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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 17:03

 

 

La Gondole bohémienne

 

 

Chanson française – La Gondole bohémienne – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 28

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

"Faust et Méphisto, un duo flamboyant"

 

 

Dialogue Maïeutique 

 

 

Une gondole bohémienne, en voilà une invention fantastique,Marco Valdo mon ami ! Que pourrait faire une gondole en Bohême ?

 

Là, tu n’as pas tort, Lucien l’âne mon ami, car une gondole n’a rien à faire hors de Venise et de sa lagune. Il y a cependant une explication.

 

Laquelle, demande Lucien l’âne, je me le demande.

 

Alors, tu ne vois donc pas, Lucien l’âne mon ami. Donneras-tu ta langue au chat ?

 

Auquel ?, rétorque Lucien l’âne. Auquel, je me le demande, vu que là, devant toi et moi, il y en a trois : Jésus, Gudule et Makhno qui s’étendent comme des tapis persans sur ton lit. Regarde, ils nous regardent et cois, ils se demandent quoi.

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, ne m’embrouille pas, car je te soupçonne d’esquiver ma question ; d’où, j’en conclus que tu ne sais pas et qu’en effet, tu tonnes ta langue aux chats ; note qu’une langue d’âne est suffisamment grande pour ces mignons félins. Mais trêve de fantaisie ! La gondole bohémienne est tout bonnement une manière de dire que « tous ces pantins », ceux de la chanson, ont été conçus et ont commencé leur carrière artistique à Venise avant d’émigrer à travers l’Europe et d’atterrir en Bohême quand les Périnet ont pris leur retraite et ont cédé leur troupe en bois à l'Arlequin déserteur afin qu’ils poursuivent leur itinérance. Cependant, Matthias les oublia longtemps dans leur boîte et, contraint et forcé par le sort, y a à présent recours pour assurer sa subsistance et celle de sa protégée, Barbora.

 

Oh, répond Lucien l’âne, pourquoi ne cherche-t-il pas quelque besogne au rendement plus certain et au destin plus sédentaire ?

 

Précisément, car il ne le peut pas ; souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, que notre Arlequin est né de la désertion et de l’interminable fugue qui en découle. Certainement, Matthias se poserait volontiers quelque part et il y accepterait les plus humbles besognes ; franchement, il y prendrait même racines – d’ailleurs, il n’a cessé d’essayer de s’acclimater partout où il passait (dernièrement, au château, au couvent, à la ferme), mais las, il ne peut y arriver. C’est le destin d’Arlequin.

 

Oui, mais, dit Lucien l’âne…

 

Mais quoi ?, reprend Marco Valdo M.I., tu sais quoi, il n’a pas le choix ; vraiment pas le choix : il doit vagabonder, il se doit d’être insaisissable et quoi de plus pratique, qu’un petit praticable ? Quoi de plus commode qu’un théâtre portable qui tient tout entier dans sa hotte que Matthias porte aisément sur son dos.

 

Donc, si j’ai bien compris, dit Lucien l’âne, notre Arlequin a reconstitué une troupe théâtrale miniature que tel un Père Noël – il véhicule dans une hotte sur son dos. Une jolie troupe composée de tous les personnages récupérés de Périnet qu’il met en action dans les petits villages, car évidemment, les villes lui sont fortement déconseillées pour les raisons que l’on sait. À cette tâche d’art mineur, j’imagine que Barbora l’aide tant qu’elle peut. Mais que peut-elle faire ?

 

Barbora ?, souffle Marco Valdo M.I., elle fait ce qu’elle sait faire : elle répare et entretient les marionnettes qui en fort besoin. Elle fabrique la toile de fond du décor et dans toute sa naïveté, elle regarde avec une admiration enfantine, les scénettes qui se déroulent devant ses yeux sur le castelet. Elle s’inquiète de Faust, elle frémit face au diable et elle s’émerveille de Geneviève. On joue en extérieur s’il ne pleut pas ; s’il pleut, on ne joue pas. Le rythme est de deux représentations dans l’après-midi ; faute d’éclairage, on ne peut jouer en soirée. Les spectateurs paient en menue monnaie ou en nature : pain, pomme, poire, œuf : tout fait farine à ce moulin du désespoir. Le lendemain, tôt au matin, tout ce monde d’Arlequin est déjà reparti ; le théâtre et sa troupe a repris son chemin ; la fugue doit continuer.

 

Ah, dit Lucien l’âne, la vie de saltimbanque est mouvementée ; pour une vie errante, c’est est une ; tout à fait comparable à celle que j’ai connue ma vie d’âne durant. Crois-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, la vie est plus aérée le long de mes sentiers que dans les salons et puis, qui sait, c’est peut-être notre vocation cet art de la fugue. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde inerte, immobile empesté, asphyxié et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Nés au temps où Marie-Thérèse chevauchait sa jument –

Pas grands, mesurant souvent seulement un empan,

Avec le déserteur, tous ces pantins fuient devant la mort,

Dans cette gondole bohémienne où ils vieillissent encore.

 

Périnet et Périnetova les ont traînées

Tout partout, ces poupées sans façons

Pour, vêtues de chutes et de chiffons,

Donner d’inoubliables spectacles en soirée.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Avec leurs têtes magnifiques, dans le tilleul sculptées,

Avec leurs yeux peints, immenses et purs,

Avec leurs moustaches noires aux pointes retroussées,

Avec aux tempes, des accroche-cœurs en bois dur.

 

Le vernis s’écaille sur leur peau

Et souvenir des mains et du savoir-faire

D’un artiste depuis longtemps sous terre,

Saigne chaque entaille au couteau.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Ils s’étagent par couches dans leur boîte :

Au-dessus Faust et Méphisto, un duo flamboyant,

Et auprès de Siegfried son époux se tient droite

Geneviève, comtesse palatine, duchesse de Brabant.

 

Matthias a là une troupe presque au grand complet

Avec un David et un Goliath en papier mâché,

Un Polichinelle, un Pantalone et même, un Pierrot amputé

Pour jouer Faust et La Belle Geneviève sur son castelet.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

  La Gondole bohémienne
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Published by Marco Valdo M.I.
6 décembre 2019 5 06 /12 /décembre /2019 21:06

 

 

À MIDI

 

Version française – À MIDI – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – A mezzogiornoGiorgio Gaber – 1971

Texte : Giorgio Gaber et Sandro Luporini
Dans le spectacle « Storie vecchie e nuove del signor G. » (Vieilles et nouvelles histoires de Monsieur G) et le disque « I borghesi » (Les Bourgeois)

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

 

Dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est-ce que c’est que ce titre pour le moins lapidaire ?

 

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, cette fois, ce n’est pas moi qui l’ai choisi, car il est la transposition – tout aussi lapidaire, j’en conviens – du titre original en italien : « A mezzogiorno », dont je n’ai pas cru devoir m’écarter.

 

 

Soit, dit Lucien l’âne, mais ça ne m’explique rien. Que veut-elle, cette chanson ? Que peut-elle raconter avec ce À midi ? Personne ne le sait et tout le monde voudrait savoir et on m’interroge et moi, je nage, car ce pourrait n’importe quel midi, n’importe où, où n’importe qui ferait n’importe quoi. Il me faut des précisions, vois-tu.

 

 

On veut des précisions, Lucien l’âne mon ami, eh bien, je vais en donner. Ce midi, tout simplement, c’est en quelque sorte un déjeuner sur l’herbe.

 

 

Ça me rappelle quelque chose, dit Lucien l’âne mon ami, cette histoire de déjeuner sur l’herbe. J’ai un vague souvenir de peinture.

 

 

Au fait, oui, c’est bien de ça qu’il s’agit, reprend Marco Valdo M.I. ; enfin, à peu près. Il y a eu un fameux tableau d’Édouard Manet, finalement nommé ainsi. Cependant, le tableau comme c’est souvent le cas, a connu diverses dénominations et elles sont plutôt signifiantes. Écoute voir : « Le Bain » ou ensuite, encore plus précise : « La Partie carrée ». Et tan qu’on y est, je ne voudrais pas passer sous silence le tableau du Titien, peint en 1508, qui a sans doute inspiré Edouard Manet pour le « Déjeuner » et qui se nomme pudiquement « Le Concert champêtre » – sans doute, y jouait-on de la viole et du pipeau ; on y trouve à l’avant-plan deux dames nues et deux messieurs habillés. L’ignorer serait faire l’impasse sur toute une tradition picturale.

 

 

Oh, dit Lucien l’âne, finalement, ce « Déjeuner sur l’herbe » est un excellent titre ; il est d’une certaine manière plus objectif.


 

 

Si on veut, reprend Marco Valdo M.I., mais pour en revenir à ma comparaison entre la chanson et le tableau de Manet, le fond est le même : une sorte de piquenique – un repas champêtre, dit Wkipedia qui donne comme illustration, le Déjeuner, mais sociologiquement, l’histoire est un peu différente. Le tableau de Manet représentait au premier plan, le contenu d’un pique-nique avec un pain et un panier de fruits renversé sur un habit bleu à pois. Une femme nue assise entre deux hommes habillés tandis qu’au fond du tableau, une autre femme, en chemise, se baigne. » Et voici ce qu’en disait, le journaliste français, par ailleurs romancier, Émile Édouard Charles Antoine Zola, qui écrivait à propos de ce tableau, c’était en 1867, des choses tellement intéressantes, que je t’en reproduis le commentaire (que j’ai trouvé dans la notice Wikipedia consacrée à ce tableau)  :

 

 

« Le Déjeuner sur l’herbe est la plus grande toile d’Édouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres : mettre des figures de grandeur nature dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a là quelques feuillages, quelques troncs d’arbres, et, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise ; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d’une seconde femme qui vient de sortir de l’eau et qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n’a vu qu’elle dans la toile. Bon Dieu ! quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés, mais quelle peste se dirent les gens à cette époque ! Le peuple se fit une image d’Édouard Manet comme voyeur. Cela ne s’était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s’est bien gardée d’ailleurs de juger Le Déjeuner sur l’herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d’art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l’herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l’artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n’ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l’artiste l’occasion de peindre un peu de chair. Ce qu’il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l’herbe, c’est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d’une délicatesse si légère ; c’est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c’est enfin cet ensemble vaste, plein d’air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui. »

 

 

Oui, certes, évidemment, dit Lucien l’âne un peu interloqué, mais il faudra que tu m’expliques tes explications. Car à ce qu’il me semble, il devrait y avoir comme un écart entre une chanson italienne de 1971 et un tableau français de 1863. Je suppose qu’il ne s’agit pour Giorgio Gaber de raconter la peinture de Manet.

 

 

Et sans doute même, Lucien l’âne mon ami, n’y a-t-il jamais pensé, mais ne sois pas si pressé. Maintenant, je te prie d’examiner sur quel disque cette chanson a été publiée ; il s’intitule globalement : « Les Bourgeois » et la chanson raconte une histoire ouvrière – une femme qui vient à l’heure de la pause porter son briquet à son homme, qui travaille dans une usine. La scène se déroule sur un pré au bord d’une route, sans doute à l’avant de l’usine. Une pause de trois-quart d’heure et hop, on reprend le boulot. Si on prend en compte les trois déjeuners (Titien, Manet, Gaber), on obtient une sorte de synthèse historique de la pause de midi, selon les époques et selon l’origine sociale des participants.

 

 

En fait, dit Lucien l’âne, si on examine bien ces trois déjeuners, la version « ouvrière » est plus pudique.

