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17 janvier 2020 5 17 /01 /janvier /2020 18:24

 

 

SMYRNE

 

 

Version française – SMYRNE – Marco Valdo M.I. - 2020

d’après la version italienne de Gian Piero Testa SMIRNE (insertion 2020)

 

ParolesPythagoras / Πυθαγόρας
Musique
Apostolos Kaldaras / Απόστολος Καλδάρας
Interprète – Giorgos Dalaras / Γιώργος Νταλάρας

 

 

 

 
 
 
 
 

SMYRNE II

Jean Lurçat – 1924

 

 

 

Dès l’indépendance grecque, fleurit le projet d’étendre la souveraineté grecque sur une partie de l’ancien empire byzantin, l’Anatolie occidentale et Chypre, et d’élire Constantinople comme capitale de l’État élargi, la Megali Hellas / Μεγάλη Ἑλλάς, une Grande-Grèce du 20e siècle qui s’étend vers l’est.

De 1830 à 1914, la Grèce progresse vers le nord avec la conquête de la Thessalie, de la Macédoine, de la Thrace, de la Crète, des îles égéennes, grâce entre autres aux guerres balkaniques de 1912-13. La Grèce entra tardivement dans la Guerre Mondiale ; ensuite, les conflits se poursuivent jusqu’à la « Grande Catastrophe » (1923) : la disparition de l’hellénisme en Asie Mineure après plusieurs millénaires.

1922 marque la défaite de la Grèce après trois ans de guerre contre la République turque nouvellement formée. Cet épisode est entré dans l’histoire sous le nom de Mikrasiatikí katastrofí / Μικρασιατική καταστροφή : « la catastrophe d’Asie mineure ». C’est la conséquence d’un nationalisme fou qui a produit les fumées de la Grande Idée/ Μεγάλη Ιδέα .

Des atrocités ont été perpétrées des deux côtés. Les Grecs en retraite ont massacré des civils turcs, ont commis des dévastations et des incendies dans la région de Smyrne. Plus terribles encore furent les massacres perpétrés par les Turcs contre les populations grecques du Pont et les Arméniens (en plus des massacres des années précédentes). Pour les Grecs des districts de la mer Noire, il existe des documents faisant état d’environ 16 000 meurtres.

Le déplacement des réfugiés a été une catastrophe dans la catastrophe : 800 000 musulmans ont quitté la Grèce, principalement le nord de la Grèce, pour la Turquie, tandis que 1 500 000 Grecs ont été évacués d’Anatolie vers la Grèce. La Grèce comptait 4,5 millions d’habitants en 1922 : on peut imaginer ce que la poussée démographique de 33 % et l’intégration dans un pays pauvre ont signifié pendant de nombreuses années, d’autant que la plupart des réfugiés ne parlaient même pas le grec.

Les événements de la Grèce, les événements politiques, sociaux et culturels des vingt années suivantes, ne peuvent être compris sans faire strictement référence à ces faits.

En 1972, à l’occasion du cinquantième anniversaire de ces événements de la « Grande Catastrophe », le compositeur Apostolos Kaldaras et le parolier Pythagore Papastamatiou ont gravé l’album Μικρά Ασία – Asie Mineure .

[Riccardo Gullotta]

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Smyrne, dit Lucien l’âne, voilà le nom d’une ville qui fleure bon la Grèce orientale, cette Μικρασια, cette petite Asie, cette Asie mineure et qui me rappelle ma participation – légèrement forcée et pas trop enthousiaste à la grande retraite, cette Anabase que conta, il fut un temps, l’excellent Xénophon. Elle me met en mémoire aussi les délices des poésies de Sappho, poétesse d’une île voisine. Capitale de cette Ionie qui vit naître et prospérer la philosophie. Je garde ainsi Smyrne au fond de ma mémoire.

 

 

Oui, dit Marco Valdo M.I, c’est ainsi que Smyrne se tient à l’aube de la civilisation gréco-romaine, dont nous sommes les descendants. Ce serait à soi toute seule une raison de chanter sa gloire. Mais tel n’est pas l’argument de la chanson, même si on doit absolument garder en tête cette dimension historique, car tout se construit sur cet arrière-plan.

 

 

Certes, reprend Lucien l’âne, on a trop souvent tendance à ne pas percevoir les profondes traces qui marbrent l’histoire humaine. C’est sans doute un effet de la brièveté de la vie individuelle de l’humain quand elle est confrontée au temps historique ; plus encore évidemment, quand il s’agit d’affronter l’écart avec un temps préhistorique, transhistorique et on peut même y ajouter le temps géologique, astronomique, galactique, qui sont des temps de durées considérables, quasiment hors d’atteinte de la compréhension commune. Tous ces temps ont des tempos différents, des rythmes décalés et cependant, interagissent les uns dans les autres. En fait, toutes ces mécaniques s’entrecroisent et superposent leurs actions. Ce sont des moments, des moteurs, des mouvements, des formes de vie qui font ce qu’on résume sous le nom d’évolution. Ainsi en va-t-il aussi de la manière dont on ressent Smyrne.

 

 

Donc, Smyrne, en effet, l’Ionie, la philosophie, répond Marco Valdo M.I., mais le vrai sujet de la chanson, c’est la « Grande Catastrophe » (Μεγάλη καταστροφή), telle qu’elle est rappelée dans les livres d’histoire. Cependant, si j’ai pris la peine de donner une version française de ce texte, c’est aussi en mémoire de Gian Piero Testa, tant apprécié, qui nous a souvent conduit sur les traces de la « Grécité », de la « Romiosine » – « Ρωμιοσύνη » que chantait Yannis Ritzos. C’est d’ailleurs en référence à ce poème de Ritzos que j’ai introduit ce mot dans ma version en langue française. Au fait, pour éviter toute équivoque, je précise que « Romiosine » – « Ρωμιοσύνη » désigne l’ensemble grec, celui qui s’étend au-delà des limites nationales.

 

 

Au passage, conclut Lucien l’âne, il serait sans doute utile de signaler aux touristes distraits et oublieux que Smyrne est une ville située dans un temps que les enfants d’à présent ne peuvent pas connaître et qu’ils en trouveront mention sur les tableaux d’aérogares sous le nom turc d’Izmir, une ville, un port de plusieurs millions d’habitants. Enfin, car il faut bien en finir – sans trop de mélancolie, tissons le linceul de ce vieux monde nationaliste, communautariste, bardé de frontières et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Smyrne brûle, mère, brûle et nos biens aussi.

Notre chagrin ne se dit, notre peine ne s’écrit.

 

 

Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,

Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…

Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,

Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…

 

 

Smyrne est perdue, Mère, nos rêves ont disparu…

Qui s’accrochait aux navires, même ses amis l’ont battu.

 

Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,

Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…

Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,

Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…

 

SMYRNE
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Published by Marco Valdo M.I.
13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 17:57
AU PAYS DES JOUETS

 

 

Version française – AU PAYS DES JOUETSMarco Valdo – 2020

d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi

d’une chanson allemande – SpielzeuglandDie Toten Hosen – 1986

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Spielzeugland – littéralement, en français : Pays des Jouets – désigne quelque chose de particulier en allemand, mais transposé en italien, il désigne tout autre chose, ce qui bien évidemment complique un peu le problème qui se pose au traducteur bénévole, comprenez au sens premier et paraît-il vieilli de « de bonne volonté » ; on y ajoute généralement, un zeste de bienveillance. En italien donc, Riccardo Venturi a tout naturellement traduit : « Paese dei balocchi », ce qui renvoie à Pinocchio et à Carlo Collodi, alias Carlo Lorenzini. Comme on le voit, rien n’est simple. D’autant que vu ainsi, le sens de Spielzeugland glisse encore un peu plus vers un autre sens, celui de Pays de Cocagne - Paese dei balocchi, luogo immaginario del Pinocchio di Collodi, nel quale i bambini non fanno altro che giocare e mangiare dolci; per estens., paese di cuccagna – autrement dit : « lieu imaginaire du Pinocchio de Collodi, dans lequel les enfants ne font pas autre chose que jouer et manger des bonbons ; par extension : pays de cocagne », dit l’encyclopédique dictionnaire Treccani. On verra que dans la chanson, ce n’est pas exactement de ce fameux Pays qu’il est question.

