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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 15:38
Ami jusqu’à la Mort

 

Chanson française – Ami jusqu’à la Mort – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
64
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XXVI)

 

Lamme Goedzak

 
 

 

 

Dialogue Maïeutique 

 

« Ami jusqu’à la Mort », je pense, Marco Valdo M.I. mon ami, que tu choisis volontairement des titres aussi énigmatiques. Regarde celui-ci et son singulier ami au singulier ; moi, j’aurais mis ami au pluriel.

 

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, c’est de cette façon que généralement on présente la chose. Et précisément, c’est pour cette raison particulière que j’ai mis ami au singulier ; comme tu le sais, le pluriel ne vaut rien à l’homme, car c’est la seule manière d’affirmer que cette devise – Ami jusqu’à la mort, concerne un seul individu ou plus exactement, elle se focalise sur l’opinion ou l’attitude d’une seule personne (même s’il se révèle après coup qu’elle n’est pas nécessairement univoque et que l’ami en question pense pareil), en l’occurrence, Lamme Goedzak, l’ami de Till.

 

 

 

 

Voilà qui éclaire ce singulier titre, dit Lucien l’âne, mais pas la chanson. De quoi parle-t-elle véritablement ?

 

En fait, Lucien l’âne, cette chanson est une sorte de bilan dressé par nos deux compères Till et Lamme qui sont ballottés au creux de la houle absurde de cette guerre de libération qui oppose, je le rappelle, les populations des Pays-Bas à l’occupant espagnol et à des affidés et qui oppose aussi la population à la répression catholique, menée tambours battant par l’Inquisition, à ses tortionnaires, à ses bûchers et à ses troupes de choc qui ravagent villes et campagnes. Un bilan général d’abord où il apparaît que les élites se sont ralliées à l’occupant et collaborent à la répression ; un bilan personnel ensuite où Lamme et Till font le point sur leur participation à cette guerre. Comme le révèle la chanson, Lamme a un tempérament plus réservé que Till et leurs caractères respectifs sont aussi tranchés que ceux de Don Quichotte et Sancho, dont je suis persuadé qu’ils sont de lointains descendants. D’ailleurs, Charles de Coster y avait certainement pensé quand il donna à Lamme le nom de Goedzak, qui signifie littéralement bon sac, gros sac, grosse panse tout comme Cervantès avait nommé Sancho Pança – panse, bedaine.

 

Oh, sûrement, dit Lucien l’âne, on pouvait le savoir depuis longtemps que Lamme n’était pas un foudre de guerre et que Till était plus audacieux. L’inverse aurait étonné tout le monde et comme toi, je vois très bien cette filiation littéraire et légendaire de ces héros en tandem sur des ongulés. Mais, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de e vieux monde envieux, avide, jaloux traître et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

« Les nobles des Pays-Bas – par jalousie,

Le Taiseux ont trahi et aussi,

Les confédérés et même, le compromis

Qui protégeait les libertés dans la patrie.

 

Il ne reste, dit Till, que le populaire

Pour défendre la terre des pères. »

« Et nous, dit Lamme, on pérégrine

Entre la corde, la roue, le bûcher et la famine. »

 

« Oh, Lamme mon ami, ce n’est qu’un début,

Continuons, ce combat n’est pas perdu.

Nous allons avec des florins en nos gibecières,

Bien lestés de viande, de vin et de bière. 

 

Nous avons le certificat orné

Du cachet de cire du curé

Et nos passes et nos billets de confession

Et au service du duc par profession,

 

Nous vendons des indulgences

Par ordre exprès d’Albe et en confiance.

Nous vendons des choses catholiques

Pour ramener à la Sainte Église, les hérétiques.

 

Ainsi, chez les nobles fortunés,

Ainsi, chez les prospères abbés,

Ainsi, nous recevons la plus douce hospitalité,

Ainsi, leurs plans secrets nous sont dévoilés. »

 

Lamme dit : « C’est métier d’espions. »

Till dit : « Par droit et loi de guerre, nous devons ».

L’âne Jef s’arrête tout net et mange un chardon ;

L’âne Jean le rejoint et grignote un autre chardon.

 

« J’ai mis sur mon drapeau :

Vivre toujours à la lumière ;

De cuir est ma peau première ;

D’acier, ma seconde peau. »

 

Ainsi chante Till et ainsi, Lamme répond :

« J’ai la peau et le cuir bien mous,

Le moindre coup y ferait un trou

Et nous courrons par vaux et par monts,

 

Mais, loin des crêpes dorées, avec toi,

Till mon ami, sous les balles de plomb,

Contre les vilains soudards du roi,

J’irai à la mort en vrai compagnon. »

Ami jusqu’à la Mort
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Published by Marco Valdo M.I.
4 juillet 2018 3 04 /07 /juillet /2018 10:48

 

Les Fiancés de Mai

 

Chanson française – Les Fiancés de Mai– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 63
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXV)

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Au commencement, il y avait Till et Philippe, disait l’autre chanson, commente Marco Valdo M.I., une chanson qui montrait la face sombre de la Légende. Ainsi, à l’opposé, il a une face claire de la Légende qui est faite des amours de Till et de Nelle ; c’est le fil de la vie qui se dénoue et qui illumine la Légende. Cependant, on l’avait un peu perdue de vue.

 

En effet, dit Lucien l’âne, on se perdrait un peu au travers de ces massacres et de ces assassinats et les bûchers de l’Inquisition catholique ne faisaient qu’assombrir le paysage. Mais je t’en prie, dis-moi, mon ami Marco Valdo M.I., ce qu’il en est des Fiancés de mai.

 

Les Fiancés de mai ?, sans doute, Lucien l’âne mon ami, en as-tu entendu parler autrefois lors de tes pérégrinations ; c’est un de ces rites paysans ou païens qui se perpétuent dans les régions où subsiste une certaine ruralité. Il s’agit d’assurer l’avenir. En fait, le mois de mai est lui-même chargé de cette énergie de renouveau, c’est le moment, dans nos régions, où le printemps s’affermit et où l’année entre dans sa plus lumineuse saison. C’est aussi le moment des accordailles qui se font pour donner naissance au printemps suivant ; c’est le moment le plus propice pour faire bénéficier la génération des meilleures conditions de vie. Comme tu le sais, pour faire naître au printemps suivant, il faut s’y prendre à temps… 

 

Soit, dit Lucien l’âne, en voilà assez pour les considérations générales et en quelque sorte, anthropologiques ou sociologiques de la gloire de mai. Et si je ne t’interrompais pas, il y a de forte chance que j’aurais vu venir la légende du Joli Mois de mai, du bois de Chaville et Mai, mai, mai, du temps des barricades. Mais justement, j’aimerais mieux en savoir plus sur la chanson elle-même.