 

 

Du moins en apparence, dit Marco Valdo M.I., car je te ferai remarquer que c’est seulement, car ils n’ont pas le temps – une pause de trois-quarts d’heure ; sinon pour ce qui est de l’intention, elle est bien là et avec une certaine insistance ; la réalisation est simplement renvoyée à la maison. Après le boulot, la libido. Primo, boulot, dopo, libido, dodo, car demain matin, cinq heures, debout et au boulot de nouveau. Quand on sait ce qu’en pensait Wilhelm Reich, c’est tout un dévoilement d’un pan de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d’assurer leurs privilèges, d’affirmer leur domination, d’exploiter le temps et la vie des autres.

 

 

Halte, dit Lucien l’âne, halte, car il faut bien nous limiter. Pour conclure à partir de ce qui vient de se dire, je te propose une petite réflexion : dans tous les âges, le piquenique est fort apprécié. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde laborieux, minuté, corseté et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

À midi, le hurlement de la sirène s’élance

Et chaque jour, elle est là qui l’attend lui.

Dans un instant, tous seront sortis,

Trois quarts d’heure et on recommence.

Une radio tonitrue pas loin,

Quelqu’un appelle un gamin ;

Il y a un peu de soleil, la rue est vide.

Pour un moment, tout s’arrête.

 

« Tu es là depuis longtemps ? » 

« Non, je suis à peine arrivée. » 

« Tu es si belle. » 

« Arrête ! Je suis juste bronzée ! »

« Qu’as-tu apporté ? » 

« On ne sait ce que j’ai apporté !

« Tu as faim, installons-nous plus loin. » 

 

Chaque jour, à midi, la sirène retentit

Et elle s’assied à côté de lui.

Il l’attire et la serre dans ses bras.,

Il ouvre le sac et regarde ce qu’il y a.

Ils mangent assis sur le pré

Ce qu’elle lui a préparé.

Dans le ciel, un avion par-dessus les toits

Laisse une trace et s’en va.

 

« Comme tu me plais, tu sais ce qui me vient à l’esprit ? » 

« Mais reste tranquille, il y a des gens, ne le vois-tu pas ? » 

« Mais ils s’en foutent de nous, tu n’as pas compris ? » 

« Je t’attends à la maison, reviens dès que tu pourras. »

 

Encore un instant, un baiser de plus et il s’en ira.

Et la sirène encore sonnera.

Certains jouent au football

En avalant la dernière bouchée.

Sur le pré, brimbale une page de journal

Que le vent a emportée.

 

 

À MIDI
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Published by Marco Valdo M.I.
4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 17:47

 

Sous la Pluie

 

 

Chanson française – Sous la Pluie – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 27

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Tu te souviens, j’espère, Lucien l’âne mon ami, que l’épisode précédent que racontait la chanson « Les Fontaines jumelles » s’était achevé par un laconique « Tôt le matin, il nous faudra partir. »

 

Certes, répond Lucien l’âne, et même, je me souviens de l’intervention musclée de Matthias, qui finit par casser le nez de son frère Lukas, afin de sauver Barbora des assauts lubriques de son violeur ; un terrible affrontement fratricide.

 

Nous voici, reprend Marco Valdo M.I., au matin et comme prévu, Matthias s’éveille fort tôt et se prépare à partir. Il rassemble des affaires et fait son paquetage ; il y joint évidemment son coffret secret et roulé dans un étui, le portrait d’Arlecchina qu’il emmène partout tout au long de ses pérégrinations. Puis, il s’en va réveiller Barbora pour le grand départ ; car, véritablement, c’est le grand départ ; on n’y reviendra pas de si tôt dans cette ferme. Barbora encore à moitié endormie le suit sans rechigner et sans dire un mot, comme une somnambule.

 

Oh, dit Lucien l’âne, il ne faut pas s’attendre à autre chose d’une personne qui se trouve au fin fond de sa dépression profonde et qui la veille encore, a subi une violente attaque de son prédateur. Elle doit être entièrement réfugiée en elle-même, comme on se replie dans un trou ou une cave pour se mettre à l’abri du danger et aussi, pouvoir un peu s’y ressourcer.

 

Parfaitement, Lucien l’âne mon ami ; donc, Barbora et Matthias se mettent en route et s’éloignent au plus vite du village. Cependant, le ciel ne leur facilite pas la tâche, car les nuages se déversent à grandes eaux sans interruption. Il pleut tellement que Matthias revient sur ses pas chercher une bâche pour les couvrir.

 

Les voilà en chemin, dit Lucien l’âne ; les amarres sont rompues. Mais au fait, où vont-ils comme ça ?

 

En vérité, répond Marco Valdo M.I., on ne le sait pas. Vu les circonstances, cette excursion n’a pas été préparée ; sans doute est-ce : « On ne sait pas où on va, mais on y va et vite. »

 

Si tu veux mon avis, Marco Valdo mon ami, pour la destination, c’est : « Partout, sauf d’où on vient. » Et plus l’écart sera grand, mieux ça vaudra.

 

C’est bien ça, reprend Marco Valdo M.I. ; maintenant, je dois te dire que la situation se complique encore, car il y a une troisième personne qui se retrouve, malgré elle, dans cette équipée. C’est Arlecchina, qui reparaît puisque Arlequin a repris son errance. Et l’Arlequine, un peu coquine, lui fait une scène de jalousie à propos de Barbora et essaye de se débarrasser de cette importune. Pourtant, Arlequin tient bon et impose à ces deux compagnes, complices d’un déserteur, la coexistence pacifique.

 

Voilà qui est bien qui finit bien, conclut Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde pluvieux, humide, glacial, grisouillard et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Matěj avant l’aube s’habille,

Met ses souliers, emballe son fourbi

Et roulée dans son étui, sa sainte qui sourit.

Il réveille la fille et l’emmène sous la pluie.

 

Nulle protestation, pas de question, Barbora

Se lève et sans hésiter lui emboîte le pas.

Sur le sol, il reste quelques taches noires ;

La nuit, le sang sèche vite dans le noir.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Avec sur la tête, une bâche à fourrage,

Courbés, ils s’éloignent vite du village.

Sous la toile, le nouveau monde s’avançait ;

Personne, ni eux, ne savait où ils allaient.

 

« Où vas-tu, Pollo ? Dis-moi, pulcino,

Que vas-tu faire, mon beau, de ce ballot ?

Elle a les jambes vilaines,

C’est un poids que tu traînes.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

« Oh, Madonna !, Arlecchino, que fais-tu ? »

« Tu es jalouse de Barbora ? Que veux-tu,

C’est un peu ma fille, je ne peux la laisser.

Allons Arlecchina, viens sous la toile t’abriter.

 

« Oh, mon bon, nous avons tant vieilli ! »

Arlequin essuie le visage de la belle Arlecchina.

« À trois de front, il nous faut aller au pas

Venez, je suis déserteur et d’ailleurs, vous aussi. »

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

Sous la Pluie
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Published by Marco Valdo M.I.
4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 10:43

 

AUSCHWITZ

 

Version française – AUSCHWITZ – Marco Valdo M.I. – 2019

d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi

d’une chanson grecque – Άουσβιτς – Auschwitz de Ménélas Lountemis/Menélaos LoudémisMENELAS LOUNTEMIS

1ʳᵉ version : 1947
2ᵉ version : 1973 (?)

 

 

 

 

Comme le savent tous ceux qui ont contribué à la section hellénique de ce site, ou qui l’ont simplement un peu « parcourue » ou l’ont utilisée, la Grèce est, avec la France, le pays qui met le plus ses poètes en musique. Ainsi, si Στίχοι, la « Bible » de la chanson en grec et le seul site au monde qui, avec près de 64 000 textes, peut faire pâlir ce site des Chansons contre la Guerre, présente ce poème de Ménélas Lountemis comme αμηλοποίητη « pas mis en musique », on peut jurer deux choses. La première, c’est qu’il n’a vraiment jamais été mis en musique par quiconque, un des rares faut-il le dire ; et la seconde, c’est que cela semble être une sorte d’invitation, un rappel à le faire. Qui sait, alors, si nous ne pouvons pas nous aussi aider à trouver quelqu’un qui se décide à le mettre en musique.

 

 

On ne sait pas exactement quand et où il est né. Il s’appelait Dimitris Valassoglou et, selon certaines sources, il serait né en 1906 à Constantinople dans une famille grecque ; mais, plus probablement, il serait né à Agia Kyriaki (« dimanche saint »), une petite ville en Asie mineure, le 14 janvier 1912. Dix ans plus tard, en 1922, avec la malheureuse aventure nationaliste de Μεγάλη Ιδέα (la Grande Idée) qui se conclut par la ruine et le déracinement des Grecs d’Asie Mineure, la famille Valassoglou se retrouve parmi les dizaines de milliers de réfugiés qui ont dû être réinstallés en Grèce. Et même à changer son nom de famille. « Valassoglou » présentait ce « -oglou » d’origine turque (« fils de » ) ; il devint ainsi « Valassiadis ». La famille Valassiadis s’installe d’abord à Égine, puis à Edessa et enfin dans le village d’Exaplatanos, près de Pella. Le très jeune Dimitris, connu sous le nom de « Takis », a connu une adolescence de chien, trimant comme une mule : dès son enfance, il fut marmiton, cireur de chaussures et autres métiers de ce genre, gagnant même un peu d’argent comme enfant de chœur et alphabétiseur dans le village d’Almopia. Il a également passé du temps sur un chantier de construction en tant qu’ouvrier. En attendant, et nous ne savons pas comment, il a continué à aller à l’école. À l’âge de 15 ans, il s’était affilié au Parti communiste grec, ce qui lui avait coûté son expulsion immédiate pas seulement de l’école qu’il fréquentait, mais de l’ensemble du système scolaire grec. Il a quitté sa famille (qui, entre-temps, avait fait faillite) et a commencé à errer dans le pays, d’abord à Edessa, puis à Volos, dans un orphelinat public. Puis, encore une fois, à Kozani, à Volos avec une bande de vagabonds et, enfin, à Athènes. Il publia ses premiers poèmes à l’âge de 15 ans en 1927, dans la revue « Agrotiki Idea » d’Edessa. Tout au long de cette période terrifiante, il continua à écrire des poèmes et des essais littéraires ; à Athènes, il rencontra Kostas Varnalis, Angelos Sikelianos et Miltiadis Malakassis, qui avaient reconnu son talent. En 1938, Varnalis et Sikelianos l’aidèrent à publier un recueil de nouvelles, Τα πλοία δεν άραξαν (Les navires ne sont pas amarrés), qui remportèrent immédiatement un grand succès et reçurent même un important prix littéraire d’État ; en même temps, Malakassis lui avait trouvé une place comme bibliothécaire dans un important cercle littéraire athénien, le Αθηνάικη Λέσχη (Club athénien). Avec le montant du prix et son nouvel emploi, Valassiadis a pu se refaire un peu financièrement. Depuis 1934, il avait commencé à publier des poèmes et des histoires sous le pseudonyme de Ménélas Lountemis ou Loudemis : « Loudemis » vient du nom de Loudias, la rivière qui coulait dans le village d’Agia Kyriaki où il était (peut-être) né. Avant la guerre nazi-fasciste et l’occupation de la Grèce, Valassiadis/Loudemis est également devenu membre de l’Union des écrivains grecs, alors présidée par Nikos Kazantzakis.

