prévenir les catastrophes de la Seconde Guerre mondiale ; la rupture avec Palmiro Togliatti, le détachement du PCI après la révolution hongroise de 1956, l’arrivée chez Einaudi avec la codirection du Menabò avec Italo Calvino et enfin, la présidence du parti radical. Un Della Mea, dont la maison fut toute sa vie le PCI – Parti Communiste Italien – (mais une maison difficile, une maison de fuites, de haine et d’amour, une maison de refus et de malentendus, une maison qu’Ivan habita jusqu’à la fin, même si ce fut sous un nom différent), voulait avec cette chanson extrême se questionner sur un personnage comme Elio Vittorini en s’attachant au souvenir personnel des nuits solitaires et d’errance et au moment même Elio Vittorini se prépare à devenir un fantôme pour de vrai. C’est en même temps, un texte d’éloignement et, en même temps, d’identification. Bien qu’il savait désormais qui il rencontrait ces nuits sur les naviles, Ivan Della Mea a dit qu’il ne connaissait même pas leur nom pour l’instant. À ce « morceau de silence », il dit qu’il était là maintenant, seul, sur ces naviles dans la nuit, et qu’il ne savait pas ce que signifiait ce qu’il écrivait. Mais il y avait un sens très élevé à cela : la rencontre de deux ombres et de deux vies, et les questions qui s’ensuivent. Et qui sait si, à la fin, ils ne se sont pas rencontrés, Ivan et Elio, sur un navile insondable dans le Vaste Rien. [RV]

 

 

 

 

 

 

À cet homme que je rencontrais la nuit.

Dans le viale Gorizia, là, sur le navile

Quand les vivants dorment, rêvent tranquilles

Et ceux qui sont morts par les rues rôdent .

 

 

À cet homme, mais c’était peut-être une tache.

Qui se formait sur l’asphalte de la rue

Avec une face un peu jaune et bizarre,

Avec les yeux un peu fatigués, un peu mornes.

 

 

À cet homme, mais étais-tu un homme,

Quatre chiffons, un peu d’ombre, rien d’autre.

Pas Walter, ni Giovanni ou Gaston

Et même à présent, je ne connais pas ton nom.

 

 

À cet homme, à ce morceau de silence,

À la nuit, et à lui aussi, je voudrais dire :

Je suis seul dans ce viale

Et je ne sais pas si ces choses ont un sens.

 

À CET HOMME
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Published by Marco Valdo M.I.
20 juin 2019 4 20 /06 /juin /2019 17:36

 

 

À Vau-l’Eau

 

 

Lettre de prison 34

17 juin 1935

 

 

Le hibou Graziadio et le temps

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Où donc en étions-nous restés ?, demande Lucien l’âne. Rafraîchis-moi la mémoire, car franchement je ne sais plus, du moins à l’instant, quelle était la canzone précédente.

 

 

Ce doit être l’effet de ton grand âge, mon ami Lucien l’âne antique, mais tu as raison, parfois, dans ces séries de chansons, on s’y perd. Cependant, celles-ci ont le mérite d’être datées et numérotées. Ainsi, la première lettre de prison, qui logiquement porte le numéro 1 était datée du 17 mars 1934 – en plein Ventennio fasciste ; elle s’intitulait « Le Fils emprisonné ». Pourquoi ? Tout simplement car l’ensemble de ces lettres de prison est principalement adressé à Annetta Treves, la maman du prisonnier Carlo Levi et qu’elles lui sont envoyées – via la censure de la prison – par son fils. La dernière en date de ces lettres, juste avant celle-ci, c’était la lettre de prison numéro 33 et elle était datée du 17 juin 1935 ; elle s’intitulait « Dante, c’est Dante ».

 

Maintenant que tu le dis, Marco Valdo M.I., ça me revient. J’ai subitement en tête des petites fraises parfumées, un soleil ivre et être au frais. Il me vient également à l’esprit que le mieux serait d’en établir un tableau ordonné, afin qu’on s’y retrouve.

 

Soit, je vais m’y atteler. Cela dit, répond Marco Valdo M.I., la nouvelle canzone – la 34 – s’intitule « À Vau-l’eau ». Ce qui veut dire – je sais que tu le sais, cependant, il faut s’entendre mieux sur le sens des mots, : qui se laisse aller au gré du courant, qui s’abandonne, qui va à la va comme je te pousse. Dans la chanson, ce sont les jours qui s’en vont, petit bout par petit bout, au fil des horaires carcéraux. C’est l’inanité qui se déploie ; elle couvre de son brouillard le monde.

 

Je vois, je vois de quoi il s’agit, répond Lucien l’âne. « Les jours s’en vont je demeure » ; devait se souvenir Carlo Levi, familier d’Apollinaire. Et quoi d’autre ?

 

Oh, Lucien l’âne, comment mieux dire le rien, le néant des lieux et des heures ; la cellule est un non-lieu, perdue dans cette Rome qui sous ce régime de bananes amères, de barbares modernes, n’est plus Rome, dit le Dr. Levi ; Rome n’est plus elle-même. Le temps lui-même en est pantois. Dans cet endroit où quarante jours comptés sur les doigts sont déjà passés à la moulinette de la monotonie, où le peintre se désespère de ne pouvoir peindre, on a le vertige d’essayer de percevoir ce temps vide, instantané et éternité dans le même moment.

 

Tout ça me paraît fort philosophique, Marco Valdo M.I. mon ami.

 

Sans doute aucun, répond Marco Valdo M.I., c’est une activité qui meuble et qui est fort prisée par ceux qui sont à l’écart des agitations quotidiennes ; et puis, Carlo Levi se plaisait à philosopher ; c’était sa façon de ne pas se perdre.

