Version française - L’EXIL DE LA VÉRITÉ – Marco Valdo M.I. – 2024
d’après la traduction italienne L’ esilio della Verità de Riccardo Venturi – 2024
d’une ancienne chanson suédoise - Sanningens Landsflykt - Anonyme du XVI o XVII Siècle
LES CYGNES
Blanc – noir
Hilma af Klint - ca. 1915
Dialogue maïeutique
Il y a bien longtemps, commence ainsi Marco Valdo M.I., le sieur Riccardo Venturi, encore jeune et vert, était dans sa fleur de l’âge et par le monde, s’en allait étudiant les langues du Nord. Espécialement, le suédois tel qu’on le pratiquait et l’orthographiait en ces temps lointains. Et hier à peine, voici qu’un retour de flamme l’amena à proposer d’abord une chanson suédoise que je me propose de te faire connaître futurement et dans la foulée, après quelques recherches d’archéologie chansonnière, cette chanson-ci qui raconte l’exil de la Vérité. À voir les deux personnages en confrontation mortelle : Vérité et Mensonge, on songe immédiatement aux contes et jeux de théâtres moyenâgeux en usage de par chez nous, où les personnages sont des entités personnifiées.
Oui, répond Lucien l’âne, je me souviens de tous ces pantins. C’était au temps des fabliaux et des soties.
Oui, dit Marco Valdo M.I., ou quelque chose comme ça. Tout ça est bien lointain et la mémoire commence à me faire défaut ; faut dire qu’à présent, l’école est un monde lointain perdu dans des brumes de marais fangeux de bord de Mer du Nord ou de l’Enfer dantesque. Bref, j’ai vu, j’ai lu et j’ai fait ce que j’ai pu ; ainsi, je te présente ici même une version française de cette chanson populaire anonyme venue de Suède par la grâce du sieur Ventu. Ce qu’elle raconte est assez traditionnel, une sorte de variation sur la lutte entre le Bien (Vérité) et le Mal (Mensonge). Curieusement, je la trouve d’actualité encore dans l’actualité.
Voilà qui est dit, conclut Lucien l’âne. Alors tissons le linceul de ce vieux monde binaire, divisé, rapiné, assiégé et cacochyme.
Chanson française – Splendeur et Misère – Marco Valdo M.I. – 2024
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 194
LA MATERNITÉ ENTHOUSIASTE
Veniamin Ivanovich Borisov – ca. 1970
Dialogue Maïeutique
« Splendeur et misère »… On dirait un titre de roman, dit Lucien l’âne.
En effet, répond Marco Valdo M.I., et même, c’en est un et un de ces titres célèbres de la littérature qu’on appelle classique, car on l’enseigne dans les écoles et les universités. Donc, le titre auquel celui-ci renvoie est celui d’un des romans les plus célèbres de La Comédie Humaine, un ensemble titanesque qui regroupe les romans et nouvelles d’Honoré de Balzac. Donc, Splendeur et misère des courtisanes est bien la source de ce titre et j’avais imaginé d’intituler la canzone : « Grandeur et misère des courtisans », en songeant à tout ce monde fallacieux qui gravite, virevolte et se terre autour du Guide. Mais cette fois, c’est le personnage de Guide lui-même qui est visé en Zinovie – par le trouvère, le Veilleur, une femme et en Perse, par une fille d’Iran, relayée par la Grand-Mère.
Je vois, dit Lucien l’âne. Un décorticage en règle, je suppose.
C’est ça, dit Marco Valdo M.I., et l’accusation est détaillée. Le trouvère commence par dénoncer le vide de la vie en Zinovie, mais aussi de la pensée du Guide, ses exagérations et son ambition mégalomaniaque de prestige et de conquête. Au passage, le Guide réinvente l’Histoire à la mesure de ses ambitions délirantes.
« Pour le Guide, la Zinovie a créé,
Depuis la plus haute Antiquité,
Tous les pays voisins.
Les pays proches et lointains. »
Et pour conclure, le trouvère relève les rêveries expansionnistes du Guide, en faisant appel à Térence, qui écrivait « Homo sum, nihil humanum mihi alienum puto » :
« Le Guide dit : rien de l’humanité
Ne doit rester étranger.
Il veut conquérir en un hiver
Le monde entier et l’Univers. »
Et que disent les autres ?, demande Lucien l’âne.
Soit, dit Marco Valdo M.I., je vais suivre mon énumération de tout à l’heure. Ainsi, le Veilleur dénonce la situation réelle dans laquelle s’enfonce le pays – en l’occurrence, la Zinovie – en raison de la guerre menée contre le pays voisin. Pour la population, c’est Grandeur et misère.
« En attendant, dit le Veilleur,
On attend toujours l’avenir meilleur.
Tout ici périclite, sauf les militaires
Et les fabricants de cimetières. »
Holà, dit Lucien l’âne, j’ai souvenir d’avoir rencontré ces fabricants de cimetières et si je me souviens bien, c’était dans la chanson de Boris Vian : « Le petit Commerce ».
Je continue, reprend Marco Valdo M.I., avec l’intervention de la femme qui elle dénonce l’attitude du Guide vis-à-vis des femmes et son mépris pour les gens. Elle rappelle que le Guide a pris prétexte du jour de lutte des femmes dans le monde pour débiter ses insanités, ramenant la femme au rang de procréatrice, de génitrice comme si la vie des femmes devait se résumer à une « enthousiaste maternité ». Pour un peu, ils les assimilerait à des poulinières et les traiterait comme telles.