 

 

Ceci posé, dit Lucien l’âne, j’en déduis que ce pays des jouets est un concept polymorphe tout autant que polysémique. Ou l’inverse.

 

D’autant plus, reprend Marco Valdo M.I., si l’on veut bien prendre en compte le fait que Georges Mélies avait fait un film sur le même sujet en 1908, intitulé : « Conte de la grand mère et rêve de l'enfant »curieusement, ce Pays des jouets de la Belle Époque était surtout peuplé de nymphettes sautillantes. Toujours dans le domaine filmique, on ne peut passer sous silence le Pinocchio que Disney sortit en 1940 où le « Paese dei Ballochi » se transformait, en quelque sorte américanisé, en « Land of Toys ». Passons et revenons à un film bien plus récent (2009) et allemand qui donne une tout autre saveur à ce pays des jouets ; une couleur plus sombre et plus liée à l’histoire récente de ce même grand pays, dont parle la chanson : l’Allemagne ; il s’intitule justement lui aussi : « Spielzeugland », dénomination qui est cette fois traduite en anglais par le mot : Toyland.

 

Tous ces commentaires et ces films sont intéressants, répond Lucien l’âne, mais je ne sais toujours pas ce que raconte la chanson.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, je vais combler cette lacune à l’instant. D’abord, il faut concevoir ce « Spielzeugland » véritablement dans son sens contemporain et nettement commercial, lié aux fêtes de fin d’année où des jouets sont offerts en cadeaux aux enfants soit par Saint-Nicolas, soit par le Père Noël. Il s’agit essentiellement de jouets manufacturés et souvent, c’est le cas ici, ce sont des objets mimétiques du monde des « grands », du monde « adulte ». Et comme tu le sais, le monde des « adultes » est peuplé de guerres et de militaires que les enfants connaissent fort bien de les voir quasiment tous les soirs à la télévision – massacres et bombardements compris. Et aurait ajouté le Sar Rabindranath Duval, alias Pierre Dac : « Et c’est en couleurs ! »

 

Oui, je sais cela aussi, dit Lucien l’âne. Cependant, je n’ai jamais vraiment bien compris pourquoi les jouets pour les petits garçons sont souvent des soldats et de l’armement. Mais pas seulement, comme le démontre l’exemple de Clara, la jeune héroïne du conte d’Hoffman et du ballet de Tchaïkovski, « Casse-Noisette », qui reçoit en cadeau un soldat (« Casse-Noisette ») et qui va d’ailleurs se muer elle-même en chef de guerre. Pour une vision plus proche du « Spielzeugland », il vaut mieux jeter un coup d’œil à l’épouvantable version venue des Zétazunis, revu par Disney encore une fois, un méconnaissable brouet intitulé « Casse-Noisette ».

 

Fort bien, reprend Marco Valdo M.I., j’en viens à la chanson des Toten Hosen qui a un autre fond politique : son pays des jouets est l’Allemagne de 1986, encore divisée, mais en grand danger de se laisser à nouveau séduire par la volonté de devenir une « Grande Puissance » :

 

« Les chambres des enfants d’Allemagne sont réarmées

Pour être la Grande-Puissance du Pays des Jouets. »

 

Et la chanson fait passer le mot aux futurs grands « Allemands », un fameux avertissement destiné aux enfants, tout à fait salutaire, si on se réfère aux deux grandes guerres récentes et à la gloriole dont on parfume le « Baron rouge » - héros aviateur de la Guerre de 14-18 :

 

« Le Baron rouge tire à volonté…

Les kamikazes sont à la mort destinés. »

 

Pour reprendre la question des jouets « belliqueux », on ne peut vraiment conclure, on ne peut savoir si en finale, ils auront un rôle d’incitant ou de catharsis. Jouer au petit soldat ou tirer avec des fusils de bois n’implique pas que l’on devienne des militaristes à tout crin. Si en effet, ces jeux initient les enfants à l’existence de la guerre et à la pratique du combat, ils n’en restent pas moins des jeux et on ne peut que renvoyer vers l’éducation pour donner une orientation à l’avenir. Plus prégnants et plus dangereux sont les mouvements de jeunesse (politiques ou religieux) et les formations en bande qu’ils organisent. Là, on passe de la phase ludique à la formation par la propagande, au viol de l’enfance et de la jeunesse. C’est la mise en œuvre d’un conditionnement, parallèle à celui qu’on fait subir à la société entière.Serge Tchakhotine parlait de « viol psychique »

 

 

C’est aussi ce que je pense, dit Lucien l’âne ; j’ai vu maintes fois la propagande convaincre les adultes de s’entremassacrer pour de « bonnes raisons ». À mon sens, seul un refus obstiné d’avaler la bouillie et une résistance de tous les jours a des chances de contenir l’effet délétère des chants maléfiques de la Guerre de Cent Mille Ans. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde infantile, propagandiste et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Sous l’arbre de Noël, comme chaque année,

Les renforts tant attendus sont arrivés ;

Les chambres des enfants d’Allemagne sont réarmées

Pour être la Grande-Puissance du Pays des Jouets.

 

Guerre au pays des jouets !

Le Baron rouge tire à volonté.

Chaque jour, on la refait ;

Les kamikazes sont à la mort destinés.

 

Des fusées larguent des bombes en plastique,

Des chars crachent le feu et la terreur,

Des millions de soldats s’entassent dans la boutique.

Tout ça, c’est censé venir du cœur.

 

Guerre au pays des jouets !

Le Baron rouge tire à volonté.

Chaque jour, on la refait ;

Les kamikazes sont à la mort destinés.

 

Quand sur le tapis, l’offensive est perdue,

Les larmes de déception sont éperdues.

Pépé est ravi que l’enfant a si vite compris

Que dans la vie, c’est souvent comme ça aussi.

 

Guerre au pays des jouets !

Le Baron rouge tire à volonté.

Chaque jour, on la refait ;

Les kamikazes sont à la mort destinés,

Les kamikazes sont à la mort destinés.

 

AU PAYS DES JOUETS
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Published by Marco Valdo M.I.
11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 18:42

 

LA TARE
 

 

Version française – LA TARE – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi – VERGOGNA – 2020

d’une

Chanson allemande – Der SchandfleckDie Toten Hosen1984

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Depuis le temps, Lucien l’âne mon ami, où tu cours le monde et où tu entends des chansons, tu as pu reconnaître cette capacité de la chanson à s’intéresser à mille et mille choses, à sa manière certes parfois déroutante, mais aussi très profonde, très émouvante.

 

C’est ça, dit Lucien l’âne, exactement ça qui donne souvent à la chanson son intérêt ; c’est sa manière de mettre en émoi l’émotion. Il est rare qu’elle fasse un discours – sauf pour rire ou faire rire ou ironiser ; il est rare et il est également catastrophique – pour elle et pour ses auditeurs – qu’elle se complaise dans un ronflement pompeux. Par ailleurs, je pense qu’il est à peu près inutile de préciser outre mesure qu’il existe des chansons idiotes, débiles, tonitruantes et sans autre intérêt que de s’assurer un public du même tonneau. De celles-là, il n’y a pas plus à en dire, sauf qu’elles sont les plus nombreuses et les plus répandues. Mais peu importe, je m’égare, je m’emporte ! Pourquoi donc m’as-tu engagé dans une telle réflexion ?