 

Et sans doute aucun, Marco Valdo M.I. mon ami, la tienne et la mienne à nous qui dialoguons sans cesse comme le vieux philosophe que je croisais naguère au coin des rues d’Athènes. Las, il nous faut reprendre notre tâche, tels des Parques digitales qui comme Nona, Decima et Morta, tissent le linceul de ce vieux monde pataud, indécis, perdu, acéphale et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Ici, on ne voit pas les étoiles.

Un jour, une nuit,

C’est un siècle ici.

Une éternité étale

Où vie et mort s’égalent.

 

La cellule est un non-lieu

Terne, triste et vieux

Que la mort gronde.

Au centre du monde comme

Rome qui n’est plus Rome.

 

Dans le champ de la peinture,

Ce temps, cet espace

Irréels et fugaces,

Arides, âpres, pierreux s’effacent

Face à l’œil de la nature.

 

Par une étrange coutume,

Ici, on n’a droit

Qu’à un seul costume.

Dans cette ambiance anonyme,

Je reste en pyjama.

 

Suivant les horaires carcéraux,

Les jours s’en vont

À vau-l’eau

Comme s’en va l’eau

Du Tibre sous les ponts.

 

Le temps file tout droit,

Il court pantois,

Parfois infiniment long.

Quarante jours en prison.

Je les ai comptés sur mes doigts.

 

À Vau-l’Eau
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Published by Marco Valdo M.I.
19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 16:39

 

 
LA CHANSON DES NAVILES

 

Version française – LA CHANSON DES NAVILES – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson milanaise – italienne (Lombaro Milanese) – La canzon del Navili Ivan Della Mea – 1974

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Dis-moi, Marco Valdo M.I., d’abord, ce que sont ces naviles qui figurent dans le titre de la chanson et qui d’ailleurs, lui donnent – me semble-t-il tout son sens.

 

 

C’est bien ça, mon ami Lucien l’âne. Ils lui donnent tout son sens, mais à la vérité, que sont-ils ? Le navile, c’est d’abord une forme francisée par mes soins d’un mot italien : « naviglio », lui-même tiré du mot milanais ou lombard « naviri » ou « navili », tel qu’il apparaît dans le texte. Donc, « navile » en français.

 

 

Toute cette philologie est bien jolie, Marco Valdo M.I., mais concrètement, de quoi s’agit-il ?

 

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, en bref, il s’agit de canaux sur lesquels circulent des « barconi », de grosses barques, des barges, semblables, mais pas aussi grosses que celles que fabriquait notre aïeul et ses frères sur les bords de la Meuse après la guerre du début du siècle dernier. J’ai dit en bref, car les navigli, c’est toue une histoire. Depuis l’Antiquité, les marchandises prenaient les eaux pour rejoindre Milan tant pour aller et venir à la mer qu’à la montagne. Elles se déplaçaient donc sur le Tessin.

 

 

Donc, si je comprends bien, dit Lucien l’âne, la canzone chante les canaux milanais.

 

 

D’une certaine manière, oui, mais, reprend Marco Valdo M.I., c’est surtout une complainte, celle d’un de ces anonymes qui font les travaux de bête de somme, de ceux qui – à longueur de vie – se coltinent des charges lourdes. En certains endroits, on les appelle chargeurs, porteurs ; en d’autres, on les nomme dockers.

 

 

Oh, s’écrie Lucien l’âne, ces gens-là sont nos frères à nous les ânes qui avons le même destin de porteurs à vie. Et que dit vraiment cet homme ?

 

 

Rien grand-chose, Lucien l’âne mon ami, il raconte sa vie. Dix heures par jour à charger le sable. Toute sa vie : un moment de jeunesse, un voyage de noces, un fils qui prend la relève, les maux de la vieillesse. À ce moment, s’éloigne l’espoir qu’il mettait dans son fils d’un meilleur sort : le jeune homme prend lui aussi place dans la grande aventure des naviles et pourra sans doute reprendre à son compte la même chanson. C’est ce qu’on appelle la reproduction sociale ; elle fonctionne à tous les niveaux. Rares sont ceux qui s’en échappent.

 

 

Oh, continue Lucien l’âne, c’est toujours encore comme ça dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour garder et accroître leur richesse, leur pouvoir, leur place dans l’échelle sociale et pour tirer le plus grand profit de l’exploitation des autres. Ce sont des vampires sociaux. Partout où on regarde, ce vieux monde se ressemble. Alors, tissons-lui son linceul à ce barbon jaloux, avare, avide, acide, cupide, stupide et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

Quand j’étais jeune, je travaillais ici.

Sur le Navile, dix heures par jour.

Je me suis marié et mon voyage de noces

J’ai dû le faire sur cette fosse.

 

 

Certains disent que cette eau pourrie est belle.

Cette décharge publique d’égouts, d’ordures

Mais moi, quand la nuit tombe.

Je sens mon estomac qui se ferme.

 

 

Et maintenant que je suis vieux, malade,

Je dois encore vivre cette vie de chien

Et plein de colère, sur la péniche

Charger du sable sur le Tessin.

 

 

Certains disent que cette eau pourrie est belle.

Cette décharge publique d’égouts, d’ordures

Mais moi, quand la nuit tombe.

Je sens mon estomac se ferme.

 

 

Mais l’histoire n’est pas finie.

Sur le Navile, il y a une autre vie,

Du beau Tessin à la Porte tessinoise,

Jour après jour et mois après mois,

 

 

Il y a Giovanni, mon fils, mon espérance,

Déjà finie, déjà brûlée.

Certains disent qu’elle est belle cette eau pourrie empestée.

Certains disent qu’elle est belle, mais à moi, elle est rance.