« Le glorieux Guide ose nous faire la fête,
C’est un enthousiaste de la maternité. »
Sans doute, dit Lucien l’âne, en fait-il des héroïnes nationales, des patriotes du ventre, heureuses de pondre des enfants qui iront à leur tour se sacrifier sur les autels patriotiques. Encore Vian, dans Chantez : « Mourir quand on a vingt ans, c’est un destin épatant. Tous en armes et sus à l’ennemi. » Et puis ?
Et puis, enchaîne Marco Valdo M.I., Grand-Mère rapporte comment les filles de Perse considèrent leur Guide et en font un portrait universel :
« Les filles d’Iran
Tiennent aussi le Guide pour un tyran.
Toujours, le Guide ruse et ment
Discours de Guide, c’est boniment,
Incantations et oraisons ridicules. »
Elles ont raison, mille fois raison, dit Lucien l’âne. Les Guides, c’est toujours pareil. Restons-en là et tissons le linceul de ce vieux monde rigide, brutal, idiot, absurde et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Splendeur et misère
Du Guide,
Dit le trouvère, mesurent
Le vide
De la vie en Zinovie.
Pour le Guide,
La Zinovie
A toujours été le plus grand pays
Du monde habité, inhabité.
En fait, elle ne l’a jamais été.
Ce racontar, mes amis,
Le Guide tout seul l’a inventé.
Pour le Guide, la Zinovie a créé,
Depuis la plus haute Antiquité,
Tous les pays voisins.
Les pays proches et lointains.
Le Guide dit : rien de l’humanité
Ne doit rester étranger.
Il veut conquérir en un hiver
Le monde entier et l’Univers.
En attendant, dit le Veilleur,
On attend toujours l’avenir meilleur.
Tout ici périclite, sauf les militaires
Et les fabricants de cimetières.
À côté de nos grandes métropoles,
On édifie de modernes nécropoles.
Il n’y a pas de quoi être fiers,
Dit une femme ; c’est qu’on y enterre
Nos maris, nos fils, nos frères,
Nos cousins, nos amis et nos pères.
Ils étaient partis contraints et forcés,
Ils reviennent en cadavres décorés.
Le glorieux Guide ose nous faire la fête,
C’est un enthousiaste de la maternité.
C’est une honte, il se paye notre tête.
Nous, on déteste ses mensonges éhontés.
Grand-Mère dit : Les filles d’Iran
Tiennent aussi le Guide pour un tyran.
Toujours, le Guide ruse et ment
Discours de Guide, c’est boniment,
Incantations et oraisons ridicules.
Aux filles, ils font la guerre.
On nous arrête, on nous bouscule ;
Nous, on nous enferme sans air,
En isolement, en cellule minuscule,
Brutalités, vexations arbitraires.
Ils ont raté leurs élections.
Le vent change de prédilection.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française – Les Scores des Guides – Marco Valdo M.I. – 2024
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 193
NUIT D'ALARME À ZINOVILLE
Egil Karlovich Veydemanis – ca. 2000
Dialogue Maïeutique
Comme on peut l’imaginer à la lecture du titre, Lucien l’âne mon ami, cette canzone s’intéresse aux Guides et en quelque sorte, à leur plus brillante performance.Elle vise à établir un classement des Guides, un peu comme cela se fait pour les sportifs mis en concurrence : qui sera le plus ceci ? Qui sera le plus cela ? Elle détermine leur place pour le meilleur et pour le pire. Comme on va le voir, plutôt pour le pire.
Voilà, dit Lucien l’âne, une belle explication, sauf qu’elle ne dit rien ; on ne sait pas de quoi il s’agit, ni même quels sont les guides étalonnés.
C’est exact, dit Marco Valdo M.I., j’y venais. Pour ce qui est des guides, il ne saurait être question en une si courte canzone de les aborder tous et encore moins, d’en établir un classement exhaustif ; quant aux critères pour les classer, il n’y en a qu’un.
Ça simplifie les choses, dit Lucien l’âne.
Certes, répond Marco Valdo M.I. ; mais commençons par les Guides. Ils sont deux et l’un est plus grand que l’autre et l’autre, par conséquent, est plus petit.
Jusque là, j’ai suivi, dit Lucien l’âne. Donc, il y a deux Guides : le grand et le petit. Déjà, j’imagine que le « petit », forcément mégalomane puisqu’il est Guide, voudrait être plus grand que le grand. Pour le critère unique, je donne ma langue au chat.
Tout ça est exact, reprend Marco Valdo M.I. ; les deux Guides sont engagés – à des années de distance, vu que le petit est né quand le grand qui portait moustache, fumait encore sa pipe au sommet de sa gloire – dans une compétition historique et le critère a été déterminé dès le départ par la plus célèbre performance du Grand Guide, à savoir le nombre de morts que leur folie commune va engendrer durant leurs règnes respectifs. Je te dis tout de suite qu’en la matière, le « Grand Guide », qu’un poète désignait comme le « Montagnard », est quasiment inatteignable, sauf sans doute dans un pays du lointain Orient, près de dix fois plus peuplé, où un de ses émules fit d’énormes famines et d’insondables répressions lui aussi. La canzone en fait un décompte précis et conclut par la voix du soldat, qui en a vu tant et plus : « … le petit Guide à mille (morts) par jour… il ne battra pas le record ». Le même soldat, parlant de la guerre en cours dit, jouant un peu le rôle de Cassandre :
« Cette guerre stupide et incivile,
En retour, telle la balle au mur,
Retombera à son tour sur nos villes.