 

Oh, Lucien ‘âne mon ami, tout simplement, car la chanson dont je vais t’entretenir s’intéresse à un sujet rare, mais qui touche aux fondements de notre humanité, je veux dire à notre nature d’être vivant. Sans doute, as-tu connaissance que certains hommes (femmes, enfants, vieux, jeunes… bref, de tous les genres, de tous les âges) sont – du simple fait qu’ils sont vivants – sujets à des troubles, des déficiences et de maladies psychiques, neurologiques ou mentales ; certains d’entre eux sont en outre atteints de séquelles physiques. On les nomme de différentes façons : fou, débile, handicapé, délirant et d’encore bien d’autres manières. Face à ces humains, les comportements de leurs congénères – y compris de leurs familiers – peuvent être très variables. Cela va de l’acceptation de cette différence considérée (dès lors) comme une dimension particulière, d’un caractère de l’être et cette acceptation entraîne concomitamment un comportement de compréhension, de solidarité et d’aide jusqu’à des manifestations ouvertes ou dissimulées de refus et de rejet. C’est de ce refus, de ce rejet que traite la chanson.

 

Oui, oui, dit Lucien l’âne, ça me fait penser à notre amie Atalante et aux troubles qu’elle endure et qu’elle répercute à son entourage. Cependant, même si c’est très dur parfois pour ceux qui vivent auprès d’elle, il faut bien penser que ce doit encore être beaucoup plus dur pour elle qui ne peut même pas en dire un mot. Mais enfin, on ne la laisse pas tomber, on ne la range pas dans une oubliette. Elle fait partie de la famille, elle fait partie de la tribu, elle fait partie du monde vivant. Elle est une part de la vie.

 

Oh, je sais cela aussi, reprend Marco Valdo M.I., mais ce n’est pas le sujet de la chanson, laquelle évoque une situation tout opposée : celle d’un être – affaibli, troublé – qui, en raison de ses troubles, est enfermé, mis à l’écart de la société et même, ostracisé par ses familiers. Elle dit, la chanson, que ces proches s’empressent de l’oublier dans son lieu de retrait. Sa famille le considère comme une tare – d’où le titre de la chanson – qu’il convient de camoufler, de faire disparaître. Avec une douce ironie, la chanson conclut :

 

« Pour lui, ça va bien ; il ne peut pas se plaindre.

Derrière des barreaux et des murs si épais,

Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.

Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,

Loin des yeux, loin du cœur. »

 

En quelque sorte, suggère Lucien l’âne, ils ne le tuent pas vraiment, ils l’enterrent vivant. Et moi, j’en ai vu, j’en ai rencontré souvent de ceux qu’on laissait ainsi au bord de la route sans se soucier de ce qu’ils deviennent, ni de ce qu’ils peuvent penser ou ressentir. Oh, tissons, Marco Valdo M.I. mon ami, le linceul de ce vieux monde méprisant, méprisable, stupide, médiocre, immoral, imbu et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

Un homme malade vous tend la main,

Et vous le regardez de loin.

Il est cependant apparenté à vous,

Et vous y pensez avec dégoût.

 

 

 

Derrière des barreaux et des murs si épais,

Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.

Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,

Loin des yeux, loin du cœur.

 

 

 

Il n’est jamais seul puisqu’il est schizophrène,

Pourquoi iriez-vous le voir ?

Il penche à gauche et boite d’une jambe,

La famille ne veut pas le revoir.

 

 

 

Derrière des barreaux et des murs si épais,

Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.

Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,

Loin des yeux, loin du cœur.

 

 

 

Vous pouvez rire, votre vie n’est pas difficile,

Vous êtes apprécié de vos semblables.

Vous avez fort bien dissimulé votre tare.

Pour lui, ça va bien ; il ne peut pas se plaindre.

 

 

 

Derrière des barreaux et des murs si épais,

Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.

Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,

Loin des yeux, loin du cœur.

 

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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 22:04

 

Le Jardin des Vanilliers

 

Chanson française – Le Jardin des Vanilliers – Marco Valdo M.I. – 2020

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 35

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

La Rivière Juchitán

Diego Rivera (1955)

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Et, dit Marco Valdo M.I., tel un conteur reprenant son récit à l’endroit où il l’avait abandonné précédemment, l’aventureuse déambulation de Matthias le déserteur se poursuit sans lui laisser beaucoup de répit, ni pour lui, ni pour sa petite troupe en bois. Ce n’est pas qu’il n’essaye pas de trouver des parades, de se dissoudre dans le paysage, de disparaître aux yeux du monde, mais le sort de l’Arlequin amoureux est une destinée de déserteur malchanceux. Il avait pourtant – c’est précisément ce que raconte la chanson – cru trouver une solution définitive en se faisant passer pour mort, en faisant enregistrer son décès aux registres d’état-civil et en récupérant au passage l’identité du mort qu’on enterrait, un certain Ondrěj Serenus.

 

Oh, interrompt Lucien l’âne, voilà un joli patronyme et tout à fait approprié à son but, car en français, on dirait André Serein.

 

En effet, reprend Marco Valdo M.I. et au passage, Mathieu avait hérité du passeport en bonne et due forme et du statut très rassurant de vétéran, d’ancien soldat démobilisé. Malheureusement, sa supercherie est rapidement éventée et son identité de remplacement ne lui assure plus la même sécurité. Il en est revenu à sa vie de proscrit dormant ici et là et toujours forcé de déguerpir et de se déplacer.

 

Décidément, dit Lucien l’âne, la vie de déserteur ne vaut pas mieux que celle d’un âne indépendant : on est libre de ses mouvements, mais à condition de ne jamais s’arrêter longtemps. À la longue, c’est épuisant. Cependant, ce qui m’intrigue une fois encore, c’est le titre de la chanson. Je n’ai jamais vu, ni entendu dire qu’il y eût des vanilliers en Bohême.

 

Certes, Lucien l’âne mon ami, tu as raison de poser la question et bien sûr, il n’y a pas de jardin de vanilliers dans les vallées, ni les montagnes de Bohême ; il y fait bien trop froid ou pas assez chaud, c’est comme on voudra. C’est justement pour ça qu’ils en rêvent. Je veux parler des membres de la petite troupe d’Arlequin- Matthias-Andrea, etc., lesquels sont fatigués, exténués et même, assez désespérés de ces pluies incessantes qui les glacent jusqu’aux os, même en bois. C’est d’ailleurs pareil pour le directeur-déserteur qui les mène. Ce jardin des vanilliers, c’est un rêve, celui d’un pays lointain ensoleillé et chaud. Au fait, tu connais la chanson de Erich Kästner, parodiant Goethe : qui s’intitule : « Kennst du das Land wo die Kanonen blühen ? » et donc, tu apprécieras ma question – en espérant que je n’ai pas fait d’erreur en allemand : « Kennst du das Land wo die Vanillebaüme blühen ? » (Connais-tu le pays où fleurissent les vanilliers ? »). Sais-tu le pays d’où provient le vanillier, maintenant exporté ailleurs dans le monde ? J’imagine que comme moi, tu ne le sais pas trop.

 

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, je ne le sais même pas du tout. Serait-ce d’Inde, de Polynésie ou d’Afrique ?

 

Eh bien, non, tu as tout faux, Lucien l’âne mon ami. Comme je te l’ai avoué, je ne savais pas non plus que le vanillier était originaire du Mexique. Ainsi, il est tout à fait approprié d’illustrer le rêve de cette chanson par un tableau du peintre mexicain Diego Rivera qui donne une idée assez idyllique d’un lieu chaud et somme toute, édénique. Il aurait d’ailleurs pu s’appeler : « Au Sud d’Éden ». En réalité, son titre exact est : « La Rivière Juchitán » (1955).