 

LA CHANSON DES NAVILES
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Published by Marco Valdo M.I.
15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 15:34

 

 

REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE

 

Version française – REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Rebecca e la poliziotta zelanteRoberto Amabile – 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

Par la grâce de la papolâtrie très « pop », les discours anticléricaux font l’objet d’une marginalisation chez les militantes et militants des groupes laïques. Ces personnes évitent l’anticléricalisme soit par peur, soit par opportunisme politique dans la grande majorité des cas. Au contraire, elles se mettent à courir derrière une église (l’Église catholique apostolique romaine) qui s’ouvre « timidement » à ces questions, et on ne sait jamais à quel point si c’est par conviction ou par propagande. À ces gens – naïfs jusqu’à quel point ? – il faudrait enseigner que les maigres libertés de droit (peu en fait) dont nous jouissons ont été arrachées à ce système clérical qui a étouffé et étouffe encore toujours la planète (depuis des millénaires maintenant). Eh bien, non, ils attendent qu’une figure religieuse les réconforte et leur dise qu’ils ne sont pas nés « dans l’erreur ». Ils ne pouvaient pas se le dire eux-mêmes ? L’autodétermination ? Ce n’est pas une émancipation, c’est une cooptation. Ceux qui le font par opportunisme politique sont au contraire comparables à ceux qui disent « je ne suis pas antifasciste, je suis démocratique », des gens qui devraient être effacés de l’histoire pour leur position mais qui jouissent évidemment d’une trop grande considération aujourd’hui.

 

Le 27 mai 2017, à Gênes, Bergoglio, professionnellement Pape François, parcourait les rues de la ville pour se montrer aux fidèles. L’atmosphère d’harmonie spirituelle unanime fut brisée par Rebecca, qui manifestait en silence avec sa pancarte orange et son écriture noire, qui disait :

 

LE VATICAN HORS DE L’ÉTAT ITALIEN

 

C’était simple, propre, direct. Tellement direct qu’une dame de la foule se jette sur Rebecca, l’attrape et tente de lui arracher sa pancarte. Il s’avère que c’est une policière en civil, d’autres agents arrivent, il y a une querelle où la « raison d’État » s’oppose évidemment à ces libertés que cet État doit garantir, une « raison » irrationnelle qui est au-dessus de toute critique même la plus élaborée et la plus silencieuse. Un État qui n’admet pas la contradiction.

Ils vérifient ses antécédents, elle est « propre » et la policière elle-même dit très maternellement que les agents sont « ici pour ceux comme toi », elle lui intime de s’en aller et de ne pas se faire voir pendant les étapes papales. Une maternité déjà vue : de l’huile de ricin pour le dîner et puis tout le monde au lit à coups de matraque.

 

Moralité :

Huile de ricin et matraque améliorent le monde entier

Et on est tous bien meilleurs grâce au pape et à ses enjuponnés,

(texte condensé du commentaire italien de Roberto Amabile)

 

 

Aujourd’hui dans la rue Scurreria à San Lorenzo,

Il s’est passé quelque chose qui stupéfie le sage.

Vous devez savoir qu’en ce matin du mai nouveau,

Bergoglio le pape y a offert son mirage.

Tous les fidèles sont à la fête,

Et Rebecca est là avec sa protestation :

La bonne fille est un peu dérangeante

Avec sa pancarte, elle fait une manifestation.

 

Aïe, aïe, Rebecca !

En silence, elle rage contre le Vatican

Non, elle ne s’attend pas

Que ça déclenche un tel boucan !

 

 

Écriteau orange et écriture noire,

Protestent contre un monarque étranger

Qui vient à Gênes pour se désoler

Du peu d’impôts que le pays lui donne.

Soudain d’un coup, du flot des gens,

Surgit une personne importune

Qui, d’un mauvais œil, vise le panneau d’affichage.

Et bouscule Rebecca d’une bourrade.

 

 

Aïe, aïe, Rebecca !

Esquive et appelle la police.

Non, elle ne s’attend pas à

À trouver au milieu de la rue cette milice.

 

 

La femme en civil est une agente

« Je suis la police », dit l’impudente.

Vient un autre, accourent en paires

Quatre agents et Rebecca est sur ses gardes.

« Sur quelle base voulez-vous séquestrer

L’écriteau que j’utilise pour protester ?

Constitution, article vingt et un :

À tous est permise la protestation ! »

 

 

Aïe, aïe, Rebecca !

Dans quel pétrin, tu t’es mise là ?

Non, on ne sait pas

Comment cette journée s’achèvera.

 

 

« Si tu ne te tais pas, je t’emmène au commissariat. »

Ils sont convaincus qu’ils lui font peur.

Rebecca, je l’ai dit, c’est une fille bien,

Elle n’a pas si vite peur.

« Pour quel motif, vous m’emmenez au commissariat ?

Je veux savoir ce que vous me reprochez,

Emmenez-moi au poste maintenant, on verra bien. »

« Vos papiers ! Nous, on ne répond pas ! »

 

 

Aïe, aïe, Rebecca !

Et la policière zélée

Non, elle n’attend pas

Que la patrouille fasse son arrivée.

 

 

Elle ordonne furieusement : « Donne-moi tes papiers. »

Rebecca est sans taches. Pas comme les délinquants

Qui dans les cortèges se couvrent le visage

« quand nous leur faisons de durs sourires »

« O chère fille, pourquoi fais-tu des ennuis ?

Il ne faut pas nous voir comme des bourreaux.

Tu ne peux pas contester un chef étranger.

Va-t’en maintenant et laisse-nous travailler. »

 

 

Aïe, aïe, Rebecca !

Tu devais tomber sur une agente si pie.

Non, elle ne s’attend pas

À cette morale rassie de sacristie.

 

 

"Ma mère m’a dit, tu es émancipée,

Tu seras archéologue ou astronaute

Et au contraire, je me retrouve policière

À m’en prendre à une qui ronchonne,

Une nana ennuyeuse et casse-couilles.

« Si tu ne pars pas, je te prends et je t’assomme ! »

« Maintenant dites-moi où j’ai fauté,

C’est mon droit de manifester ! »

 

 

Aïe, aïe, Rebecca !

Les agents sont là juste pour toi.

Non, on ne s’attend pas

Aux temps sombres de leur loi.

 

 

Ils lui parlent de haut : « Ne m’interrompez pas,

Dit-elle, ne me touchez pas !