On l’aura bien cherché, c’est sûr. »
Et tout aussi intéressante est la réflexion du Veilleur, revenant ainsi sur la question des trains toujours à l’heure, qui évoque les sabotages des voies de chemin de fer et dit :
« Les trains circulent encore moins bien.
C’est sans doute dû aux sabotages.
Ce sont là , dit-il, des gestes citoyens. »
Les sabotages des gestes citoyens ?, dit Lucien l’âne. Quand les gens commencent à penser ainsi, le régime, le Guide et ses avatars peuvent préparer leurs bagages. Même si ces réflexions sont encore peu nombreuses ; elles ont tendance à se répandre d’oreille en oreille à une très grande fréquence. Et sans doute, a-t-on des nouvelles de la Grand-Mère…
Précisément, dit Marco Valdo M.I., Grand-Mère nous fait passer le message de la fille de Perse qui « explique la vie des gens en république théocratique. » Là-bas aussi, il y a de la résistance. On le perçoit à l’enthousiasme que les gens d’Iran mettent à aller voter ; malgré les objurgations du Guide les élections font un fameux flop :
« Les gens résistent ; malgré le Guide,
Les élections sont un vrai bide. »
J’ai toujours beaucoup de sympathie pour les résistants, dit Lucien l’âne. Je rappelle que nous avions ici adopté la devise : « Ora e sempre : Resistenza ! » - « Maintenant et toujours : Résistance ! » Pour continuer, tissons le linceul de ce vieux monde incivil, massacreur, dictatorial, mortuaire, mortifère et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Le Grand Guide avait plus d’envergure ;
Son sadisme était révolutionnaire.
Ça tient à la durée, à ses grandes guerres,
À ses famines, ses trahisons et à sa nature.
Le Grand Guide avait bien caché son record
Il reconnaissait à peine sept millions de morts.
Un énorme faux actif, dit le revenant.
En réalité, entre les guerres et les camps,
Vingt-six millions de corps était son score.
C’est, je pense, dit le trouvère, le plus fameux
Tueur de tous les temps, en dehors des dieux.
Il fumait sa pipe en comptant les cadavres.
Le petit Guide actuel veut devenir
Un géant plus grand que le plus grand ;
Ainsi voit-il briller son radieux avenir.
Le rat mégalomane veut se faire éléphant.
À mille par jour, même en trente ans,
Dit le soldat, il ne battra pas le record
Du nombre d’hommes envoyés à la mort.
Les poètes lui font peur comme à son idole d’antan.
Dans les ruines, le cinéaste est tué caméra à la main,
La danseuse étoile s’est exilée au bout du Rhin.
L’assassiné, ramené du camp, depuis sa tombe,
Effraye encore le Guide dans sa catacombe.
À force, dit le soldat, d’envoyer
Des obus, des bombes, des fusées
Sur le pays voisin et de le noyer,
De détruire ses écoles et ses musées,
Cette guerre stupide et incivile,
En retour, telle la balle au mur,
Retombera à son tour sur nos villes.
On l’aura bien cherché, c’est sûr.
Le Veilleur dit : « À propos, de voyage
Les trains circulent encore moins bien.
C’est sans doute dû aux sabotages.
Ce sont là , dit-il, des gestes citoyens. »
Grand-Mère dit, la fille de Perse explique
La vie des gens en république théocratique.
Si j’entre en cheveux dans un restaurant,
Dans un commerce, ils ferment l’établissement
Et collent une amende salée au commerçant.
Ainsi, ils terrorisent les habitants d’Iran.
En prison, plus de places libres ;
Ils faut bien qu’ils nous délivrent.
Ils m’ont relâchée après deux ans.
Ils fouettent et tuent plus qu’avant.
Les gens résistent ; malgré le Guide,
Les élections sont un vrai bide.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française – Les saintes Guerres – Marco Valdo M.I. – 2024
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 192
PLAGE DE L’AVENIR RADIEUX
Dmitriy Innokentyevich Berezovskiy – 2006
Dialogue Maïeutique
Ah, dit Lucien l’âne, il y aurait des saintes guerres et des guerres saintes et dans le fond, pourquoi pas ?, à condition d’en connaître la différence. Peux-tu me l’expliquer ?
Évidemment, Lucien l’âne mon ami, rien de plus simple. Sûrement que je peux t’expliquer ce qui distingue la guerre sainte de la sainte guerre. La Guerre Sainte – car on y met généralement la majuscule ; c’est une guerre majuscule – est une guerre déclarée par une religion. En fait, elle est plutôt déclarée par les religieux d’une religion donnée à l’encontre de tous les autres qui ne croient pas comme eux, même s’ils croient au même Dieu. Elle est dite Sainte, car elle est sanctifiée par le Dieu de la religion des religieux ad-hoc et de plus, par la voix autorisée des autorités compétentes. La Guerre Sainte n’est donc pas une simple guerre.
Soit, dit Lucien l’âne, mais qu’en est-il de la sainte guerre ?