 

Eh bien, dit Lucien l’âne, même si j’apprécie tes commentaires et tes indications, il nous faut conclure. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde chaud, glacial, humide, réfrigérant, brûlant, étouffant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Toujours fuir, proscrit, toujours repartir,

Soit, mais danser sous la pluie, c’est périr.

Un pitre ne peut vivre sans faire rire.

Seul, il se dessèche d’un ennui à mourir.

 

Pour le soleil au bout du jour harassé,

Tout est pareil au même : un carré

De choux par des nonnes rougissantes engraissé

Vaut un parterre de roses naissantes bigarré.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Avec le passeport et la virginité militaire

D’Ondřej Serenus comme paravent,

Un Matthias mort arrange les affaires

De l’amoureux Arlequin toujours vivant.

 

Andrea Serena, Bohémien, Italien d’ascendance,

Aux joues plantées de poils grenus,

Joue son personnage comique d’apparence :

Petit, grassouillet, trapu, tel un singe tordu.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Andro Sereno précédé de sa barbe grise,

Courtaud et gonflé aux jointures,

Erre de grange en pré, de pré en remise,

Libre déserteur allant à l’aventure.

 

Cette pluie à verse glace à l’été ;

Geneviève, comtesse palatine de Trêves,

Et toute la troupe en bois rêvent

D’un éternel séjour au jardin des vanilliers.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

Le Jardin des Vanilliers
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Published by Marco Valdo M.I.
9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 10:58

LA CANTATE

 

DES ENFANTS DE THÉRÉSINE

 

 

Version française - La Cantate des Enfants de Thérésine – Marco Valdo M.I. – 2009 (revue et corrigée 2020)

d’après la version italienne publiée dans l’ouvrage « I Bambini di Terezin – Poesie e disegni dal Lager, 1942-1944 »Mario De Micheli – Feltrinelli – 1979, telle qu’elle apparaît dans le site « Canzoni contro la Guerra ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Cantate des Enfants de Thérésine est composée de neuf poèmes écrits par des enfants juifs internés au camp de Theresienstadt (République Tchèque), mieux et plus tristement connu (en français) sous le nom de Thérésine.

À partir de 1940, les nazis équipèrent Thérésine d’abord d’une prison, puis d’un vrai ghetto qui servit de camp de transit pour les Juifs envoyés vers Auschwitz et les autres camps d’extermination.

15 000 enfants passèrent par Thérésine. Il en survécut 150.

« La communauté hébraïque de Thérésine s’assura que tous les enfants déportés puissent continuer leur parcours scolaire. Chaque jour, on donnait des leçons et des activités sportives ; en outre, la communauté réussit à publier une revue illustrée « Vedem », qui traitait de poésie, de dialogues et de recensions littéraires et était complètement produite par des enfants d’un âge compris entre douze et quinze ans… »

 

La professeure d’art Friedl Dicker-Brandeis créa une classe de dessin pour les enfants du ghetto ; le résultat de cette activité fut quatre mille dessins qu’elle cacha dans deux valises avant d’être déportée à Auschwitz.

Cette collection échappa aux inspections nazies et fut redécouverte dix ans après la fin de la guerre. Nombre de ces dessins peuvent être admirés aujourd’hui au Musée juif de Prague où la section de l’Holocauste est responsable de l’administration de la collection de Thérésine.

 

La Cantate des Enfants de Thérésine a été composée par Robert Convery à la mémoire de tous ces enfants morts durant l’Holocauste. Elle a été jouée la première fois à Washington en 1993.

 

 

Commentaire de Marco Valdo M.I.

 

J’ai traduit du mieux que je pouvais ces poèmes d’enfants ; j’espère ne pas avoir trahi ces « âmes mortes » et pouvoir donner ainsi à leurs mots un public qui les ignorait.

Car, sauf à me tromper, je n’ai vu aucun trace en langue française de ces chants de Thérésine ; peut-être ai-je mal cherché. Qu’importe finalement, si j’ai refait un travail existant, il y aura aussi cette trace-ci. De toute façon, je ne pouvais supporter l’idée qu’ils restent occultés.

 

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.

 

« Mais regarde bien et garde-toi bien de l’oubli des choses que tes yeux ont vues ; qu’elles ne quittent pas ton cœur, tout au long de ta vie. Tu les enseigneras aussi à tes enfants et aux enfants de tes enfants. »

(Chap. 4, vers. 9 du Deuteronome, livre cinq de la Torah et de la Bible chrétienne).

 

 

 

Le jardin

 

Poème conservé avec sept autres, tous écrits à la main. Il s’agit sans doute de copies. Devant : la signature “Franta Bass”.

Frantizek Bass, né à Brno le 4.9.1930, fut déporté à Thérésine le 2.12.1942. Mort le 28.10.1944 à Auschwitz.

 

C’est un petit jardin

Parfumé de mille roses ;

Son sentier est étroit

Où court l’enfant.

Un enfant joli, un petit enfant

Comme un bouton qui s’ouvre

Quand la fleur s’entrouvrira.

L’enfant ne sera plus là.

 

 

À Thérésine

 

Fragments retrouvés, écrits au crayon, sur un buvard par une main d’enfant maladroite, mais sans erreurs d’orthographe. Comme signature, on trouve dans le coin droit le prénom “Teddy”. Ajoutées d’une main étrangère les indications 1943 et L 410. On n’a pas pu identifier leur jeune auteur. Il devait toutefois appartenait au cercle de Piroslav Košek, en compagnie duquel il était logé dans le bloc L 410.

 

 

Dès le moment où quelqu’un arrive ici

Chaque chose lui semble étrange.

Comment… Je dois me coucher par terre ?

Non, je ne mangerai pas ces patates pourries.

Et ça, ça sera ma maison ? C’est crasseux !

Le sol est boueux et sale

Et je devrais me coucher là.

Comment faire sans me salir ?

Il y a toujours un grand mouvement de cris et de pleurs

Et tant, tant de mouches.

Tout le monde sait que les mouches amènent des maladies.

Quelque chose m’a piqué : une punaise peut-être.

Comme Thérésine est horrible.

Qui sait quand je rentrerai chez moi…

 

 

 

Une soirée ensoleillée

 

Poème d’un prisonnier anonyme du bloc L 318, où étaient tous les garçons de 10 à 16 ans. Dactylographie. En haut à droite l’année 1944. Aucune autre indication.

 

 

Par une soirée empourprée d’un soleil couchant

Sous les bourgeons fleuris des châtaigniers

Je suis assis dans la poussière

C’est un jour comme hier, un jour comme tant.

 

Les arbres très beaux fleurissent

Dans leur vieillesse ligneuse, si beaux

Que j’ose à peine lever les yeux

Vers leur verte splendeur, là-haut.

 

Une voile dorée d’or solaire

Soudain fait tressaillir mon corps

Quand le ciel me lance un cri bleu

Et me sourit, j’en suis sûr.

 

Chaque chose fleurit et sans fin encor sourit.

Je voudrais voler, mais comment, mais où ?

Si tout est en fleurs… je me dis, pourquoi pas moi ?

Voilà pourquoi je ne meurs pas.

 

 

La petite souris

 

Deux strophes enfantines, rimées, écrites à la plume sur un document administratif allemand. Signé de la façon suivante : en haut à droite : “Koleba: Košek, Löwy, Bachner”. Cette indication est complétée au crayon : “26/11”. Le fragment est écrit d’une main enfantine, incertaine, mais sans erreurs d’orthographe.

