Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 20:24

 

Ô TOI, MON AUTRICHE !

 

Version française – Ô TOI, MON AUTRICHE ! – Marco Valdo M.I. – 2020

avec l’aide de la traduction italienne de Riccardo Venturi – OH TU, AUSTRIA MIA !

d’une

Chanson allemande – Oh, du mein Österreich ! – Erich Kästner1946

 

Texte d’Erich Kästner, pour cabaret littéraire à Die Schaubude à Munich (1945-48).

Sur la mélodie de la marche du même nom de Franz von Suppé (1849).

Texte in Geschichte und Poetik des österreichischen Kabaretts

 

 

             

 

Du haut de la Dachstein à Vienne : troulala hiho !

 

 

À la fin de la guerre, Erich Kästner s’installe à Munich et se consacre à la mise en scène de spectacles musicaux grâce auxquels il parvient à illustrer et à stigmatiser avec férocité tous les maux de cette sombre période de l’après-guerre. Marschlied 1945 et Lied vom Warten remontent à ces années-là, où l’Allemagne était une immense salle d’attente remplie de millions de femmes incertaines du sort de leurs hommes… Mais les chants accusateurs et les blagues vitrioliques atteignent leur apogée dans le « Deutsches Ringelspiel », le « German Round Trip », une production de l’automne 1946, qui comprend Die Jugend hat das Wort, une attaque véhémente contre la génération des pères, responsables de l’arrivée au pouvoir de Hitler, et ce « Oh, du mein Österreich ! » , couplet non moins impitoyable dédié par Kästner à l’Autriche, qui s’est déclarée victime innocente du nazisme, écartant complètement l’enthousiasme avec lequel elle avait accueilli l’Anschluss en 38. […] C’est ainsi que le numéro est apparu au public du Schaubude : sur scène, quatre jeunes hommes en short de cuir, avec des moustaches à la Hitler, récitent des vers de Kästner avec en fond une valse. À la fin de chaque couplet, ils yodèlent et dansent le Schuhplattler typiquement tyrolien. Ils répètent que le Danube n’a jamais été brun, mais seulement bleu, qu’il ne faut pas croire ce que disent les journaux et que voter pour Hitler n’était qu’une « petite blague ». Ce qui compte vraiment, c’est « le caractère viennois en or », dit la renversante finale.

 

 

La désormais mythique « Ronde allemande » d’Erich Kästner est une sorte de cercle infernal où défilent un à un tous les personnages les plus louches de l’après-guerre. Véritable danse macabre, elle présentait une scénographie complexe et grandiose ; le Schaubude, en effet, grâce au travail d’équipe d’artistes ingénieux et innovants, avait changé le schéma traditionnel du Kabarett, basé sur la succession de numéros uniques, au profit d’un spectacle basé sur un seul grand thème dont les chansons, interprétées par différents personnages, faisaient partie intégrante.

La « Ronde allemande » était l’exemple le plus frappant de cette nouvelle tendance dans le grand Kabarett de Munich.

 

Extrait de « Kabarett ! : Satire, politique et culture allemande sur scène de 1901 à 1967 », par Paola Sorge, Elliot, 2014.

 

Commentaire de la traduction italienne de Riccardo Venturi.

 

La marche patriotique « O du, mein Österreich ! » est une des compositions les plus célèbres du Dalmate Francesco Suppé Demelli, né à Split en 1819, qui faisait alors partie de l’Empire des Habsbourg. Et le musicien était fidèle à l’empire des Habsbourg, au point de changer son nom en « Franz von Suppé », avec lequel il est entré dans l’histoire. Vous connaissez tous la marche pour l’avoir entendue plus ou moins chaque 1er janvier lors du concert du Nouvel An diffusé en Eurovision :

 

Le fait qu’Eric Kästner l’ait utilisé à nouveau pour cette pièce légèrement satirique sur l’Autriche et son attitude d’avant et d’après-guerre est une moquerie qui revient à l’actualité : dans l’Autriche d’aujourd’hui (et pas seulement en Autriche, cela va de soi…) certaines choses ne semblent jamais s’être démodées. Il y a quelques jours à peine, deux touristes britanniques qui s’étaient arrêtés dans un Gasthof soigné comme celui peint par Kästner ici, ont été accueillis à l’entrée par une belle photo du grand-père du propriétaire en uniforme SS avec une croix gammée sur le mur (« un souvenir de famille », a déclaré le propriétaire en question). Le natif de Dresde Kästner s’est méchamment mis dans l’ambiance, en écrivant cette pièce intentionnellement pleine d’idiotismes autrichiens (pour laquelle j’ai sorti l’Österreichisch für Anfänger, le petit dictionnaire autrichien qu’un jeune homme de 21 ans en camping-car a acheté à Vienne en 1984). Il s’ensuit que la traduction est parsemée de notes : sans elles, il serait assez difficile de comprendre pleinement le texte.

 

 

 

Nous sommes les Ostmärker, nous, les Autrichiens, pardon.

Mes respects, Monsieur le Baron.

Les clochards du Reich allemand, renvoyés à la maison.

Nous sommes une glorieuse nation.

 

Il ne faut pas croire les journaux, madame,

Je vous baise la main, ma chère dame !

Il n’a jamais été brun le Danube bleu,

Notre Danube bleu a toujours été bleu.

 

On s’est dit quand ça a commencé :

« Par ce falot, on ne se laissera pas berner ! »

Jamais dans le Reich, on n’a voulu entrer,

On voulait juste demeurer plus riches dans notre foyer.

 

Parfois, il semblait en être autrement, même si

Nous avons toujours été contre lui !

Il a peint tout en brun les Prussiens,

Mais chez nous, il n’est arrivé à rien.

 

Comment peut-on croire l’un d’entre nous, devenant

(anxieux) Membre du Parti ?

Membre du Parti ?

Nous n’agissons pas si légèrement.

 

Du haut de la Dachstein à Vienne : troulala hiho !

Contre lui, nous avons toujours été !

Et pourtant, que nous a pas conté

Le conteur d’histoires de Braunau.

 

Le seul faux pas que nous ayons commis,

Ce fut de voter deux fois pour lui.

Ce n’était pas un facteur décisif,

C’était plutôt un canular inoffensif

 

L’important, c’est notre caractère fort

Et de Vienne, le cœur d’or !

 

Oui, oui, nous Ostmärkers, pardon, nous Autrichiens.

Bonsoir, mon colonel !

Nous allons valser, – plus jamais de rapin !

Nous créons du vrai culturel !

 

La loyauté inconditionnelle est un héritage sacré.

Votre esclave Mademoiselle, mignonne enfant !

Nous sommes un peuple montagnard très accueillant.

Dans nos Alpes, il n’y a pas de péché.

 

Comme nous avons à nouveau la paix,

Vous êtes bienvenus dans notre hôtel !

Bonsoir, Monsieur ! Bonsoir, Mademoiselle !

Monsieur le Baron, mes respects !

 

Innsbruck, St. Johann, Salzbourg,

La saison recommence !

La neige brille. Les lacs sont immenses.

Quand vous en aurez envie, faites le détour !

 

Pour les voyageurs d’un passeport allemand munis,

(anxieux) C’est in…

C’est in…

C’est tout à fait interdit !

 

Notre chancelier l’a ordonné :  troulala hiho !

L’Allemagne ne peut pas se redresser !

Maintenant, les barrières tombent à nouveau.

Nos spectacles sont déjà commandés.

Bienvenue aux dollars, aux francs,

Aux livres du monde du monde entier !

 

L’argent est un facteur important

Même si le cœur n’a pas parlé.

L’essentiel, c’est le caractère,

Et le nôtre, on ne peut pas le contrefaire !