Belle sœur, tu ne m’effraye pas,

Montre ton badge ! »

L’agente le couvre, elle le cache.

Rebecca comprend que c’est louche.

Elle dit : « Je n’ai rien fait » et les autres n’ont rien vu .

Un peu comme ce qui est arrivé à Aldrovandi

Mort des lésions, mais personne n’a rien vu.

Le syndicat a même applaudi !

 

Aïe, aïe, Rebecca !

L’agent se fout de la loi.

On ne s’attend pas à la voir violer

Par qui est payé pour la protéger.

 

 

« Allez, mademoiselle, soyez complaisante.

Aujourd’hui, restez loin du Pape et de son escorte.

Si on vous retrouve en ville,

On vous emmènera au poste sans espoir. »

L’agent est une femme, le pape est un pape noir.

Ce sont les oppresseurs de la planète entière.

Au troisième millénaire, la chasse aux sorcières

Est faite par la police en civil !

 

 

Aïe, aïe, Rebecca !

La question romaine, quel bordel !

On ne s’attend pas à

Voir une nonne en uniforme sur l’autel.

 

 

Avec son écriteau qui même pas, ne blasphème,

Elle rentre chez elle après ce curieux baptême.

Tout compte fait, la fin est heureuse

On le sait depuis le crime de la place Alimonda.

Assez d’un État éthique et confessionnal,

D’une police des mœurs et de la morale

Gênes souffre de papolâtrie pâteuse,

On regrette les canons de Porta Pia !

 

 

Aïe, aïe, Rebecca !

Et la policière zélée

Se sont disputées,

Mais un cri restera :

Vatican hors de l’État italien,

Vatican hors de l’État italien,

Vatican hors de l’État italien !

 

  REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE
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Published by Marco Valdo M.I.
12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 21:12

 

Dante, c’est Dante

 

 

Lettre de prison 33

17 juin 1935

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

En effet, dit Lucien l’âne, Dante, c’est Dante. Il n’y a rien à dire, c’est la vérité. Pour le reste que raconte cette chanson au titre si énigmatique et si tautologique ? Ceci dit, comprends bien que je n’ai strictement rien contre Dante ; il me paraît seulement que ce n’est pas vraiment le sujet de la chanson.

 

Et moi non plus, reprend Marco Valdo M.I , car somme toute, ce Dante avait la même marotte que nous ; il racontait des histoires par le biais de chansons qui regroupées font une sorte de grande épopée ou d’odyssée terrestre ou souterraine, c’est selon. Un voyageur se perd dans une forêt, ne trouve plus son chemin et tout le reste s’ensuit. Logiquement.

 

Oh, dit Lucien l’âne, c’est toujours comme ça les contes et les récits. Ça vagabonde. Mais cependant, ça ne me dit pas ce que dit la chanson, sauf qu’elle parle de Dante, évidemment.

 

Exactement, Lucien l’âne mon ami. Commençons par Dante, pour en finir avec de début. Carlo Levi – chose qu’il avait déjà évoquée dans d’autres lettres – entre les interrogatoires, n’a rien grand-chose à faire qu’arpenter sa cellule, se parler à lui-même et lire ce qu’il peut trouver dans la bibliothèque de la prison ou ce qu’on veut bien lui concéder. Et une bibliothèque de prison, c’est une bibliothèque de prison ; on n’y trouve pas n’importe quoi ; il y faut des choses sûres , en quelque sorte certifiées, réputées pour leur innocuité ou instaurées par la tradition. Donc, Dante qui est à l’italien ce qu’Homère est au grec, Shakespeare à l’anglais, Cervantès à l’espagnol Montaigne, Molière au français, à moins que ce ne soit Victor Hugo ; enfin, bref, pour résumer, un classique quasiment sacralisé et dès lors, intouchable et qu’aucune bibliothèque plus ou moins officielle ne saurait ignorer, Dante répond présent quand tous les autres livres – hormis l’inévitable bible, qui n’est pas vraiment un livre, mais plutôt un objet de culte – sont absents.

 

Bien, dit Lucien l’âne, on trouve Dante et sans doute, Carlo Levi le lit – par défaut. Mais à mon avis, comme tous les Italiens qui – de son temps – avaient fait un minimum d’études classiques, il avait déjà dû le lire.

 

C’est bien là le problème, dit Marco Valdo M.I. Voici comment il exprime la situation.

 

« J’ai déjà relu Dante,

Toute sa Divine Comédie,

À fond, avec minutie.

C’est une lecture confondante,

Mais, Dante, c’est Dante. »

 

Oui, dit Lucien l’âne, je comprends. Moi aussi, je ne peux tirer aucune autre conclusion de ce quintain que ce que tu viens d’en dire. Mais que raconte d’autre la chanson ?

 

Tout naturellement, Lucien l’âne mon ami, ou devrais-je dire, ordinairement pour ces lettres de prison, elle évoque la libération ; elle l’évoque et comme certains le font des esprits, elle l’invoque. Malheureusement, tu t’en doutes, comme toutes les prières, celle-ci n’aboutit à rien.

 

Je sais cela, Marco Valdo M.I. mon ami. Chez nous les ânes, il y en a aussi qui prient et qui invoquent et qui en sont toujours pour leurs frais. Leur liberté ne vient qu’avec la mort. Mais continue.

 

Cette lettre pourtant, Lucien l’âne mon ami, n’est pas sans intérêt, car Carlo Levi, le peintre, par le de la création comme voie d’épanouissement et en décrypte le cheminement. La peinture, dit-il, n’est pas une théorie ; la création (artistique, artisanale, intellectuelle, scientifique) se fait en se faisant. La création est essentiellement un acte. Dès lors, couper un artiste de son art revient à couper les ailes à un oiseau ; il est paralysé.