« Né » et resté communiste, Menelaos Loudemis (comme nous l’appellerons désormais exclusivement) s’est immédiatement engagé dans la Résistance ; il a notamment été secrétaire général de la section intellectuelle de l’EAM, le Front hellénique de libération. Comme on le sait, la « Libération » du nazifascisme, en Grèce, a été immédiatement transformée, à partir des Événements de Décembre (Δεκεμβριανά, dekemvrianá) 1944, en guerre civile. En 1946, Menelaos Loudemis fut arrêté, jugé et condamné à mort pour « haute trahison », mais la peine fut commuée en déportation. Comme des milliers de communistes et d’opposants, Loudemis a appris à connaître les îles arides, en particulier à Makronissos, puis à Ai-Strati (Agios Efstratios), où il était détenu avec Yannis Ritsos et Mikis Theodorakis. Il a été libéré en 1955, mais ce n’est pas pour ça qu’il put recommencer à écrire et à publier librement. En 1958, son mémoire de prison intitulé « Βουρκωμένες μέρες – Des Jours pleins de larmes » a été séquestré dès sa publication et interdit par la loi.

En 1967, après le coup d’état des Colonels du 21 avril, Menelaos Loudemis réussit à s’échapper ; il trouva l’hospitalité, oui, dans la Roumanie de Nicolae Ceauşescu. Dès ce temps, il a été privé de la nationalité grecque et a obtenu la nationalité roumaine. Ayant appris la langue roumaine à la perfection, il a traduit en grec plusieurs livres d’auteurs de ce pays ; en même temps, il a fait des voyages en Chine et au Vietnam. Il séjourna un certain temps en Roumanie, même après la fin de la dictature en Grèce. La nationalité grecque lui a été officiellement restituée en 1976 et Menelaos Loudemis est rentré en Grèce. Il n’avait plus beaucoup de temps à vivre : le matin du 22 janvier 1977, il a été frappé par une crise cardiaque foudroyante.

Le poème « Auschwitz », est présenté ici pour la première fois en italien (et dans ces deux versions, probablement aussi en français ; ici même), a été écrit en août 1947 par Menelaos Loudemis pendant sa déportation et son internement à Makronissos. Il a été publié pour la première fois le 8 septembre 1947 dans la revue Ρίζος της Δευτέρας, c’est-à-dire le « Rizopastis du Lundi »– le Rizospastis était et est le quotidien du Parti Communiste grec. Un poème qui, en Grèce à l’époque, commença une sorte de « long voyage » qui aura duré trente ans, à travers les événements tragiques de toute la seconde moitié du XXe siècle.

 

 

Il convient de rappeler qu’en 1947, Auschwitz n’avait été libéré que depuis deux ans (lorsque, le 27 janvier 1945, les troupes de l’Armée rouge sont entrées dans le camp et y ont trouvé ses quelque sept mille survivants). La première ébauche du poème contenait déjà son idée maîtresse : Auschwitz n’existait plus. Il n’était plus là où il était autrefois : il avait disparu. Il était parti. Il avait émigré. En Grèce, exactement. Le poème « Auschwitz », bien qu’il contienne dans sa première partie une des plus belles et touchantes descriptions poétiques de la tragédie du camp de concentration nazi, n’est pas en réalité un poème sur Auschwitz lui-même, mais sur le nouvel Auschwitz des camps de concentration des terribles îles grecques, que Menelaos Loudemis a vécu en direct avec des milliers d’autres prisonniers de la guerre civile. Auschwitz, à cette époque, n’était plus dans les plaines du sud de la Pologne, mais à Makronissos, Ikaria, Psyttalia, Gyaros (Gioura). Une nuit, il (Auschwitz) avait été réveillé dans les baraquements et avait été transféré en Méditerranée. Les gardiens anglais (parce que dans la guerre civile grecque, il sera toujours bon de se rappeler, la principale « collaboratrice » des forces de droite était Sa Majesté britannique ; la guerre froide qui vient de commencer était immédiatement très chaude, en Grèce) étaient bien formés à l’école des tortionnaires nazis.

 

 

C’est, comme je l’ai dit, la première version. En Grèce, elle a une valeur historique, mais ce n’est pas celle qui est la plus connue aujourd’hui. L’histoire, en Grèce (et pas seulement), a eu le destin singulier d’avancer tout en restant où elle était : dans ces îles désolées. Il était nécessaire d’actualiser radicalement la poésie à la lumière des événements ; c’est ce que Menelaos Loudemis a fait au tournant des années 60 et 70, alors que la Grèce était sous la dictature militaire fasciste et qu’il était exilé dans le « rempart de la liberté » qu’était la Roumanie. C’était le « XXe siècle ». The Short Century – Le Siècle court, comme on l’appellera toujours d’après Eric Hobsbawm (qui, soit dit en passant, était juif et communiste – il lui manquait seulement d’être un nègre). La version mise à jour d’« Auschwitz » ; ici, la seconde version) a été publiée par les magazines « Doriko » et « Nea Grammata » (« Nouvelles Lettres ») après la fin de la dictature en Grèce ; elle a certainement conservé l’approche de base de la version originale désormais lointaine, mais Auschwitz ne s’était pas encore installé en Grèce. Bien sûr, également en Grèce : les îlots, avec toutes leurs lagers, avaient été dûment réactivés en 1967, et il y avait ceux – comme Yannis Ritsos et Mikis Theodorakis – qui s’y étaient à nouveau retrouvés (« Pierres, Répétitions, Barres » est le titre d’un recueil poétique de Ritsos composé à partir de 1968 dans les camps de concentration des îles). Mais « Auschwitz », dans la nouvelle version de l’exilé Menelaos Loudemis, avait aussi et surtout déménagé en Asie et en Afrique. Il s’était agrandi. Les nouveaux tortionnaires (qui ne sont d’ailleurs jamais « nouveaux » ) étaient les Américains, compte tenu du fait que le coup d’État grec de 1967 était leur propre œuvre et que nous n’en étions pas loin, même nous-autres, en Italie. C’est un Auschwitz qui, en Grèce, se répète, et qui s’étend au Vietnam, au Congo, au Chili – même si dans le poème, il n’est pas mentionné (peut-être parce qu’il a été écrit avant 1973). C’est un Auschwitz qui – et cela, c’est nous qui le disons – était aussi de l’autre côté, intact ; il était au Goulag, dans d’autres îles arides comme Goli Otok, dans le génocide du Cambodge et dans les lagers chinois. Ensuite en Bosnie, et qui sait combien d’autres parties du monde en sont encore à ce stade. Dans sa deuxième version, l’Auschwitz de Menelaos Loudemis se retrouve également en Alabama un certain temps.

Ayant fait cette longue, très longue introduction, et en attendant que quelqu’un mette en musique l’Auschwitz de ce grand poète grec qui n’a jamais connu la gloire internationale (en Grèce, il est au contraire encore considéré comme l’un des plus grands poètes et essayistes du XXe siècle), il me semblait opportun de présenter les deux versions : l’originale de 1947 et celle qui est actualisée. D’un matin de décembre, pluvieux comme il se doit, au XXIe siècle qui va droit à une reproposition – technologiquement mise à jour et stupide ad nauseam, jusqu’à la nausée – du XXe. [RV]

 

 

 

 

 

 

 

Auschwitz – Version 1. – 1947

 

 

On l’appelait ainsi, un temps.

C’est un magma de cendres, maintenant

Et une terre qui s’est effondrée

Entraînant ses vies en enfer.

Maintenant, chue, la vie s’est liquéfiée

Parmi les épineux, les cendres et la poussière.

 

 

Maintenant, on appelle « Auschwitz » des torses

Par les bras des mères abandonnés,

Des baraques remplies de saleté

Et des yeux vides et sans écorce.

 

 

Auschwitz ! Ainsi, ils l’appelaient un temps.

Maintenant, c’est une nécropole infinie

Qui a pris ses mots et s’en est allée. Elle est partie,

Laissant derrière soi un spasme glaçant.

Le soir, le vent souffle,

Joue de la flûte dans les crânes

Et les étoiles tristes brillent aux cieux

Des orbites vides des yeux.

Les chauves-souris tôt éveillées,

Dans les ténèbres, rament effrayées

 

 

« Auschwitz », ils l’appelaient un temps.

Comme ça, pendant trois ans.

Maintenant, c’est un terrain

Une immense pâture pour vautours

Qui graillent affamés nuit et jour.

Bric-à-brac, pacotille inutile,

Qui se détache, blanche sur l’herbe, des décombres.

Cheveux libres se poursuivant dans les buissons,

Cheveux arrachés pleurant sur leurs cadavres.

 

 

Là, se trouvent encore de petites mains squelettiques d’enfants,

Marguerites à cinq pétales, tout ajourées.

Et des chaussures… un déluge de chaussures endeuillées

De petits pieds, petits incroyablement,

Qui cherchent à retrouver l’autre chaussure égarée.

 

 

Oui. C’est comme ça qu’on l’appelait autrefois.

Les hommes ont disparu dans les frimas.

Mais cette année, est arrivé le printemps

Il a semé là ses graines sur le camp.

Des dizaines de milliers de coquelicots

Et des fleurs sauvages par monceaux,

Ont richement décoré cette zone –

Dans leurs racines gisent les éclats de rires

Et les frissons de joie des enfants…

Alors, cette année, s’est réveillé le printemps.

Pour cette raison, les papillons, de désespoir

Se sont peint les ailes en noir.

Car là, noir sur le sol noir,

Gît, triste infiniment,

Le regard d’un enfant.

 

 

Auschwitz ! Ainsi, ils l’appelaient un temps.

C’est comme ça qu’ils l’appelaient. Maintenant, elle est partie.

Une nuit, elle a pris ses squelettes

Et est descendue, là-bas en Méditerranée.

C’est ici, dans notre péninsule, que pleure maintenant

Son sol, auquel ils ne donnaient plus de nourriture carnée.

Une nuit, elle s’est enfuie sous les yeux de gardes indifférents.

Qui jurent en anglais en jouant au cricket.

Ils jurent et ils s’instruisent

Dans l’art raffiné de Kramer et d’Irma Grese.

Et avant-hier, leur diplôme ils ont obtenu

Et dans leurs avions, ici, ils sont venus .

Avec un vol de corbeaux transhumants.

(Car à Auschwitz depuis longtemps, il pleuvait du sang…)

 

 

Ainsi, on l’appelait, en ce temps-là.

Présentement, la Lorelei y plante des pommes de terre,

Car Auschwitz n’existe plus. Là-bas, n’est plus là.

Auschwitz, ils l’ont réveillée comme dans les baraques du lager,

Par une nuit tiède et ils l’ont envoyée en Grèce.

Auschwitz ! Pauvre Majesté déchue ! Pleure à présent.

Ta gloire a été éclipsée définitivement,

Par les grands feux qui s’élèvent de Grèce !

Gyaros, Makronissos, Psyttalia, Ikaria – gloire !

Et toi, Reich, et comment ! Nous t’avons vaincu !

 

 

2. Auschwitz : seconde version – 1973 (?)

 

 

C’est comme ça qu’on l’appelait. Et c’était

Une usine de production de cendres

Avec l’homme comme matière première.

Maintenant, c’est un immense creuset.

Une surface enfoncée dans la terre

Traînant ses croix en enfer.

 

 

Là-bas, la vie s’atrophie

Transformée en herbe !

De tout cela, il n’est resté mie.

À part un souvenir qui erre

Et se perche sur des thorax vides

Et sur les crânes des morts, rêvant de terre.

 

 

Auschwitz ! Ainsi, ils l’appelaient un temps.

Maintenant, c’est une nécropole infinie

Qui a pris ses mots et s’en est allée. Elle est partie,

Laissant derrière soi un spasme glaçant.

Et quand le soir chute,

Pan joue de sa flûte

Dans les os venteux

Et les étoiles tristes brillent aux cieux

Des orbites vides des yeux.