Pour la sainte guerre, reprend Marco Valdo M.I., c’est simple, c’est une autre affaire. Il n’y a pas besoin de Dieu ou de religion pour la désigner, même s’il n’est pas gênant qu’ils s’en mêlent ; ça rajoute à la sainteté de la chose. Elle est ainsi nommée pour signifier son importance (ce n’est donc plus n’importe quelle guerre banale) et sa sacralisation par le pouvoir, par le régime, par l’État, le Guide, l’Armée… Bien que sainte, c’est une guerre séculière.
Voilà qui est dit, opine Lucien l’âne. Mais quoi d’autre dans la canzone ?
Comme à l’ordinaire, confie Marco Valdo M.I., la canzone se décline en quatre douzains. Le premier énonce la folie du Guide qui se prend pour un prophète et sanctifie le Guide sous la houlette du Patriarche de l’Église de la religion locale, avec qui il est « cul et chemise ».
« Comme en Iran, le Guide se prend
À son tour, pour un prophète.
Le Patriarche, complice, entend
Béatifier le Guide, auréoler sa tête. »
Bref, constate Lucien l’âne, l’éternelle alliance du sabre et du goupillon.
Le deuxième, reprend Marco Valdo M.I., met en scène une nouvelle venue, une comédienne de passage qui dit avoir eu foi en la bonne foi du Guide, en être revenue quand la guerre spéciale a éclaté. Elle repart « avant qu’il ne soit trop tard », sans doute, craint-elle de finir en prison ou dans un camp ou un cimetière. Elle dit notamment :
« Au début comme beaucoup,
J’ai cru le guide de bonne foi.
On ne m’y reprendra pas.
C’est un menteur, c’est un fou. »
Le troisième douzain détaille les promesses – on dirait un discours électoral – du guide et de ses supporteurs. On notera particulièrement les « trains à l’heure » qui sont une rengaine éternelle des dictateurs, même si la réalité de cette assertion est des plus évanescente. On y retrouve aussi notre vieil ami le Veilleur qui vient mettre en garde contre les illusions qu’on peut se faire après la disparition du Guide.
« Un nouveau guide au guide succédera,
Dit le Veilleur, et tout recommencera.
Si on ne casse pas ce cercle vicieux,
Des siècles encore, nous, on ramera. »
Ah, dit Lucien l’âne, ce n’est donc pas qu’une histoire de Guide.
Bien sûr, reprend Marco Valdo M.I., sa disparition ne suffit pas, même si c’est incontestablement un premier pas. Et le dernier douzain est celui de la Grand-Mère qui évoque les filles de Perse dans leur confrontation avec les vestales pelues, qu’on nomme là-bas imam, ayatollah, mollah, etc. Je te cite la fin très poétique :
« Grand-Mère dit : le jour viendra
Où le régime de Dieu s’effondrera.
Alors, dans les rues, les filles danseront
Et les oiseaux, à nouveau, chanteront. »
Que voilà une fin poétique et réjouissante, dit Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde sacré, satané, secoué, sanctifié, saint et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Comme en Iran, le Guide se prend
À son tour, pour un prophète.
Le Patriarche, complice, entend
Béatifier le Guide, auréoler sa tête.
Pas étonnant, dit le trouvère,
Le Guide et lui, c’est cul et chemise :
Les mêmes mœurs de gangsters.
Au tour suivant, c’est partie remise,
Il bénira les impériales affaires.
Du Guide, il fera un saint patron,
À toutes les saintes guerres,
Il donnera de bonnes raisons.
La comédienne vient et dit :
Au début comme beaucoup,
J’ai cru le guide de bonne foi.
On ne m’y reprendra pas.
C’est un menteur, c’est un fou.
Revenue volontairement au pays,
Régler mes affaires, je repars
Avant qu’il ne soit trop tard.
Quand la guerre spéciale a éclaté,
De ma belle confiance,
Il n’est plus rien resté
Qu’une ineffable défiance,
Le guide prophétique et ses suiveurs
Promettent de nouveaux trottoirs,
Des routes, des poubelles, des miroirs,
Des avions sûrs et des trains à l’heure.
Sans doute, quand la guerre finira,
Le pays sera ruiné et qui survivra verra,
À la condition de vivre vieux,
L’avenir radieux briller de mille feux.
Un nouveau guide au guide succédera,
Dit le Veilleur, et tout recommencera.
Si on ne casse pas ce cercle vicieux,
Des siècles encore, nous, on ramera.
En Iran, les vestales pelues pullulent ;
Ces prophètes n’ont pas peur du ridicule.
Les filles en cheveux, têtes nues,
Narguent les patrouilles dans les rues.
Les filles de Perse ne croient pas
Au monde radieux de l’au-delà.
Les filles n’ont d’arme que l’innocence
De celles qui ont de la conscience.
Grand-Mère dit : le jour viendra
Où le régime de Dieu s’effondrera.
Alors, dans les rues, les filles danseront
Et les oiseaux, à nouveau, chanteront.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française – Les Pissenlits – Marco Valdo M.I. – 2024
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 191
LES PISSENLITS
Piotr Belov – 1987
Dialogue Maïeutique
Comme sans doute, Lucien l’âne mon ami, tu le sais, le pissenlit est une plante, originaire d’Eurasie, qui pousse à peu près partout et jusque dans le grand Nord. À sa vie, on connaît trois époques : la verte, c’est son enfance et sa jeunesse ; la jaune, c’est l’âge de sa splendeur et de sa maturité ; la blanche, c’est sa vieillesse où sa tête se couvre de blanches aigrettes. Ces akènes résistent tant qu’elles peuvent sur la tige mouvante, font le dos rond et un jour, trois petits tours et puis, s’en vont… au gré du vent qui les emporte. Ainsi, elles retombent mourantes, mais elles sèment alors les nouvelles racines de résistance et de révolte ; ainsi, elles sont innombrables et increvables. Ces pissenlits à y regarder de près sont des gens.