 

Certainement, Lucien l’âne mon ami. Tu as certainement raison de mettre le holà à mes débordements ethnologiques et de me ramener à ce qui doit être dit. Dans les faits, il s’agit de rappeler que Nelle existe, que pour elle, en l’absence de Till, la vie continue et qu’il faut qu’elle reste à la maison pour prendre soin de Katheline que la torture a rendu folle. Ce n’est pas un rappel anodin que celui-ci qui met en avant la nécessité de la solidarité et de la protection des plus faibles. Mais, mais, mais, Nelle est sollicitée par toute la société de Damme pour rentrer dans le giron commun, se laisser engluer dans le conservatisme social et ses figures rituelles et par cela, abandonner Till et son combat pour la liberté et l’indépendance de la pensée et de l’être. Ce que Nelle se refuse à faire ; pour elle, c’est aussi et hautement, l’affirmation de son individualité et de son droit à la rêverie et à la poésie. Voilà ce que raconte la chanson. Pour les détails et l’anecdote, il suffit de se référer au texte.

 

Je m’empresse de le faire et de reprendre notre tâche qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde engluant, conservateur, socialisant, enrégimentant, banalisant et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

En ce temps-là, Till vaguait au lointain

Pour défendre la liberté

Et les dames de Damme, un matin

Nelle viennent trouver.

 

Nelle, disent-elles, tu es celle

Qui de mai est la fiancée

Par tous les gars désignée

Pour te cacher dans les roseaux et les prêles.

 

Je vous remercie, mes sœurs,

Dit Nelle, souriante et confuse,

C’est un grand honneur,

Mais il faut que je refuse.

 

Nelle si fraîche, si sage, si belle,

Tous les garçons rêvent de celle

À la beauté si fière,

Que les commères disent œuvre de sorcière.

 

Si vous accusez Katheline de ce délit,

Vous êtes lâches, médisantes et bêtes.

La justice des hommes lui a brûlé la tête ;

Avec la fumée, s’en est allé son esprit.

 

« Ôtez le feu ! », il reviendra !

Accroupie dans son coin,

Katheline geint.

« Ôtez le feu ! », il reviendra !

 

Dans les hautes herbes, les fiancés de mai

Se dissimulent sans peine.

Celui qui trouvera celle-ci sera roi ;

Celle qui trouvera celui-là sera reine.

 

Et Nelle entend les cris de joie,

Et Nelle écoute la lointaine voix.

Commères, dit Nelle, mon cœur n’est pas ici,

Il vague au loin avec mon ami.

 

Mon ami Till, le libre esprit

Qui marche de pays en pays,

Semant partout les pépins de liberté

Qui poussent et repoussent dans l’éternité.

 

Nelle songe au doux temps

Où ardemment, elle cherchait

Dans les prêles, le fiancé de mai

Et trouvait Till son galant.

Les Fiancés de Mai
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Published by Marco Valdo M.I.
2 juillet 2018 1 02 /07 /juillet /2018 17:26

 

Le Vautour triste

 

Chanson française – Le Vautour triste– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 62
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXIV)

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Il te souviendra, dit Marco Valdo M.I., qu’au début de cette épopée, il y avait la confrontation entre Till et Philippe. Elle traçait de façon indélébile le portrait mental et moral de ces deux personnages emblématiques : Till toujours rit ; Philippe toujours est maussade. Till fait des niches et zwanze ; Philippe se confit en dévotions. Ainsi en allait-il dès leurs enfances si dissemblables.

 

Je me souviens, dit Lucien l’âne, de ces garçons que le destin avait marqué et déjà alors les opposait avec une grande netteté. Déjà, Till jouait gentiment avec les belles et se jouait comiquement des moines ; c’était déjà un joyeux bonhomme. Philippe déjà arrachait les pattes et les ailes des mouches ; c’était déjà un méchant homme ; la noirceur tapissait déjà son cœur. Mais au fait, Marco Valdo M.I ;, pourquoi dis-tu ça ? Pourquoi me remémores-tu cette chanson des débuts ?

 

Bonne question, Lucien l’âne mon ami, et je m’en vas y répondre dans l’instant et répondre en même temps à ton interrogation sempiternelle à propos du titre des chansons. Simplement, cette chanson du Vautour triste évoque la personnalité de Philippe, roi d’Espagne et cette chanson lui est consacrée. Les deux mots « vautour » et « triste » ont chacun leur place nécessairement.

 

Ah, dit Lucien l’âne soudain tout hérissé des pois du dos, un vautour. Je n’aimerais pas en rencontrer, ni même, surtout même, en voir un qui tournerait dans le ciel au-dessus de moi, comme il en tournait un au-dessus du guerrier dans le Vautour de la Paix :

 

« Le Vautour plane sur le pays

Et l’oiseau plus grand qu’une brebis,

Tournoie au-dessus de lui. »

 

C’est bien de cet oiseau qu’il est question, reprend ainsi Marco Valdo M.I., cet oiseau de malheur qui tournoie au-dessus de sa proie en attendant qu’elle meure. Dans le titre de la chanson, le deuxième mot triste le qualifie et les faits se conforment à sa personnalité profonde : le roi Philippe est un triste sire. Il est triste à perpétuité et il emporte partout une sombre et terne mélancolie, mais on le lui connaît aucune sympathie, aucune empathie. C’est un être vilainement constitué et malfaisant. C’est un sanguinaire, un assassin refoulé qui opère des crimes et ses meurtres par personnes interposées ; en son palais ou aux environs, il tue ses proches : son fils – Don Carlos, sa femmeIsabelle de Valois, le mari de celle qu’il convoite le prince d’Eboli et dans les pays sur lesquels il règne ou veut régner, il massacre : aux Pays-Bas, par l’entremise du duc d’Albe.

 

Que voilà un vilain oiseau !, dit Lucien l’âne. Je n’aimerais pas le rencontrer et il est heureux qu’il soit mort depuis longtemps. Cependant, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde envieux, lâche, sournois, meurtrier, sanguinaire et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Le roi Philippe en Castille,

Comme il fit toute sa vie, prie.

Il rêve de purifier les Provinces Unies

Et par le fer et le feu, de liquider les hérésies.

 

Philippe assis durant des heures

Rêvasse à la Rome d’autrefois.

Il se voit empereur,

Il ne le sera pas.

 

Il veut l’Angleterre et la France,

Et aussi, Milan, Gênes et Venise.

Il veut être le maître l’Europe entière

Et du reste de la Terre.

 

Il songe, mais ne rit pas ;

Le vin ne le réchauffe pas,

Ni le perpétuel feu de bois

Qui brûle dans son âtre de roi.

 

Don Carlos, son fils, devait être parfait.

Il le découvre fou et contrefait,

Féroce, méchant et laid.

Il le jalouse, il le déteste, il le hait.

 

Tous à la cour savent ce souci royal,

Ce fils meurtrier et agile,

Ce père sournois et habile

Qui vivent de cadavres en l’Escurial.

 

Philippe accuse : haute trahison.

Don Carlos gît en prison,

Son goût prononcé des figues vertes

Bientôt cause sa perte.

 

Philippe vit d’envie en costume de velours,

Il connaît de l’amour

Les charmes volatils et les parfums lourds.

Sur la princesse d’Eboli, il tombe en vautour.

 

 

Don Carlos, Isabelle de Valois,

Le Prince d’Eboli, mari effacé,

Philippe les fait tous enterrer

Et triste vautour, il ne pleure pas.