 

Paralysé, reprend Lucien l’âne, et si l’on n’y prend garde, si la chose persiste longtemps, il en souffre énormément. C’est probablement un des pires sévices (hormis la torture physique) qu’on puisse lui infliger. Et ça ne se voit pas. « Circulez, il n’y a rien à voir ! » est une méthode souvent usitée pour faire ignorer les choses qui doivent aux yeux des autorités rester inconnues.

 

Enfin, Lucien l’âne mon ami, avant que je te laisse conclure, j’aimerais attirer ton attention sur les derniers vers de la chanson et te poser une devinette, à savoir s’ils te rappellent quelque chose. Je les cite :

 

« Les couleurs vagabondes

Entrelacent en une ronde

Les idées qui refont le monde.

Connaissez-vous le pays

Où la peinture fleurit ? »

 

 

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, tu joues et tu sais que tu joues gagnant, car tu sais que je sais que : primo, les trois premiers vers renvoient à Paul Fort et à sa Ronde autour du Monde et secundo, les deux derniers renvoient à une chanson d’Erich KästnerKennst du das Land, wo die Kanonen blühn ?, dont j’avais fait la version française – CONNAIS-TU LE PAYS OÙ LES CANONS FLEURISSENT ? : qui parodiait un texte hautement classique de Johann Wolfgang Goethe que les enfants d’Allemagne doivent apprendre à l’école : « Kennst du das Land wo die Zitronen blühn ? » (Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers) – autrement dit l’Italie du Sud, dont Carlo Levi avait peut-être connaissance. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde classique, naphtalisé, empesé, compassé et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Ces emprisonnements

Sont choses contre nature.

Quelle qu’en soit la mesure,

Ce sont des fractures

Dans le cours du temps.

 

Si cette interruption forcée

Était levée

Je peindrais à nouveau

Une peinture élaborée

De beaux tableaux.

 

Les tableaux, naturellement,

Se font en se faisant

On ne les pense pas

On ne peut les penser vraiment

Qu’en les faisant.

 

Ici, au lieu de créer,

Au lit, je passe la journée

Dormant ou lisant.

Tous les livres épuisés,

Me voilà rêvant et méditant.

 

J’ai déjà relu Dante,

Toute sa Divine Comédie,

À fond, avec minutie.

C’est une lecture confondante,

Mais, Dante, c’est Dante.

 

Les couleurs vagabondes

Entrelacent en une ronde

Les idées qui refont le monde.

Connaissez-vous le pays

Où la peinture fleurit ?

 

 Dante, c’est Dante
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Published by Marco Valdo M.I.
10 juin 2019 1 10 /06 /juin /2019 19:39

 

 

Être au frais

 

Lettre de prison 32

17 juin 1935

 

 

 

Carlo Levi Rome 1931

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce que veut dire l’expression « mettre quelqu’un au frais » ?

 

« Mettre au frais », en parlant d’une personne ?, dis-tu Marco Valdo M.I. mon ami. Voyons voir ? Quand on parle de mettre au frais quelqu’un, selon moi, c’est le mettre en prison, l’enfermer dans un lieu sombre où précisément, il fait frais. Cette façon de parler me semble argotique et dériver de l’idée qu’on met au frais un poisson, un légume, une viande ou tout ce qui te passera par la tête, pour le conserver en attendant de le manger. Pour le prisonnier, sauf chez les anthropophages, il n’est pas primordial de le manger.

 

C’est de cette expression « mettre au frais », Lucien l’âne mon ami, que tu peux tirer le sens du titre de la chanson, qui n’est cependant pas tout à fait pareil : « Être au frais ». Cependant, je pense que cette façon de dire peut aussi se référer au fait que dans les cellules des anciennes bâtisses sombres, la fraîcheur et souvent, l’humidité ne manquent pas. Du coup, il y fait frais. C’est d’ailleurs, ce que confirme la chanson :

 

« On dit « être au frais »

Quand on est en prison

Et pour moi, c’est vrai »

 

Dès lors, dit Lucien l’âne, selon l’heure et la saison, être au frais peut être un enfer ou une bénédiction. Mais à part ça, que raconte la chanson ?

 

Comme à l’ordinaire, répond Marco Valdo M.I., à première vue, elle paraît bien banale et ans événement saillant. Mais précisément, c’est ce qui se passe dans la vie de prisonnier. Tout se lisse, tout glisse, tout s’étale, tout s’étend. Souvent, rien ne vient casser la monotonie des heures et des jours qui se ressemblent, enfermés eux aussi dans leurs routines. Mais quand même, il y a la lettre et c’est la seule voix du prisonnier. Comme toi, l’humain a besoin de s’exprimer et d’être en relation avec d’autres. Cette reliance donne de l’épaisseur au tissu de la vie, elle le rend vivant. Souvent, le prisonnier et de façon générale, toute personne longtemps confinée en solitude se met à parler seule, à se parler à elle-même en se dédoublant afin d’avoir un interlocuteur. Ce n’est pas le cas ici de Carlo Levi puisque précisément, il écrit à sa mère.

 

Mais au fait, en bref, que dit-il ?, demande Lucien l’âne.

 

Il dit, poursuit Marco Valdo M.I., qu’il va bientôt manquer d’argent ; il dit le climat de suspicion dans lequel baigne son quotidien, il se dit heureux d’être au frais tant le soleil donne sur Rome et qu’il pense avec une certaine mélancolie à Turin et à sa propre libération, qui ne saurait, augure-t-il, manquer. Comme tu le vois, il n’y a là rien de fracassant.

 

Ah oui, sa libération, dit Lucien l’âne, mais quel prisonnier, quel enfermé involontaire n’y pense pas ? J’imagine que rien que l’idée de la libération peut aider à tenir. Mais assez causé, tissons le linceul de ce vieux monde monotone, routinier, ennuyeux, suspicieux et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

J’ai encore de l’argent

Pour quelques jours.

Les mandats mettent toujours

Plus de temps

Que le courrier déjà si lent.