Oh, dit Lucien l’âne, je le connais le pissenlit. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle dents de lion ; d’autres disent dandelion. Mais si on comprend bien maintenant le pourquoi de ces pissenlits, que raconte la canzone ?
Eh bien, dit Marco Valdo M.I., ces pissenlits ne sont autres que ces millions d’êtres humains – hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes – qui sont passés à la trappe des camps et des prisons des Guides et là-bas au pays des ours, les morts se suivent et se ressemblent. Le Guide et ses services ont beau mettre un rideau noir sur cette vérité, elle percole de petit mot en petit mot. Pourtant, comme le dit la canzone, il y a cette multitude à l’effroyable inertie qui sait et ne veut pas savoir.
« En Zinovie, inerte, indifférente,
Aveugle, sourde, muette est la multitude. »
La Zinovie est un pays d’aveugles et comme on sait,
« Au pays des aveugles,
Les borgnes sont dangereux.
Chacun chez les aveugles,
Voit s’éteindre ses yeux. »
Oui, dit Lucien l’âne, au pays des aveugles, quand on discerne un borgne ou il s’exile, ou on l’exile ou on l’assassine.
Et pour finir, poursuit Marco Valdo M.I., Grand-Mère rapporte fidèlement les messages des filles de Perse et d’Iran, qui cette fois font bon compte aux hommes qui comme elles, près d’elles, avec elles font front face au régime totalitaire qui les étrangle de plus en plus. Et ment, ment, ment pour donner tort au réel et magnifier ses doctrinales imbécillités.
Ah, dit Lucien l’âne, méfiez-vous des doctrinaires, il n’y a pas pire engeance. Comme je le dis toujours : « La peste soit des religions et des religieux ». Alors tissons le linceul de ce vieux monde borgne, boiteux, cagneux, ventriloque et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Comptez-vous cinq, par cinq de front.
Rang un, rang deux, rang trois…
Tout autour était tellement froid,
Les pissenlits faisaient le dos rond.
Et pendant ce temps-là, sifflait le vent.
Le revenant dit : « C’est la chanson du camp.
À propos, ils ont rendu son corps.
Et il en reste tant des oubliés là-bas ;
On les abandonne à la taïga, ces morts.
C’est dur de mourir loin de chez soi. »
Je me méfie des coups du sort, dit le soldat.
Enfin, jusqu’ici, j’ai vu venir la mort.
En Zinovie, le pire dans notre histoire,
C’est ce pesant silence, ce rideau noir
Posé en permanence sur la vérité
Et cette connivence pour l’ignorer.
Nous ici, on cause, on cause,
C’est tout ce qu’on peut faire,
Cependant, c’est déjà quelque chose.
On ne peut vraiment pas se taire.
Ni, dit le trouvère, faire le gros dos.
La fille avait écrit des petits mots,
Des vers, des petites phrases anodines ;
Ils ont arrêté et condamné cette gamine.
En Zinovie, inerte, indifférente,
Aveugle, sourde, muette est la multitude.
Moi, dit l’ex-exilé, ça m’épouvante
Un tel aveuglement, d’une telle mutitude.
Rien voir, rien entendre, rien dire,
Comme au pays des singes, ou pire.
Certes, dit le trouvère, rien n’est parfait
Et le conteur, dans sa sagesse, disait :
« Au pays des aveugles,
Les borgnes sont dangereux.
Chacun chez les aveugles,
Voit s’éteindre ses yeux. »
Grand-Mère dit : Les filles de Perses
Pour être de bon compte racontent
Comment les hommes affrontent
Et malgré eux aussi traversent
Ces trous noirs de l’inconscience.
Comme déjà, ils excluent leurs consœurs,
Ils chassent les professeurs.
Les étudiants disparaissent,
Et les vagues des secrets d’État
Emportent les corps dans l’au-delà.
Ainsi là aussi la totalisante totalité
Enferme et déforme la réalité.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française – La Boulimie universelle – Marco Valdo M.I. – 2024
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 190
L'INVALIDE SUR LA PLACE
Yury Alekseevich Epishin – 1976
Dialogue Maïeutique
D’abord, Lucien l’âne mon ami, commençons par une mise au point à propos du titre qui, je le vois à ton regard perdu et à tes oreilles en points d’interrogation, t’intrigue. J’admets d’ailleurs qu’il y a de quoi.
Eh oui, répond Lucien l’âne, tu ferais bien de m’éclaircir tout ça, car il est pour le moins ambigu. Alors que peut être une boulimie universelle ?
Certes, dit Marco Valdo M.I. ; donc, une telle boulimie peut être l’envie irrépressible de manger de tout, de manger tout ou, et c’est probablement dans ce dernier sens qu’il faut la comprendre : celui d’avaler l’univers entier. Voici ce que dit exactement la chanson :
« Le Guide vise la gloire éternelle
Et pire, sa boulimie est universelle. »
Évidemment, il faut entendre boulimie dans son sens commun et pas au sens spécifique très spécialisé de la médecine.
Oh, dit Lucien l’âne, pour moi, « boulimie » est facile à comprendre. C’est la faim du bœuf, une faim énorme, insatiable.
