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4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 10:02

 

ATHÈNES 1943

 

Version française – ATHÈNES 1943 – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la version italienne de Riccardo Venturi

d’une chanson grecque – Αθήνα 1943Nikos Kavvadias / Νίκος Καββαδίας – 1943

 

 

 

 

ANDARTES

Válias Semertzídis – 1944

 

 

 

Le texte a été publié dans la revue clandestine Πρωτοποροι [Protoporoi] / Pionniers en décembre 1943 sous le pseudonyme de A. Tapinos.

Lorsque Kavvadias l’a écrit, il était trop tôt pour prédire la libération ; il restait encore dix mois dramatiques. Pourtant, dans ces vers, il respirait plus que l’espoir malgré les pendaisons, l’air lourd, l’écoute clandestine de Radio Londres et de Radio Moscou, les Allemands à chaque carrefour sous un drapeau noir. Néanmoins, la victoire est pressentie par Kavvadias dans le cadre d’un ποίησις, de ce processus créatif qui rend les artistes clairvoyants et actifs. Et, dans ce cas, elle se poursuivra jusqu’à la μουσική που κάθε στόμα θα λαλήσει / musique que chaque bouche chantera.

On ne peut pas en dire plus, il n’y a pas de traductions sur le net.

[Riccardo Gullotta]

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Athènes 1943, dit Marco Valdo M.I., est-ce que ce titre ne te rappelle pas quelque chose, Lucien l’âne mon ami ?

Oh, oui !, dit Lucien l’âne, c’est la révolte d’Athènes en pleine occupation nazie, c’est cette grande journée de grève générale de juillet et la tragique manifestation où défilèrent contre l’occupant des centaines de milliers d’Athéniens. L’armée allemande (nazie), les cavaliers italiens (fascistes) et la police grecque (fasciste) ont tiré dans le tas et tué des dizaines et blessés des centaines de personnes.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, c’est justement ce que raconte cette chanson : la résistance d’Athènes à l’occupation. Enfin, pas de tout Athènes puisqu’il y avait là comme ailleurs des gens qui sympathisaient avec l’occupant.

 

Je sais ça, dit Lucien l’âne. Il y en a toujours eu ; je veux dire que cette scission des populations entre ceux qui s’accommodent de n’importe quel régime afin de pouvoir mener leurs affaires, ceux qui se rallient au pouvoir et les opportunistes prêts à changer de camp à tout moment, d’une part et d’autre part, ceux qui n’acceptent pas volontiers les envahisseurs et ne s’en accommodent pas vraiment, même s’ils prennent le temps de rassembler assez de forces, assez de courage, assez de moyens, à un moment, passent à l’action – une action souvent forcément clandestine aussi longtemps que le rapport de forces est favorable à l’ennemi. A priori, des civils désarmés ou peu armés sont très vulnérables face à un pouvoir organisé, à tous ses services et à son armée.

 

Ainsi, reprend Marco Valdo M.I., la grande manifestation d’Athènes est une journée d’exception, mais ni elle, ni les actions semblables menées en d’autres lieux, n’ont jamais pu mener à la liquidation de l’occupant et la plupart ont été violemment réprimées. En fait, ce sont des méthodes trop pacifiques pour les temps sombres. Cependant, j’aimerais rappeler la grande grève contre la guerre, victorieuse celle-là, menée à partir d’Athènes et dans les autres cités grecques : la grève du sexe que les femmes firent triompher. C’était il y a 2 400 ans. Depuis, tout est rentré dans l’ordre ; les guerres ont repris leur train-train.

 

En effet, dit Lucien l’âne, tu fais bien de rappeler Lysistrata, mais comme tu dis, c’était il y a bien longtemps. Et puis, c’était une résistance « entre soi » – en quelque sort d’homme à homme, si je peux dire, pas vis-à-vis d’un occupant étranger. Il y avait quand même entre les belligérants beaucoup d’intérêt commun et en la matière, c’étaient les femmes qui tenaient le bon bout.

 

Cependant, enchaîne Marco Valdo M.I., pour en revenir à la chanson, même si elle était pleine d’un espoir de libération, même si elle annonçait cette dernière, même si cette dernière est intervenue quelque dix mois plus tard, elle se trompait grandement sur le futur. À peine les envahisseurs chassés, en Grèce commença (ou continua) la guerre civile, où la résistance qui avait tenu face aux Allemands fut balayée par les troupes (anglaises) des libérateurs.

 

Ainsi s’en va l’Histoire – on ne peut pas lui faire confiance, dit Lucien l’âne, et c’est la raison pour laquelle nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde traître, borné, brutal, bancroche et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Les rues rouges pleines d’appels et de requêtes

Proclament clairement le temps venu.

La tramontane souffle des crêtes

Et dans les parcs balancent lents les pendus.

 

Tout le monde est muet dans Athènes

Chacun, danger, va doucement par les rues sombres :

À sept heures, on écoute Radio Moscou

Et à huit heures (plus bas, plus bas), « Ici Londres ».

 

Souffle rapide, rafale l’étésien siffleur,

Le meltem froid déboule de Crimée.

Les Allemands passent sur la chaussée

Sous une noire bannière de malheur.

 

Croissent ceux qui y croient, de mois en mois,

D’heure en heure, grandira la cohue

Jusqu’à quand on entendra dans la rue

La musique que chaque bouche chantera.