Ô TOI, MON AUTRICHE !
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 17:13
 
LES PETITS HÉROS FATIGUÉS

 

Version française – LES PETITS HÉROS FATIGUÉS – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Piccoli eroi stanchi PeggiorItalia – 2020

 

 


 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Oh, dit Lucien l’âne, « les petits héros sont fatigués », ça me rappelle quelque chose, on dirait le titre d’un film.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, j’avais eu la même sensation quand j’ai vu le titre en italien « Piccoli eroi stanchi », mais ce peut être seulement une coïncidence ou alors, une réminiscence inconsciente. Le film « Les héros sont fatigués » est sorti depuis longtemps de l’affiche, car il date quand même de 1954. Cependant, on ne sait jamais. Cela dit, la chanson n’a rien à voir avec ce film où d’anciens aviateurs guerriers ennemis trafiquent ensemble du diamant et se racontent leurs souvenirs. Rien de rien qu’elle a à voir.

 

Je le pensais aussi, Marco Valdo M.I. mon ami, et je me demandais évidemment, du coup, de quoi ou de qui il est question dans cette chanson. Dis-le-moi, ça m’intéresse. Toutefois, avant que tu me répondes, je voudrais te remémorer tes chansons où il est question de héros, question de montrer que j’apprécie ce que tu fais. Il y a La Loi des Héros, Nicolas le civil et le Héros militaire et la Bravade héroïque.

 

Eh bien, voilà, dit Marco Valdo M.I., ces « petits héros fatigués », ce sont les enfants qui sont contraints de travailler pour assurer leur subsistance et souvent aussi, celle de la famille ; certes, certains d’entre eux sont moins écrasés, car ils ne travaillent pas ou qu’ils sont encore trop jeunes pour passer déjà sous le joug et que leur rendement s’en ressentirait. Par contre, ils s’en vont tous tout autant à la dérive. Ces enfants-là sont à de très rares exceptions près, condamnés à une vie peu enviable.

 

Je sais cela, dit Lucien l’âne, je l’ai même souvent rencontré. Et puis, il y a ceux qui sont encore moins bien lotis, ceux qui survivent en fouillant les poubelles ou qui vivent carrément sur les décharges d’immondices.

 

Tels sont les « héros » de cette chanson, reprend Marco Valdo M.I., tandis qu’à l’opposé, on y trouve des anti-héros, c’est l’avant-garde de l’humanité consommatrice, les « repus ». Loin de moi, l’idée qu’il faudrait aller à contre-courant, qu’il faudrait régresser ; je trouve satisfaisant le fait que chacun ait un logement, un coin où dormir, de quoi s’habiller, manger, apprendre, se laver, que sais-je, se distraire, mais tout est question de mesure et d’équité. À mon sens, c’est là que réside le nœud de la Guerre de Cent Mille Ans, cette guerre que les riches font aux pauvres pour accaparer les richesses, pour détenir le monde et les choses, pour se vanter de l’avoir, pour jouir en exclusivité, et ainsi de suite, on y mettrait une encyclopédie.

 

Oui, dit Lucien l’âne, trop, c’est trop ; l’ennui, la souffrance, l’épuisement, la maladie des uns sont les ingrédients nécessaires du confort de la frivolité des autres et à ce jeu de domination et de plastronnage, ces « petits héros fatigués » sont des victimes directes. On a supprimé l’esclavage chez les humains, dit-on, mais c’est faux. Ces petits héros fatigués ont tout de l’esclave, du serf ou de l’ilote ; on les traite comme des sous-hommes.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, pourtant, ils entrent en ligne de compte, ils sont inclus dans l’équation qui régit ce monde : « Combien faut-il de pauvres pour faire un riche ? ».

 

Oui, dit Lucien l’âne, l’affaire est claire : du point de vue du système, il faut maintenir une inégalité, car comment être riche, si tout le monde est riche. Les pauvres et toutes les misères sont indispensables au système, ils sont les sources et le réservoir de la richesse. Alors quand j’entends le mot richesse, j’entends une musique funèbre et détestable ; celle qui accompagne de son absence cette grande dépression humaine qu’est la vie superflue. Je songe alors que des hommes ont maltraité les ânes comme ils maltraitent ces « héros fatigués », petits et grands. Il faudrait quand même un jour arriver à faire appliquer La Déclaration universelle des Droits de l’Âne. Allons, en avant, y pas d’avance, il faut rire et vivre quand même et tisser le linceul de ce vieux monde riche, poussif, étouffé, repu et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 


 


 

Ils vivent mal, pire que vous imaginez,

Une vie sans jeux, qui passe à travailler,

Sans avenir, désireux de partir,

La maladie est leur seul devenir.


 

Les petits héros fatigués,

On ne les voit pas, ils vont par milliers.

Les petits héros sont mis sur le côté,

Ils sont toujours humiliés.


 

Dans leur immeuble de banlieue, sans malice,

Ils ont appris à fuir la police,

Aux aléas d’internet, leurs parents les ont laissés

Entre violence et combats, mais on ne peut vivre ainsi.

À l’école, on leur colle une étiquette, on dit

Qu’ils portent malheur, qu’ils ne sont pas intégrés.

Inadaptés, survivants d’une nouvelle guerre,

Ils se relèvent, mais retombent à terre.


 

Les petits héros fatigués…


 

Vous préférez ne pas les voir ; il y en a tant,

Vous êtes pressé, vous n’avez pas le temps.

Ils sont nombreux, qu’est-ce que ça peut faire ?

Tant qu’ils ne se rebellent pas et savent se taire.

S’ils sont malades, personne ne le remarque,

La fumée toute la journée les suffoque,

À l’âge où les enfants pensent à jouer.

Elle me dégoûte de plus en plus, cette société.


 

Les petits héros fatigués…


 

Vous les exploitez, mais vous vous le cachez.

Quand un nouveau vêtement, vous achetez,

Quand de modèle de portable, vous changez,

D’enfants lointains, la souffrance vous ignorez.


 

Les petits héros fatigués…


 

Ils vivent dans la rue, des vies délabrées

Dans les banlieues dégradées et délaissées.

Condamnés sans avoir commis de délits,

Enfermés comme des bandits.

Certains rêvent toujours de liberté,

D’autres fuient ou se laissent aller

Et si le sourire devient difficultueux,

Certains rêvent toujours d’un avenir fabuleux.


 

Les petits héros fatigués

Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
20 décembre 2020 7 20 /12 /décembre /2020 20:22
 

BALLADE DE L’ICARE PRUSSIEN

 

Version française – BALLADE DE L’ICARE PRUSSIEN – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson allemande – Ballade vom preußischen IkarusWolf Biermann1978

 

 

 

 

 

 

 

 

ICARE ET DÉDALE

Félix Labisse – 1942

 

 

 

 


 

Dialogue maïeutique

 

Ach, Lucien l’âne mon ami, kennst du das Land wo der Adler am Geländer steh ?, ou quelque chose comme ça ; ce qui peut se traduire par « Connais-tu le pays où l’aigle s’accroche à la balustrade » ?

 

Qu’est-ce que tu racontes, dit Lucien l’âne, un peu ébahi ? Aigle, balustrade, pays ? Je me demande bien lequel de pays ; c’est peut-être un pays qui n’existe pas.