Les chauves-souris tôt éveillées,

Dans les ténèbres, rament effrayées.

 

 

Ainsi, on l’appelait un temps.

Comme ça, ils l’ont appelée pendant trois ans.

Ce n’est plus à présent

Qu’un terrifié terrain

Où les vautours attardés ont faim.

Là où aux buissons, des cheveux arrachés s’accrochent

Pleurant sur eux-mêmes,

Où de petites mains d’enfants

Blanchissent comme des marguerites. Et des chaussures,

– D’incroyables et fantasmatiques petites chaussures –

Cherchent leurs pieds tremblants.

 

 

Ainsi, on l’appelait un temps.

Mais les hommes, poussés par l’oubliance,

Ont appelé le printemps,

Pour qu’il y dépose ses semences,

Qu’il ramène ses oisillons,

Qu’il déploie ses papillons

Et les éclats joyeux des rires des enfants.

Mais cette année, le printemps,

Est venu vêtu d’un désespoir

Et les papillons ont peint leurs ailes en noir.

Car là, noir sur le sol noir,

Gît, triste infiniment,

Le regard d’un enfant.

 

 

Ainsi, on l’appelait un temps. Maintenant, elle a fait la belle.

Une nuit, elle a pris ses squelettes

Et s’est enfuie sous les yeux des sentinelles

Qui juraient en anglais en jouant au cricket

Et avec eux…

A fui aussi un vol de freux

Qui se plaignaient d’être à jeun depuis un si long temps

Car à Auschwitz, depuis longtemps, il n’y avait plus de sang.

Auschwitz ! Ainsi, on l’appelait un temps.

La Lorelei ne pleure plus

Dans ce terrain, elle plante des patates au printemps,

Car Auschwitz n’existe plus.

 

 

Par une nuit tiède, Auschwitz fut réveillée,

Dans de gros avions, ils l’ont chargée.

Et l’ont portée en Asie et en Afrique.

(Et un peu aussi en Alabama). C’est là que

Maintenant, à l’air, brûlent à nouveau les flammes.

(Mixtes d’animaux, de maisons, de femmes).

Un mélange de tout et de personnes,

Sans la science perfectionnée des « Vons ».

Car, à présent, les « Macs » commandent

Et dans le vieux Sud, des gros lourdauds en bande

Brûlent et massacrent en lançant des hurlements.

Ils ne savent même pas rôtir un enseignant

Avec un peu de Beethoven en arrière-plan.

 

 

Et là, maintenant, c’est tout un bazar :

Tuer comme ça, juste pour tuer,

(L’Art pour l’Art…).

Et ma pauvre Auschwitz, ils ont étendu,

L’éventail des meurtres. Ils l’ont augmenté,

Quantité, quantité, quantité !

Ma pauvre Auschwitz, en vérité,

Voilà pourquoi nous avons vaincu.

AUSCHWITZ
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Published by Marco Valdo M.I.
1 décembre 2019 7 01 /12 /décembre /2019 18:28

 

LÉROS

 

Version française – LÉROS – Marco Valdo M.I.2019
d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi – 2018

d’une chanson grecque – Λέρος Martha Frintzila / Μάρθα Φριντζήλα – 1989 (?)

Paroles : Martha Frintzila
Musique : Vasilis Mantzoukis
Interprète : Martha Frintzila

 

 

Léros, 

ses moulins à vent, son château médiéval

 

 

 

 

1. Léros et son histoire.

 

 

L’île de Léros, en grec Λέρος, dans le Dodécanèse et face à l’Asie Mineure, a une histoire aussi longue que sa distance de la Grèce continentale. Il est à cent nonante-six milles (317 kilomètres) du Pirée, et il faut huit heures et demie pour s’y rendre par bateau. Elle s’étend sur un peu plus de soixante-quatorze kilomètres carrés et compte environ huit mille habitants. Au large de la côte de Léros se trouve une autre petite île qui en fait partie, Farmakonisi, l’île aux herbes médicinales, qui compte dix habitants. À Léros, qui a toujours été un avant-poste, se trouve un imposant château médiéval des Chevaliers de Saint-Jean, probablement construit sur les ruines d’une forteresse byzantine. Il s’appelle Léros depuis l’antiquité, un nom d’origine inconnue et, selon toute vraisemblance, pré-grecque.

Une longue, très longue histoire, comme peut-être la plus longue de toutes les îles de la Méditerranée. Dans l’Antiquité, on disait que c’était l’île de Parthénos Iokallis, la « Belle Vierge des Violes », qui y était la déesse vénérée. Pendant la guerre du Péloponnèse, comme l’a souligné Thucydide, les baies et les ports de Léros étaient considérés comme très importants ; Léros était un allié d’Athènes lointaine, mais après la fin d’une des guerres qui reste sans conteste, encore considérée des milliers d’années plus tard, parmi les plus imbéciles de l’histoire, elle passa sous le contrôle spartiate. Il y avait aussi un temple d’Artémis, c’est pourquoi on l’appelle souvent « l’île d’Artémis ».

Au fil des siècles, et après les périodes hellénistique et romaine, elle fit partie de l’Empire byzantin. Au XIIIe siècle, elle fut occupée par les Génois, puis par les Vénitiens, jusqu’en 1309, date à laquelle elle fut conquise par les Chevaliers de Saint-Jean, ou Hospitaliers, qui la fortifièrent. Près de deux siècles plus tard, en 1505, l’amiral ottoman Kemal Reis (connu en Italie sous le nom de "Camali" ou "Camalicchio") tente de l’assiéger et de la conquérir avec trois galères et soixante-dix autres navires de guerre, mais en vain. La légende raconte que le seul chevalier de Saint-Jean qui survécut au siège, un jeune homme de seulement dix-huit ans, fit porter aux femmes et aux enfants l’armure et les armes des défenseurs morts, faisant ainsi croire aux Ottomans que la garnison était encore forte. Le 24 décembre 1522, après le siège de Rhodes, un traité fut signé entre le sultan Soliman et le Grand Maître des Chevaliers de Saint-Jean, Philippe Villiers de L’Isle-Adam, ancêtre de l’écrivain Auguste Villiers de l’Isle-Adam, prétendant légitime au trône de Grèce [qu’il disait, car Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste de Villiers de L’Isle-Adam était un hâbleur ; d’ailleurs, ce fut un excellent conteur, susurre Lucien l’âne], auteur des « Contes cruels ». Avec ce traité, Léros et tous les autres biens des Chevaliers Hospitaliers de la Mer Egée passèrent à l’Empire Ottoman. Avec de brèves interruptions, Léros resta ottoman pendant quatre siècles. Sous la domination ottomane, Léros jouissait de prospérité et d’autonomie : c’était une île privilégiée pour les Turcs, qui n’opprimaient pas du tout la population grecque. Dans la pratique, les Ottomans ont donné aux Lérites une forme d’autonomie gouvernementale. Avec la Révolution grecque et la guerre d’indépendance de 1821, cependant, Léros fut occupée par les Grecs et devint une base importante pour l’approvisionnement de la marine hellénique, passant sous la juridiction de la commission temporaire des Sporades orientales. Avec le traité de Londres de 1830, cependant, l’île n’a pas été assignée à l’État hellénique nouveau-né, et est passée de nouveau à l’Empire ottoman. Aucune vengeance n’a été prise par les Turcs : comme auparavant, le conseil d’administration de Léros a été formé à parts égales par des Grecs et des Turcs.

Tout cela jusqu’en 1912, date à laquelle Léros, avec toutes les autres îles du Dodécanèse, sauf Kastellorizo ou Castelrosso, fut occupée par les Italiens après la guerre italo-turque, ou « Guerre de Libye ». Le 12 mai 1912, Léros fut pris par les marins du cuirassé « San Giorgio ». Les habitants grecs de l’île déclarèrent leur autonomie sous le nom d’« État égéen », en vue d’une future réunification avec la Grèce promise par les Italiens ; mais au début de la première guerre mondiale, tout restait lettre morte et l’Italie garda le contrôle du Dodécanèse. Cependant, de 1916 à 1918, Léros servit de base navale aux Britanniques ; selon l’accord Venizelos-Tittoni de 1919, l’île devait être rendue à la Grèce avec tous les Dodécanésiens sauf Rhodes ; mais, après la défaite grecque de 1922 dans la guerre gréco-turque, cet accord fut annulé et le Dodécanèse resta italien.

Le régime fasciste a tenté d’italianiser de force le Dodécanèse en rendant obligatoire l’usage de la langue italienne, en encourageant la population locale à acquérir la nationalité italienne et en réprimant les institutions grecques. Pendant les 31 années de domination italienne sur Léros, des fortifications ont été construites en raison de la position stratégique de l’île et de ses grands ports naturels (le plus grand d’entre eux, Lakki, en italien Portolago, est le plus grand port en eau profonde en Méditerranée). En pratique, Léros est entièrement militarisée : avec sa transformation en une grande base navale, l’Italie prend le contrôle d’une zone d’intérêt vital pour les Alliés (Égée, Dardanelles et Proche-Orient). Mussolini appelait Léros « le Corregidor de la Méditerranée ». La grande base navale de Portolago / Lakki a été achevée en 1930 : elle a également pris place dans l’histoire de l’art, comme l’un des meilleurs exemples de l’architecture rationaliste italienne. On dit que Mussolini avait aussi fait construire une maison à Lakki, on voit ainsi qu’il aimait l’île.

À partir de 1940, lorsque l’Italie fasciste « brisa les reins de la Grèce » – pour ainsi dire – avec « l’aide minuscule des alliés nazis », la base navale de Léros fut bombardée à plusieurs reprises par la Royal Air Force. Le résultat fut très peu enviable : c’est, après la Crète, l’île méditerranéenne qui subit le plus de bombardements pendant la seconde guerre mondiale. Le 8 septembre 1943, avec l’Armistice et l’effondrement total des forces armées italiennes, Léros passe aux Alliés, avec l’arrivée de renforts importants comme sur toutes les autres îles du Dodécanèse. C’était intolérable pour les Allemands, qui à leur tour commencèrent à déverser une pluie de bombardements sur Léros. Le navire amiral de la marine grecque, la reine Olga, fut coulé à Portolago par les Allemands le 26 septembre 1943, en même temps que l’Intrepid britannique ; entre le 12 et le 16 novembre 1943, avec l’opération Taifun, Léros fut conquis par les Allemands du Bataillon aéroporté du Brandenbourg, soutenus par les interventions massives de la Luftwaffe. Léros resta sous occupation allemande jusqu’à la fin de la guerre.

 

2. Après la guerre. L’asile, le camp, les immigrants.

 

 

Après la guerre, Léros a connu une histoire à la fois différente et identique. Après la défaite allemande et l’évacuation qui s’ensuivit, l’île passa sous administration britannique directe jusqu’au 7 mars 1948. Ce jour-là, les Britanniques, qui avaient résolument soutenu les forces anticommunistes grecques dans la guerre civile, ont remis Léros et toutes les autres îles du Dodécanèse à la Grèce, un retour de Léros après sept cents ans d’une île très éloignée, et bien défendue par la nature. L’usage qui en sera fait par l’État hellénique sera, d’une part, « historique », une base navale (utilisant la base italienne préexistante) et, d’autre part, une toute nouvelle : elle sera utilisée comme un hôpital psychiatrique. En 1959, le plus grand asile de Grèce fut établi à Léros, utilisant en partie d’anciennes installations militaires italiennes, et l’île devint ainsi l’« île des fous », détenus loin à l’écart et dans des conditions inimaginables (ou peut-être terriblement imaginables). Bientôt, des centaines de patients psychiatriques ont été internés à Léros, maintenus en isolement et constamment enchaînés ou en contention. Le 21 avril 1967, avec le coup d’État des colonels, arrive et la Junte (Χούντα) décide d’ajouter à l’asile un joli camp de concentration pour les opposants, profitant de l’ancienne caserne italienne ; et c’est ainsi que Léros devient aussi une île-lager pour des centaines d’antifascistes grecs. Parmi les prisonniers de Léros, il y eut le poète Yannis Ritsos. En 1974, le camp de Léros a été démantelé, mais pas l’asile.