Miroslav Košek était né le 30.3.1932 à Horelice, en Bohème. Déporté à Thérésine le 25.2.1942, il mourra le 19.10.1944 à Auschwitz. À Thérésine, il logea au bloc L 410.

Hanuš Löwy était né à Ostrava le 29.6.1931. Déporté à Thérésine le 30.9.1942, il mourra le 4.10.1944 à Auschwitz.

On n’a pu trouver aucun renseignement sur Bachner.

 

 

Au fond de son nid, la petite souris

Cherche une puce dans son pelage gris ;

Elle s’affaire, elle fouille, elle fouine,

Mais elle ne trouve pas, elle n’a pas de chance.

 

Elle se tourne par ci, elle se tourne par là,

Mais la puce ne s’en va pas.

 

Voici qu’arrive son papa

Qui examine ses poils ras ;

 

Voilà qu’il attrape cette puce

Et puis, il la jette dans le feu.

 

La petite souris ne perd pas de temps,

Elle court inviter son grand-père à l’instant :

 

« Menu du jour,

Puce au four ! »

 

 

Thérésine

 

Poème écrit à la machine. Indication dans le coin droit : IX, 1944; ajouté au crayon, en bas à droite : écrit par des enfants des blocs L 318 et L 417 , 10-16 ans. Pas de signature. O. Klein qui fut “éducateur” à Thérésine a identifié l’auteur en Hanuš Hachenburg.

Hanuš Hachenburg était né à Prague le 12.7.1929. Dé^porté à Thérésine le 24.10.1942, il est mort à Auschwitz le 18.12.1943.

 

 

Une tache sale sur un mur pourri

Et tout autour le fil barbelé.

On dort là à 30 000

Et quand on s’éveillera,

On verra la mer

De notre sang.

 

J’étais un enfant il y a trois ans,

Je rêvais alors d’autres pays ;

Maintenant je ne suis plus un enfant,

J’ai vu les incendies

Et trop vite, je suis devenu grand.

 

J’ai connu la peur :

Les jours assassins, les mots de sang.

Mais où est le croquemitaine d’antan ?

 

Mais ce n’est peut-être qu’un songe

Et je m’éveillerai, à nouveau enfant.

Dans mon enfance, fleur de roseraie,

Murmurante clochette de mes songes,

Comme une mère qui berce son bébé

Avec l’amour débordant

De sa maternité.

 

Enfance misérable chaîne

Qui te lie à l’ennemi et au gibet.

Misérable enfance qui, dans sa tristesse,

Distingue déjà le bien et le mal.

 

Là-bas où doucement mon enfance repose

Dans les petits parterres d’un parc.

Là-bas, dans cette maison, quelque chose s’est brisé

Quand sur moi est tombé le mépris.

Là-bas dans les jardins ou dans les fleurs

Ou sur le sein maternel, où je suis né

Pour pleurer…

 

À la lumière d’une bougie je m’endors

Peut-être pour comprendre un jour

Que j’étais une bien petite chose.

Petite comme le chœur des 30 000,

Comme notre vie qui dort

Là-bas dans les champs,

Qui dort et qui s’éveillera,

Ouvrira les yeux

Et pour ne pas trop en voir

Se laissera reglisser dans le noir…

 

 

La ville close

 

Cette poésie existe seulement en copie dactylographiée. Sans indication.

 

 

Chaque chose tombe de travers

Comme la bosse d’une vieille

 

Dans chaque œil brille l’immobile attente

Et un mot : quand ?

 

Ici, il n’y a pas beaucoup de soldats

Et les seuls oiseaux abattus rappellent la guerre.

 

On finit par croire à toutes les rumeurs.

Les maisons n’ont jamais été aussi pleines :

Entassés, un corps sur l’autre.

 

Ce soir, je passais par une rue déserte

Et d’un coup, je vis un chariot qui transportait des cadavres.

 

Pourquoi les tambours roulent-ils tant d’appels ?

Pourquoi à présent tant de soldats ?

 

Puis … Une semaine après la fin,

La ville sera vide

Et un pigeon affamé picorera nos miettes.

 

Au beau milieu de la rue

Sordide et vide

Restera le chariot de la mort.

 

 

Thérésine

 

Poème dactylographié. Au crayon, dans le coin supérieur droit : 1944. Au sixième vers, une correction au fusain : “dva roky” (deux ans) corrigé en “ctvrty rok” (quatre ans). Dans le coin inférieur droit, la signature “Mif” a été ajoutée au crayon.

 

De pesantes roues nous écrasent le front

Et creusent un sillon dans notre mémoire.

 

Nous sommes depuis trop longtemps une colonne de maudits

Qui veulent enserrer les temps de leurs enfants

Avec les bandages de l’aveuglement.

 

Quatre ans derrière un marais

En attente d’une eau pure.

 

Mais les eaux des rivières courent dans d’autres lits,

Dans d’autres lits,

Que tu vives ou que tu meures.

 

Il n’y a pas de fracas des armes, les fusils sont muets.

Il n’y a aucune trace de sang ici : rien.

Seulement une faim sans paroles.

 

Les enfants volent le pain et demandent seulement

À dormir, à se taire, à encore dormir…

 

De pesantes roues nous écrasent le front

Et creusent un sillon dans notre mémoire.

 

Les années même ne pourront effacer

Tout cela.

 

 

 

La chanson de l’oiseau

 

Manuscrit écrit à la plume sur une feuille de papier blanc, avec trois autres fragments du même auteur. Daté 1943. Derrière la feuille au crayon : L 410. Pas d’autre information.

 

Celui qui s’accroche à son nid,

Ne sait pas ce qu’est le monde.

Il ne sait pas ce que savent tous les oiseaux

Et il ne sait pas ce pourquoi je veux chanter

Le monde et sa beauté.

 

Quand à l’aube, le rayon du soleil

Illumine la terre

Et l’herbe scintille de perles dorées,

Quand l’aurore disparaît

Et que les merles sifflent dans les haies…

Alors, je comprends comme il est bon de vivre.

 

Essaye, ô mon ami, d’ouvrir ton cœur à la beauté

Quand tu promènes dans la nature

Pour tresser des guirlandes à tes souvenirs.

Même si tes larmes coulent le long de la route,

Tu verras qu’il est merveilleux de vivre.

 

 

À Olga

 

Ce poème a été écrit au crayon sur un bout de papier ligné. Il n’est pas signé, mais comporte le sigle du bloc L. 410. D’après l’écriture, on l’attribue à Alena Synková, née à Prague le 24.9.1926, déportée à Thérésine le 22.12.1942. Elle a survécu.

 

 

Écoute,

Déjà siffle la sirène du navire

Et nous devons partir

Vers un port inconnu !

Écoute,

C’est l’heure déjà.

 

Nous naviguerons loin,

Nos rêves deviendront réalité.

Oh ! Doux nom du Maroc !

Écoute,

C’est l’heure déjà.

 

Le vent nous dit des chansons

De pays lointains.

Regarde le ciel

Et pense seulement aux violettes.

 

Écoute,

C’est l’heure déjà.

LA CANTATE   DES ENFANTS DE THÉRÉSINE (2020)
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Published by Marco Valdo M.I.
7 janvier 2020 2 07 /01 /janvier /2020 18:07

 

La Morale du Déserteur

 

Chanson française – La morale du Déserteur – Marco Valdo M.I. – 2020

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 34

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Dans le fond, Lucien l’âne mon ami, la vie d’un déserteur n’est pas tellement différente de celle d’un mineur, au fond ; à ceci près cependant que le mineur est par essence sédentaire et quant au déserteur, il lui faut fuir, toujours partir ailleurs, qu’il lui faut sauter d’un gîte précaire en chemin détourné. À ceci près qu’il ne peut rien bâtir, qu’il lui faut tout le temps se dissimuler et que ce simple fait pose d’énormes problèmes d’intendance – qu’on appelle aujourd’hui logistique ; ça fait plus sérieux et plus moderne. Quel sera son nom dans le futur ? Évidemment, le déserteur n’a pas les besoins d’une armée en campagne, ni ceux d’une industrie. Il peut presque, il doit même vivre de presque rien et dans l’improvisation permanente. Qu’y aura-t-il à manger ? Y aura-t-il seulement à manger ? Où sera-t-il ce soir ? Demain ? Aura-t-il un abri pour la nuit ? Cette perpétuelle incertitude est sa seule certitude.

