TÉLÉVISION
Version française – TÉLÉVISION – Marco
Valdo M.I. – 2011
Chanson italienne (Comasque Laghée) –
Televisiòn – Davide Van
De Sfroos–
2001
d'après la version italienne de Gian
Piero Testa
« … il est trop tard désormais, désormais il ne m'importe plus de
savoir pourquoi ils allaient sur la lune et ramenaient des cailloux et sur la terre, ils continuent à s'assassiner... »
Mon bon et brave ami Lucien l'âne, tu en as de la chance d'être un
âne...
Ah, oui... et pourquoi ? , demande l'âne Lucien en faisant de ses
deux grandes et magnifiques oreilles d'un noir d'encre de Chine de superbes points : d'interrogation avec celle de droite et d'exclamation avec celle de gauche, de sorte qu'il exprime à la
fois : par la droite, sa dubitation (comme disait Michel de Montaigne) et par la gauche, sa stupéfaction. Sa dubitation et pas son doute... Car cette dernière est action tandis que le doute
est un fait, un état ; en somme, elle est la mise en doute...
Pourquoi ? Je vais te le dire, mais ça risque de prendre un peu de
temps. En résumé, tu as la chance de ne pas avoir dû subir la télévision et à ce fait, j'attribue ta vivacité d'esprit, ta capacité à réfléchir ainsi que ton ouverture sur le monde. Il faut dire
évidemment que depuis plus de deux mille ans que tu le parcours, tu en as vu des choses, tu as eu le temps d'y penser et de les méditer. En vérité, tu mérites bien ton attribut de
« somaro », du moins tel que je le conçois.
Au fait, je ne te suis plus trop, mon ami Marco Valdo M.I. Ce n'est pas
que cela me gêne d'être ce que je suis, d'être un âne, une bête de somme, un « somaro », mais en quoi cela peut-il être gratifiant ? Il faut que tu me
l'expliques.
Souviens-toi des paysans pauvres de Basilicate qui disaient, ainsi que
le rapporte Carlo Levi dans « Le Christ s'est arrêté à Eboli » : « Noi, non siamo cristiani, siamo somari »... et nous, nous en avons fait notre devise. Et ils avaient
raison ces paysans pauvres de Lucanie, c'est bien ainsi que les considèrent les gens de la « Civilisation ». Ce qui ne fut en aucun cas le sort de bien des humains dits civilisés...
Civilisé – en gros, dans notre coin du monde et pour l'esprit du temps, cela veut dire « cristiani » –
« chrétiens »... Cette dichotomie, cette opposition implicite
faite par les paysans de Lucanie entre cristiani d'une part et somari (c'est-à-dire eux-mêmes) d'autre part, désigne très exactement l'état du monde au temps de la Guerre de Cent Mille Ans que
les riches (civilisés, cristiani, etc...) font aux pauvres (somari, pauvres, etc...) pour accroître leurs richesses et leur pouvoir.
Cette division du monde, qui est la conséquence et la cause de cette
Guerre de Cent Mille Ans, a l'air fort simple... et pour certains, elle peut sembler simpliste... Je les entends d'ailleurs déjà ces voix de crécerelle...
Peut-être est-elle simple, mais elle recouvre une réalité bien
complexe ; on la trouve à l'œuvre dans toutes les activités humaines ; elle traverse de part en part toute la vie de l'homme et même, de la Terre...
Et qui sait ?, dit Lucien l'âne en souriant à pleines dents.
Demain peut-être s'en ira-t-elle dans l'espace... On ne sait jamais avec les progrès...
En effet, tu as raison. Ce pourrait bien être le cas, si on ne résout
pas cette affaire avant ce grand saut... Et comme je l'ai déjà exposé, seule la disparition de la richesse, de l'idée-même de richesse, de cette poursuite infantile de l'avoir, de ce voyage dans
l'avide, de cette manie de l'accumulation peut mettre un terme à cette Guerre, dont toutes les guerres ne sont que des épisodes. Et c'est dans ce cadre particulier et complexe qu'il faut situer
le rôle de la télévision...
À propos de la télévision, dit Lucien l'âne, il me semble qu'il n'y a
pas très longtemps qu'elle est arrivée dans les maisons et on dirait, à t'entendre, à entendre la chanson, on dirait pourtant qu'elle occupe presque toute la vie des gens. Un peu comme le faisait
avant elle, l'église...
C'est un peu ça, dit Marco Valdo M.I. Aujourd'hui, disons depuis
quelques dizaines d'années, la vieille chaîne médiatique (celle qui enchaînait les peuples) qu'était le réseau des églises, celle qui diffusait le message « civilisateur » a été
submergée par les chaînes de la télévision. Car, et c'est important de le comprendre, la télévision fonctionne exactement comme l'église ou comme une religion (quelle qu'elle soit d'ailleurs). Il
y a là au centre un émetteur (et sa structure) qui diffuse la bonne parole, via un nombre incalculable (ou presque) de relais, et de ce fait, impose sa vision du monde, c'est-à-dire ses propres
intérêts à l'ensemble (ou presque) de l'humanité. Pour les détenteurs du pouvoir et donc de la télévision, il s'agit d'inculquer l'image de « leur société » dans la conscience,
c'est-à-dire imprimer le modèle de « leur société » au cœur-même de la conscience (au sens où on dit « il a repris conscience ») de chacun, au plus profond de ce qu'en
d'autres temps, on nommait l'âme ; il s'agit en réalité d'agir sur le processus vital, d'imposer le modèle unique et – enfoncez-vous bien ça dans la tête... – le seul possible. Pour ce faire
et pour que cela fonctionne au mieux, il faut court-circuiter toute autre voie de réflexion, de fonctionnement, d'action... il faut éteindre toute source de divergence et dès lors, empêcher tout
phénomène concurrent ou perturbateur afin de pouvoir installer une vision du monde (et une seule) et une façon de penser conformes à l'objectif poursuivi... Comme on ferait pour le dressage d'un
chien. Dans cet exercice (du pouvoir), la télévision est un instrument presque parfait en ce qu'elle éteint toute velléité de pensée grâce à son effet hypnotique.