 

Et les médecins royaux répètent doctement :

« Le sang a cessé de couler soudainement,

Le cœur a cessé de respirer,

Les fonctions de la vie ont cessé. »

 

Le Vautour triste
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Published by Marco Valdo M.I.
29 juin 2018 5 29 /06 /juin /2018 21:24
La Joyeuse Entrée

 

Chanson française – La Joyeuse Entrée – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 61
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXIII)

 

Dialogue Maïeutique

 

Ce jour-là, dit Marco Valdo M.I., Till qui vient de se marier avec Tanneke…

 

De se marier pour la frime, dit Lucien l’âne en riant et en agitant ses oreilles luisantes.

 

En effet, reprend Marco Valdo M.I., rapport à la promesse faite à Nelle, aux nécessités de la Légende et aux regards d’aigle que lui lance Hans le véritable fiancé de Tanneke. Donc, Till s’en va en voyage de noces à Maestricht. Pour cela, il emmène tout le cortège sur quatre chariots – deux ânes et quatre chevaux – à travers les champs et les prés de Hesbaye. Cependant, la chose n’est pas aussi simple , ni si peu risquée qu’on l’imagine aujourd’hui. Il n’y a là comme accès à Maestricht que la vieille voie romaine et elle est gardée par les sbires du duc venu d’Espagne, lequel fait le siège e la ville, tenue par les Gueux. Et sur les chars de la noce, il n’y a qu’un fort parti (plus de cinquante personnes) de faux catholiques et de vrais Gueux. Mais sous la conduite de Till le rusé, toute cette troupe prend des aires de kermesse héroïque.

 

Je vois, dit Lucien l’âne, je vois même très bien cette kermesse héroïque qui nous fit tant rire et qui reprenait, à sa manière, la pièce du Grec Aristophane, intitulée Lysistrata, où les femmes jouent un rôle essentiel. Dans le film de Feider, elles sont plutôt des émules de Circé, l’enchanteresse. Mais je t’en prie, poursuis ton propos.

 

Lors donc, Lucien l’âne mon ami, la petite troupe de Till fait littéralement tout un cinéma au duc d’Albe en personne qui est venu voir cette noce ambulante qui les fête lui et ses soudards et qui leur offre outre le spectacle, du vin à foison. Du coup, le barrage les laisse passer et Till et ses comparses peuvent faire leur joyeuse entrée en ville. Cependant, à propos de la joyeuse entrée, il importe de rappeler le sens politique et juridique de cette expression, car elle est assez particulière.

 

Oh, je vois, dit Lucien l’âne, il s’agit d’une sorte de triomphe où Till entre en ville en cortège tel un César après ses victoires ou comme le Christ à Bruxelles, tel que le vit Ensor.

 

Ce n’est pas faux, dit Marco Valdo M.I., mais ce n’est qu’une des possibilités. Figure-toi que la Joyeuse Entrée dans son sens politique et ici, polémique, fait référence, je pense, à la Joyeuse Entrée de Brabant, promulguée par le Duc de Brabant en 1356, qui accorde le droit (et le devoir) de sanctionner le pouvoir quand on considère qu’il attente à la liberté et aussi d’autres droits du même tonneau dont les droits individuels de liberté personnelle et d’inviolabilité du domicile. Cette Joyeuse Entrée est exceptionnelle dans l’histoire et bien évidemment, elle n’arrange pas les puissants ultérieurs et moins encore, l’occupant espagnol.

 

Comme à l’ordinaire dans tes chansons, Marco Valdo M.I. mon ami, il faut se défier d’interpréter trop vie ce qui est dit, car un mot peut en cacher un autre. Il y a là comme un jeu de facettes multiples, un kaléidoscope polyphonique. En attendant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde univoque, sourd, nigaud, niais et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Par deux ânes et six chevaux tirés,

Quatre chariots garnis

De houx, de sapin et de fleurs de papier

Et la noce s’ébranlent en plein midi.

 

Plus de vingt-cinq hommes

Et les filles et les femmes

Vont nuptialement équipés –

Danger de mort ! Danger !

 

Au grand trot, les bannières d’épousailles

Et les enseignes au vent

Chantant, tambourinant, buvant

Ils avancent comme à la bataille.

 

Nous sommes de Zélande,

À Maestricht, nous allons.

Nous sommes de Zélande,

Prendre la mer, nous allons.

 

Au camp d’Albe, dans la méridienne, assoupi,

Les sentinelles sonnent l’alarme.

Tous courent aux armes

Pour affronter ce soudain ennemi.

 

Et voici, surgissant de l’horizon lointain,

Face aux arquebusiers,

Au déboulé du chemin,

Les quatre chars pour la fête ornés

 

Et dessus, femmes et hommes dansent,

Filles et gars se dévoient,

Les bouteilles en l’air festoient

Et s’époumonent les cornemuses.

 

Devant le barrage, la noce fait halte.

Albe, le duc, vient en personne

Voir Tanneke l’épousée et Till l’époux.

Les paysans se contorsionnent et les fifres sonnent.

 

Pour les soudards, des chars coule le vin ;

Pour les soudards, roucoulent les tambourins

Et les arquebuses tirent une salve

Pour saluer la joyeuse entrée de Till en ville.

 

Pour Albe, les soudards firent un couplet :

« Duc de sang niais,

As-tu vu l’épousée ? »

Au duc, elle sert le quolibet.

La Joyeuse Entrée
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Published by Marco Valdo M.I.
28 juin 2018 4 28 /06 /juin /2018 17:03
LE CRI

 

Version française – LE CRI (d’après le tableau d’Edvard Munch) – Marco Valdo M.I. – 2018

d’après la version italienne – L’URLO – Riccardo Venturi – 2015

d’une chanson polonaise – KrzykJacek Kaczmarski – 1978

Paroles et musique de Jacek Kaczmarski
Album: Krzyk [1981]

Piano : Zbigniew Łapiński

 

 

Krzyk - LE CRI est un album composite de chansons écrites dans les années 1974-80, qui est un diagnostic de l’homme dans une situation sans issue, rendue impossible par l’histoire et la politique, et même par ses faiblesses : l’unique arme est l’ironie, ou le cri de désespoir.

Jacek Kaczmarski

 

Cette chanson, que Krzysiek Wrona chantonnait (ou sifflotait) il y a environ un an, fait partie non seulement d’un album publié trois ans après qu’elle ait été écrite (la chanson est de 1978, l’album – lui aussi intitulé Krzyk est de 1981) ; il fait également partie de toutes celles que Jacek Kaczmarski a écrit en s’inspirant de tableaux célèbres et d’autres œuvres d’art. Il y a, en tout, vingt-sept chansons pour vingt-sept tableaux ou œuvres ; il y a même le David de Michel Ange.

Je suis tout à fait convaincu que Jacek Kaczmarski est, en ceci, titulaire d’un authentique « unicum » dans la chanson d’auteur de tous les pays. Le lien entre Kaczmarski et les œuvres d’art n’est certainement pas une fin en soi ou mû par de simples critères esthétiques ou culturels. Les mots de Jacek Kaczmarski que j’ai cités au début sont parfaitement clairs, et doivent être compris exactement. S’inspirer du Cri d’Edvard Munch en est, du reste, une explication en soi. « l’homme dans une situation sans issue, rendue impossible par l’histoire et la politique » : il s’agit d’une photographie parfaite de celui qui est forcé de vivre dans une situation de manque total de liberté, causée par des circonstances historiques et politiques. Et les uniques armes à sa disposition sont, comme dit toujours Kaczmarski, l’ironie ou le cri de désespoir. Ce sont, cependant, des armes qui peuvent se montrer terribles, décisives ; à la longue, elles sont capables d’abattre les murs, ces Murs (Mury )avec lequel le même Kaczmarski avait traduit LESTACA  de Lluís Llach.