 

Oui, oui, rétorque Lucien l’âne, je sais que tu aimes à rappeler cette antienne : « Dans un monde incertain, la seule chose certaine, c’est l’incertitude », mais alors, il est très difficile de bâtir sur un sol aussi mouvant, dans un monde si évanescent.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, chanter et danser sous la pluie, c’est bien à l’écran, mais dans le réel, c’est très déprimant. Alors, notre Arlequin rêve d’un monde nouveau, où il ne ferait pas froid. Il songe à Pâques et à la bonne saison. Il s’imagine sur scène au théâtre, juste avant de se souvenir de son insurmontable déficience professionnelle.

 

« Et le théâtre ? Je ne suis pas acteur,

Je suis tout juste un bon bouffon

Avec une saucisse dans le caleçon. »

 

Évidemment, répond Lucien l’âne, vu comme ça, il a peu de chances de faire une grande carrière au théâtre et même, à l’opéra. Peut-être, dans le futur, aurait-il sa chance au cinéma ou à la télévision ? Mais au fait, qui est ce Labyrinthe ? Moi, je pensais que c’était une série de couloirs enchevêtrés, une sorte de dédale où on pouvait se perdre, un immense piège à cons qu’on avait construit en Crête, il y a bien longtemps.

 

Au fait, Lucien l’âne mon ami, tu ne te trompes pas du tout, mais ici, il s’agit d’un personnage d’un roman, j’irais jusqu’à prétendre qu’il s’agit du roman fondateur de la culture tchèque moderne. Il s’intitulait exactement « Le Labyrinthe du Monde et le Paradis du Cœur » (1623), œuvre majeure du philosophe Johannes Amos Comenius, alias Jan Amos Komenský, qui fut lui aussi une grande partie de sa vie un fuyard, un fugitif en raison-même de ses idées. Il faut dire qu’il était persuadé des vertus du bien penser et du bien agir. Il disait même que les filles étaient aussi intelligentes que les garçons et d’autres choses dérangeantes. M’est avis que notre Arlequin en serait la réincarnation – une réincarnation littéraire, s’entend.

 

Peut-être, Marco Valdo M.I. mon ami, un jour, aura-t-on le temps de mieux connaître ce diable de Komenský. Comme lui, du moins, je l’imagine, tissons le linceul de ce vieux monde ignare, persécuteur, déboussolé et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Faust souffle sur sa moustache ;

Arlequin joue à cache-cache ;

Sans but, sans refuge, sans rien,

Il s’éveille le matin dans le foin.

 

Que mangera-t-il le jour : du millet ?

Où sera-t-il le soir ? Il ne sait.

Écorché, déplumé, râpé, étrange corbeau,

Le déserteur rêve d’un monde nouveau.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Pâques, pas que pâques, parce qu’à pâques

Il fait déjà moins froid à pâques, pas que :

Dans les montagnes, il y a des champignons

Et des fraises à la bonne saison.

 

Et le théâtre ? Je ne suis pas acteur,

Je suis tout juste un bon bouffon

Avec une saucisse dans le caleçon.

Chienne de vie ! À la fin, on meurt.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Qui es-tu toi, homme de piété ?

Je suis Labyrinthe, enfant de Coménius.

Je veux dans l’errance vous accompagner ;

Labyrinthe croit en Dieu ; que demander de plus ?

 

Allez, on part. Avis aux amateurs !

« Qui n’a pas envie de marcher,

N’a qu’à rester couché ! »

C’est la morale du déserteur.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

La Morale du Déserteur
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Published by Marco Valdo M.I.
6 janvier 2020 1 06 /01 /janvier /2020 18:30

 

NAZIS (À NOUVEAU À BERLIN-EST)

 

 

Version française – NAZIS (À NOUVEAU À BERLIN-EST) – Marco Valdo M.I. – 2020

CHANSON ALLEMANDE – Nazis (Wieder in Ostberlin)Namenlos – 1983

 

 

 

 

La Ville et les Assassins

 

Bernhard Heisig – 1967

 

 

 

Ce groupe punk de Berlin-Est ne s’est jamais donné de nom. C’est la police politique du régime communiste qui leur a donné dans ses rapports : Namenlos (Sans nom). Les membres du groupe furent intimidés, arrêtés et détenus à plusieurs reprises, même pendant de longues périodes.

La première compilation de leurs chansons, composées entre 1983 et 1989, avant la chute du régime soviétique, remonte à 2007.

 

 

Dialogue maïeutique

 

Donc, comme on le voit, Lucien l’âne mon ami, selon sa foutue habitude de résistance au pouvoir en place et à la domination absurde, d’où qu’elle vienne et de quelque couleur qu’elle soit, la chanson a joué son rôle dans le Berlin-Est des années qui précèdent la chute du Mur, dit de Berlin, dans une République Démocratique – 1949-1990. Sans doute, a-t-il fallu que ces jeunes gens aient la rage pour en arriver à manifester ainsi leur opinion iconoclaste, pour dire tout haut, en hurlant, à toute allure, « avant qu’ils n’arrivent », sans grand texte et en musique, leurs dégoûts des fanfares officielles – vite, vite, avant qu’on les fasse taire. Et spécialement dans cette chanson-ci, ces jeunes gens ont mis le doigt sur un fait – à mon sens indéniable : la proximité, la familiarité, la ressemblance entre les régimes de dictatures populaires qui ont occupé le pouvoir dans la ville dont ils parlent, c’est-à-dire Berlin. Que les nazis et leurs successeurs soi-disant communistes s’appuyaient sur les mêmes couches populaires et sur des promesses grandioses (Le Communisme est l’avenir radieux du Socialisme, et autres fadaises) pour soutenir leur domination, la chose ne fait aucun doute. Dans le fond, les uns comme les autres de ces dominateurs s’étaient tout simplement emparé du pouvoir et entendaient bien le garder. Dès lors, toute voix discordante devait être étouffée. Cependant, je ferai remarquer qu’il s’agit là, tout simplement, d’un processus toujours à l’œuvre dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants, j’ajouterai pour être clair, que les dominants et les dominateurs font aux pauvres et aux gens pour accroître leur pouvoir, étendre leur domination, protéger leurs privilèges.

 

Oh, dit Lucien l’âne, il n’y a rien là que de très habituel ; je l’ai constaté des centaines de fois à travers l’Histoire et les lieux que j’ai parcourus. Toujours le pouvoir reste le pouvoir et le pouvoir n’a d’autre moyen d’exister que de s’affirmer encore et encore et d’autant plus quand ses tenants ne représentent plus qu’eux-mêmes. Tout pouvoir finit en oligarchie et se doit d’imposer son diktat de plus en plus brutalement au fur et à mesure qu’il se réduit lui-même à lui-même. Mais il est bon de ne jamais perdre de vue que le pouvoir n’aime rien tant que lui-même et tend à perdurer – si possible, éternellement (le modeste précédent disait : un Reich de Mille Ans) et entend le faire, coûte que coûte ; généralement, il meurt de sa propre auto-dissolution. Ainsi, tissons le linceul de ce vieux monde dominé, insatiable, rigide et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Persécution des Juifs – Exécutions de masse –

Pouvoir obscur sur l’Allemagne ;

Persécution des Juifs – Exécutions de masse –

Pouvoir obscur sur l’Allemagne :

Nazis, nazis, nazis, nazis, nazis !