J'ai aussi la nette impression qu'elle cherche à noyer tout le monde
dans une sorte de mélasse sirupeuse et plus que tout, à disqualifier la pensée, la réflexion, la méditation... « Vu à la télé »... Elle paralyse et séquestre...Elle enserre comme une
pieuvre... Comme il est dit dans la chanson : « Assis dans mon divan, enfermé chez moi... J'ai la télécommande et je ne dois même plus me lever. »
Oui, oui, de plus, elle tente d'imposer l'idée que ce qui n'apparaît
pas à la télévision, ce qui n'est en quelque sorte sanctifié par l'écran n'est pas digne d'exister, n'est pas à prendre en considération... C'est la recette des religions, c'est la recette de la
publicité commerciale, c'est la recette de la politique où le produit vanté est le politicien lui-même.
Si j'ai bien compris l'effet hypnotique, c'est une sorte de lanterne
magique qui s'allume et qui comme le prestidigitateur capte le regard du spectateur et puis, l'emmène dans une série de tours de passe-passe qui l'empêchent de voir ce qui se passe réellement. La
télévision est un éteignoir à pensées. Elle joue un peu les artifices religieux qui pour camoufler les misères terrestres parlent du paradis à venir...
Certainement, mais il y a une grande différence dans l'efficacité à
court terme. Vois-tu, Lucien l'âne mon ami, la télévision, elle ne promet pas le paradis, elle l'offre. Certaine religion promet au martyr (un croyant qui s'est sacrifié pour la bonne cause) un
Eden rempli de jeunes personnes aux charmes ravageurs... La télévision l'offre sur un plateau tous les jours, à toutes les heures... D'où, l'abondance de culs, de fesses, de nichons, de
cuisses... sur les écrans et leur nécessaire présence, leur omniprésence. Car la télévision est ubiquitaire, comme Dieu. Dieu est partout ; en fait, Dieu pour être Dieu doit être partout, le
même et en même temps – ce que fait très exactement l'écran cathodique. D'où le fait que les écrans sont de plus en plus grands pour voir ce qu'on voit au fond du temple, c'est-à-dire le vide
hypnotique.
Je ne sais trop comment votre humanité (et nous avec vous) va pouvoir
échapper à pareille assuétude et sortir des griffes de pareille bête de proie, ni quand finira la Guerre de Cent Mille Ans, mais ce que je sais, par contre, c'est qu'il nous faut assumer
modestement et sans trop barguigner notre tâche qui, tu le sais comme moi, consiste à tisser le linceul de ce vieux monde abondant, avide, arrogant, ambitieux et
cacochyme.
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien
Lane.
Il y eut de tout dans cette télévision :
Nous la regardions au bar posée sur le comptoir,
Des visages en noir et blanc passaient à grande vitesse,
Le monde en blanc et noir dans cette petite boîte...
D'abord, il y en a un qui chante une chanson
Et puis s'interrompt la transmission...
On a tué un Président, police – quel bazar -
Là à Dallas dans une voiture sans capote.
On a dit qu'il était brave, on a dit qu'il était bon,
Mais quand même ils l'ont tué d'un balcon,
On a dit qu'il était brave et il a fait tant de promesses
Et tant d'Étazuniens le pleurent encore à présent...
Télévision, combien de jours combien de nuits dans ce divan
Télévision, combien de jours combien de nuits avec ce
bouton
Et nous en Italie, on voyageait en Cinqcents
Et nous changions tant de choses selon le vent,
Arrivait le carrousel avec toutes les nouveautés
Que le jour d'après, nous allions acheter
Le Pape de Bergame qui parlait comme nous
Nous a fait penser à devenir meilleurs
Et encore aujourd'hui que sont passées tant d'années,
Posé peut-être sur le téléviseur,
Tandis qu'on parle de San Remo, de foot ou de destinée.
Télévision, combien de jours combien de nuits dans ce
divan
Télévision, combien de jours combien de nuits avec ce
bouton
Et combien de beaux films le lundi soir
John Wayne les descendait tous sans même viser
Et combien de fois Mike Bongiorno le jeudi soir,
Quand tu connaissais la réponse, tu ramenais le blé
Et quand on diffusa les matchs en couleurs
Ce fut comme quand après la pluie le soleil est arrivé
Et tout le monde alors était dans cette balle
Avec la télévision au bureau ou à l'étable
On criait, on buvait comme autant de gâteux !
Convaincus que l'arbitre pouvait nous entendre...
Et ils allaient sur la lune et ils ramenaient des
cailloux...
Et par toute la Terre, on continuait à s'assassiner.
Télévision, combien de jours combien de nuits dans ce
divan
Télévision, combien de jours combien de nuits avec ce
bouton
J'ai vu le monde entier et toutes ses villes
Assis dans mon divan, enfermé chez moi.
J'ai vu touts les choses qu'on a voulu me faire voir,
J'ai su toutes les choses qu'on a voulu me faire savoir,
J'ai la télécommande et je ne dois même plus me lever.
Mais désormais il est trop tard, désormais je n'en peux
plus
Car ils allaient sur la lune et ils ramenaient des
cailloux...
Et par toute la Terre, on continuait à s'assassiner.
Car ils allaient sur la lune et ils ramenaient des
cailloux...
Et par toute la Terre, on continuait à s'assassiner.