La version du Cri la plus connue est celle de la Galerie Nationale d’Oslo ; mais, comme pour presque toutes les œuvres du peintre norvégien, il en existe plusieurs versions : quatre en tout, précédées d’une épure non datée et ne retenant que le seul sujet qui hurle.

 


Les origines du tableau sont autobiographiques. Munch dit : « Un soir je me promenais sur un sentier, d’un côté, était la ville et sous moi, le fjord… Je m’arrêtai et regardai au-delà du fjord, le soleil se couchait, les nuages étaient teints de rouge sang. Je sentis un cri traverser la nature : il me sembla presque l’entendre. Je peignis ce tableau, je peignis les nuages comme du vrai sang. Les couleurs hurlaient. Ceci est devenu LE CRI. » Plus tard, ces impressions du peintre furent mieux précisées dans la brève poésie qu’il apposa sur le cadre de la version de 1895 : « Je marchais le long de la route avec deux amis quand le soleil se coucha, le ciel se teignit tout à coup de rouge sang. Je m’arrêtai, je m’appuyai mort de fatigue à une palissade. Sur le fjord noir-bleu et sur la ville ce n’était que sang et langues de feu. Mes amis continuaient à marcher et moi, je tremblais encore de peur… Et je sentais qu’un grand cri infini envahissait la nature. »

Il s’agissait d’un lieu bien précis : un sentier en montée sur la colline d’Ekberg, au-dessus d’Oslo. Souvent ce sentier est confondu avec un « pont » (comme semble le faire aussi Kaczmarski dans la chanson). Sur le sentier d’Ekberg, se consume le cri lancinant, terrible de la figure qui, dans cette œuvre, acquiert un caractère indéfini et universel, en faisant de toute la scène le symbole du drame collectif de l’angoisse, de la douleur et de la peur. La figure hurlante se presse la tête avec les mains et perd toute forme, en devenant un ectoplasme difforme. La figure semble se dissoudre en accord avec sa voix déchirée ; la bouche s’ouvre dans un spasme innaturel, et son cri distord le paysage entier.

On a dit et a écrit que LE CRI était l’œuvre picturale la plus significative du pessimisme fin de siècle, fort répandu à cette période, qui commenca à mettre en doute les certitudes de l’être humain précisément pendant que Sigmund Freud enquêtait sur les abîmes de l’inconscient. Dans l’optimisme insouciant et positiviste de la Belle Époque, on pressentait les germes de la catastrophe qui venait ; la figure du CRI semble exprimer l’immonde abomination de la condition humaine, sur le fond d’un ciel flambant et mourant et d’une mer pourrie et oléagineuse. Restent droits seulement le sentier (ou le pont) et les deux personnages à gauche, sourds tant au CRI qu’à la catastrophe : indifférents au drame émotionnel, ils semblent presque vouloir sortir du tableau. Edvard Munch continua à produire des versions du tableau : la dernière est de 1910, et le CRI mondial s’approchait.

En y pensant, l’approche de Kaczmarski de ce tableau, dans la Pologne entre 1974 et 1980, peut être considéré naturel. Ce n’est pas seulement l’histoire et la politique qui mènent l’homme sur sa voie sans issue, mais aussi ses faiblesses, symbolisées à la perfection par l’indifférence des personnes qui « sortent du tableau ». Le cri de désespoir de la figure est le cri de celui qui se rend compte du manque de tout type de débouché, et qui emploie cette arme extrême pour se faire entendre. Mais quelqu’un l’entendra, le comprendra ? Du reste, la figure même est sourde à son propre cri…

Il y a cependant une dernière annotation qu’il me plaît faire. Dans sa chanson, avec un artifice subtil, Kaczmarski semble vouloir rendre une propriété humaine à la figure, en lui attribuant un sexe. De quelques formes grammaticales présents dans le texte (la forme verbale passé zatkałam, de l’adjectif szalona), on comprend qu’il parle d’une femme ; ce sont des formes grammaticales féminines. En celà, Kaczmarski est « allé au-delà » Munch, qui – intentionnellement – n’a jamais attribué un sexe à sa figure (qui, allez savoir, est lui-même).


D’autre part, Kaczmarski n’a pas choisi le CRI de Munch pour la couverture de l’album. Il a choisi une figure dont le cri ressemble beaucoup à celui d’une personne soumise à la torture, avec la bouche déformée par des cordes tirées de façon à lui faire subir le terrible spasme du tourment imposé. C’est un hurlement qui peut rendre sourd soit celui qui l’émet, soit celui qui l’écoute ; le supplice de la douleur et l’indifférence se mélangent. Mais, un jour ou l’autre, chacun sera contraint de hurler, avec le sentiment de n’être écouté par personne. [RV]

 

 

 

Pourquoi toutes ces personnes ont des visages pâles ?

Pourquoi creusent-elles des couloirs obscurs dans la lumière ?

Pourquoi dois-je toujours courir au-delà de la limite ?

Pourquoi de ma voix si peu me reste ?

 

Je crie, je crie, je crie, je crie à pleine voix !

Ha ! J’ai les oreilles bouchées !

Des lignes dans l’air et ma course

Sont des courants de fleuves invisibles

Mon propre cri,

Mon propre cri m’assourdit !

 

Ha ! J’ai les oreilles bouchées !

Mon propre cri,

Mon propre cri m’assourdit !

Qui est cet homme, qui toujours me suit ?

Il a les yeux fermés et pourtant, voit tout en nous !

Je sais qu’il sait que j’ai une peur terrible de lui,

Même si j’ai les oreilles bouchées, j’entends tout !

 

Cri, cri, cri, cri à pleine voix !

Mais qui le comprendra ? !

Ce terrible pont jamais ne finira

Et rien ne s’explique simplement –

Chaque chose a un second, un troisième, un quatrième, un cinquième plan !

Ah ! Qui le comprend ? !

Chaque chose a un second, un troisième, un quatrième, un cinquième plan !

 

Vous dites que je suis fou, je suis fou !

Vous le dites de moi, et moi, je crie notre démence !

Et de mon cri, dans l’air, je creuse un trou,

tous les autres peuvent aller en silence…

 

Cri, cri, cri, cri à voix haute !

Ah ! Quelqu’un comprend, pleure – halte !

Même si je sais que le temps nous guette

chacun de vous devra bien

Accepter ce cri, ce cri, ce cri qui vient de ma bouche muette

Comme le sien ! ! !

LE CRI
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Published by Marco Valdo M.I.
27 juin 2018 3 27 /06 /juin /2018 15:58

 

Le Mariage de Till

 

Chanson française – Le Mariage de Till – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 60
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXIII)

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Ben ça alors, Till va se marier, dit Lucien l’âne. Comme ça subitement, sans fiançailles et sans ban, voilà qui est surprenant.