Cochons nazis, cochons nazis, cochons nazis à Berlin-Est !

 

Grands mots, trop de pouvoir

Foutent de nouveau maintenant la merde.

Grands mots, trop de pouvoir

Foutent de nouveau maintenant la merde.

Nazis, nazis, cochons nazis à Berlin-Est,

Cochons nazis, cochons nazis, cochons nazis à Berlin-Est.

 

Paroles rouges, pouvoir soviétique,

Ont brisé l’Allemagne.

Paroles rouges, pouvoir soviétique,

Ont brisé l’Allemagne.

Nazis, nazis, cochons nazis à Berlin-Est,

Cochons nazis, cochons nazis, cochons nazis à Berlin-Est.

 

 NAZIS (À NOUVEAU À BERLIN-EST)
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5 janvier 2020 7 05 /01 /janvier /2020 17:21
SACHA : UN ALLEMAND PUR JUS

 

Version française – Sacha : UN ALLEMAND PUR JUS – Marco Valdo M.I. – 2020

D’après la version italienneSASCIA, TETESKO DOC – Riccardo Venturi – 2020

d’une chanson allemandeSascha ... ein aufrechter DeutscherDie Toten Hosen1992

 


 

Das Ubertier – Le Suranimal

 

Heinz Lohmar – 1936

 

 

Die Toten Hosen, est un groupe de punk rock allemand constitué en 1982 à Düsseldorf. Il est toujours actif en 2020.

Le disque « Sascha ... ein aufrechter Deutscher » (Sacha ... un Allemand debout) est sorti pour Noël 1992 comme une condamnation véhémente du radicalisme de droite. Les recettes de cette chanson ont été versées à une campagne de soutien antiraciste à Düsseldorf. Le parti de droite Republikaner a échoué dans sa tentative de faire interdire la chanson pour diffamation et a ainsi involontairement contribué au succès du disque.

 

 

 

Sacha est sans travail,

Que fait-il sans travail ?

Il se rase la tête

Et pisse sur une tombe juive.

Il trouve bonne l’escalope à la gitane,

Mais il déteste les Tziganes ;

Il mange les ćevapčići avec plaisir

Mais les Croates, il ne peut pas les souffrir.

 

Sacha est Allemand,

Il est difficile d’être Allemand,

Et Allemand autant que Sacha,

Abdul jamais ne le sera.

 

Il connaît même l’alphabet,

Il sait où se trouve le bunker du führer.

Non, cet homme, n’est pas un simplet :

Sacha est un Allemand républikaner.

Il est informé politiquement

Et il sait que chaque étranger parasite la nation

Et que son fidèle chien de berger allemand

N’aboie jamais sans raison.

 

Sacha est Allemand,

Il est difficile d’être Allemand,

Et Allemand autant que Sacha

À moitié, on ne le peut pas.

 

Alors, d’abord il se monte le bourrichon

Et au Centre d’accueil, il s’en va

Et, il casse une vitre là-bas,

Car tout nègre est un cochon.

Ensuite, il met le feu à la baraque

Chacun fait ce qu’il peut évidemment,

 

Pour ce qui est de la « Précision allemande »

Lui est un expert assurément.

 

Oui, Sacha est Allemand,

Il est difficile d’être Allemand,

Et Allemand autant que Sacha

Même si on veut, on ne le peut pas.

 

Plus d’un demi-siècle auparavant, quelqu’un déjà a essayé

Sacha n’a jamais compris que l’affaire avait foiré.

SACHA : UN ALLEMAND PUR JUS
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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 21:32
FORT CANARD EST TOUJOURS DEBOUT

 

Version française – FORT CANARD EST TOUJOURS DEBOUT – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson allemande – Entenhausen bleibt stabilDie Toten Hosen – 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Ceci, Lucien l’âne mon ami, est nettement une chanson parabolique, à moins qu’il ne faille dire : parabolienne ou parabolesque. Au vu de ses intentions, je pencherai nettement pour parabolesque en donnant ainsi une immédiate perception de son double caractère : c’est une chanson qui est à la fois, une parabole et une figure grotesque – c’est-à-dire qui relève de l’art grotesque.

 

L’art grotesque, répond Lucien l’âne, nous est très familier en tant que genre, comme le sont toutes ses dérives avec lesquelles il se mêle et se confond : loufoque, dada, expressionniste, burlesque et sans doute, d’autres encore. C’est un vrai carnaval. Je dis « en tant que genre », car évidemment, je ne suis pas une encyclopédie sur le sujet, mais je vois bien de quoi on cause et c’est une manière d’être et de faire qui me convient. Je comprends donc clairement ce « parabolesque » et par exemple, je me souviens que tu as fait ressurgir une chanson dada cent ans après sa création en 1916. C’était la « Totentanz » d’Hugo Ball ; mais je ne comprends pas cet énigmatique titre « Fort Canard est toujours debout ». Si tu voulais me l’expliquer, j’en serais très honoré.

 

Là, Lucien l’âne mon ami, tu es un persifleur, tu me taquines. Qu’à cela ne tienne, je m’en vas te l’expliquer ce « Fort Canard est toujours debout ». Note d’abord que c’est le résultat d’un exercice compliqué de translation multilingue. Comme on peut sen douter, tout repose sur la signification de « Entenhausen ».

 

Oui, murmure Lucien l’âne, mais encore.

 

En cherchant bien, sauf à connaître déjà la signification de cet étrange mot – auquel cas le problème ne se pose pas, répond Marco Valdo M.I., on finit par savoir que c’est le nom allemand de Duckburg, qui était le fort que Cornélius, un très ancien aïeul de Donald Duck, avait acquis et en avait expulsé les Espagnols. C’était il y a à peu près deux siècles. Ce nom a été repris pour désigner en Allemagne un parc d’attraction à l’enseigne du Canard. Ensuite, on reprend l’explication à Duckburg, dont Entenhausen est l’exact calque allemand, qui en français est littéralement « Fort Canard ». Cependant, le titre de la chanson est en outre polysémique. Il renvoie certainement à un grand air de Charles Gounod : « Le Veau d’Or est toujours debout » et à sa dénonciation d’une humanité trop avide d’or, qui est une sorte d’arabesque tracée autour de la Guerre de Cent Mille Ans où les riches (passés, présents et futurs et leurs aspirants et concurrents) font une guerre sournoisement – jusqu’à l’appeler la paixaux pauvres afin de conserver leurs privilèges, d’accroître leurs richesses et le pouvoir qui les impose et les maintient.

 

Tout ça est magnifiquement dit, Marco Valdo M.I. mon ami, mais de quoi cause précisément la chanson ; en somme, quel est son argument ?

 

Je te dirais volontiers, Lucien l’âne mon ami, qu’elle raconte l’histoire contemporaine à la manière de ces titres de journaux que chaque jour, elle suscite : une série de guerres, de catastrophes, de massacres dans lesquels le monde s’enfonce et se dissout et où seul résiste ce Fort Canard, où seul « Fort canard est toujours debout » et le sommet de la parabole est celui-ci :

 

« Peu importe ce qui nous arrive maintenant

Et que le monde entier s’effondre,

Fort Canard est toujours debout.

Quand tout s’écroule ici,

À Disneyland, qui s’en soucie ? »

 

Ainsi, ce qu’il faut comprendre, c’est que ceux qui sont restés au-dedans de Fort Canard se trouvent dans un monde sans souci, le monde de Disney et n’ont pas à se soucier, ne se soucient pas et n’ont plus de soucis : ils sont drogués, sous l’influence efficace et prospère du puissant anesthésique animalier jamais inventé, issu des USA.