 

D’une certaine façon, Lucien l’âne mon ami, tu as raison. C’est un pays qui – aujourd’hui – n’existe pas ou plus exactement, n’existe plus. Ça arrive souvent d’ailleurs que des pays qui disparaissent ou se dissolvent ou à l’inverse, que d’autres apparaissent, comme quoi les pays, ce sont des êtres vivants. Bref, en ce qui concerne l’aigle et la balustrade, il faut décomposer. L’aigle, en l’occurrence dans la chanson, il n’y en a qu’un, c’est l’aigle prussien, animal redoutable s’il en fut, et de fait, il est accroché à la balustrade du pont du quai des Weiden (saules) – le Weidendammerbrücke et ce depuis la construction du pont en 1895. Comme tu le sais, l’accroche – je veux dire ma première question, était une allusion à Erich Kästner, qui demandait : « Kennst du das Land, wo die Kanonen blühn ? » (Connais-tu le pays où les canons fleurissent ?) et à l’écrivain allemand du siècle précédent Johann Wolfgang Goethe, qui rêvait de citrons et demandait : « Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn ? ».

 

D’accord, répond Lucien l’âne, je comprends ce que vient faire l’aigle ici, mais je ne vois toujours pas ce que vient y faire Icare et moins encore, un Icare prussien, car moi, Icare, son histoire est dans ma mémoire depuis très longtemps.

 

Soit, répond Marco Valdo M.I., je reprends mon histoire. Sur le pont, il y a une rambarde, autre mot pour balustrade ; sur cette balustrade est fixé un aigle en fonte et même plusieurs, comme je t’ai déjà expliqué, le pont est bordé de deux balustrades – une de chaque côté, chacune ornée d’aigles d’acier. Ils symbolisent l’Empire allemand, dominé par le roi de Prusse. Voilà pour le caractère prussien de l’aigle. Il me reste à situer Icare dans cette histoire. Comme tu le sais, de ça je suis sûr, Icare est célèbre pour son envol vers le soleil de la liberté et surtout, pour sa chute consécutive, quand la cire qui tenait ses plumes (sans doute, d’aigle) a fondu et que ses ailes n’ont plus fonctionné. Voilà pour Icare et la parabole qu’il incarne. Pour le reste, à l’évidence, un aigle en fonte ne agiter ses ailes et ne peut s’envoler ; il en est tout effondré et se tient la tête penchée au-dessus de la Sprée.

 

Au fait, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est-ce que la Sprée ? Il faudrait sans doute le préciser.

 

La Sprée, Lucien l’âne mon ami, est cette rivière-canal-fleuve sur les bords de laquelle se trouve Berlin et que le Weidendammerbrücke traverse.

 

Et puis après, dit Lucien l’âne, je ne vois toujours pas où nous emmène cette chanson.

 

Après ?, dit Marco Valdo M.I., il faut te souvenir que Berlin, en 1978 – quand fut créée la chanson, était divisée – comme du reste, l’Allemagne, entre un Est et un Ouest politiques et que la Sprée était une des lignes qui marquait cette division. Le fait est aussi qu’en 1978, l’auteur de la chanson Wolf Bierman vivait à Berlin – Est et qu’il avait écrit de nombreuses chansons contestant le régime en place et notamment, si tu te souviens qu’on en avait dialogué, la Ballade auf den Dichter François Villon, écrite et chantée dix ans auparavant en 1968, dont la version française s’intitule Ballade du Poète François Villon. Le fait est aussi qu’il envisage dans la chanson de fuir de « demi-pays », mais que « l’oiseau immonde » le retient de ses serres. Comme il est apparu plus tard encore, Wolf Bierman, alias l’Icarus prussien, a finalement pu s’en aller – à pied, dans l’autre « demi-pays ».

 

Merci, merci beaucoup, Marco Valdo M.I. mon ami, mais arrête-toi là, j’en sais assez et si tu continues, j’en saurai trop et il n’y aura plus de plaisir à découvrir la chanson – du moins, sa version en français. Maintenant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde malade, transi, tremblant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 
Poème à Félix Labisse, peintre décorateur de théâtre

 

Un tableau de Félix Labisse, Icare et Dédale – en train d’inventer l’aviation – illustre la version française Ballade de l’Icare prussien de Wolf Biermann.

À ce propos, il est amusant de retrouver de petit poème que Boris Vian avait écrit et dit pour saluer son ami Félix Labisse :

https://www.youtube.com/watch?v=wERKvysuHG0


 

Ainsi Parlait Lucien Lane

 

 


 


 

Là, où la Friedrichstraße à l’accoutumée

Fait son pas arqué par-dessus l’eau,

Là pend au-dessus de la Sprée

Le Weidendammerbrücke. Beau.

L’aigle de Prusse est à la parade

Et moi, je suis devant la balustrade


 

L’Icare prussien se tient là

Avec ses ailes grises en fonte ;

Ses bras inertes lui font honte,

Il ne s’envole pas, il ne tombe pas,

Il n’agite pas ses ailes et se tient la tête penchée

Sur la balustrade au-dessus de la Sprée.


 

Peu pressé, le barbelé pénètre en profondeur

Dans la poitrine, dans les jambes, sous la peau,

Dans les cellules grises, dans le cerveau.

Ceinturé de ce métal oppresseur,

Notre pays est une île tout du long

Cernée de vagues de plomb.


 

L’Icare prussien se tient là

Avec ses ailes grises en fonte ;

Ses bras inertes lui font honte,

Il ne s’envole pas, il ne tombe pas,

Il n’agite pas ses ailes et se tient la tête penchée

Sur la balustrade au-dessus de la Sprée.


 

Et si vous voulez vous en aller, allez-y.

J’ai vu beaucoup d’hommes se tailler

De notre demi-pays.

Moi, je reste jusqu’à ce que j’aie froid.

Cet oiseau immonde me serre déjà

Et m’entraîne et me jette bas.


 

Alors, je me tiens là, Icare prussien,

Avec mes ailes grises en fonte,

Mes bras inertes me font honte,

Je m’envole et je tombe soudain,

J’agite l’air, je m’effondre la tête posée

Sur la balustrade au-dessus de la Sprée.


 

BALLADE DE L’ICARE PRUSSIEN
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 11:51

 

HONNEUR AUX DÉSERTEURS

 

Version française – HONNEUR AUX DÉSERTEURS – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Onore ai disertoriPeggiorItalia – 2020

 


 

 

LE DÉSERTEUR

Octav Băncilă - 1906

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Je résumerais ainsi la chanson : « Mais finalement, le vrai sage est le déserteur. Le héros inconnu des grands monuments », dit Marco Valdo M.I.

 

Pour ce qui est de la sagesse, dit Lucien l’âne, c’est absolument vrai du point de vue statistique. Il y a beaucoup plus de soldats morts à la guerre que de déserteurs fusillés. Et même, on pourrait en faire une sorte de loi – au sens scientifique du terme, quelque chose comme : plus il y a de déserteurs vivants, moins il y a de soldats morts. C’est mathématique et imparable ; quand il n’y aura plus que des déserteurs, il n’y aura plus de soldats morts. C’était la logique de Pottier :

 

« Les rois nous saoulaient de fumées

Paix entre nous, guerre aux tyrans

Appliquons la grève aux armées

Crosse en l’air, et rompons les rangs

S’ils s’obstinent, ces cannibales

À faire de nous des héros

Ils sauront bientôt que nos balles

Sont pour nos propres généraux. »

 

et de l’Internationale.

 

Ça, dit Marco Valdo M.I., c’est vrai pour le grand nombre, en gros. Mais pour le déserteur individuel, le pauvre pékin, « Le héros inconnu des grands monuments », celui qui ne veut rien grand-chose d’autre que de ne pas être tenu de tuer son vis-à-vis ou un parfait inconnu croisé au coin d’un bois. Pour lui, les choses sont plus complexes, on le met hors la loi, si on l’attrape, dans le meilleur des cas, on le renvoie au feu et souvent même, on le fusille – pour l’exemple.