 

Je te l’accorde, dit Marco Valdo M.I. ; c’est un événement assez inattendu, une péripétie soudaine et déroutante, mais c’est ainsi. Il y a urgence. En fait, Till se marie et en même temps, il ne se marie pas. D’abord, comme tout le monde le sait, il est promis – quoi qu’il arrive – à Nelle ; ainsi le veut la Légende et elle n’en démordra pas. Till est lié à Nelle par la légende, c’est son destin et aucun prêtre, aucune cérémonie sacramentelle n’y pourra rien changer. Ensuite, comme la chanson le révèle, c’est un mariage de circonstance, un mariage nécessaire et la chanson explique pourquoi. C’est, comme on dirait actuellement, un mariage blanc et qui ne sera pas consommé – au grand dam de Till et, semble-t-il, de la mariée.

 

Là, dit Lucien l’âne, si c’est un mariage blanc, je comprends mieux ce qui se passe, même si je ne sais pas trop en quoi untel mariage peut être utile à Till. De nos jours, les mariages blancs servent à donner accès à la nationalité ou à tout le moins, aux sacro-saints papiers à des gens qui fuient le malheur qui les étreint dans le pays d’où ils viennent.

 

Note, Lucien l’âne mon ami, que tout ceci est franchement hérétique, pour ne pas dire, digne d’un vrai libre-penseur, d’un authentique athée. Je m’explique. Le mépris que Till démontre du mariage religieux est violent pour l’époque et surtout, dans son principe. Je résume : il s’agit d’un mariage catholique, à l’église – sous l’œil de Dieu ou de son fils ou des deux et de la Vierge, célébré par un prêtre, où les futurs jurent sur la Bible, le crucifix, l’hostie en sachant pertinemment qu’ils trompent le prêtre, mais aussi, celui qu’il représente : Dieu lui-même – ce qui, on en conviendra, ne peut en aucun cas être le fait d’un croyant – comme dit l’autre, Dieu est Dieu et il n’y a qu’un seul Dieu. De plus, le mariage religieux est un sacrement : y contrevenir et a fortiori, le tenir pour rien est, dans la logique canonique, un très grave péché ; en clair, un crime contre la Loi divine et un pays catholique, contre l’Église et contre l’ordre royal.

 

Hou là, ça va chercher lin ces crimes-là. On en a torturé et brûlé pour moins que ça, dit Lucien l’âne ; mais, j’imagine que pur Till et Lamme – et tous les Gueux en lutte qui sont déjà passibles de la peine de mort, de la pendaison ou du bûcher, ça n’aggrave pas leur cas et que de plus comme ils sont déjà poursuivis, ils s’en foutent.

 

Sans aucun doute, Lucien l’âne mon ami. Donc, le but de toute cette aimable comédie est d’organiser une noce de campagne qui emmènera les mariés et leur suite joyeuse sur des chariots fleuris et ornés de drapeaux et de feuillages, en chantant jusqu’au lieu et en fanfare de leur nuit de noces. Ici, ce lieu magique se situe nécessairement au cœur de Maestricht. Tel est le plan d’action de Till et de son témoin de mariage malgré lui, Lamme, à qui Till n’a pas dévoilé son plan.

 

Ils vont sans doute réussir cette audacieuse manœuvre, dit Lucien l’âne en riant. En tout cas, je le souhaite.

 

Peut-être, dit Marco Valdo M.I., peut-être que oui, peut-être que non, c’est toujours comme ça dans la vie. Mais, rassure-toi Lucien l’âne mon ami, nous en saurons plus dans la chanson suivante.

 

Alors, dit Lucien l’âne, ne traîne pas à l’écrire, car il me tarde de savoir et en attendant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde papivore, bureaucrate, contrôlé, audité, surveillé, inspecté, quadrillé et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

« Où devez-vous aller, gueux clandestins ? »

« Par le grand Gueux, dit Till,

À Maestricht, au cœur de la ville. »

Le maître des lieux dit : « On ne le peut point ;

 

L’armée du duc tient les chemins. »

« Lamme et moi, nous le ferons,

Si de me marier, j’ai la permission

Et une femme qui m’épouse dès demain.

 

Une femme, riche ou pauvre,

Belle et douce, timide ou fière,

Pas trop vieille et assez soumise

Le temps de passer à l’église.

 

Par le curé, notre union bénie sera.

Ainsi, on aura le précieux certificat –

Pour nous, un papier sans valeur,

Car il émane d’un papiste inquisiteur.

 

Ce document attestera notre soumission

À l’Église romaine et nous aurons

Les bénédictions du Pape et des saints,

Des curés, des belîtres et des doyens. »

 

En la ferme du maître des lieux,

Avaient trouvé refuge des exilés de Zélande,

Des gens du parti des Gueux

Qui fuyaient le duc et ses bandes.

 

Tous s’empressent à se préparer :

Les hommes ont mis leur habit de fête,

Les femmes une robe, leurs souliers aux pieds

Et un grand bijou doré sur la tête.

 

Et Thomas, le maître des lieux

S’en va à l’église prier le prêtre de Dieu

De marier deux tourtereaux sur le champ :

Thylbert, fils de Claes et Tennekin, la belle enfant.

 

Une fois payé, le prêtre de Dieu les marie

Et la noce revient au foyer faire la fête.

Tous dansent, boivent et rient

Et s’amusent au creux de la tempête.

 

À midi, clair soleil, vent frais, ciel serein,

Les chariots fleuris se mettent en chemin

Aux sons des fifres et des tambourins,

Emmenant les mariés et toute la noce au loin.

 

 Le Mariage de Till
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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 15:20
Le Cœur et l’Esprit

Chanson française – Le Cœur et l’Esprit – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 59
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXIII)

 

 

 

Laurence Sterne

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

« Le Cœur et l’Esprit », en voilà un beau titre, dit Lucien l’âne. Encore faut-il savoir de quoi il est question. Peut-être même que ce pourrait être une de nos devises et pourquoi pas, une devise des Chansons contre la Guerre.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, c’est un titre qui évoque toute une forme de personnalité, toute une manière d’être et de se comporter. C’est en quelque sorte une boussole morale, une inclinaison de l’être qui penche toujours du bon côté.

 

Ainsi en va-t-il pour le titre, mais dis-moi Marco Valdo M.I. mon ami, dis-moi un peu ce que raconte la canzone, car – comme tu peux t’en douter – j’attends avec impatience la suite de l’histoire. Pour moi, tes chansons sont devenues comme les épisodes d’un feuilleton comme en écrivait Pierre Allexi Joseph, Ferdinand de Ponson du Terrail, connu sous le titre de vicomte de Ponson du Terrail.

 

Je reconnais bien là ton goût pour les noms à rallonge. Cependant, Lucien l’âne mon ami, je préférerais invoquer le feuilletoniste anglais ou presque, il publia au fur et à mesure de l’écriture – cette révélation prit dix ans, son proprement extraordinaire et décapant « Vie et opinions de Tristram Shandy », qu’on ne se fatigue jamais de relire, car il est à chaque fois une autre découverte.

 

Oh, je le sais, dit Lucien l’âne en riant, moi qui le relis depuis l’époque ce coïtum interruptum (accusatif) et tout ce qui s’ensuit comme on boit un porto datant de sa naissance. Imagine ce que ce serait dans mon cas ; d’ailleurs, à ma naissance, le porto n’existait pas.