En 1989, Léros revient à l’avant-plan de l’actualité internationale. Un scandale a éclaté, d’abord lié à la découverte de détournements de fonds alloués au centre psychiatrique, par les dirigeants nommés par l’État (l’asile de Léros est une institution de santé publique). Bientôt, cependant, le scandale s’est étendu aux mauvais traitements répétés infligés aux internés, qui ont été maintenus dans des conditions épouvantables pendant que les dirigeants volaient à tours de bras. Le scandale est énorme, entraînant à la fois une relative « amélioration » et une réduction de la taille de l’asile à un maximum de 200 personnes ; mais, en juin 2009, un reportage de la BBC montre que tous les changements prévus n’ont pas été effectués, et à ce moment, nous sommes déjà dans la crise grecque. Mais ce n’est pas tout.

En décembre 2015, le gouvernement grec alors au pouvoir, qui est déjà le gouvernement « de gauche » de Syriza et Alexis Tsipras, le ministre de la Politique migratoire Ioannis Mouzalas, en accord avec le maire de Léros, Michalis Kolias, décide de construire sur l’île un camp de réfugiés, un « hot spot » pour environ 1000 réfugiés fuyant la Syrie et autres pays. Où est construit ce camp de réfugiés ? Exactement dans les locaux de l’asile, déjà connu comme « Le coupable secret de l’Europe », selon les termes du journaliste britannique John Merritt (dans son article publié le 10 septembre 1989 dans le London Observer). Le camp de réfugiés est situé à Lepida, à côté de l’asile où environ 200 patients sont encore détenus dans de petits centres de réhabilitation. En 2015, donc, on recommence à parler de l’asile de Léros, apprenant que, depuis 1959, environ trois mille patients y sont morts dans des conditions très difficiles. Entre 1967 et 1974, environ quatre mille déportés politiques sont passés par les mêmes zones de l’asile. L’asile et le camp de réfugiés existent toujours.

 

3. La chanson.

 

 

La chanson est consacrée, sans conteste, aux événements de l’asile de Léros. Il n’y a pas de mention directe des prisonniers politiques de la junte des Colonels. Les vers sont de Martha Frintzila. Il est possible que la chanson ait été écrite vers 1989, lorsque le scandale des fonds et des conditions de l’asile de Léros a éclaté. La chanson les décrit évidemment, même avec le couplet final troublant. Cependant, il n’est pas exclu que ce qu’elle dit vous fasse aussi penser aux déportés politiques des années de la Junte, comme il est possible que l’écouter aujourd’hui puisse faire penser aux réfugiés enfermés à Léros. Malheureusement, je ne peux en dire plus.

Quant à Martha Frintzila, elle est née à Elefsina le 7 avril 1972. En plus d’être chanteuse, elle est actrice, scénographe et professeur d’art dramatique à l’École dramaturgique du Théâtre national d’Athènes.

Léros est une île sauvage, venteuse et magnifique. Elle a encore ses moulins à vent. Comme presque toutes les îles de la mer Égée, c’est actuellement une destination touristique de première classe, comme Lesbos, comme Lampedusa. [RV]

 

 

 

 

 

 

Dans les lits,

Les gars, anéantis,

Ont des chaînes à la nuque

Et l’âme dans les yeux ;

Ils ont un nuage à la nuque

Et l’âme dans les yeux.

 

 

Ils sortent pour jouer

dans la cour en béton,

Avec les pieds liés ;

Et pourtant ils arrivent à courir

Avec les pieds liés

Et pourtant ils arrivent à courir.

 

 

Du pain par terre,

L’eau âpre en bouche,

Le fleuve,

Le pont,

Tout change de couleur ;

Le fleuve,

Le pont,

Tout change de couleur.

 

 

On les conduit en rang,

Par la main, à la plage.

Les livres l’ont écrit,

Les anges l’ont dit.

Les livres l’ont écrit,

Les anges l’ont dit.

 

 

Les petits yeux l’ont vu

Et l’aube, quand il fait jour,

Le couteau porté au rouge,

Les têtes seront coupées,

Le couteau porté au rouge,

Les têtes seront coupées.

 

 

 

LÉROS
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Published by Marco Valdo M.I.
30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 12:50

Les Fontaines jumelles

 

 

Chanson française – Les Fontaines jumelles – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 26

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Tiens, dit Lucien l’âne, voici encore un titre assez énigmatique. Que peuvent être ces fontaines jumelles ? D’où coulent-elles ? Où est leur source ?

 

À cela, rétorque Marco Valdo M.I., il est facile de te répondre, mais t’y répondre immédiatement serait en quelque sorte déflorer l’histoire, lui enlever tout son mystère.

 

Donc, si je comprends ce que tu me dis, enchaîne Lucien l’âne, tu vas me narrer – un peu, pas trop – l’histoire que raconte cette chanson. Et pourquoi pas ? Moi, je ne demande pas mieux.

 

C’est ça que j’avais en tête, Lucien l’âne mon ami ; c’était précisément ce que j’avais l’intention de faire, non sans d’abord avoir fait un petit retour sur ce qui a précédé.

 

Pourquoi, Marco Valdo M.I. mon ami, veux-tu à nouveau raconter cette épouvantable et sordide mésaventure de Barbora. Pourquoi insister alors que tu en as déjà fait écho ?

 

Je sais, Lucien l’âne mon ami, à l’ordinaire, on passe sur ces questions, on évite d’en reparler. Par pudeur ? Mais c’est fausse pudeur, c’est plutôt par embarras. Moi, si j’en reparle, si j’insiste si lourdement, si je répète (Le Coq aveugle, L’Ombre du Régiment, La Morte Eau), c’est que justement, l’affaire se réplique quotidiennement, depuis des jours et des jours et que Barbora doit subir ce supplice depuis des jours et des jours et qu’il dure et qu’il se répète. Comprends-tu ça ? On voudrait l’ignorer, on voudrait l’oublier, un peu comme le fait la mère de Barbora et comme le fait une grande partie du village, autorités comprises. Je veux faire traîner pour faire sentir ce qui traîne ; pour faire comprendre que c’est coupable négligence que cette non-assistance à personne en danger, que c’est complicité de ne rien dire, de ne rien faire.

 

Ah, dit Lucien l’âne, je vois et je t’approuve totalement, même si elle me fait mal au cœur cette affaire, même si elle me donne la nausée.

 

À moi aussi, reprend Marco Valdo M.I., et de ce fait, il m’est bien pénible de la raconter, mais il le faut. Donc, il y a eu, et c’était un moment-clé, le mariage de Lukas, le frère cadet de Matěj, avec Rosalie, la veuve du savetier et la mère de Barbora. Dès le départ, ce mariage bat de l’aile et tourne rapidement à l’aigre. D’autant plus que la nuit-même de ses noces, Lukas a violé Barbora et que depuis, il a pris goût à la chose et a instauré une routine crapuleuse ; une sorte de rite « familial » : chaque soir, après avoir accompli le devoir conjugal, il se relève et s’en va violer une fois de plus, la jeune fille. Au retour, il honore une fois encore Rosalie, qui sait tout, laisse faire. Soumise à un tel traitement, Barbora n’en peut plus de peur et de honte et elle sombre dans une profonde dépression, elle se traîne mélancolique dans sa propre existence. Matthias ne soupçonne rien – rappelle-toi que les faits se déroulent en dehors de sa vue et que d’autre part, il ne parle à personne ; tout le village – ou presque, car il y a des bébés innocents – est au courant, mais lui, il vit sa vie d’ermite. La seule personne qu’il voit et à qui il peut parler, c’est précisément, Barbora. Cependant, Matthias se tracasse de voir cette enfant s’enfoncer dans la mutitude et dépérir sur pied. Il pense :

 

« Qu’a cet enfant ?, pense Matthias inquiet.

Elle fond comme neige, elle se tait,

Elle ne peut plus lever un seilleau ;

Elle se meurt, c’est une morte eau. »

 

Jusque-là, opine Lucien l’âne, j’avais suivi.

 

Arrivé à ce point de la réflexion, continue Marco Valdo M.I., Matthias n’en peut plus et, en dépit de toute sa délicatesse et de toute sa réserve, il se décide à questionner Barbora pour savoir la cause de son mutisme et aussi pour, s’il le peut, la consoler et l’aider à sortir de son marasme.

 

Oh, dit Lucien l’âne, je l’imagine, car Arlequin a bon cœur et l’âme solidaire. J’ai aussi l’impression que bien que rien ne soit dit, il sent que la jeune fille recherche son aide et son assistance.

 

Aide et protection, sans doute, reprend Marco Valdo M.I., mais elle n’ose en parler tant elle a peur, tant elle a honte. Cependant, en dépit de sa réticence à entrer dans une relation d’assistance qu’il pressent fort pesante, un soir, Matthias s’en va l’attendre dans sa soupente pour avoir avec elle une conversation. C’est cette conversation que voulait raconter la chanson, mais à ce moment, Lukas arrive pour opérer son viol quotidien et passe sans tarder à l’action. Matthias, au début, ne comprend rien à ce qui se trame. Barbora crie son nom et l’appelle au secours et une voix intérieure – celle d’Arlecchina murmure à Matthias : « Arlecchino, tu ne peux rester spectateur ! ». Alors, Arlecchino entre dans cette danse malsaine pour y mettre brusquement fin. D’un vigoureux coup de point, il écrase le nez de Lukas d’où s’écoulent ces deux fontaines jumelles – une pour chaque narine ; deux fontaines de sang que Lukas recueille dans ses mains. Puis, Matthias le chasse de la soupente et renvoie le blessé chez sa femme.

 

Voilà qui est bien, dit Lucien l’âne. Mais quelles en seront les conséquences ?

 

Les conséquences ?, dit Marco Valdo M.I. ; c’est ce qu’Arlequin a compris immédiatement et sait qu’il va falloir à nouveau fuir sous peine de dénonciation. Il voit aussi qu’il ne peut abandonner Barbora en cet endroit ; même s’il le devine, on pourrait l’accuser de viol et d’enlèvement.

 

« Barbora, ma fille, va-t’en dormir.

Tôt demain, il nous faudra partir. »

 

Oui, dit Lucien l’âne, il n’y a rien d’autre à faire. En bonne logique, il faudrait porter plainte, il faudrait aller dénoncer le violeur, il faudrait faire confiance à la justice ; enfin, c’est ce qu’il faudrait faire aujourd’hui. Mais Matěj est déserteur et ne peut se montrer au grand jour ; alors, tu as raison, il ne lui reste qu’à fuir et à emmener Barbora, même si tout ça aggrave son cas. Ainsi va sa vie, ainsi va sa destinée ; un drôle d’animal que le destin. Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde malsain, frelaté, faisandé, fétide, infect et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Lukas en propriétaire tout puissant,

Lukas vit son règne mélancolique,

Lukas savoure sa bigamie domestique,

Lukas est content.

 

Dans la soupente, Matthias attend.

Barbora arrive à minuit.