 

Pour l’exemple, dit Lucien l’âne. Pour quel exemple ? Pour montrer ce que ça fait de tuer quelqu’un, pour montrer de près comment meurt un homme, pour faire voir ce que c’est que tirer sur un homme désarmé, humilié ? Décidément, l’humanité a des côtés bien inquiétants.

 

Donc, dit Marco Valdo M.I., supposons que le déserteur ainsi mis hors la loi et devenu de facto (et même, de jure) un ennemi dans son propre monde, il lui faut fuir, se cacher ; alors, tout va dépendre de la durée. La fuite, c’est comme l’éternité, à la fin, ça devient long et dur à vivre. Plus ça va, moins ça va.

 

Eh oui, dit Lucien l’âne, il suffit de se remémorer la longue fuite de Matthias Kuře, l’Arlequin amoureux, né déserteur à Marengo (1800), repris, réincorporé, renvoyé au champ de bataille et déserteur à nouveau à Austerlitz (1815), où l’on a fait encore une fois de la compote d’hommes :

 

« Par rangs entiers dégringolent les soldats.

Expert, le fantassin Matěj ne reste pas ;

Il noie sa pétoire, jette son barda

Et conclut : « Finissez sans moi !

 

Je me tire ailleurs, chère Cacanie ;

Bien le bonsoir, très chère Patrie. »

Enfin assez loin, il ralentit.

Sous une meule, il s’enfouit. »

 

Quand même, continue Marco Valdo M.I., il a fallu plus de cinquante chansons pour raconter cette terrifiante escapade de l’Arlequin amoureux.

 

C’était même tout un opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979, dit Lucien l’âne. Il est d’ailleurs assez réjouissant que l’Autriche ait installé à Vienne un monument aux déserteurs de la Wehrmacht ; c’est un bon début ; quoique le plus beau monument à la désertion, c’est la paix pure et simple, tranquille entre tous les êtres.

 

Tout ça est vrai, dit Marco Valdo M.I., le métier de déserteur est fort pénible, mais il faut bien dire qu’ici et maintenant (hic et nunc), on n’a plus trop l’occasion de déserter. Ici et maintenant, j’insiste, car ici et maintenant, il n’y a plus de guerre du genre militaire.

 

Pourvu que ça dure !, dit Lucien l’âne, et que cette curieuse nouveauté se répande au reste du monde. En attendant, tissons le linceul de ce vieux monde quand même toujours belliqueux, mais ici et maintenant, marchand d’armes, profiteur, exportateur, hypocrite et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Pour beaucoup, ce sont des lâches, car ils se sont cachés ;

Car à une sale guerre, ils se sont opposés,

Car tuer un autre, ils ne le voulaient pas.

Alors, ils n’auront jamais de médailles,

Car n’ont pris part à aucune sanglante bataille.

Pourtant, qui a une arme à la main ne raisonne pas.

 

Honneur aux déserteurs, ce sont de braves gars.

Parmi tant de soldats, les seuls à avoir de la pitié.

Honneur aux déserteurs qui n’ont jamais tué

Qui, comme eux, jamais n’a voulu être soldat.

 

Ils n’ont pas servi la patrie, pas servi l’État,

Qui était pris, était torturé ; ils ne portaient pas

D’uniforme, c’étaient de fiers rebelles,

Comme tous les exaltés, ils étaient réticents,

Leur jeunesse se passa à fuir comme des criminels,

Car ils ne voulaient obéir ni aux généraux, ni aux commandants.

 

Honneur aux déserteurs, les seuls hommes sains,

Sans armes ni uniformes, les seuls êtres humains,

Honneur à tous les anti-militaristes,

Car ce sont les vrais pacifistes.

 

Avec un fusil, certains se croient supérieurs,

Mais finalement, le vrai sage est le déserteur.

Le monde n’a pas de frontières et pas de drapeaux,

Pour les renégats, les prisons sont toujours prêtes.

Pourtant, ils refusent ce mal qui les dégoûte ;

Ils ont choisi le bon côté, l’engagement le plus beau,

 

Honneur aux déserteurs, rebelles désobéissants,

Car enfin, tous ceux-là qui ont refusé

De se battre sont des soldats oubliés,

Les héros inconnus des grands monuments.

HONNEUR AUX DÉSERTEURS
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
16 décembre 2020 3 16 /12 /décembre /2020 12:03

 

LE RAT QUI MANGEAIT

 

LES CHATS

 

 

Version française - LE RAT QUI MANGEAIT LES CHATS – Marco Valdo M.I. - 2020

Chanson italienne - Il topo che mangiava i gatti - Gianluca Lalli - 2020

 

 


 

 


 

IL TOPO CHE MANGIAVA I GATTI est une chanson librement tirée d’une fable de Gianni Rodari contenue dans l’œuvre « Favole al telefono » de 1962. La chanson fait partie de l’album de Gianluca Lalli « LE FAVOLE AL TELEFONO » de 2020.


 

 

Dans une bibliothèque vivait un vieux rat

Qui lisait, lisait, lisait, lisait, lisait, des tas

D’histoires, de livres, de savants ouvrages.

Sans répit, il avalait les personnages

 

Et dévorait des chiens aux blanches dents,

Et des rhinocéros de trois empans,

Des princesses, des frères et des éléphants.

Sa soif de connaissances surprenait tous les gens.

 

À ses cousins incultes, il racontait et se vantait

Que d’un seul coup, un chat il dévorait,

Des chats d’encre et de papier ;

Des chats qu’à tout prix, il fallait déchirer.

 

Mais un mauvais jour, sa tranquillité fut ébranlée, car

Un chat noir en chair et en os surgit de nulle part

Et dit — Mon cher petit rat, j’apprécie la littérature,

Mais tu n’as jamais vu un chat, qu’en peinture !

 

Ainsi disait le chat qui sous ses moustaches riait,

Tandis que le rat pensait à la façon de se libérer

Et contait une histoire qu’il lui fallait improviser :

Une histoire que le chat attentivement écoutait.

 

C’était celle d’une araignée qui luttait contre le vent,

Il la racontait lentement pour gagner du temps,

Une histoire d’araignées, une belle histoire,

Tirée d’un livre d’école trouvé dans une armoire.

 

Le rat connaissait peu les vrais félins,

Mais il profita d’une hésitation du chat

Et pour ne pas devenir un misérable repas,

Il s’enfuit d’un bond rapide et soudain.

 

La fable d’aujourd’hui nous enseigne qu’étudier

Ouvre l’esprit et dans l’inconnu, nous fait alors voyager,

Et nous fait découvrir tant de mondes nouveaux,

Et parfois, peut sauver la peau,

Et parfois peut… sauver… la peau !

 

 

LE RAT QUI MANGEAIT LES CHATS
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 20:55

Le Rat de Bibliothèque

 

Chanson française – Le Rat de Bibliothèque – Marco Valdo M.I.2020

 

 

 


 

 

Dialogue Maïeutique

 

Avant même d’aller plus loin, je dois, Lucien l’âne mon ami, avouer mon forfait, un forfait au regard de la mission du traducteur, car ma version française s’est quelque peu éloigné de la chanson « Il topo che mangiava i gatti » de Gianluca Lalli, ce qui se traduit par « Le rat qui mangeait les chats » ; à comparer les deux titres, car comme on le sait, j’en ai fait « Le Rat de Bibliothèque », on imagine une histoire différente. Je peux même jurer que je n’aurais pas pu faire autrement ; il est venu tout seul ce forfait. J’en ai donc fait une chanson française.