 

Comme pour tout en prison,

C’est le règne de la suspicion.

C’est un fait de contrôle,

C’est un effet de censure,

C’est une affaire de police.

 

On dirait que Turin

Est dans un pays très lointain

Très mystérieux, très exotique,

Un pays de rêves, très mirifique

Où on est bien.

 

On dit « être au frais »

Quand on est en prison

Et pour moi, c’est vrai,

C’est même un bienfait

L’après-midi à cette saison.

 

Si on n’y va pas très tôt,

La promenade est une chaudière

Éblouissante de lumière.

Au retour, la cellule paraît sombre,

Mais on se fait aux ombres.

 

J’ai encore demandé

De pouvoir dessiner.

Va-t-on me l’accorder ?

Ou mieux, on me libérera

Sans plus d’embarras.

 

Être au frais
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Published by Marco Valdo M.I.
8 juin 2019 6 08 /06 /juin /2019 20:25
 
PRO PATRIA

 

Version française – PRO PATRIA – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Pro PatriaLullabier aka Andrea Vascellari2011
Librement inspiré
e du poème Knowlt Hoheimer d'Edgar Lee Masters.

 

 

 

Je me souviens encore de l’instant où la balle m’a transpercé.

Il valait peut-être mieux être arrêté pour ce vieux vol que de m’engager.

Peut-être valait-il mieux être dans une cellule que sous terre.

Et maintenant, au-dessus de moi, il y a une pierre avec l’inscription « Mort pour la Patrie ».

Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

 

 

LE PREMIER FRUIT

 

Version française – LE PREMIER FRUIT – Marco Valdo M.I. – 2019

d’après la traduction italienne de Flavio Poltronieri

du poème en anglais – KNOWLT HOHEIMER d’Edgar Lee Masters – 1915

 

 

 

Je fus le premier fruit de la bataille de Missionary Ridge.

Quand j’ai senti la balle pénétrer mon cœur,

J’aurais préféré rester chez moi et aller en prison

Pour avoir volé les cochons de Curl Trenary,

Au lieu de fuir et de rejoindre l’armée.

Plutôt mille fois la prison du comté

Que d’être allongé sous cette figure de marbre avec des ailes

Et ce piédestal de granit portant les mots « Pro Patria. »

De toute façon, qu’est-ce qu’ils signifient ?

 

PRO PATRIA
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Published by Marco Valdo M.I.
7 juin 2019 5 07 /06 /juin /2019 11:29

 

 
UN NUMÉRO

 

Version française – UN NUMÉRO – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienneUn numeroPiero Marras – 2018

 

 

 

Prison d’Alghero 27 juin 1951.

 

Au cours d’une fouille ordinaire, les agents ont trouvé un « écrit clandestin » du détenu Gabriele Pes. Il s’agit un poème. Pour sa défense, le coupable déclara : 

« Je ne savais pas qu’écrire des chansons était une faute. Je demande pardon et je promets de ne plus le faire. »

 

 

Storie liberate (Histoires libérées) est un vaste projet artistique et littéraire qui tire son origine et son inspiration d’une importante récupération de documents inédits récemment retrouvés dans les archives des administrations pénitentiaires sardes.

 

L’œuvre comprend deux CD avec 17 de mes chansons inédites et deux volumes qui en racontent la genèse, signés Vittorio Gazale.

Le CD et le Volume Storie liberate contiennent des chansons en langue italienne, tandis que le CD et le Volume Istorias contiennent des chansons en langue sarde.

 

Le champ de recherche s’étend sur une longue période, de 1860 à nos jours, au cours de laquelle la figure du prisonnier est toujours primordiale et d’une importance capitale. Grâce à ce voyage particulier à travers la mémoire, il a été possible d’avoir un aperçu diachronique inédit de la vie carcérale en Sardaigne.

 

« Libérer » ces documents, jaunis par le temps avec les lettres des détenus à l’intérieur, censurées et jamais parvenues à leurs proches, libérer les témoignages et documents les plus rares et les plus inédits, a sans doute été une entreprise gratifiante sur un plan culturel, mais surtout très poignante sur le plan émotionnel.

 

À la musique et aux paroles de ce travail revient la tâche de partager ces émotions avec tous.

 

 

C’était comme prendre contact avec une humanité des confins, oubliée de tous. Les « exclus du royaume » comme l’écrivait un des détenus. Les protagonistes silencieux d’un passé qui soudain surgit et devient présent. J’ai voulu visiter en personne les lieux des détenus et là, avec leurs écrits encore à l’esprit, il m’a semblé recueillir les signes de journées monotones et interminables, passées dans des cellules exiguës et inhumaines, en même temps que leurs désirs, leurs espoirs pas toujours bien rencontrés. Peut-être par trop de suggestion, j’ai senti la présence, flottant dans les airs de leurs pensées encore là.

 

 

Ainsi est née l’exigence irréfragable, presque urgente, d’élaborer poétiquement ces écrits cachés, de les chanter, et de cette façon, leur rendre justice. Les libérer de l’oubli, les faire connaître. En synthèse, c’est ainsi que sont nées les « STORIE LIBERATE – HISTOIRES LIBÉRÉES ». Pour redonner aux lettres sincères des détenus, à leurs pensées grossièrement censurées, la liberté de voler au-dessus du monde. Mais ainsi est née aussi la volonté de mieux connaître le monde carcéral. Ce qu’est la prison aujourd’hui. Comment elle est et comment elle devrait être.

Piero Marras

 

 

 

« La civilisation d’un peuple, d’une nation entière,

S’apprécie à l’état de ses prisons. »

 

Dostoïevski, qui n’est pas n’importe qui, a lancé

Un appel à la conscience et au cœur de chacun.

Au droit à la vie, ouvrons grand les portes,

Contre comme toujours à la peine de mort

Et aussi une certaine luxure, cette honte nationale.

De transformer la prison en vengeance sociale.