Matthias lui parle très doucement :

« Barbora, on dirait que tu as peur ici. »

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Lukas entre dans la pièce assombrie.

« Que viens-tu faire, Lukas ? » « Vois ! »

Lukas prend par les cheveux la fille,

La couche et s’abat sur elle comme un drap.

 

Matthias, sans voix, muet, voit l’horreur.

Soudain, la fille crie ; du fond de sa terreur,

Elle appelle Matthias au secours et pleure.

« Arlecchino, tu ne peux rester spectateur ! »

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Alors, Matthias cogne avec fureur.

Du poing, il fracasse le nez du violeur,

Le sang jaillit en fontaines jumelles.

À l’écart, Barbora sanglote et chancelle.

 

« Rentre chez toi, Lukas, avale ton sang.

Retourne chez ta femme, elle t’attend.

Barbora, ma fille, va-t’en dormir.

Tôt demain, il nous faudra partir. »

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

Les Fontaines jumelles
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28 novembre 2019 4 28 /11 /novembre /2019 16:54

 

 

LA CHANSON DES BISTROTS DE QUARTIER

 

 

 

Version française – LA CHANSON DES BISTROTS DE QUARTIER – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienneCanzone delle osterie di fuori portaFrancesco Guccini1972

Paroles de Francesco Guccini

Musique de Francesco Guccini, Ettore De Carolis et Vince Tempera
Album : "Stanze di vita quotidiana"

 

 

 

 

Presque un testament spirituel et artistique de Francesco Guccini, écrit non pas aujourd’hui, mais il y a presque 50 ans, et au début de son succès…

 

 

 

Comme autrefois, les bistrots de quartier sont toujours ouverts,

Les gens qui allaient boire au-dedans ou au-dehors sont tous morts.

L’un est parti par âge, l’autre, s’était fait vétérinaire

Et mûrissant, s’est marié, fait une carrière : pire fut cette mort.

 

 

Les poivrots tombent comme les feuilles sur les routes ;

De leurs rages anciennes, il reste à peine une phrase ou un geste.

Je ne sais pas s’ils excusent leur passé par leur jeunesse ou par leurs erreurs.

Quand ils me rencontrent, je ne sais ce qui les éveille : si c’est la curiosité ou la peur.

 

 

Moi, maintenant je me lève tard tous les jours, je traîne toujours le matin

À faire les cartes, puis le café de la gare pour neutraliser le mal de tête.

Je n’ai pas d’excuse à présenter, je ne me dis plus poète.

Je n’ai pas d’utopies à réaliser : rester au lit le lendemain est mon seul destin.

 

 

L’aube magique sur les collines se lève toujours aussi lentement.

Quand je la regarde, je ne ressens plus ce que je ressentais avant.

Les voleurs et les prophètes de l’avenir m’ont volé mon temps et l’ont détruit ;

Le jour est toujours un peu plus obscur, est-ce l’histoire, est-ce que je vieillis ?

 

 

Les rues sont pleines d’une rage qui chaque jour hurle plus fort.

Les fleurs sont tombées et n’ont laissé que des symboles de mort.

Afin que je me cache, si je dois être lapidé, dis-le-moi.

Chacun a sa pierre prête et la première, ne le nie pas, tu me la jetteras.

 

 

Je suis plus célèbre qu’au temps où tu me connaissais,

J’ai un public qui écoute les chansons en lesquelles tu croyais.

Les amis se moquent de moi, mais au fond, j’ai une conscience pure.

Toi, ne ris pas si je dis ça, seul rit qui a la haine au cœur et à l’esprit, la peur.

 

 

Ne va pas croire que ça a changé ma vie,

C’est une petite chose d’hier qui demain sera déjà finie.

Je suis toujours là à vivre de moi, j’ai assez de mes journées.

J’ai la gloire que je peux : quelque chose qui s’en ira bientôt, comme les sous d’une poche trouée.

 

 

Tu ne le croirais pas. J’ai presque fermé toutes les portes à l’aventure.

Pas pour remettre ma tête à l’endroit, mais par ennui ou par peur.

Pour ce que j’ai fait ou ce que j’ai eu, je ne passe pas des nuits désespérées

Les choses passées sont passées et je regrette seulement les occasions manquées.

 

 

Comme autrefois, les bistrots de quartier sont toujours ouverts,

Les gens qui allaient boire au-dedans ou au-dehors sont tous morts.

L’un est parti se former, celui-là se prétendait expert ;

Celui-là fatigué de jouer, de boire, de se discréditer : pire fut cette mort.

 

LA CHANSON DES BISTROTS DE QUARTIER
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27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 18:44

La Morte Eau

 

 

Chanson française – La Morte Eau – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 25

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Lucien l’âne mon ami, comme tu vas le voir, notre Arlequin amoureux est perplexe et fort attristé.

 

Hola, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est ce qui lui arrive ?

 

Ah, répond Marco Valdo M.I., depuis un certain temps, est sans nouvelles de son Arlecchina, tout comme nous en ce moment, a vu finir l’été, s’entamer largement l’automne, attend une fois encore la venue du printemps (sans doute celui de 1803, si mes calculs sont bons) pour reprendre la route des champs et des bois, ainsi qu’il en a convenu avec son frère Lukas. Entretemps, il se tient dans la resserre de la ferme, endroit où dans la soupente loge Barbora, la fille de la femme de son frère Lukas, la quelle femme, prénommée Rosalie, avait été mariée une première fois au savetier du village, censément le père de Barbora.

 

Censément, dit Lucien l’âne. Jusque-là, j’avais suivi cette histoire et j’avais même eu connaissance d’événements qu’Arlecchino ignore et particulièrement, le viol de Barbora perpétré par le tout nouveau mari de sa mère Rosalie.

 

De fait, dit Marco Valdo M.I., on en était là, mais ce viol, comme tous les viols, va traumatiser la malheureuse jeune fille – ce dont tout le monde, excepté notre Arlequin, se contrefout et au-delà de l’événement crapuleux, d’autres conséquences vont se développer. Ce viol va révéler un Matthias qu’on n’avait pas encore rencontré, un homme profondément humain, très droit et moral. Mais reprenons le fil tel qu’il apparaît dans la chanson.

 

C’est précisément ce que j’allais te demander, Marco Valdo M.I. mon ami ; et pur commencer, dis-moi ce que c’est que cette « morte eau » qui lui donne son titre ; un titre, une fois de plus, bien mystérieux.

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, cette morte eau n’est autre que Barbora elle-même, mais une Barbora ravagée, une sorte de morte-vivante ambulante un presque fantôme, une chimère. Donc, parmi les conséquences de cette ignominie, il y a la brouille qui s’installe entre les nouveaux mariés. Une brouille qui résulte plus de la jalousie de la femme que d’une réprobation de la mère de Barbora ; au drame de Barbora, elle n’en fait pas état. C’est l’omerta ; c’est « que tout ceci ne sorte pas d’ici » et que tout ça reste en famille ; ce sera un de ces fameux secrets de famille. D’ailleurs, la mère va rapidement se faire à l’idée et à la pratique de la chose par son mari. Mais évidemment, on ne peut garder un tel secret ; bientôt, tout le village est au courant, mais là aussi, l’affaire quoique connue, doit rester secrète. Le voile est jeté sur ce qu’on ne peut voir.

 

C’est ainsi, dit Lucien l’âne, que se perpétue le silence et prospère la complicité. Mais ce n’est pas nouveau. À la base de ce comportement de mauvaise solidarité, il y a qu’on hésite toujours à mettre en cause ses voisins. Sait-on jamais. Dans le fond, que sait-on des autres familles et de ce qui s’y passe ? Et si le prêtre en est informé, il se réfugie derrière le secret de la confession. Ainsi, va la vie.

 

Sans doute, mais il y a Matthias qui ne sait pas, qui ne comprend pas ce qui se passe et comme il voit Barbora sombrer dans une noire dépression quasiment suicidaire, il essaye de la distraire de sa confusion. Mais, c’est impossible, car – ça aussi, Matěj ne le voit pas – Lukas, comme un rituel, renouvelle chaque nuit son exploit de verrat et répète son crime. Ce faisant, il enfonce de plus en plus la jeune fille dans un désespoir innommable et dans le silence. Et ça dure des mois. Telle est l’histoire de la morte eau.

 

Oh, dit Lucien l’âne, ça me rappelle La Source que chantait Isabelle Aubret, une chanson qui racontait le viol et la mort d’une jeune femme. Je pense même qu’il est bon de reprendre ici ce que tu disais alors :

 

« cette sale habitude des hommes de vouloir dominer les femmes est probablement une des racines les plus solides de La Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants (ici, les hommes qui se croient tels) font aux pauvres (ici, les femmes que les « mâles » croient telles) afin d’imposer leur domination, de satisfaire leur boulimie, de maintenir l’atmosphère de peur et de terreur et de prolonger et de renforcer leur régime d’exploitation (ici de la femme). Et cette sale habitude est installée dans leur comportement dès l’enfance et renforcée par la religion qui est franchement misogyne. » 

 

 Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde violent, violeur, dominateur, dissimulateur, menteur, criminel et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

La lune de miel n’est pas finie encore

Que les époux se boudent, se grondent

Et Barbora mutique se déplace

Comme une âme privée de corps.

 

Matthias, peiné, a beau sourire

Faire le Paillasse pour la faire rire,

Toujours, elle fuit du regard,

Se cache et se traîne dans le noir.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Toutes les nuits, depuis cette nuit,

Lukas vient prélever sa méchante dîme

Au bas de Barbora éteinte en son réduit,

Puis s’en va se finir au lit de sa femme.

 

Dans le village, ça jase à tout-va,

On commente les exploits du verrat.

Seul, Matthias, en la matière innocent,

Ne comprend rien à ce tourment.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Et l’affaire dure tant

Que passent Noël et Nouvel An,

Que s’en vient le printemps.

Barbara dépérit, se desséchant.

 

Qu’a cet enfant ?, pense Matthias inquiet.

Elle fond comme neige, elle se tait,

Elle ne peut plus lever un seilleau ;

Elle se meurt, c’est une morte eau.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

La Morte Eau
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26 novembre 2019 2 26 /11 /novembre /2019 12:01

 

LA SONATE AU CLAIR DE LUNE

 

 

Version française – LA SONATE AU CLAIR DE LUNE – Marco Valdo M.I. – 2019

d’après la traduction italienne de Nicola Crocetti

d’une chanson grecqueΗ σονάτα του σεληνοφώτος (I sonata tou selinofotos) – Yannis Ritsos / Γιάννης Ρίτσος – 1956

 

Paroles : Yannis Ritsos /Γιάννης Ρίτσος
Musique : Ludwig van Beethoven – Klaviersonate nr. 14 op. 27 nr. 2 (1° movimento)
Interpr
ètes :
1. Moni Ovadia
2.
Christos Tsagas / Χρήστος Τσάγκας
3. Melina Mercouri / Μελίνα Μερκούρη
4. Karyofyllia Karabeti / Καρυοφυλλιά Καραμπέτη

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’événement heureux et singulier proposé par la première interprétation (celle de Moni Ovadia) est la rencontre de trois mondes qui se pénètrent mutuellement, des événements et des temps difficiles : la Grèce, où est née la civilisation occidentale ; l’Europe centrale, un monde nouveau, s’étendant vers des horizons toujours changeants ; la culture juive, un monde ancien, moins visible, mais qui a traversé l’histoire avec des processus d’inculturation troublés et fertiles. Sont témoins de ces mondes : Ritsos, un poète qui, plus que d’autres, a fusionné sans interruption l’engagement politique et social avec l’art ; Beethoven, qui a traduit en musique les attentes et l’enthousiasme de la modernité ; Moni Ovadia, herméneute, à l’écoute attentive de nos préoccupations.