 

Soit, dit Lucien l’âne. Je vois que c’est là un forfait parfait, un vrai forfait bien fait, car tu es un fortiche ; au lieu de le buter le chat a lié amitié avec le rat, ou l’inverse. Ça, c’est juste pour montrer que j’avais compris l’allusion, car je connais aussi mon Vian et pour preuve, je te cite de mémoire ce début d’Arthur, où t’as mis le corps ? (Boris Vian 1958 – interprétation : Serge Reggiani) :

 

« Ce fut un forfait parfait,

Un vrai forfait bien fait,

Car on est des fortiches.

Le client était futé,

Alors, on l’a buté

Pour faucher ses potiches »

 

Je te dis tout de suite, rien qu’à voir le titre de ta version, que ça me plaît beaucoup et que je suis impatient d’en savoir davantage. Cela dit, ce serait pas mal non plus d’avoir une version française de la chanson italienne d’origine.

 

Certainement, Lucien l’âne mon ami, car au départ, c’était bien mon intention et donc, je la ferai bientôt, c’est juste une question de mise en page, mais je suis trop ravi de celle-ci pour tarder à la faire vivre. Donc, au départ, l’autre jour, on avait découvert du même Gianluca Lalli, « La nave dei folli », dont j’avais fait une version française, je me suis intéressé à ses autres chansons et j’ai trouvé celle-ci qui m’a intrigué. J’ai commencé à la traduite à la grosse louche pour savoir ce qu’elle contait. Je me suis vite rendu compte que si elle était aimable avec le rat, elle était un peu légère avec le chat qu’elle laissait en quelque sorte berner par le muridé. Alors, face à cette inéquité (oui, je sais, iniquité, mais inéquité, c’est la même chose mais comment dire, en plus feutré, en moins dur), j’ai décidé de refaire la chanson (essentiellement la fin) en créant les conditions d’une coexistence pacifique entre le chat et le rat.

 

Oh, dit Lucien l’âne, je ne sais comment tu y es arrivé, mais l’idée me plaît d’autant que cette idée en fait une chanson contre la guerre, une chanson qui dit comment faire la paix. C’est merveilleux. Ça me rappelle « Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants », où Maurice est un chat et mène une troupe de rats réellement savants – je me demande même si celui de la chanson n’est pas un de la bande à Maurice – jusqu’à un village où sous l’égide de Maurice, chat, rats et humains finissent pas vivre en bonne entente, où chacun à son niveau (sol et sous-sol), son rôle et son utilité. C’est un début de réalisation de la Déclaration universelle des Droits de l’Âne. À ce moment, Maurice, un maître chat, un de ces matous prodigieux s’en reparte sur les chemins vers de nouvelles aventures.

 

Oh, dit Marco Valdo M.I., c’est une belle histoire. N’est-elle pas de notre écrivain de chevet ; oui, sans doute, n’est-ce pas ? À propos de chevet, je te signale que le rat lettré de la chanson a bien retenu la leçon de Shéhérazade et des mille et une nuits, ce qui est considérable pour un muridé dont l’espérance de vie est de 600 à 700 jours. D’ailleurs, de ce que j’en sais, il l’applique (lui ou un de ses descendants) encore au clair de lune dans la bibliothèque de mon quartier, comme tant d’autres rats de bibliothèque le font dans le monde entier. Mais, je te laisse conclure.

 

Ainsi, dit Lucien l’âne, à la fin, ces deux-là – chat et rat, vont pouvoir eux aussi partager le plaisir du dialogue maïeutique et nous, nous allons tisser le linceul de ce vieux monde inculte, raciste, illettré, idiot et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Dans une bibliothèque vivait un vieux rat

Qui lisait, lisait, lisait, lisait, à tour de bras.

D’histoires et de livres, il se gavait ;

Les personnages en immense quantité, il rencontrait.

 

Il connaissait des chiens aux crocs blancs,

Des rhinocéros, la reine Frédégonde,

Des princesses, des capucins et des éléphants.

L’étendue de ses connaissances étonnait tout le monde.

 

À ses cousins illettrés, il racontait et se vantait

Que d’un seul coup, il dévorait les chats,

Des chats au goût de papier et d’encre,

Des chats à manger sans attendre.

 

Mais un jour, un chat à la noire fourrure

Surgit de nulle part et sa tranquillité fut brisée

— Mon cher surmulot, j’apprécie la littérature,

Mais ainsi d’un chat, vous n’avez que l’idée.

 

Le chat riait dans sa moustache, sans retenue.

Le rat cherchait comment survivre ; sur le champ,

Il débita une histoire que dans un livre, il avait lue

Et le chat, tel un sultan, l’écouta attentivement.

 

Il était une fois, une araignée qui luttait contre le vent ;

Le rat racontait lentement pour gagner du temps.

Par sa souplesse, l’araignée survécut à Éole,

Comme elle l’avait appris d’un vieux livre d’école.

 

Le rat connaissait peu les vrais félins,

Mais il profita de la bienveillance du sien,

Qui aimait les contes plus que manger du rat.

Contre de futures histoires, le chat laissa vivre le rat.

 

Le chat et le rat, depuis lors, chaque soir,

Et en paix, pour au moins mille et une nuits,

Dans la bibliothèque, ensemble sans plus de tracas,

Par les histoires et les livres combattent l’ennui.

Le Rat de Bibliothèque
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 20:36
LA NEF DES FOUS ou LE BATEAU FOU

 

 
Version française – LA NEF DES FOUS ou LE BATEAU FOU – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson allemande – Das NarrenschiffReinhard Mey – 1998

 

 

NARRENSCHIFF

version approximative selon Bosch

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique 

 

 

 

Mon cher ami Lucien l’âne, tu as certainement entendu parler de cette légendaire Nef des Fous, qui a surgi au milieu d’une Europe ballottée par les guerres de religion, car voici une chanson de Reinhard Mey qui porte le titre de La Nef Des Fous dans sa forme originelle allemande de Narrenschiff et aborde cette histoire à sa manière qui est bien différente des deux versions italiennes que nous avons déjà rencontrées : celle d’Ivan della Mea (1975) – La nave dei folli et celle de Gianluca Lalli (2015), également intitulée, La nave dei folli. Très différente d’abord par sa langue évidemment, je ne parle pas seulement de la langue allemande, mais de la manière particulière dont Reinhard Mey traite cette langue ; et puis, son titre qui la rapproche directement du Narrenschiff d’origine et des circonstances dans lesquelles l’original fut conçu, écrit et publié lors du carnaval de Bâle de 1494.

 

Bien sûr, dit Lucien l’âne, que j’en ai entendu parler et même, souvent, et même depuis longtemps. Si j’ai bonne mémoire, en effet, depuis au moins le Moyen Âge. Je voudrais te rassurer tout de suite et te dire que je ne la confondrai pas avec l’arche biblique, même si cette dernière est aussi, à bien des égards, un bateau fou – ce qui est une autre traduction possible de Narrenschiff. Tout comme on peut voir un Narrenschiff, une nef de fous dans le bateau d’Ulysse qui s’en alla lui aussi à la dérive. En fait, il me semble que toutes ces histoires délirantes sont des récits imaginaires, sans doute engendrés au cours de libations prolongées. Mais dis-moi, cette chanson-ci et sa nef des fous.

 

Donc, Lucien l’âne mon ami, sur le thème général de la nef des fous, en ayant parfaitement résumé et l’origine bacchique et les excroissances populaires, tu as fait comprendre combien ce Narrenschiff et tout ce qui tourne autour baignait dans le grand magma imaginaire de l’humaine nation. Cette nef des fous – y compris évidemment celle qui est portraiturée dans le tableau de Hieronymus Bosch – n’est rien d’autre que l’humanité elle-même ballottée au fil des temps et qui dans le meilleur des cas, tente de se donner un destin plus sûr.