Si la prison
était un champ à labourer,

Si le soleil pouvait toujours entrer,

Si l’air qu’on respire était l’air du ciel,

Si ces barreaux étaient une éteule

Et si le silence était le silence à écouter,

Et le matin était le matin à humer,

Tu ne serais plus un numéro,

Tu ne serais plus un numéro.

 

 

« Logiquement, la prison a été inventée par quelqu’un,

Mais il est certain que ce quelqu’un n’y avait jamais été. »

 

 

Et il y a celui qui est entré en prison comme paysan ingénu.

Puis en est ressorti différent, un tueur violent.

Je rêve d’une société sans patrie, sans prison

Où la civilisation s’ouvre de nouvelles frontières

Et la misère qui nous entoure sera enfin vaincue,

L’injustice dissoute et la violence éteinte.

 

 

Si la prison était un champ à labourer,

Si le soleil pouvait toujours entrer,

Si l’air qu’on respire était l’air du ciel,

Si ces barreaux étaient une éteule

Et si le silence était le silence à écouter,

Et le matin était le matin à humer,

Tu ne serais plus un numéro,

Tu ne serais plus un numéro.

 

UN NUMÉRO
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6 juin 2019 4 06 /06 /juin /2019 16:06

 

 

Le Soleil ivre

 

Lettre de prison 31

14 juin 1935

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Il te souviendra, Lucien l’âne mon ami, que nous avions laissé le prisonnier nouvellement transféré dans sa prison modèle, gastronomique et ennuyeuse.

 

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, il en vantait même les petites fraises parfumées et le poulet à la menthe. Je me souviens aussi et il me semble que ça contredit cette vision idyllique des lieux pénitentiaires romains que dans sa nouvelle résidence, le jour pénétrait à peine et qu’il lui était impossible de jouïr du paysage touristique qu’il espérait.

 

En effet, répond Marco Valdo M.I., comme on pouvait le pressentir l’auberge magnifique au pied du Janicule était une fantasmagorie ; c’était de la dérision à l’état pur. Cette fois-ci, la canzone s’intitule « Le Soleil ivre ».

 

Le soleil ivre ?, qu’est-ce encore (kesaco?) que ce titre pharaonique ?, dis-moi Marco Valdo M.I.

 

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, il pourrait faire penser à un pharaon qui aurait trop bu, ce joli titre, mais il n’en est rien. Si le soleil rouge de Levi est ivre, c’est que comme les oiseaux de la Brise marine, il est libre quand le prisonnier « a lu tous les livres » de la prison et ne peut même pas dessiner ou peindre. Regarde ce qu’écrivait Mallarmé :

 

« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! »

 

C’est étonnant, dit Lucien l’âne, on pourrait croire que c’est ce que dit le prisonnier, mais peut-être, connaissait-il ce poème et le ressassait-il en silence.

 

Ainsi, mon ami l’âne Lucien, ce soleil ivre est un juste un souvenir fugace de ce qu’il a pu apercevoir en haut des hautes fenêtres du couloir quand on le ramenait à sa cellule au moment du coucher de soleil. Il revenait des interrogatoires qui se poursuivaient systématiquement – pour lui, depuis deux journées entières d’affilée ; mais il n’est pas seul à subir ces questions, on interroge également les autres membres du groupe de Turin.

 

Pour ce que j’en sais, Marco Valdo M.I. mon ami, ces méthodes policières sont des méthodes assez universelles chez les humains. Cependant, à voir ce qu’en disent ces chansons, elles restent dans des limites pas trop violentes.

 

C’est là, Lucien l’âne mon ami, une conclusion incertaine, car je te rappelle que ces chansons reflètent des lettres envoyées par un prisonnier à sa famille et que ces lettres commencent toujours leur voyage par un passage entre les mains des censeurs. Certaines ne vont d’ailleurs pas plus loin et n’arrivent jamais à leur destinataire. Il y a donc une précaution d’autocensure qu’appliquent à la lettre les prisonniers qui veulent aussi rassurer leurs proches. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire dans ces courriers. Cela étant, le régime fasciste tient encore à son image qu’il a déjà du mal à tenir propre et il n’aimerait pas aggraver sa réputation de dictature. Avec la guerre, les choses changeront, les échanges d’idées seront nettement plus musclés. La pudeur démocratique du temps de paix sera reléguée au placard.

 

C’est toujours ainsi que ça se termine, dit Lucien l’âne. Et la canzone ?

 

Dans cette chanson-lettre, Carlo Levi termine avec une dernière petite notation un peu nostalgique où il évoque l’équipée cycliste – très à la mode à ce moment, qu’il fit avec son frère Riccardo lorsqu’ils étaient des étudiants en vacances. C’était aux temps heureux de l’adolescence vers 1920 – après la guerre et avant la furieuse montée de la vague noire. Entretemps, l’espoir d’après-guerre s’était évanoui et l’ère nouvelle n’annonce toujours rien de bon.

 

C’est le moins qu’on puisse en penser, dit Lucien l’âne, mais on y réfléchit maintenant avec un fameux recul. On sait où tout ça a mené. Au règne des petits hommes, disait Reich. Mais au fait, n’est-on pas à nouveau dans une ambiance similaire, ne voit-on pas un peu partout les « forts en gueule » s’agiter à nouveau, des « égos imbéciles » se pousser du col et user de la puissance absurde des médias pour manipuler les peuples émotifs et des idiots éblouis les porter au pouvoir. Et pour ce que j’en sais, on y peut peu, comme face à une épidémie de peste bubonique dans un monde sans antibiotiques ; il faut attendre qu’elle se dissipe. Pour l’heure, tissons le linceul de ce vieux monde malade de la peste, véreux, vérolé, violent et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

 

J’aimais mieux Turin,

Mais ma nouvelle prison,

Finalement, me va bien.

Rome est trop loin

De vous et de la maison.

 

Comme on se trompe parfois,

Même de bonne foi.