 

 

 

Soit, dit Marco Valdo M.I., je ne voudrais pas tromper les gens : le porto est un vin vénérable, quand même. Ah, Sterne – ce presque archevêque d’York, car s’il n’avait écrit et eu des polémiques et des aventures amoureuses trop voyantes, il l’eut été comme son aïeul.

 

Mais quand même, Marco Valdo M.I. mon ami, Laurence Sterne, l’auteur de Tristram, archevêque d’York, Yorick porté au rang d’archevêque, troisième personnage du Royaume d’Angleterre, voilà qui aurait redoré la couronne et mis l’humour au rang de grandeur nationale.

 

De fait, Lucien l’âne mon ami, il est parfaiement louable d’imaginer Sterne comme archevêque, Sterne relatant aux fidèles de Sa Majesté les joies du baptême à la canule, Sterne est bien celui à qui nous devons tant et le droit de dialoguer à notre guise. Mais, vois-tu, Lucien l’âne mon ami, tout ceci n’a que peu à voir avec la canzone. Quoique… sauf à considérer évidemment que la chanson – comme le « je » de Rimbaud – est une autre, ainsi qu’elle l’a souvent démontré.

 

Oui, dit Lucien l’âne, ça ne lui va pas de servir de faire-valoir au commerce ou de trafiquer l’argent et le reste. D’ailleurs, elle se révolte, comme Till. Elle en a marre d’ânonner des insanités, de débiter des débilités. Bien sûr qu’il lui faut du son (parfois), mais enfin, elle a toute sa tête. Donc, lors de l’épisode précédent dans la réalisation en direct de leur guet-apens[[58007]], nous aviosn laissé nos amis Till et Lamme avec la nécessité de s’éloigner au plus vite de l’auberge de Marlaire et surtout, des cadavres des trois prédicants, qu’ils venaient d’assassiner – pur la bonne cause pourtant. Entretemps, ils sont arrivés à Huy, mais ayant changé de rive à Andenne pour égarer leurs poursuivants éventuels, ils ont franchi li pontia et ont repris le cours de leur périple, car ils doivent, comme on le sait, aller à Maestricht en dépit de tous les obstacles, en passant obligatoirement par Landen, comme le démontre la canzone. On les retrouve là-bas, après le cri de l’alouette et le chant du coq hardi – lequel, comme on sait ici, est le coq wallon, symbole de liberté, avec celui qui les a accueillis. Je ne te dirai pas le reste, sinon à quoi servirait de lire la chanson.

 

Bien sûr, Marco Valdo M.I. mon ami, il y faut du suspense, un brin de mystère, un territoire inconnu et inexploré et étant moi aussi un explorateur invétéré, un âne itinérant dans toute l’histoire, furetant sans désemparer depuis des milliers d’années, j’apprécie particulièrement d’avoir à découvrir ce que je ne sais pas ou que je ne connais pas encore. Maintenant, si tu le veux, revenons à notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde sans cœur, sans esprit, sans vue de lui-même, sans conscience, sans volonté et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Lamme demande : « Où allons-nous ? »

« À Maestricht », dit Till.

Lamme dit : « Il faut être fou,

Le duc espagnol tient la ville. »

 

Till dit : « Pour les trois prédicants,

Les corbeaux, les hiboux et les vautours

S’en chargent opportunément

Tour à tour. »

 

Lamme dit : « À Maestricht, ils sauront

Et à la mort, ils nous mèneront,

Haut et court, ils nous pendront. »

Till répond : « Nous passerons.

 

À Maestricht, nous devons être tantôt ;

En passant par Landen, nous y serons bientôt.

À Landen, l’alouette sifflera.

À Landen, le coq hardi répondra. »

 

À Landen, l’alouette siffle,

À Landen, le coq hardi répond.

« Vive le Gueux, amis libres !

Entrez en ma maison.

 

Envoyés du Prince, entrez,

Mangez et buvez !

Voyez le jambon et les boudins,

Les verres emplis de vin. »

 

Lamme boit comme le sable sec ;

Lamme mange à grand bec.

Filles, gars, tous viennent le voir

Titan besognant des mâchoires.

 

« Cent paysans partiront

Dans une semaine

Pour travailler à grande peine

Aux digues de Bruges et environs.

 

Par des chemins divers,

À cinq ou six, ils iront

À Bruges, les Gueux trouveront

Les barques pour atteindre la mer. »

 

Et dit encore le maître des lieux

« Je donnerai arme et argent :

Dix florins à chaque gueux

Et un grand coutelas bien tranchant. »

 

Till dit : « C’est là magnificence. »

Thomas, le maître des lieux, dit :

« Je ne besogne pas pour la récompense,

J’agis selon le cœur et l’esprit. »

Le Cœur et l’Esprit
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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 18:24
Le Guet-apens

 

Chanson française – Le Guet-apens – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 58
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXII)

 

 

 

 

Sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qu’est un guet-apens, puisque tel est le titre de la canzone ?

 

Et comment que je le sais, dit Lucien l’âne en secouant ses oreilles noires comme le basalte, c’est une embuscade, un piège, un traquenard tendus sur la route de quelqu’un, de quelques uns, de plusieurs, de groupes, de troupes et même, d’armées entières ; voilà ce que c’est un guet-apens ou alors, je me trompe du tout au tout.

 

Non, non, Lucien l’âne mon ami, répond Marco Valdo M.I., tu ne te trompes absolument pas. C’est bien ça. Ainsi, tu sais ce dont la canzone va raconter : l’histoire d’une embûche que nos deux amis Till et Lamme vont tendre à ces maudits (faux) prédicants qui préparent un attentat contre le Taiseux. Mais enfin, ce que font là Till et Lamme est un acte de guerre, mais de bonne guerre puisque guerre il y a et qu’ils sont bien forcés de la faire.

 

Comment ça, dit Lucien l’âne, ils sont bien forcés de la faire, de bonne guerre ?

 

Souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, Till et Lamme étaient de pacifiques et gentils garçons qui étaient venus au monde pour vivre et qui n’avaient en tête que le goût et le plaisir de vivre et qui à part quelques niches, ne faisaient jamais de tort à personne. Souviens-toi, sous prétexte d’Inquisition, on a fait mourir Claes, le père de Till, sur le bûcher après l’avoir méchamment torturé. On a torturé Soetkin sa femme et la mère de Till et Till lui-même. Et des scènes similaires se sont répétées à l’infini dans tout le pays avec en plus des massacres, des sacs, des saccages, des ravages, d’odieuses persécutions. Et Till qui ne songeait qu’à vivre sa vie, qu’à vivre en liberté s’est trouvé contraint à prendre la fuite, à vivre en exil permanent et à se faire gueux parmi les Gueux. C’est le thème de la Légende que cette marche vers la liberté : liberté de vie, liberté de choix, liberté de paroles, liberté de conscience, liberté de circulation, liberté d’alimentation, liberté d’opinion, liberté de pensée. Toutes ces libertés imposaient une lutte longue et difficile pour la libération de l’être humain vis-à-vis des tutelles et des dominations.