 

Quand elle y pense, dit Lucien l’âne en riant, mais elle ne pense pas souvent ; la plupart du temps, elle croit et c’est là le fondement de sa folie et de ses délires.

 

Certes, répond Marco Valdo M.I., et ce n’est pas là son moindre défaut, mais passons. Ainsi, il y a eu autrefois un livre de Sebastian Brant avec ce titre de « Das Narrenschiff », en allemand, publié en 1494 par l’éditeur Johann Bergmann d'Olpe et la chose a son importance – durant le carnaval. Ce livre comporte 113 récits, cent treize narragonies ou histoires du pays des histoires, toutes empreintes d’une lourde morale peu encline à l’évolution, une dénonciation satirique des travers de la société et des vivants. Mais quand même, la nef avait pris la mer et depuis, elle n’a jamais vraiment abordé ; elle poursuit son périple. Elle a eu beaucoup de descendance et court encore les océans imaginaires.

 

Quid dès lors de la chanson de Reinhard Mey ?, demande Lucien l’âne.

 

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., elle raconte comme on peut s’y attendre l’histoire d’un bateau fou, d’un bateau où non seulement le capitaine, mais tout l’équipage et les passagers sont soûls ou fous, mais dans tous les cas, hors d’état de comprendre ou d’agir face à la tempête qui s’amorce. Rien, ni personne ne pourra les sauver du récif sur lequel l’ondin, qui n’est autre que le génie des eaux, va les précipiter. C’est évidemment une parabole dont je laisse à chacun le soin de la décrypter à sa manière. L’écologiste y verra l’effondrement par la crise climatique, le malthusien y verra l’humanité s’écraser sous son propre poids démographique, etc. Je te laisse, par exemple, deviner ce qu’y trouvera un évangéliste, un musulman ou un nationaliste. Une dernière chose, sur le bateau, il n’y a pas de migrants. Eux sont sur d’autres bateaux, même si en définitive, ils sont victimes de la même folie qui, chacun son interprétation, mène les riches dans la Guerre de Cent Mille Ans qu’ils font aux pauvres par avidité, arrogance, stupidité et peur.

 

 

Je vois, dit Lucien l’âne. Je m’en vais la parcourir de mes deux yeux et de mes deux oreilles avec beaucoup d’attention. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde fou, aussi fou qu’on peut l’être, maniaque, brutal, irraisonné, déraisonnable et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Le mercure baisse, des signes annoncent la tempête,

Des ricanements et des cris stupides tombent de la passerelle

Et un grondement lourd sourd de la machine.

Il y a du tangage, il y a du roulis ; sur la mer agitée,

L’orchestre de la nef joue une musique endiablée ;

Un rire maniaque monte des latrines.

La cargaison est pourrie, les papiers sèment le doute,

Les pompes fuient et les cloisons se bloquent,

Les écoutilles béent, toutes les alarmes sonnent.

La mer frappe à hauteur d’homme dans la soute

Et les feux de Saint-Elme coiffent les mats,

Mais personne à bord ne peut interpréter ça.

 

Le timonier ment, le capitaine est n’est plus en état

Et le machiniste est plongé dans une léthargie sourde,

L’équipage n’est plus qu’un ramassis de gourdes,

Et pour envoyer des SOS, le radio est trop las.

L’ondin déchaîné mène la nef

Des fous en avant toute sur le récif.

Tout le monde fait le dos rond, reste passif.

 

À l’horizon, brillent les signes des temps

Bassesse, avidité et vanité.

Sur le pont, les nigauds et les gogos sont agités.

dans les eaux troublées, le requin joue des dents,

Emporte sa prise au sec, au-delà la barre

Sur le banc de sable de l’île au trésor

Les souteneurs, les trafiquants d’or,

Les rois des bordels, les patrons des bars,

Dans la lumière vive, chacun attend.

Dans cette république bananière, où même le président

A perdu sa montre et n’a aucune honte

À s’afficher avec des voleurs dans sa suite.

 

Le timonier ment, le capitaine est n’est plus en état

Et le machiniste est plongé dans une léthargie sourde,

L’équipage n’est plus qu’un ramassis de gourdes,

Et pour envoyer des SOS, le radio est trop las.

L’ondin déchaîné mène la nef

Des fous en avant toute sur le récif.

Tout le monde fait le dos rond, reste passif.

 

Là, tous les grands idéaux tombent à plat,

Et le grand rebelle pas fatigué se bat,

Servile et venimeux, il se transforme en gnome

Et bêlant, chante au vieux méchant homme de Rome

Ses chansons ; précisément : les temps changent.

Là, les jeunes sauvages sont obéissants, pieux et dociles,

Achetés, anesthésiés et sans ailes,

Et contre des griffes émoussées, leurs pattes échangent.

Là, sur le pont, de vieux vaniteux font les beaux

Avec des femmes trop jeunes pour leur peau ;

Elles nettoient leur visage et leur masque

Et réchauffent leur membre flasque.

 

Le timonier ment, le capitaine est n’est plus en état

Et le machiniste est plongé dans une léthargie sourde,

L’équipage n’est plus qu’un ramassis de gourdes,

Et pour envoyer des SOS, le radio est trop las.

L’ondin déchaîné mène la nef

Des fous en avant toute sur le récif.

Tout le monde fait le dos rond, reste passif.

 

Ils s’arment contre un ennemi, depuis longtemps là.

Déjà, il a la main sur ta gorge, il se trouve derrière toi.

À l’abri de la loi, il mélange les cartes en trichant

Tout le monde le voit, tout le monde regarde ailleurs,

Et le personnage louche sort de sa torpeur

Et deale tranquillement devant le jardin d’enfants.

Le guetteur crie du haut du mât : fin des temps en vue !

Mais ils ne l’entendent pas, ils sont comme pétrifiés.

Ils avancent comme des lemmings en hordes sans volonté.

C’est comme s’ils savaient tous la connaissance perdue

Ils ont tous conspiré pour la ruine et la décadence ;

Le feu follet est devenu leur ultime référence.

 

Le timonier ment, le capitaine est n’est plus en état

Et le machiniste est plongé dans une léthargie sourde,

L’équipage n’est plus qu’un ramassis de gourdes,

Et pour envoyer des SOS, le radio est trop las.

L’ondin déchaîné mène la nef

Des fous en avant toute sur le récif.

Tout le monde fait le dos rond, reste passif.

LA NEF DES FOUS ou LE BATEAU FOU
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 17:12

LA NEF DES FOUS (GL)

 

 

Version française – LA NEF DES FOUS  (GL) – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – La nave dei folliGianluca Lalli – 2015 (?)

 

LE BATEAU FOU

Adolphus Knelle – circa 1880

 

 

 

 

Das Narrenschiff – LA NAVE DEI FOLLI est un ouvrage satirique en allemand alsacien de Sebastian Brant, dont la première édition a été publiée en 1494 à Bâle.

La chanson de Gianluca Lalli est un hommage à l’anthropologue Michael FOUCAULT et s’inspire de l’essai « Histoire de la folie à l’époque classique » dans lequel l’anthropologue français fait allusion au mythe de la « Nef des Fous » en affirmant qu’il peut être basé sur des faits réels, puisque certaines époques antiques et médiévales mentionnent des navires avec une « cargaison insensée ». Selon ces récits, les imbéciles n’étaient pas autorisés à accoster dans les ports.

 

Moi, dit Lucien l’âne, je voudrais juste rappeler une autre chanson italienne intitulée pareillement La Nave dei folli ; une chanson qu’interprétait, c’était il y a bientôt presque un demi-siècle Ivan Della Mea et dont tu avais fait une belle version française sous le titre La Nef des Fous en 2009.