Exactement, reprend Marco Valdo M.I., à condition de la prendre au sens figuré puisque c’est quand même le guide qui tient le rôle de bœuf suralimenté. Bref, le Guide est boulimique et ne peut s’empêcher de vouloir conquérir. C’est un désirant sans fin. Celui qui dit ça est un inconnu, qui apparaît dès le début de la chanson ; il revient d’exil avec la conviction qu’il faut tout changer, bouleverser la vie en Zinovie, car :
« Ce pays, en son ventre encore fécond,
Nourrit le tænia le plus furibond. »
Et puis, demande Lucien l’âne, qui sont les autres intervenants et que racontent-ils ?
Ensuite, répond Marco Valdo M.I., c’est au tour du trouvère de faire le bilan de cette guerre et de constater que le Guide ne s’en porte pas plus mal.
« Plus ça dure, plus le Guide est grand,
Plus magnifique est son destin.
Plus l’Église sur lui répand l’encens... »
Enfin, pour parler de la Zinovie, il y a le soldat qui accuse le Guide de perpétuellement mentir :
« Notre guide a le nez de Pinocchio,
Il s’allonge ; sûr, il atteindra la Lune. »
Il l’accuse nettement de faire de la guerre l’instrument de son maintien au pouvoir et d’être une vraie catastrophe pour la population de Zinovie et pour les générations suivantes :
« Il met la population et sa descendance,
Pour plus d’un siècle dans l’indigence. »
Il a parfaitement raison ce soldat, dit Lucien l’âne. Ce Guide est une vraie catastrophe à visée universelle. Mais peut-être, va-t-on entendre Grand-Mère nous parler des filles d’Iran ?
Exactement, dit Marco Valdo M.I., c’est ainsi que finit la canzone. Elle dit ainsi :
« Filles de Perse, femmes d’Iran, dit Grand-Mère,
Depuis tant de temps subissent une vie amère.
Elles survivent en glissant entre les murs
De ce régime détestable, méchant, obscur. »
Enfin, Grand-Mère rapporte l’abominable interdiction que les religieux font aux femmes de chanter seule. C’est dire si la voix humaine, le moindre souffle vivant les effraye.
« Seule, la femme ne peut chanter ;
Sa voix, ses cheveux sont bannis ;
Les sons, les émois sont interdits.
Les oiseaux ont le cœur désenchanté. »
C’est l’horreur là-bas, dit Lucien l’âne, et dans bien des pays sous influence religieuse. Je vais encore me répéter, mais c’est vraiment nécessaire : « La peste soit des religions et des religieux ». Alors, tissons le linceul de ce vieux monde boulimique, dévoreur, affamé, famélique et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Moi, dit l’inconnu, je rentre d’exil.
Deux ans à l’étranger, le temps de souffler,
De penser, de réfléchir à notre réalité
Et de comprendre mon devoir, dit-il.
Enfin, on ne peut plus tergiverser :
Il faut changer, tout bouleverser.
Le Guide vise la gloire éternelle
Et pire, sa boulimie est universelle.
Ce pays, en son ventre encore fécond,
Nourrit le tænia le plus furibond.
Il nous déconsidère de son grand air,
Dévore tout et se repaît de notre chair.
Ah, depuis ces dix ans de guerre,
Dit le trouvère, ici, c’est la galère.
En plus, on n’en voit pas la fin.
Plus ça dure, plus le Guide est grand,
Plus magnifique est son destin.
Plus l’Église sur lui répand l’encens,
Du reste, ils font bien les choses :
Des hommes, ils ramène les restes
Dans de grandes boîtes bien closes.
Ils posent un drapeau, saluent d’un geste,
Une médaille, un bouquet, quelques propos,
Une pension, de l’argent, jamais trop.
Le soldat dit : Au front, on se passe le mot,
Notre guide a le nez de Pinocchio,
Il s’allonge ; sûr, il atteindra la Lune.
Le sage chinois dira : « Comprenez :
Quand le doigt montre la Lune,
Le Guide voit le bout de son nez. »
Avec ses amis, il se pavane, il est très fier.
Il affirme son génie et sa puissance,
Pour ce grand chef, hors la guerre,
Tout le reste est sans importance.
Il met la population et sa descendance,
Pour plus d’un siècle dans l’indigence.
Filles de Perse, femmes d’Iran, dit Grand-Mère,
Depuis tant de temps subissent une vie amère.
Elles survivent en glissant entre les murs
De ce régime détestable, méchant, obscur.
Seule, la femme ne peut chanter ;
Sa voix, ses cheveux sont bannis ;
Les sons, les émois sont interdits.
Les oiseaux ont le cœur désenchanté.
Les vestales poilues sont criminelles,
Quand les femmes se libèrent de leur mari,
Par la gorge, ils pendent les filles aussi.
La honte de ces religieux est éternelle.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française – Le Mystère – Marco Valdo M.I. – 2024
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 189
LA PEUR
Edvard Munch - 1897
Dialogue Maïeutique
Le Mystère, dit Lucien l’âne, de quel mystère peut donc parler cette canzone ?
Pour aller tout droit au but, Lucien l’âne mon ami, je vais te révéler le mystère tel qu’il est révélé dans la canzone elle-même. Il s’agit de comprendre – c’est le mystère, pourquoi en Zinovie, on n’a pas encore liquidé le Guide, sa smala, ses sbires, sa cour, ses marionnettes, son archiprêtre et tutti quanti ; bref, sa bande de gangsters. Le soldat ajoute que même si lors de cette liquidation, il y avait des morts parmi les braves gens en révolte, ces derniers seraient de toute façon nettement, abyssalement moins nombreux que ceux qui sont tués au front et dans les camps du chef du Guide et de son régime terriblement oppressif et répressif.