 

En somme, dit Lucien l’âne, la liberté de l’individu dans un monde sans frontières. Si j’applaudis des quatre petits sabots à cette revendication libertaire, laisse-moi te dire qu’on est encore loin d’y satisfaire. Il y a encore des religions, des églises, des partis, des pouvoirs, des frontières, des armées et plein d’autres choses aussi absurdes et aussi détestables. Cela dit, je comprends la révolte de Till et à sa place, j’aurais fait pareil, car comme disait le Taiseux : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », surtout en matière de liberté où les obstacles et les ennemis sont impitoyables, puissants et nombreux. J’aurais comme lui organisé ce guet-apens dont parle la canzone. Car, ce n’est pas faire la guerre que de s’en défendre. C’est même souvent le seul moyen de s’en débarrasser. Ainsi, dans la Guerre de Cent Mille Ans, par exemple, il faut insister sur le fait que ce sont les riches et les puissants qui font la guerre aux pauvres et aux faibles afin de maintenir leur domination, de conserver ou d’accroître leurs privilèges, d’augmenter leurs richesses et ainsi de suite. Que les pauvres soient contraints de s’en défendre pour pouvoir vivre leur vie, y compris par les armes, la rébellion et tous autres moyens, n’est que de la légitime défense. Mais dis-moi deux mots de la chanson dont jusqu’à présent je ne connais que le titre.

 

Oh, la canzone décrit de manière assez détaillée le guet-apens et tellement que je te laisse le plaisir de découvrir ces détails, car on a dit l’essentiel.

 

Bien, je vais de ce pas examiner les détails et pour l’heure, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde traître, vénal, dominateur, dogmatique, religieux et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Lamme dit : Ces prédicants traîtres. Honte sur eux !

Ils sont trois, nous sommes deux.

Ces assassins veulent tuer le Taiseux.

Allons les attendre sur le chemin. Malheur à eux !

 

Patience et silence encore un moment !

À l’écart, préparons le guet-apens.

Assis sur le talus, je serai mendiant,

Dit Till, je les retiendrai en parlant.

 

Lamme, avec mon arquebuse, va te cacher

Là dans le taillis entre les rochers.

Quand comme le corbeau, je croasserai,

Il te faudra tirer, recharger et tirer.

 

Quand viennent les prédicants,

Till tend son chapeau suppliant.

Messires, je suis carrier, j’ai le dos cassé,

Le patron ne veut rien me donner.

 

Messires, dit Till, il fait froid,

Quand criera le freux ,

Un vent d’acier vous frappera,

Un vent de Gueux, je suis Gueux !

 

Les trois avancent aussitôt

Sortant leur bragmart.

Alors, Till sort son couteau

Et recule dans le noir.

 

Till dit : le vent de plomb va souffler,

Canailles, votre crevaille va venir.

Till croasse et Lamme tire.

Deux fois, l’arquebuse a parlé.

 

Une fumée bleue monte de la broussaille,

Deux prédicants sont tombés,

Le troisième continue la bataille

Un dernier tir vient l’arrêter.

 

Tu es blessé, mon ami doux, dit Lamme

Dis quelque chose, Till ! Parle !

Ils sont tous morts les prédicants.

Tu ne mourras pas, j’essuie ton sang.

 

Ces assassins ont des bedaines de florins,

Lamme prend l’argent et jette les corps.

Ce Vent d’acier ne soufflera pas la mort.

Et vers Huy, les ânes reprennent leur chemin.

 

 

 

Le Guet-apens
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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 09:24

 

Les trois Prédicants

 

Chanson française – Les trois Prédicants – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 57
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXII)

 

 

 

 

 

Mon ami Lucien l’âne, il te souviendra que Till et Lamme s’étaient retrouvés près de Namur, où Lamme avait abouti toujours en quête de sa femme et pêchait en Meuse le sandre et le gardon. Après avoir croisé une espionne, réelle ou supposée, les deux compères s’étaient acheté deux ânes : Jef et Jean, afin de reprendre leur pérégrination vers Maestricht, où Till devait pénétrer afin de porter les messages du Taiseux.

 

Certes, dit Lucien l’âne. On en était là de l’histoire.

 

Cette fois, reprend Marco Valdo M.I., Till et Lamme continuent à longer le fleuve et s’arrêtent en fin de journée dans une auberge à l’enseigne « Chez Marlaire ». Pour ta gouverne, je signale que Marlaire est un prénom, même si à présent, il est plus usité comme nom de famille. En fait d’auberge, il faut se souvenir qu’il en est de toutes sortes. Ici, disons, c’est une halte sur le bord du chemin, tenue par une seule personne.

 

Sans doute le dénommé Marlaire lui-même, dit Lucien l’âne. Je me souviens très bien, moi qui ai parcouru tant de chemins depuis tant de temps, je me souviens très bien à quoi peuvent ressembler ce genre d’endroits. La plupart du temps, il s’agit d’une seule pièce où le voyageur ou le passant peut se faire servir à boire et à manger et se poser un peu à l’abri. Ça n’a rien de ce qu’on appelle aujourd’hui une auberge ; ça tient plus de la gargote ou du boui-boui. Ainsi donc, nous voici à nouveau dans une auberge et peut-être même, y trouvera-t-on un espion ?

 

Exactement, Lucien l’âne mon ami, il y a un espion et cette fois-ci, un vrai de vrai, un agent au service du duc (d’Albe), un papiste acharné qui va tenter de tirer les vers du nez de Till et de Lamme. Ces derniers, malheureusement pour l’espion, ne sont pas nés de la dernière pluie et vont aisément retourner la situation en trinquant avec le patron. C’est ainsi qu’ils vont découvrir un complot hispano-catholique, à l’évocateur nom de code « Vent d’Acier », qui a comme but d’assassiner le Prince d’Orange et qu’ils vont repérer le commando chargé de cette mission, composé de « Trois Prédicants », de vrais catholiques se faisant passer pour des réformés. Voilà toute l’affaire.

 

Ce n’est pas rien, dit Lucien l’âne. Ce qui me stupéfie un peu, c’est pourrait imaginer une affaire du genre actuellement.

 

Oh, dit Marco Valdo M.I., tu as parfaitement raison et il circule d’ailleurs toute une littérature à ce sujet et la presse raffole de telles nouvelles.

 

Et même, dit Lucien l’âne péremptoire, de tels complots existaient déjà dans la plus haute Antiquité. On s’y assassinait à tours de bras. En fait, dès qu’il y a du pouvoir, il y a des conflits qui s’installent et des complots qui s’élaborent. Songe seulement à la mort de Pompée et à celle de Jules César. Pour le reste, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde méfiant, complotant, espionnant, mentant et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

À l’enseigne « Chez Marlaire », un lieu convenable

Ayant bu maint flacon,

Mangé force poissons,

Till et Lamme s’attardent à table.

 

L’hôte est bavard comme une pie,

Bon catholique, papiste en diable,

Maudit les rebelles et l’hérésie,

Espion pour sûr, mouche véritable.

 

Il trinque, il questionne

Il ruse, il demande à voir ;

Les passes signés du duc l’impressionnent.

L’hôte dit : Buvons au duc, notre espoir.

 

En quoi prend-on le rat, le mulot ?

En ratière, en mulotière.

Et qui est le rat, qui est le mulot ?

Orange l’hérétique, le prince de l’Enfer.

 

Trois beaux prédicants

Réformés, de forts soudards

Des bonshommes vaillants

Vont venir un peu plus tard.