On est soupçonné,

On est questionné,

On est emprisonné.

 

Mon interrogatoire a duré

Deux jours entiers

Et avant de me libérer,

Ils doivent encore interroger

Tous les amis arrêtés

 

Ici, je n’ai rien à faire

Que de patienter.

Comme il y a moins de livres,

Si je pouvais dessiner,

Ce serait revivre.

 

Le ciel est invisible de ma cellule,

Du couloir, j’ai aperçu la mince cime

Des arbres le long du Tibre.

Au clair crépuscule,

Le soleil rouge était ivre.

 

Je pense à la via Appia antica

Quand en vacances, l’autre fois,

Je passais joyeux comme tout

En vélo, dans la lumière d’août.

C’est déjà fort loin tout ça.

 

Le Soleil ivre
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Published by Marco Valdo M.I.
5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 10:18

LE POUVOIR DU CHANT

 

 

 

Versions françaises – LE POUVOIR DU CHANT – Marco Valdo M.I. – 2019

à partir des versions italiennes de Bernart Bartleby

d’une chanson piémontaise – Poter del canto – anonyme – s.d.

 

Chanson populaire piémontaise recueillie par Costantino Nigra (1828-1907, philologue, poète, diplomate et homme politique italien) à Sale Castelnuovo (qui avec Villa Castelnuovo forme maintenant la commune de Castelnuovo Nigra), dans la province de Turin, par l’entremise de Mme Domenica Bracco. Dans l’anthologie essentielle "Canti popolari del Piemonte", publiée en 1888.

 

 

 

 

 

 

LE POUVOIR DU CHANT

 

Version française de la version piémontaise de Costantino Nigra, des “Canti popolari del Piemonte” (1888).

 

 

 

Ils étaient trois frères en France, tous trois en prison,

Ils étaient trois frères en France, tous trois en prison.

 

Ils n’avaient qu’une sœur qui n’avait pas encore sept ans,

Ils n’avaient qu’une sœur qui n’avait pas encore sept ans.

 

La sœur s’en vient les chercher à la porte de la prison,

La sœur s’en vient les chercher à la porte de la prison.

 

Frères, mes chers frères, ô, chantez une chanson !

Frères, mes chers frères, ô, chantez une chanson !

 

Le plus jeune l’a commencée, les deux autres l’ont chantée,

Le plus jeune l’a commencée, les deux autres l’ont chantée.

Les marins qui marinent cessent de mariner,

Les marins qui marinent cessent de mariner.

 

Les scieurs qui scient cessent de scier,

Les scieurs qui scient cessent de scier.

 

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler,

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler.

 

La sirène qui serine cesse de seriner,

La sirène qui serine cesse de seriner.

 

Le roi de France à table cesse de dîner,

Le roi de France à table cesse de dîner.

 

Il dit à ses serviteurs : qui sont ces prisonniers ?,

Il dit à ses serviteurs : qui sont ces prisonniers ?

 

L’un, je le veux dans mes gardes, l’autre je le veux faire mon page,

L’un, je le veux dans mes gardes, l’autre je le veux faire mon page,

 

L’autre, je le veux en mon écurie, pour les entendre si bien chanter,

L’autre, je le veux en mon écurie, pour les entendre si bien chanter.

 

 

LES JEUNES D’ENTRACQUE

 

Version française de la version Sandra Mantovani, dall’album "Servi, baroni e uomini", con Bruno Pianta (1970).I GIUVU D’ANTRAIME

 

 

 

 

 

Antraime ne peut être qu’Entracque, dans la Vallée Gesso, dans la province de Cuneo (Antràigue ou Entràiguas dans les Alpes occitanes ou provençales, Entràive dans le Piémont).

Et puis peut-être que ces trois jeunes gens destinés à la potence étaient comme Robyn, ou Geordie, ou Erik Olov Älg, seraient des braconniers tombés sur les gardes de la Réserve Royale Valdieri-Entracque... Ou peut-être, en remontant dans le temps, entre 1700 et 1800, des contrebandiers de sel et de tabac, ou des maquisards anti-révolutionnaires du comté de Nice et de l’Escarène, souvent réfugiés dans l’arrière-pays et au-delà des Alpes, ou de simples bandits – ce qui était la même chose – venus à l’époque de ces régions, appelés tous des « barbes », pas à cause de leur barbe hirsute, mais à cause de l’héritage historique de la résistance vaudoise, où les « barbes » étaient les ministres du culte évangélique, les prédicateurs qui répandaient la Parole, les premiers ennemis des catholiques qui les appelaient ainsi avec mépris.

 

 

Ils étaient trois jeunes gens d’Entracque qui s’en allaient mourir,

Ils étaient trois jeunes gens d’Entracque qui s’en allaient mourir.

 

Le plus jeune dit aux autres : « Chantons une chanson ! »,

Le plus jeune dit aux autres : « Chantons une chanson ! »

 

Ils chantent si bien tous les trois que la mer leur chant répercute,

Ils chantent si bien tous les trois que la mer leur chant répercute.

 

Les marins qui marinent cessent de mariner,

Les marins qui marinent cessent de mariner.

 

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler,

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler.

 

Les faucheurs qui fauchent cessent de faucher,

Les faucheurs qui fauchent cessent de faucher.

Et la reine à sa fenêtre dit : « Qui c’est qui chante si bien ? »,

Et la reine à sa fenêtre dit : « Qui c’est qui chante si bien ? »

 

Ce sont trois jeunes gens d’Entracque qui s’en vont mourir,

Ce sont trois jeunes gens d’Entracque qui s’en vont mourir.

 

D’un, je veux faire mon garde, de l’autre, je veux faire mon page,

D’un, je veux faire mon garde, de l’autre, je veux faire mon page,

L’autre, je veux le faire écuyer pour les entendre si bien chanter.

L’autre, je veux le faire écuyer pour les entendre si bien chanter.

 

LE POUVOIR DU CHANT
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