 

Je pense, conclut Lucien l’âne, qu’il est grand temps de ne pas se laisser embourber dans tout cet univers frelaté de l’« entertainment », cet opium du consommateur et du citoyen, distillé en continu et sans interruption par les médias. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde fascinant, fascisant, joyeux, rigolo, rigolard et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Plus de cigares de Cuba, soulèvement en Irak,

Otages en Somalie, crise du dollar à New York,

Lettres piégées en Autriche, guerre civile au Pakistan,

Chaos en Italie, Coca Cola en Chine.

 

 

 

Plus de forêt au Brésil, le Japon chasse la baleine,

Virus tueur au Congo, guerre de la banane au Panama,

Mort par silicone à Hollywood, famine au Rwanda,

Plutonium en mer du Nord et Homos au Vatican.

 

 

 

Peu importe ce qui nous arrive maintenant

Et que le monde entier s’effondre,

Il y en a au moins un qui résiste.

 

 

Fort Canard est toujours debout,

Fort Canard est toujours debout.

 

 

 

Corruption à Mexico, la mafia à Moscou,

Plus de café du Nicaragua, pas de méthadone pour Amsterdam,

Pénurie d’eau au Zaïre, inondations au Portugal,

Sectarisme à Téhéran et feu au Soudan.

 

 

 

Peu importe ce qui nous arrive maintenant

Et que le monde entier s’effondre,

Il y en a au moins un qui résiste.

 

 

Fort Canard est toujours debout ;

Oui, Fort Canard est toujours debout,

Fort Canard est toujours debout,

Fort Canard est toujours debout.

 

 

Terreur à Bogota, attentat en Espagne,

Soulèvement à Malte, crise de foi en Syrie,

Chute de la monarchie en Angleterre, l’Islam emporte la Turquie,

Fascisme en Israël, mégalomanie en France.

 

 

 

Peu importe ce qui nous arrive maintenant

Et que le monde entier s’effondre,

Fort Canard est toujours debout.

Quand tout s’écroule ici,

À Disneyland, qui s’en soucie ?

 

 

Fort Canard est toujours debout,

Fort Canard est toujours debout,

Fort Canard est toujours debout !

 

FORT CANARD EST TOUJOURS DEBOUT
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Published by Marco Valdo M.I.
1 janvier 2020 3 01 /01 /janvier /2020 22:10

 

Douze Heures sans Pluie

 

Chanson française – Douze Heures sans Pluie – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 33

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

Art en sor décoloré

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, Je pense que comme moi, depuis longtemps, tu sais que notre Arlequin napoléonien – il faut comprendre strictement : « du temps de Napoléon » – est une figure animée d’un personnage-type qui parcourt en tous sens et par tous les temps les pays d’ici et d’ailleurs. Ce n’est pourtant ni un pèlerin, ni un exilé ; ce n’est pas vraiment un nomade – le nomadisme est un mode de vie ; c’est à proprement parler un fugitif, un fuyard, un homme traqué ou qui toujours se sent tel. Ce n’est pas qu’il veut se déplacer, c’est qu’il le doit. C’est une destinée, pas un choix. Dans le langage des diplomates de nos jours, le terme qui me paraît le mieux le définir serait « personne déplacée ». (Et déplacé dans ce monde, il l’est à plus d’un titre, mais c’est toute une histoire – celle que je raconte). Donc, une « personne déplacée » sous-entendu : par les circonstances externes à sa volonté. Pour lui, la fugue n’est pas un mode de vie, c’est une manière de survivre.

 

Je connais ça, en effet, Marco Valdo M.I. mon ami, depuis les siècles que je vagabonde. Le pire, c’est que le fuyard – ainsi conçu – fuit toujours vers un ailleurs qui est nulle part. Son chez lui n’existe plus et il n’est pas certain qu’il existe un chez soi.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, si tu sais ça, tu sais ce que ressent notre Arlequin qui vient d’enterrer Barbora avec son enfant, l’un sur l’autre et qui reprend son odyssée solitaire. C’est ce moment que raconte la chanson. Mathieu se remet en route, plus misérable encore de ce trou dans le cœur. Il est dur son métier de déserteur.

 

C’est dur déjà la solitude vagabonde, dit Lucien l’âne, mais elle est pire sous la pluie quand elle est froide et qu’elle n’en finit pas.

 

Notre Arlequin, répond Marco Valdo M.I., notre Arlequin est déprimé, perdu, écrasé par le chagrin, peut-être, qui sait ? Peut-être est-ce une immense lassitude, mais il lui faut repartir, vaille que vaille. Il titube, sa vie bégaye. C’est pour faire ressortir ces hoquets de l’existence, ces hésitations du destin, que j’ai eu recours à une forme poétique, elle-même un peu stochastique.

 

Eh, dit Lucien l’âne, c’est un bégaiement poétique. Il me semble me souvenir d’un poème de Charles Cros qui en usait ainsi.

 

Précisément, Lucien l’âne, tu as l’oreille fine et la mémoire asinesque. C’est chez Charles Cros [par ailleurs, inventeur du télégraphe, de la photographie en couleurs, du paléophone et tout ça avant 1870 : un fameux zig, ce mec !] que j’ai été chercher cette forme particulière – dans un poème d’origine « indo-provençale », intitulé « Le Hareng saur ». Ce « Hareng saur » est si célèbre qu’on en a fait un genre littéraire : « le monologue fumiste ». Si tu veux, je peux te le réciter intégralement.

 

Oh, s’exclame Lucien l’âne, je peux le faire aussi. D’ailleurs, le voici, intégralement :

 

« Le hareng saur

Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle – haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu – toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur nu – nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue,
Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves,
Et amuser les enfants – petits, petits, petits. »

 

Et puis mainteannt, tissons le linceul de ce vieux monde humide, mide, mide, mide et cacochyme, chyme, chyme, chyme.

 

Heureusement, ment, ment, ment !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Mathieu a les yeux secs – secs, secs, secs

Et la bouche serrée pis qu’un bec – bec, bec, bec,

Un regard sans nœud – nœud, nœud, nœud

Peut-être n’est-il pas malheureux – reux, reux, reux.

 

Mathieu s’en va en solitaire – taire, taire, taire ;

La route du futur est brumeuse – meuse, meuse, meuse ;

Au loin, elle se perd – perd, perd, perd.

Il rumine sa colère fuligineuse – neuse, neuse, neuse.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Brouillé avec les autres quinquins – quin, quin, quin

Pour d’obscurs conflits pourris – ourris, ourris, ourris

Faust se fait un nouvel ami – ami, ami, ami

De ce polichinelle irisé, nommé Arlequin – quin, quin, quin.

 

La jambe en sautoir, se traîne Arlequin – quin, quin, quin.

« Dottore, déjà douze heures sans pluie – pluie, pluie, pluie.

J’ai connu de pires malheurs dans ma vie – vie, vie, vie.

La fin de ces mourants est un bien – bien, bien, bien. »

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Matthias à nouveau vagabond, avance – vance, vance, vance ;

Parfois même, il fait grande bombance – bance, bance, bance

Et se contorsionne toute la nuit sur la paille – paille, paille, paille.

Au diable une vie pareille, je défaille – faille, faille, faille !

 

Le déserteur anonyme fait peine à voir – voir, voir, voir

Avec sa taille de traviole, tout trébuchant – chant, chant, chant.

« Où va-t-on ? », lui demande Faust en toussant – sang, sang, sang.

« Au diable pour leur échapper, du matin au soir – soir, soir, soir. »

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

 

Douze Heures sans Pluie
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