 

Ce sont trois mondes qui en se croisant présentent des perspectives et des hésitations élaborées au fil des siècles et des millénaires.

 

Ritsos publie ce texte en 1956, quatre ans après son retour des « camps de rééducation » pour prisonniers politiques : Limnos en 1948, Makronissos en mai 1949 et Ai Stratis en 1952. Dans les années qui suivirent son retour, Ritsos continua à s’impliquer politiquement dans la gestion de l’Eda (Ενιαία Δημοκρατική Αριστερά / United Democratic Left), une activité qui lui aurait valu une autre période d’emprisonnement en 1967 sous la dictature des colonels de Ghiaros, Leros et Samo.

 

Interprétations

 

Moni Ovadia alterne dans ses récitations des passages du texte grec avec la version en italien dans la traduction de Nicola Crocetti. La chorégraphe Ornella Balestra, à qui le metteur en scène Moni Ovadia a confié l’interprétation visuelle des sentiments de la femme, contribue à lui conférer une expressivité accrue.

 

La deuxième interprétation est celle de l’acteur Christos Tsagas, une véritable star qui a joué les scènes du théâtre grec depuis les années 60. Il a été metteur en scène de nombreuses pièces de théâtre, acteur de cinéma et fondateur de la société à but non lucratif Palkoseniko / Παλκοσένικο.

 

Dans sa troisième représentation, Melina Mercouri fait revivre la Femme en noir avec un portrait d’elle-même : une femme d’une grande féminité qui n’a jamais trahi son rôle d’intellectuelle engagée, surtout dans les années sombres. Actrice jusqu’au bout des ongles, elle est restée, même de nombreuses années après sa mort, de l’avis de l’écrivain, l’âme la plus authentique de la Grèce de la seconde moitié du XXe siècle dans sa plénitude féminine et artistique.

 

Karyofyllia Karabeti est l’interprète de la quatrième représentation. Actrice de théâtre, de cinéma et de télévision, ses rôles en tant que protagoniste des tragédies grecques classiques pour le Théâtre national grec / Εθνικό Θέατρο Θέατρο et à l’étranger sont remarquables.

 

(Une soirée de printemps. Une grande pièce d’une maison ancienne. Une vieille femme, vêtue de noir, parle à un jeune homme. Ils n’ont pas allumé la lumière. Un implacable clair de lune entre par les deux fenêtres. La Femme en noir a publié deux ou trois recueils intéressants de vers d’inspiration religieuse. Ainsi, la Femme en noir s’adresse aux plus jeunes :)

 

 

 

 

 

 

Laisse-moi venir avec toi. Quelle lune ce soir !

La lune est bonne – on ne verra pas

que mes cheveux se sont blanchis. La lune

Me les fera blonds à nouveau. Tu ne t’en apercevras pas.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Avec la lune, s’agrandissent les ombres de la maison,

des mains invisibles tirent les rideaux,

un doigt pâle écrit sur la poussière du piano.

Paroles oubliées – Je ne veux pas les entendre. Tais-toi.

 

Laisse-moi venir avec toi.

un peu plus loin, jusqu’à la clôture de la briqueterie,

Là où la route tourne et apparaît

la ville d’air et de béton, calcinée par le clair de lune,

si indifférent et immatériel,

si positive, presque métaphysique,

que tu peux enfin croire que tu existes et que tu n’existes pas.

que tu n’as jamais existé, n’a jamais existé le temps avec sa ruine.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Nous nous assiérons un peu sur le muret, sur la colline,

À nous rafraîchir dans le vent du printemps

Peut-être même imaginerons-nous voler,

Car souvent, et aussi maintenant, j’entends le bruissement de mon peignoir

Qui semble être le battement de deux ailes fortes,

Et quand tu t’enfermes dans ce bruit du vol,

Tu sens se tendre ton cou, tes hanches, ta chair,

et si serrés dans les muscles du vent bleu,

dans les nerfs forts de la hauteur,

Peu importe que tu partes ou que tu reviennes.

Peu importe que mes cheveux soient blancs,

(Ce n’est pas ça qui me peinece qui me peine

C’est que mon cœur ne blanchit pas aussi).

Laisse-moi venir avec toi.

 

Je sais, chacun va seul vers l’amour,

Seul vers la gloire et la mort.

Je sais. Je l’ai éprouvé. Ça ne sert à rien.

Laisse-moi venir avec toi.

 

 

 

 

Cette maison est habitée par des fantômes, elle me chasse.

Je veux dire, elle a beaucoup vieilli, les clous se détachent,

Les tableaux sont comme s’ils plongeaient dans le vide,

Les revêtements tombent en silence

Comme le chapeau du mort tombe du portemanteau dans le couloir sombre.

Comme le gant de laine usé tombe des genoux du silence.

Ou comme un rayon de lune tombe sur un vieux fauteuil éventré.

Un temps, il était jeune, lui aussi – pas la photo que tu regardes avec une telle défiance,

Je parle du fauteuil, si reposant ; tu pouvais t’y asseoir pendant des heures.

Et les yeux fermés, rêver à ton gré

– Une plage humide, lisse, luisante de la lune,

Plus luisante que mes vieilles chaussures vernies que chaque mois, je porte au cireur ici au coin de la rue,

Ou que la voile d’un pêcheur qui se perd à l’horizon, bercée par son propre souffle,

Une voile triangulaire comme un mouchoir plié en travers

Comme s’il n’avait rien à enfermer ou à contenir.

Ou à saluer en s’agitant. J’ai toujours eu la manie des mouchoirs,

Pas pour y tenir plié quelque chose,

Certaines graines de fleurs ou de camomille récoltées dans les champs vers le soir,

Ni pour y faire quatre nœuds, comme font les ouvriers sur le chantier de l’autre côté de la rue,

Ou pour m’essuyer les yeuxj’ai conservé une bonne vue ;

Je n’ai jamais porté de lunettes. Une simple extravagance, les mouchoirs.

 

À présent, je les plie en quatre, en huit, en seize.

Pour occuper mes doigts. Et maintenant, je me souviens

Que je rythmais ainsi la musique quand j’allais au Conservatoire.

Avec mon tablier bleu, mon col blanc et deux tresses blondes.

– Huit, seize, trente-deux, soixante-quatre –

Donnant la main à une amie – je pêche toutes les fleurs pâles et roses,

(Pardonnez ces motsune mauvaise habitude)trente-deux, soixante-quatreet mes parents mettaient

De grands espoirs dans mon talent musical. Donc, je disais, le fauteuil

Éventré – vous pouvez voir ses ressorts rouillés, la paille

J’ai pensé l’emmener chez le tapissier à côté,

Mais qui a le temps, la volonté, l’argentque chose réparer en premier ?

Je pensais jeter un drap dessus, j’ai eu peur

De ce drap blanc au clair de lune. Ici, se sont assis

Des gens qui ont rêvé de grands rêves, comme toi et comme moi, du reste

Et qui maintenant reposent sous terre sans que la pluie ou la lune ne les dérangent.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Nous nous arrêterons un peu en haut de l’escalier en marbre de Saint-Nicolas,

Puis tu descendras et je reviendrai sur mes pas

Avec sur mon flanc gauche, la chaleur du contact aléatoire avec votre veste,

Quelques cadres de lumière dans les petites fenêtres du quartier

Et ce souffle très blanc de la lune qui semble un grand cortège de cygnes d’argent.

Je n’ai pas peur de cette phrase, parce que moi

Nombre de nuits de printemps, un temps, j’ai parlé avec Dieu, qui m’est apparu

Dans le brouillard et la gloire d’un clair de lune comme celui-ci,

Et je lui ai sacrifié, beaucoup de jeunes gens, plus beaux que toi,

M’évaporant ainsi, blanche et inaccessible dans ma flamme blanche, dans la blancheur de la lumière de la lune,

Brûlée par les regards voraces des hommes et l’extase incertaine des adolescents,

Assiégée par de beaux corps bronzés,

Par des membres forts entraînés à la nage, à la rame, à l’athlétisme, au football (que je faisais semblant de ne pas voir)

Des fronts, des lèvres, des cous, des genoux, des doigts et des yeux

Des thorax, des bras, des cuisses (et véritablement, je ne les voyais pas)

– Tu sais, parfois, admirant, tu oublies ce que tu admires, tu admires seulement –

Mon Dieu, quels yeux pleins d’étoiles, et je m’élevais dans une apothéose d’étoiles refusées

Car, si assiégée, à l’intérieur comme à l’extérieur,

Je n’avais d’autre voie que le haut ou le bas.Non, ça ne suffit pas.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Je sais qu’il est tard maintenant. Laisse-moi,

Car pendant tant d’années, de jours et de nuits, et de midis violets, je suis restée seule,

Irréductible, immaculée et seule,

Jusque dans mon lit nuptial immaculée et seule,

Écrivant des vers glorieux sur les genoux de Dieu,

Des vers qui, je t’assure, resteront gravés sur un marbre irréprochable.

Outre ma vie et la tienne, bien au-delà. Ça ne suffit pas.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Ça ne va plus pour moi, cette maison

Je ne supporte pas de la porter sur mes épaules.

Tu dois toujours t’occuper de ceci et de cela,

À étayer le mur avec le grand buffet

À étayer le buffet avec l’ancienne table sculptée

À étayer la table avec les chaises

À étayer les chaises avec les mains

À étayer la poutre qui a cédé avec l’épaule.

Et le piano, fermé comme un cercueil noir. Tu n’oses pas l’ouvrir.

Toujours s’occuper de ceci et de cela, pour qu’il ne tombe pas, pour que tu ne tombes pas. Je n’en peux plus.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Cette maison, avec tous ses morts, ne veut pas entendre parler de mourir.

Elle s’obstine à vivre avec ses morts

À vivre de ses morts.

À vivre de la certitude de sa mort

Jusqu’à mettre ses morts sur des étagères et des lits branlants.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Ici, si doucement que je marche dans le souffle de la soirée,

En pantoufles ou pieds nus,

Quelque chose craqueun verre ou un miroir craque,

On entend des pasce ne sont pas les miens.

Dehors, dans la rue, il se peut qu’on n’entende pas ces pas

La repentance, dit-on, porte des chaussures en bois.

Et si tu vas regarder dans tel ou tel miroir,

Derrière la poussière et les fissures,

Tu vois plus terne et brisé ton visage,

Ton visage : tu ne demandas rien d’autre à la vie que de le garder intact et pur.

Le bord du verre reluit au clair de lune

Comme un rasoir circulairecomment le porter à tes lèvres,

Alors que tu as si soif ? – Comment ? – Tu vois ?

Je veux encore des similitudes,Il m’est resté ça,

Ça me rassure encore qu’il y en a.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Parfois, au soir, j’ai la sensation

Que devant les fenêtres passe le forain avec sa vieille ourse pesante.

Avec son poil plein de bardanes et d’épines

Soulevant la poussière dans la rue du quartier,

Une nue solitaire de poussière qui incendie le crépuscule,

Et les enfants sont rentrés chez eux pour le dîner et on ne les laisse plus sortir

Même si, derrière les murs, ils devinent les pas de la vieille ourse.

Et l’ourse fatiguée marche dans la sagesse de sa solitude, sans où ni pourquoi -

Elle s’est appesantie, elle n’arrive plus à danser sur ses pattes arrière.