 

 

Éternels prisonniers de la mer,

Du vaisseau dont on ne s’évade pas,

Confié à la rivière aux mille bras

Et aux mille routes de la mer.

 

Venus de pays ignorés,

Nous ne savons pas où accoster.

Sans patrie, ni vérité,

Eau et sel pour purifier.

 

C’est la nef des fous

Où au rythme de l’onde, nous dansons,

Où la vague agitée nous berce, et où

À la mer, nous nous abandonnons.

 

La danse macabre des possédés

Sur les notes d’une vie insensée

Où la folie saine a exorcisé

Notre mort anticipée.

 

Tout autour, ces masques malitornes

Rient de nous et n’ont pas de visions.

Castrés et castrateurs forment

Un carnaval de figures de télévision.

 

Cet oiseau au cou excessif

Est la pensée au hurlement sinistre,

Au relent transgressif,

Persécutée depuis le Christ.

 

L’arbre sacré est inaccessible

À mi-chemin entre la proue et la poupe

Cette demande, cette requête impossible,

Ce tourment sans jamais de réponse.

 

Sous le vent, on déploie les voiles

Et par le soleil, on se laisse chauffer.

Nous purifions les blessures de nos âmes

Par les eaux et les étoiles.

 

Au-delà de la ligne invisible

Au turquoise contour,

Errent les âmes inquiètes

Dans cet absurde voyage sans retour.

 

Sur les mers depuis tant d’années,

Nous sommes les lépreux sans mémoire

Et de la folie exorcisée

Nous chantons la gloire.

LA NEF DES FOUS (GL)
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
9 décembre 2020 3 09 /12 /décembre /2020 18:39
MALAIKA

Version française – MALAIKA – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après les versions anglaise QLC et italienne de Riccardo Gullotta (2020)

d’une

Chanson en swahili (Tanzanie) MalaikaAdam Salim – 1945

Paroles et musique : Adam Salim

Interprétée par :

1. Harry Belafonte & Miriam Makeba – Album : An Evening With Belafonte/Makeba [1965]

2. Miriam Makeba – Album : Malaika [1979]

3. Fadhili William – Album : Various Top Hits From Kenya [N.A.]

 

 

 

 

 

 

Origine de la chanson

C’est une chanson où transparaissent, à travers un amour impossible, des héritages ancestraux, les conflits de classes et le racisme importés par le colonialisme anglais. C’est la chanson la plus célèbre en swahili après sa diffusion par les interprétations de Miriam Makeba, Harry Belafonte, Pete Seeger et Boney M.

Voici le commentaire du noticien panafricain, comme il se nomme lui-même, Assanj Ayoub :


 

Malaika a été composée [par Adam Salim, Tanzanien] alors qu’il était à Nairobi, au Kenya, vers 1945, ce qui explique comment la chanson a traversé les frontières et pourquoi elle a été enregistrée pour la première fois par un artiste kenyan. Il est largement admis que Salim avait une petite amie de longue date, Halima Ramadhan Maruwa, une fille chaga (l’ethnie dominante au Kilimandjaro). L’amour de Salim pour la belle Halima ne peut être décrit avec des mots, même par les écrivains les plus éloquents, et il est inutile d’essayer. Salim a essayé de joindre les deux bouts avec les quelques opportunités concédées aux indigènes par le système colonial britannique, mais il n’était pas encore en mesure de gagner assez pour satisfaire Halima et ses parents.

La vicissitude de Salim l’a amené à Nairobi, on pense que pendant son séjour il a reçu la nouvelle déchirante qu’Halima avait été donnée en mariage à un tajir asiatique (riche asiatique). Pendant le protectorat anglais, les Asiatiques étaient considérés comme des citoyens de seconde classe par les Britanniques, tandis que les Noirs de souche étaient de troisième classe (la plus basse marche de l’échelle). Cela signifie que la population asiatique possédait des magasins et pouvait se livrer à des activités lucratives qui étaient interdites aux Africains.

Bien qu’on ne sache pas exactement quand le mariage a eu lieu et si Halima était impliquée dès le début avec ses parents, les conséquences pour Salim ont été très claires : il s’est renfermé et est tombé dans un abîme de désespoir. Il était dans un pays étranger avec peu ou pas d’amis pour le réconforter, alors il s’est tourné vers la seule chose qui garde les cœurs brisés en vie, la musique.

Le seul côté positif que je peux voir de cette histoire dramatique est la composition de Malaika, une chanson d’amour sans pareil dans laquelle Adam Salim a versé son cœur. Pour une raison quelconque, Adam n’a jamais réussi à enregistrer la chanson, peut-être à cause de ses moyens limités ou d’un manque de volonté.


 

Voici la suite de l’histoire racontée par Abdulaziz Abdulaziz Y. Lodhi Dept. of Asian & African Languages Université d’Uppsala :

 

Adam Salim & Trio [se sont produits] dans de nombreux clubs au Kenya et au Tanganyika en chantant une quinzaine d’autres chansons d’Adam. En 1959, le jeune Fadhili Williams de Nairobi, qui avait brièvement joué de la mandoline avec Adam & Trio, a enregistré Malaika à l’ancienne Columbia East African Music Co. Adam a reçu soixante shillings ! !! Adam a ensuite été impliqué dans un grave accident, il a été hospitalisé pendant 3 ans à Nairobi, il a déménagé à Moshi où vivaient ses parents. Il a ensuite travaillé pendant 25 ans comme mécanicien de bicyclettes à la sucrerie Kilombero de Morogoro et s’est installé à Moshi avec sa deuxième femme et ses enfants.

En 1986, le SUNDAY NEWS de Dsm [Dar es Salam] a lancé une enquête approfondie sur cette affaire Malaika après que la veuve de l’artiste kenyan Frank Charo ait affirmé que son mari était le compositeur de Malaika. Évidemmente, Fadhili l’a officiellement nié lors d’un concert à l’hôtel Kilimandjaro de Dar en mai 86. Cette histoire a été largement diffusée dans les médias d’EA (d’Afrique d l’Est – anciennement sous domination anglaise) en 86 avec des photos d’Adam, de Halima et des enfants et petits-enfants de Halima. Fadhili a gagné la bataille et dispose d’un droit d’auteur total – il n’a cependant jamais été capable de produire son Malaika (celui de la chanson) !

Halima et beaucoup d’autres ont témoigné qu’Adam Salim a écrit Malaika pour elle. Je l’ai appris en 1967 par mon mjomba Ayoub Ahmed Ayoub Alarakhia Rangooni alias Ustad Mitu qui avait rencontré Adam et Trio pour la première fois en 1948 […].

 

[Richard Gullotta]


 


 


 

Malaika, je t’aime, je t’aime,

Malaika, je t’aime, Malaika !

Je t’épouserais, mon amour, je t’épouserais mon âme,

Si le malheur ne s’y opposait pas.

Je t’épouserais, Malaika,

Si le malheur ne s’y opposait pas.

Je t’épouserais, Malaika.


 

L’argent m’afflige.

L’argent m’afflige.

Et moi, ton jeune amoureux, que puis-je faire ?

Si le malheur ne s’y opposait pas,

Je t’épouserais, Malaika.

Si le malheur ne s’y opposait pas,

Je t’épouserais, Malaika.


 

Mon oiselle, tu es mon rêve,

Mon oiselle, tu es mon rêve.

Je t’épouserais, mon amour, je t’épouserais mon âme,

Si le malheur ne s’y opposait pas.

Je t’épouserais, Malaika,

Si le malheur ne s’y opposait pas.

Je t’épouserais, Malaika.


 

Malaika, je t’aime, je t'aime,

Malaika, je t’aime, Malaika !