En effet, dit Lucien l’âne, quand on fait ce calcul élémentaire, il y a là un insondable mystère. Pourquoi tous ces gens dont on envoie à l’abattoir les parents, les enfants, les frères, les oncles et même des femmes, pour massacrer des gens : hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards et être massacrés eux-mêmes, ne se révoltent-ils pas ?
Eh bien, Lucien l’âne, la raison est clairement établie dans la canzone : c’est la peur, que le Guide impose obstinément, car des « gens sans peur » sont la terreur du Guide ; il ne pourrait rester au pouvoir plus de quelques heures. Juste le temps de le dégager à grands coups de pied dans le fondement et de l’amener devant le tribunal du monde, où tout un chacun, Guide y compris, sait qu’il serait condamné sans rémission possible. Ainsi celui qui vient de mourir dans un camp au-delà du cercle arctique, dont parle dès le début de la canzone, le trouvère, dit tout haut : "Arrêtez d'avoir peur!" et le trouvère ajoute ce que tous pensent : qu’après avoir échoué à l’empoisonner, ils (le Guide et ses malfrats) l’ont tué à petit feu, comme ils en tuent bien d’autres secrètement.
« Il est mort au camp.
Ils l’ont usé jusqu’à la mort,
Jour après jour, heure après heure,
Et il résistait souriant encore pourtant. »
Un autre mystère, dit Lucien l’âne, dont j’aimerais entrevoir l’explication, c’est de savoir comment, pourquoi il y a dans l’univers des gens aussi bassement crapuleux, aussi follement criminels que le Guide ?
Là aussi, reprend Marco Valdo M.I., la canzone répond à ton interrogation. Pour elle, tout vient d’une maladie qui s’appelle la mégalomanie. Retiens bien son nom, car elle sévit partout. C’est la maladie infantile des Guides.
« La mégalomanie est une maladie profonde ;
Dangereuse, elle menace le monde.
Comme dans son antre, une bête,
Dans un trou de mentale déficience
Chez l’humain, elle s’installe dans la tête.
Elle efface la morale et la conscience.
Le cerveau de lui-même se vide,
C’est la maladie infantile des Guides. »
Pour conclure, un nouveau venu – le Voyageur – s’interroge lui aussi :
« Au fait, dit le voyageur de passage,
C’est quoi ce vrai moyen-âge,
Cette vraie dictature, ce faux État ? »
Oui, dit Lucien l’âne, plus on en entend à propos de l’état de la Zinovie, plus je constate que l’État se dissout en une singulière coterie de brigands.
Ce n’est pas tout cependant, dit Marco Valdo M.I., la canzone parle aussi de l'Iran, par la bouche de Grand-Mère qui rapporte des nouvelles des filles de Perse. Sans entrer dans les détails de la canzone, je souligne que là-bas aussi sévit la mégalomanie.
« La mégalomanie des vestales pileuses
Alimente les pieuses paroles venimeuses.
Là aussi, c’est l’empire de la peur. »
D’ailleurs à voir comment elle se répand dans le monde, on peut carrément parler d’épidémie. Mais depuis des années, les filles de Perse ne se laissent pas faire et pourraient montrer la voie de la résistance partout où elle s’impose.
« Les filles en ont assez des barbons
Un irrésistible mouvement venu du cœur
Les pousse à lever les yeux et à dire non. »
Voilà qui est réjouissant et redonne confiance en l’humaine nation, conclut Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde engourdi, anesthésié, peureux, tricheur etcacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Le trouvère dit : « Il est mort au camp.
Ils l’ont usé jusqu’à la mort,
Jour après jour, heure après heure,
Et il résistait souriant encore pourtant. »
En Zinovie, il n’y a plus de légalité
Et encore moins de légitimité.
Aujourd’hui, ici ; demain, ailleurs.
Je vois tout de mon œil de Veilleur.
Mémoire, je note tout, je ne dis rien.
Anonyme, je pars, je vais, je viens.
Je vis cette nuit dans la clandestinité
Pour mener mon combat caché.
Il disait : « Arrêtez d’avoir peur ! »,
Des gens sans peur ! C’est leur vraie terreur.
Nous, dit le soldat, chacun à son tour,
Par millier, depuis sept cent jours.
On meurt là-bas, on n’a pas le choix ;
Pour eux, les cadavres ne comptent pas.
Combien faut-il ici de morts pour liquider
Le Guide, sa bande et ses affidés ?
Comparé aux morts de sa foutue guerre,
Très peu, un millième, une poussière.
Alors, pourquoi on ne le fait pas ?
Tout le mystère est là.
La mégalomanie est une maladie profonde ;
Dangereuse, elle menace le monde.
Comme dans son antre, une bête,
Dans un trou de mentale déficience
Chez l’humain, elle s’installe dans la tête.
Elle efface la morale et la conscience.
Le cerveau de lui-même se vide,
C’est la maladie infantile des Guides.
Ainsi, le Guide règne sur tout ça.
Au fait, dit le voyageur de passage,
C’est quoi ce vrai moyen-âge,
Cette vraie dictature, ce faux État ?