Elle n’arrive plus à porter son bonnet en dentelles pour divertir les enfants, les facétieux, les exigeants,

Elle veut juste se coucher à terre

Les laissant piétiner son ventre, jouant ainsi son dernier jeu,

Montrant son immense force de renoncement,

Sa désobéissance aux intérêts des autres, aux anneaux dans ses lèvres, à la nécessité de ses dents,

Sa désobéissance à la douleur et à la vie

Avec l’alliance sûre de la mortmême d’une mort lente

Son extrême désobéissance à la mort avec la continuité et la notion de la vie

Qui par la connaissance et l’action l’élève au-dessus de son esclavage.

Mais qui peut jouer à ce jeu jusqu’à la fin ?

Et l’ourse se relève et marche

Obéissant à sa dentelle, à ses anneaux, à ses dents,

Souriant avec des lèvres lacérées aux pièces de monnaie des enfants beaux et innocents

(Beaux précisément parce qu’innocents)

Et remerciant. Car les ours vieillis

Ont seulement appris à dire : merci, merci.

Laissez-moi venir avec toi.

 

 

 

Cette maison m’étouffe. Même la cuisine

Est comme le fond de la mer. Les cafetières suspendues brillent

Comme de grands yeux ronds de poissons incroyables,

Les plats se meuvent lents comme des méduses,

Des algues et des coquillages se prennent dans mes cheveuxje n’arrive plus à les arracher,

Je n’arrive pas remonter à la surface.

Le vase tombe de ma main sans bruitje m’effondre.

Je vois monter, monter les bulles de ma respiration,

Je tente de me distraire en les regardant.

Et je me demande ce que dirait quelqu’un qui d’en haut voyait ces bulles,

Peut-être que quelqu’un se noie, ou qu’un plongeur explore les abysses ?

Et vraiment, il n’est pas rare que je trouve là, au fond, là où je me noie,

Des coraux et des perles et des trésors de navires naufragés,

Rencontres imprévisibles d’hier, d’aujourd’hui et du futur,

Presque une confirmation de l’éternité,

Un certain soulagement, un certain sourire d’immortalité, comme on dit,

Un bonheur, une ivresse, jusqu’à un enthousiasme,

Des coraux, des perles, des saphirs ;

Seulement que je n’arrive pas à les donnernon, je les donne ;

Seulement, je ne sais pas s’ils peuvent les prendrede toute façon, moi je les donne.

Laisse-moi venir avec toi.

 

Un moment, je prends mon gilet.

Avec ce temps instable, quoi qu’il en soit, nous devons nous protéger.

Il y a de l’humidité le soir, et la lune

Ne penses-tu pas vraiment qu’elle renforce la fraîcheur ?

Laisse-moi boutonner ta chemise – quel solide poitrail tu as,

– quelle lune forte – le fauteuil, dis-jeet quand je soulève la tasse de la table

Il reste dessous un trou de silence, je mets ma main là tout de suite.

Pour ne pas regarder en dedans – je remets la tasse à sa place ;

Même la lune est un trou dans le crâne du monde – ne regarde pas en dedans,

Il y a une force magnétique qui attire – ne regarde pas, ne regardez pas,

Faites attention à ce que je vous dis – vous tombez dedans. Ce beau vertige,

Léger – attention, tu tombes

C’est un puits de marbre la lune,

Des ombres, des ailes silencieuses, des voix mystérieuses s’y meuventNe les entendez-vous pas ?

 

Profonde la chute,

Profonde la remontée,

L’aérienne statue tend ses ailes ouvertes,

Profonde l’implacable charité du silence –

Lumières tremblotantes sur l’autre rive, tandis que tu oscilles sur ta propre fronde,

Le souffle de l’océan. Très léger, très beau

Ce vertige – fais attention de tomber. Ne me regarde pas,

Ma place est l’oscillation – le vertige stupéfiant. Ainsi chaque nuit

J’ai un peu mal à la tête, certains vertiges. Souvent je fais un saut à la pharmacie en face pour de l’aspirine,

Parfois je n’en ai pas envie et je reste avec le mal de tête.

À entendre le bruit sourd des tuyaux d’eau dans les murs,

Ou je me fais un café, toujours distraite.

Et oublieuse, j’en fais deux – qui boira le second ?

C’est ridicule, je le laisse sur la tablette à refroidir,

Ou des fois je bois aussi l’autre, regardant par la fenêtre l’enseigne verte de la pharmacie.

Comme la lumière verte d’un train silencieux qui vient me chercher

Avec mes mouchoirs, mes chaussures déformées, mon sac noir, mes poèmes,

sans bagage – pour en faire quoi ?

Laisse-moi venir avec toi.

 

Ah, tu t’en vas ? Bonne nuit. Non, je ne viens pas. Bonne nuit.

Sous peu, je sors. Merci. Car enfin, il faudra

Sortir de cette maison en ruines.

Je dois voir un peu de la ville – non, pas la lune -

La ville aux mains calleuses, la ville du salaire quotidien,

La ville qui jure par le pain et le poing,

La ville qui nous tient tous sur ses épaules

Avec notre mesquinité, nos méchancetés, nos inimitiés,

Avec nos ambitions, notre ignorance et la vieillesse,

Je dois entendre les grands pas de la ville,

pour ne plus entendre tes pas.

Ni les pas de Dieu, ni mes pas. Bonne nuit.

 

 

(La pièce s’assombrit. On voit qu’un nuage a recouvert la lune. Soudain, comme si quelqu’un avait augmenté le volume de la radio du bar voisin, on entend une phrase musicale bien connue. Alors, je me suis rendu compte que toute cette scène avait été accompagnée à faible volume par la Sonate au Clair de Lune, seulement la première partie. Maintenant, le Jeune homme doit descendre avec un sourire ironique, peut-être de pitié, sur ses lèvres bien dessinées, et avec un sentiment de libération. Quand il sera arrivé à Saint Nicolas, avant de descendre l’escalier de marbre, il rira – un rire fort et irréfrénable. Son rire ne sera pas du tout inconvenant sous la lune. Peut-être la seule chose inconvenante, c’est qu’il n’y a rien d’inconvenant. Peu après, le Jeune se taira, deviendra sérieux et dira : « La décadence d’une époque ». Ainsi, désormais à fait tranquille, il va déboutonner à nouveau sa chemise et suivre son propre chemin. Quant à la Femme en noir, je ne sais pas si elle est finalement sortie de la maison. Le clair de lune brille toujours. Et dans les coins de la pièce, les ombres sont serrées par une contrition incontrôlable, presque une colère, autant pour la vie que pour la confession inutile. Vous l’entendez ? La radio continue.)

Athènes, juin 1956

LA SONATE AU CLAIR DE LUNE
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Published by Marco Valdo M.I.
23 novembre 2019 6 23 /11 /novembre /2019 21:24

 

 

L’Ombre du Régiment

 

 

Chanson française – L’Ombre – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 24

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qu’on nomme une pimprenelle ?

 

Évidemment, Marco Valdo M.I., j’en mange même souvent. C’est une herbe fort goûteuse au demeurant.

 

Hou la, Lucien l’âne mon ami, ce n’est pas de cette pimprenelle-là que je voulais parler ; cependant, tu as raison et comment en irait-il autrement, étant donné que la pimprenelle est une plante sauvage des prairies et de plus, assez répandue. Ce n’est pas non plus de l’herbe médicinale qu’il est question ici, mais de la pimprenelle, telle qu’elle est désignée en argot, autrement dit, une jeune fille un peu niaise, un peu réservée, un peu timide comme l’est précisément Barbora, dont notre Arlequin pense :

 

« Elle rêve d’un mot gentil, d’une ritournelle ;

C’est encore une enfant, c’est une pimprenelle »

 

Ah, je vois très bien ce qu’il doit ressentir, répond Lucien l’âne. On dirait qu’il cultive une sorte de sentiment paternel. Cela dit, qu’en est-il du reste ?

 

Comprends-moi, Lucien l’âne mon ami, si j’ai commencé par cette question à propos de la pimprenelle, c’était pour que tu ne t’égares pas dans les considérations complexes à ce sujet.

 

C’était une bonne idée, répond Lucien l’âne, et je t’en remercie. Maintenant, qu’en est-il de l’aventure, car quand même, dans le titre, il est question de l’ombre du régiment ; une ombre que je suppose inquiétante comme l’ombre d’un nuage qui se profile au-dessus de la prairie au ciel d’été, juste avant l’arrivée de l’orage.

 

Pour ce qui est de cette ombre, répond Marco Valdo M.I., tu ne te trompes pas ; c’est une ombre prémonitoire. Pour le reste, Matěj et Barbora ont repris leur travail dans les prés au matin et ils ont poursuivi cette fenaison toute journée. Ils viennent de terminer et se posent à même les meules. Toutefois, Barbora a l’air ailleurs, comme si quelque chose la rongeait et Matthias tente de la distraire et comme tu le sais, en la matière, c’est un expert. Elle commence par rire et soudain, elle fond en larmes, hoquetante et prise de sanglots irrépressibles. Matthias ne sait trop que faire de cette enfant qui lui tombe quasiment dessus, qui se met sous sa houlette ; à lui, le déserteur condamné à l’errance. L’ombre du régiment ne lui laisse pas trop la possibilité d’être un parent de remplacement. C’est sur ce dilemme que s’arrête la chanson.

 

Oh, dit Lucien l’âne, deux réflexions. La première, c’est que cette fin qui débouche sur un précipice est une manière de faire que l’on trouve dans ce qui fut pendant longtemps, le plus grand succès de la presse : le feuilleton et ce même procédé qui est actuellement usé par les « séries ». En somme, c'est suite au prochain numéro. La seconde est plutôt une question : Matthias ne devine-t-il pas quel sombre nuage a frappé la jeunesse de Barbora ?

 

Eh non, Lucien l’âne mon ami, et pour cause. D’ailleurs, tu demandes ça, car toi, tu sais déjà la chose : ce pieu qui a rendu le coq aveugle et fait saigner Barbora ; mais, rappelle-toi, Matthias, lui, à ce moment, il n’était pas là ; il dormait dans une meule à l’écart de la ferme, rapport au monde qui était venu pour la noce de Lukas et de Rosalie. Ah, s’il avait été là, les choses auraient pu être différentes.

 

Oui, dit Lucien l’âne, on ne sait pas. À présent, tissons le linceul de ce vieux monde doux amer, mi-figue – mi-raisin, mi-folie – mi-raison, joyeux et triste et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

La journée des foins touche à sa fin.

Travail fait, il est temps d’une pause.

Et Barbora sur la meulette se pose ;

Recrue, elle sourit aux horizons lointains.

 

Pour distraire l’enfant, Matthias sort son mouchoir

D’Arlequin, et met au jour, venue de nulle part

Une fée guillerette, une menue marionnette ;

Fringante, elle fait la révérence et secoue la tête.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Et la poupée babille, chute et cabriole.

Barbora rit, rit et rit encore

Et soudain, elle se convulse sur le sol.

Raidie, elle pleure, pleure et sanglote encore.

 

Toute recroquevillée, noyée dans ses pleurs,

Sur sa bouche, les poings serrés

Endiguent les hoquets de sa secrète douleur.

Matthias perdu tente de la consoler.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Et Arlequin songe : « S’occuper d’elle ?

Elle rêve d’un mot gentil, d’une ritournelle ;

C’est encore une enfant, c’est une pimprenelle

Et je n’ai pas la fibre maternelle. »

 

Matěj, poussin éclos d’un œuf noir,

Il faut partir et c’est urgent.

Il n’est plus temps d’un espoir,

Matthias, il faut fuir l’ombre du régiment.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

 L’Ombre du Régiment
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