Je t’épouserais, mon amour, je t’épouserais mon âme,

Si le malheur ne s’y opposait pas.

Je t’épouserais, Malaika,

Si le malheur ne s’y opposait pas.

Je t’épouserais, Malaika.

MALAIKA
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.
8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 20:46


 

DANS LA TRANCHÉE

 

Version française – DANS LA TRANCHÉE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson allemande – Hier drüben im GrabenLeichtmatrose – 2015

 

 

 

 

LA TRANCHÉE

Otto Dix – 1915

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique 

 

 

 

Je commencerai, dit Marco Valdo M.I., par une réflexion qui m’est venue en faisant la version française de cette chanson allemande (et comme il apparaîtra, ce n’est pas sans intérêt qu’il y ait une version française de cette chanson allemande), une réflexion qui m’avait amené beaucoup de perplexité, car je me demandais où diable un dénommé Jürgen, soldat allemand, pouvait pleurer dans une tranchée en 2015, date de la chanson. Et pourquoi, un groupe contemporain avait fait une chanson pareille.

 

Et alors, dit Lucien l’âne, si tu situais l’histoire, on pourrait mieux saisir ce que tu racontes là.

 

Soit, dit Marco Valdo M.I. ; en gros, c’est l’histoire d’une tranchée et celle de Jürgen. Mais il me faut revenir sur cette affaire de date, car elle explique tout. Donc, la chanson date de 2015 et en 2015, il n’y a pas de tranchées avec des soldats allemands. Mais en 1915, oui !, il y avait des tranchées, des tas de tranchées avec plein de soldats allemands et l’heure était encore à la victoire prochaine. Concluons : c’est une chanson sur une tranchée d’il y a cent ans (un peu plus à présent) et elle raconte les méditations de la tranchée ou de ceux qui s’y trouvent. Et puis, elle raconte les désarrois de Jürgen, sans doute le plus jeune ou la dernière recrue, mélancolique et triste et amoureux, un peu perdu dans la tranchée et finalement, finalement…

 

Oui, dit Lucien l’âne, finalement quoi ?

 

Finalement, reprend Marco Valdo M.I., à force de consolation manquée :

 

« Dans la tranchée, tout est apaisé.

Sauf Jürgen, qui pleure seul tout bas,

Regarde les étoiles et rêve de chez lui.

Tombent la nostalgie et le froid de la nuit »,

 

à force de converser avec la mort, avec sa propre mort :

 

« Viens, donne-moi la main,

Et enterre-moi au cimetière marin.

Personne ne nous pardonnera.

Ce sera toujours comme ça. »

 

Jürgen, rongé par un remords insondable, finit finalement – même si tout peut s’oublier et pour le monde entier, tout est oublié, sauf pour Jürgen – par mettre fin à son supplice mental insupportablement présent pour rejoindre le paradis baudelairien auquel il aspirait tant :

 

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté. »

 

Oui, dit Lucien l’âne, il arrive que le remords ronge le cœur d’une rage rouge et brûle, brûle l’esprit de ceux qu’il habite. Pauvre Jürgen, il a payé cher son innocence, mais avait-il eu le choix d’échapper à la tranchée ? On ne le sait pas.

 

Oh, dit Marco Valdo M.I., ce n’est pas là un problème individuel, ni même simple. Ils furent des millions dans les tranchées et parmi eux, combien de Jürgen ? Et puis, il y a ceux partis enthousiastes et patriotiques et qui rapidement désenchantés sombraient eux aussi dans d’immenses désarrois. À quel moment étaient-ils eux-mêmes ? Otto Dix, le peintre pacifiste, avait fait la guerre et l’avait finie capitaine. Erich Maria Remarque avait vécu la tranchée, comme Jürgen. On en parlait l’autre fois dans « Boue, bombe, bruit et brouillard ». Jürgen n’est pas Jürgen, il est l’ensemble des jeunes Allemands qu’il incarne et dont il porte à son paroxysme le remords, même cent ans après. Jürgen est une conscience allemande pour tous les temps à venir :

 

« Entends-tu les pleurs des enfants ?

Ce sera toujours comme ça. »

 

Cependant, il est une France qui croit toujours qu’elle a été grandie la victoire lors de la Grande Guerre et qui continue à la célébrer ; comment aurait-elle même l’idée d’un remords ? D’où, l’intérêt d’une version en langue française.

 

Oui, dit Lucien l’âne, les grands massacres font les grandes nations – quand elles sortent victorieuses de la confrontation et alors, comment peuvent-elles avoir du remords ? Comment peuvent-elles proclamer l’absurdité de la victoire ? Peut-être même que tu as raison et que par cette version française, Jürgen incarnera aussi une conscience des tranchées des deux côtés. Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde nationaliste, orgueilleux, arrogant, blessé, malmené, médusé, mésusé et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

 

Les autres morts, ici, presque tous sont restés.

Dans la tranchée, tout est apaisé.

Sauf Jürgen, qui pleure seul tout bas,

Regarde les étoiles et rêve de chez lui.

Tombent la nostalgie et le froid de la nuit,

Qu’ont fait de nous ces années là-bas ?

 

Viens, donne-moi la main,

Allons notre chemin.

Personne ne nous pardonnera.

Ce sera toujours comme ça.

Tous les rêves, tous les tourments,

Tous les morts du printemps.

Entends-tu les pleurs des enfants ?

Ce sera toujours comme ça.

 

Presque tout me glace,

Toi seulement me déglace.

La lettre de chez nous

Soutient mon bras gourd.

Tout ça rend fou

Et le froid de la nuit et du jour.

Qu’ont fait ces années de nous ?

 

Viens, donne-moi la main,

Et enterre-moi au cimetière marin.

Personne ne nous pardonnera.

Ce sera toujours comme ça.

 

Tous les rêves sont douleur

Et vous brisent le cœur.

Ça meurt seul un soldat,

Ce sera toujours comme ça.

 

Jürgen, entends-tu l’écho ?

Aujourd’hui, tu es un héros ;

Demain, à nouveau seul, tu seras.

Ce sera toujours comme ça.

 

Tous les rêves, tous les tourments,

Et pour toujours ce printemps,

Entends-tu les pleurs des enfants ?

Ce sera toujours comme ça.

Ce sera toujours comme ça.

 

Des fois, l’amour nous saisit

Avec ses rêves de la nuit.

Qu’ont fait ces années de nous ?

Le diable nous attrape

Et dans le noir, les dieux frappent.

Qu’a fait cette guerre de nous ?

 

Viens, donne-moi la main,

Allons notre chemin.

Personne ne nous pardonnera.

Ce sera toujours comme ça.

 

Tous les rêves, tous les tourments,

Tous les morts du printemps sont là.

Entends-tu les pleurs des enfants ?

Ce sera toujours comme ça.

 

Brille, brille, brille mon étoile,

Brille, brille, brille mon étoile,

Brille, brille, brille et ramène-moi à la maison.

Brille, brille, brille mon étoile

Brille, brille, brille mon étoile,

Brille, brille, brille et ramène-moi à la maison.

 

Les autres sont morts !

Ici, dans la tranchée, tout vit encore.

Brille, brille, brille mon étoile,

Ici, dans la tranchée.

Brille, brille, brille mon étoile,

Ici, dans la tranchée.

Brille, brille, brille et ramène-moi au foyer.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

 

Maintenant, presque tout est oublié —

Sans aucune raison,

Il a pris son arme et pointé

Sur sa tempe, le canon.

DANS LA TRANCHÉE
Partager cet article
Repost0
Published by Marco Valdo M.I.

Présentation

  • : CANZONES
  • : Carnet de chansons contre la guerre en langue française ou de versions françaises de chansons du monde
  • Contact

Recherche