En Iran, dit Grand-Mère, ils effacent
Les femmes de Perse et tuent la vie.
Ils traquent les cheveux, la peau des filles.
Ils sèment partout, toujours, la menace.
En prison, ils torturent, ils battent, ils violent ;
Ils éliminent sans laisser de traces.
La mégalomanie des vestales pileuses
Alimente les pieuses paroles venimeuses.
Là aussi, c’est l’empire de la peur.
Les filles en ont assez des barbons
Un irrésistible mouvement venu du cœur
Les pousse à lever les yeux et à dire non.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Écrite par Fabio Mauri (1926-2009) et Franco Nebbia (1927-1984).
Arrangement et orchestration de Piero Umiliani (1926-2001)
Interprétée par Laura Betti dans le disque "Laura Betti avec l'orchestre de Piero Umiliani".
(1960)
LA DAME AUX MŒURS TARIFÉES
Georges Koutsandréou - 2006
Petit dialogue maïeutique
Deux mots, mon ami Lucien l’âne, à propos de cette chanson, juste pour dire que j’en ai établi les deux versions françaises, une pour chacune des deux versions italiennes.
A priori, dit Lucien l’âne, c’est toujours une bonne idée de proposer des versions françaises de textes d’une autre langue. C’est même une des raisons de notre participation aux Chansons contre la Guerre.
En effet, dit Marco Valdo M.I., et maintenant, moi qui fais souvent des parodies de chansons, c’est-à-dire que j’en donne des versions parfois fort différentes de l’originale, comme d’ailleurs le fait aussi Ventu, je reste perplexe quant à déterminer quelle version est préférable à l’autre. Ce sont toujours simplement deux canzones pour le prix d’une.
C’est toujours ça de gagné, dit Lucien l’âne ; mais de quoi elles causent ?
Oh, dit Marco Valdo M.I., l’une comme l’autre sont la complainte d’une dame aux mœurs tarifiées. Elle y raconte sa vie d’une manière suffisamment ironique pour qu’on comprenne le désarroi de son existence. Dans les deux versions ça finit mal. Mais elle persiste : « Oui, je sais, j’ai de la chance. »
Certes, ça peut toujours être pire, dit Lucien l’âne ; mais quel triste destin. Moi, je le trouve exemplaire et intemporel, car des vies pareilles, j’en ai croisées tant dans mes pérégrinations. Alors, tissons le linceul de ce monde mercantile, brutal, vénal, idiot et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
JE SUIS UNE – VERSION I
À la morgue, j’ai passé toute la nuit ;
Puis, Charlotte à son enterrement, j’ai suivi.
Pendant deux jours, j’ai bu du café ;
Ce matin, à cause des coups, j'ai saigné.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
Petite, je tenais debout avec une béquille ;
Petite, il me manquait l'œil droit ;
Je n'étais pas jolie, on se moquait de moi ;
Ils me disaient désastreuse fille.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
À dix-huit ans, au jardin d'enfants.
Chez Montessori, à vingt ans.
J'ai eu d’étranges amours :
Les ballilas m’épinglaient sur leur tambour.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
La la la la... jamais la fortune ne m'abandonne.
Je suis une qui sait vivre.
À minuit de chez moi, ils m'ont chassée ;
Mes savates, ils m'ont volées.
À l'aube, ils m'ont prise et enfermée ;
Au Tanganyka, ils m'ont expédiée.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
Le gorille du zoo veut m'épouser ;
Rusée et je ne me laisse plus enchanter.
Personne ne m'invite jamais aux fêtes,
Je reste dans mon coin et je regarde.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
Dans une fusée, par hasard, je suis montée ;
Vers Mars, les astronautes m'ont trouvée ;
Par l'écoutille, ils m'ont expulsée ;
Je danse dans l'espace, une rumba endiablée.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
La la la la... jamais la chance ne m'abandonne.
Je suis une qui sait vivre.
La la la la la... la chance ne m'abandonne pas
La vie est la vie, qu’y puis-je, moi ?
JE SUIS UNE – VERSION II
À la morgue, j’ai passé toute la nuit ;
Puis, Charlotte à son enterrement, j’ai suivi.
Pendant deux jours, j’ai bu du café ;
Ce matin, à cause des coups, j'ai saigné.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
Petite, j'avais une béquille.
Un sein, c’est trop peu pour une fille,
On se moquait, je n'étais pas belle ;
La nonne infirme, on m’appelle.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
Mes parents assassinés par les nazis ;
Me tuer, les franquistes ont failli.
Fascistes, idioties et douleurs mêlées,
Sur leurs tambours, les balillas m'ont violée.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
La la la la... jamais la chance ne m'abandonne.
Je suis une qui sait vivre.
Ils m'ont chassée de chez moi à minuit ;
À neuf heures, ils m'ont passé les menottes,
Embarquée avec cinq ou six mignottes.
Ce jour-là, le jus de mes os a coulé.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
Contre un mur, un camion m'a écrasée ;
Ainsi, par accident, en enfer, je suis arrivée.
Là, le chef est un diable terroriste ;
Moi, en enfer, sans arrêt, je résiste.
Oui, je sais, j’ai de la chance.
La la la la... jamais la chance ne m'abandonne.
Je suis une qui sait vivre.
La la la la la... la chance ne m'abandonne pas.
La vie est la vie, qu’y puis-je, moi ?
LA DAME AUX MŒURS TARIFÉES Georges Koutsandréou - 2006