 

Dieu est à nos côtés ;

Trois beaux prédicants réformés

Viennent par la route de Huy

Pour eux, je verse, je cuis.

 

Vrai catholique et faux Gueux,

Vent d’Acier tranchera au nom de Dieu

Le cou du merle de Nassau ;

Il l’empêchera de siffler encore bientôt.

 

Et Till trinque et l’hôte boit.

Je bois au roi et au duc, santé !

Je bois aux prédicants et à Vent d’Acier !

Je bois au vin, je bois à moi, je bois à toi !

 

Alors, enfin fin soûl, l’hôte s’endort.

Et Till dit : Lamme, filons dehors

Attendre ces vilains oiseaux-là,

Ces noirs corbeaux du roi.

 

Ils viennent de Marche-les-Dames,

Le long des rochers au bord de Meuse.

Tendons un piège aux truands,

Il nous faut occire ces prédicants.

 

 

Les trois Prédicants
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Published by Marco Valdo M.I.
17 juin 2018 7 17 /06 /juin /2018 16:44

 

L’Auberge de Sambre et Meuse

 

Chanson française – L’Auberge de Sambre et Meuse – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 56
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XVII-XVIII)

 

Le caporal Trim et le Capitaine - Oncle Toby refont le siège de Namur dans le jardin.

 

 

 

L’Auberge de Sambre et Meuse, voilà encore un étrange titre, dit Lucien l’âne, qui trouverait mieux sa place dans un guide pour voyageurs. Il me rappelle cette auberge bavaroise que tu fis dans le temps. Donc, si l’auberge bavaroise se situait dans l’Allgau en Bavière, celle-ci doit se situer tout près de Namur ou carrément dans ma ville, où la Sambre conflue avec la Meuse. Comme dans l’épisode précédent, Till revenait du Cambrésis en passant par Mézières et puis, la vallée de la Meuse pour accomplir sa mission qui est, si je me souviens, de pénétrer dans Maestricht assiégée par les troupes espagnoles, Till devait immanquablement passer par cette ville.

 

Oui, dit Marco Valdo M.I., c’est effectivement ce qui se passe et ce que raconte la chanson. Avant d’aller plus avant dans les aventures namuroises de Till, je voudrais mettre un petit accent sur le rôle de cette ville qui depuis des siècles sert de verrou pour contrôler le trafic terrestre entre la mer, les plaines flamandes et brabançonnes et le relief ardennais ou condruzien et le trafic fluvial entre la France, le Pays de Liège, le Limbourg, la Saxe et les ports de la Mer du Nord. Les Romains y avaient déjà installé un lieu fortifié. Cela dit, Till descendant par les rives de Meuse devait nécessairement y passer. Il y retrouve Lamme qui cherche sa femme – ce qui est un des leitmotive de la Légende et dès lors, un trait qu’on ne peut ignorer. Tout comme son embonpoint et pour Till, l’évocation de Nelle et de Katheline.

 

Bien sûr, dit Lucien l’âne, mais il me semble aussi que Jef, l’âne de Till qu’on a déjà rencontré et qui ne peut pas plus être négligé.

 

Certainement, répond Marco Valdo M.I., d’ailleurs, dans cette chanson, les ânes se multiplient. Jef hérite d’un compagnon qui se nomme Jean. Jef porte Till, Jean porte Lamme.

 

Oh, dit Lucien l’âne en riant aux éclats, il doit avoir une force phénoménale, ce Jean, car porter Lamme et sa bedaine n’est pas une mince affaire. D’autre part, si je ne me trompe, tu dois bien connaître les lieux, toi, Marco Valdo M.I., car tu as résidé un temps sur le sommet de cette colline, du côté d’où l’on voit toute la vallée de la Sambre sur des kilomètres.

 

C’est exact, Lucien l’âne mon ami, mais c’était il y a bien longtemps et je ne sais si le lieu où je résidais est encore tel que je l’ai connu. Cela dit, la citadelle et la Meuse étaient de l’autre côté, sur l’autre versant. Disons que la citadelle regardait le soleil levant et nous le soleil couchant. De plus, ce n’était pas au temps de Till, la même citadelle qu’aujourd’hui ; cette dernière ne fut construire qu’un siècle plus tard, si pas un siècle et demi. Au temps de Till, l’artillerie commençait seulement à détruire les fortifs, les gens et le monde. La Guerre de Cent Mille Ans avait encore des côtés artisanaux, mais les choses ont mal évolué depuis.

 

N’était-ce pas, Marco Valdo M.I. mon ami, dit Lucien l’âne solennellement, cette citadelle qui fit l’objet d’un siège et d’une prise d’assaut un siècle et demi plus trad et que l’Oncle Tobie faisait soigneusement reconstituer, avec pioche, pelle, bêche et râteau, par le caporal Trim sur le demi-arpent derrière le potager à Shandy, lors même que grandissait au monde le brave Tristram ?

 

Celui-là même qui fit tant rire Diderot, répond Marco Valdo M.I. ; souviens-toi de l’activité de la main de la béguine, ravissante infirmière, au-dessus du genou de Trim, dont ne saura jamais l’aboutissement et pour en revenir à la chanson et à l’auberge, on y découvre une scène où Lamme chasse une espionne qui ensorcelle Till et où le brave Goedzak finit par retirer – manu militari – Till des griffes de cette Mata Hari mosane.

 

Houla, dit Lucien l’âne, tout cela m’intrigue, voyons ça de plus près. Puis, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde toujours aussi guerrier, militarisé, espionné, lâche, tueur et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

En Meuse, Lamme pêche le sandre et le gardon.

Till arrive, sa bonne arquebuse à la main,

Lamme interpelle son compagnon.

As-tu vu ma femme sur ton chemin ?

 

Lamme est triste comme un cloîtré,

Son cœur est gros comme une baleine,

Il mange tant pour se consoler.

On le voit à sa bedaine.

 

Demain, dit Lamme, on partira

Chercher ma femme ; on achètera

Un âne pour chacun. On les nommera

Jef et Jean, comme il se doit.

 

Juste deux gueux devisant :

L’un sur Jean ;

L’autre sur Jef ;

Entre eux deux, point de chef,

 

Califourchonnant côte à côte,

Face au soleil levant,

Sous les pluies grêleuses et le vent,

Vers les crêtes, ils montent les côtes.

 

Une jambe de-ci, sur leur baudet,

Une jambe de-là, ils allaient.

Pendant ce temps, à Damme, Nelle cousait

Et Katheline, le feu dans la tête, délirait.

 

Monsieur du Soleil, dit Till rieur,

Bénissez les pauvres pèlerins,

Réchauffez-nous le cœur !

Lamme dit : J’ai faim.

 

À l’auberge à la table si bonne,

Lamme se lamente et mange ;

Autour de la fille, Till tourne.

Lamme dit : C’est une espionne.

 

Corde, glaive et potence,

C’est une espionne, n’y va point !

Et la fille rit d’impertinence

Et Lamme lui montre le poing.

 

Et Lamme retient Till par le corps ;

Et Till rue et Till se démène encore.

Et Lamme dit : « Je vais faire ma crevaille

De rire. Il vaut mieux qu’on s’en aille. »

 

L’Auberge de Sambre et Meuse
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Published by Marco Valdo M.I.

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