 

ATHÈNES 1943
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Published by Marco Valdo M.I.
1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 21:22
TIRS DISTANTS

 

Version française – TIRS DISTANTS – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la version italienne de Stanislava – 2020

d’une chanson tchèque – Vzdálené výstřelyVladimír Merta – 1989 (2011)

 

 

 

 

 

 

Musée du communisme à Prague

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson tchèque, c’est une chose à prendre en considération, car ce qui s’est passé dans le passé et ce qui se passe aujourd’hui, dans ce qui fut un temps la Tchécoslovaquie, est (dans nos régions et plus encore pour ce qui est de la chanson) mal connu, si ce n’est carrément inconnu. Tout comme est, à mon sens, méconnu le penchant tchèque pour un humour ravageur (c’est le pays du soldat Chveik , à la gloire duquel j’ai écrit La chanson de Chveik le soldat) et pour une vision doucement ironique du monde et de la vie ; humour et ironie qui transparaissent aussi dans cette chanson et que je te laisse le soin de découvrir.

 

Je vais m’y efforcer, Marco Valdo M.I. mon ami, car j’aime ça.

 

Une histoire méconnue, reprend Marco Valdo M.I. ; en un siècle, depuis l’effondrement de l’Empire austro-hongrois, elle a été secouée, envahie, martyrisée cette pauvre Tchécoslovaquie.

 

L’Empire austro-hongrois, demande Lucien l’âne, n’était-ce pas celui où l’Arlequin amoureux, paysan tchèque, conscrit engagé involontaire contraint à se battre, avait déserté de l’armée autrichienne à Marengo en 1800 ? Je me demande d’ailleurs si l’histoire tragi-comique de l’Arlequin amoureux n’est pas une sorte de paraphrase de l’histoire tchèque.

 

C’est bien cet Empire, dit Marco Valdo M.I., et il est fort probable que ta supputation concernant le caractère parabolique de l’Arlequin amoureux soit exacte. Pour en revenir à la Tchécoslovaquie, elle s’est finalement dissoute, après un très court intermède de deux ans, pour donner naissance à deux pays distincts. Cependant, quand la chanson a été écrite, elle existait encore.

 

Donc, si je me souviens bien, dit Lucien l’âne, c’est après la Grande Guerre, celle de 1914-18, que ce petit pays est né sur les débris de l’Empire des Habsbourg. C’était au départ une démocratie parlementaire. On la dépeça en 1938 à Munich pour satisfaire les revendications des nazis, avant qu’ils ne l’envahissent en même temps que presque toute l’Europe quelques années plus tard.

 

Oui, dit Marco Valdo M.I., jusque-là, c’est globalement exact. Par la suite, après l’effondrement de l’Empire nazi, la Tchécoslovaquie se réunifie et après trois années troublées, en 1948, elle sombre sous une dictature communiste ou si on veut sous une démocratie populaire.

 

C’est conceptuellement flou, souligne Lucien l’âne en riant.

 

Ensuite, reprend Marco Valdo M.I., il faudra attendre vingt ans pour qu’en 1968 souffle un léger vent de libéralisation. Une libéralisation du régime que les chars soviétiques des pays amis écraseront. C’est là que se situe l’histoire du rabbin.

 

Oh, dit Lucien l’âne, celle-là, je pense que je la connais et comme elle me fait rire, redis-la moi.

 

Eh bien voilà, se lance Marco Valdo M.I., en ce mois d’août 1968, dans une ville de Tchécoslovaquie, se réunit le Comité local du Parti (communiste tchécoslovaque), car des événements graves viennent de se passer dans le pays. Les chars des pays amis ont envahi le pays pour le sauver de lui-même. Le Comité local du Parti, qui dirige aussi la ville, s’inquiète et s’interroge à propos de ces étranges touristes. Un peu perdu, il envoie chercher le rabbin de la ville, pensant que celui-ci bénéficiait de lumières particulières. La milice amène le rabbin devant le Comité local du Parti et le rabbin, effrayé, demande ce qu’on lui veut. Le Secrétaire local du Parti le rassure immédiatement et lui demande :

— Rabbin, n’aie pas peur, nous ne te voulons aucun mal. Bien au contraire, on a besoin de tes lumières particulières, car nous on n’y comprend rien. Par rapport à la situation, on voudrait savoir ceci : « Quand et comment nos amis touristes en chars d’assaut vont quitter le pays ? »

 

Le rabbin réfléchit et dit :

 

— Il y a deux solutions : une normale et une miraculeuse.

— Ah, dit le Secrétaire du Parti, dis-nous la solution normale.

— Bien, dit le rabbin, si vous y tenez. Il y aura un million d’anges qui vont descendre du ciel et les reconduire chez eux.

— Oh, dit le Secrétaire du Parti, alors, dis-nous la miraculeuse.

— Ah, dit le rabbin, c’est tout simple, c’est qu’ils s’en aillent d’eux-mêmes.

 

Merci beaucoup, dit Lucien l’âne. Mais que s’est-il passé ensuite ?

 

Curieusement, dit Marco Valdo M.I., d’une certaine manière le rabbin avait raison. Il n’y a pas eu besoin des anges. L’Empire a disparu de lui-même et les chars sont rentrés chez eux. Pour l’effondrement de l’Empire soviétique, il aura fallu attendre encore vingt ans – jusqu’en 1989, pour que la Tchécoslovaquie retrouve réellement son indépendance. C’est de ce moment que date la chanson, quand les Tchèques – et sans doute aussi, les habitants des autres pays dits de l’Est – ont pu ouvertement parler des bienfaits de la période sous domination soviétique. C’est précisément ce que fait cette chanson, tout comme elle rappelle aussi l’éphémère « Printemps de Pékin » de cette année-là, écrasé lui aussi – selon la tradition, par l’armée, guidée par le parti Communiste.

 

« Katyn, Gdańsk, Prague, Berlin,

Budapest, Tbilissi, Bakou, Pékin,

Chaque nom est un cauchemar

Et la pluie lave le sang des trottoirs. »

 

et

 

« Les tirs distants

Sur la Place de la Paix Céleste

Tuent les illusions qui nous restent,

L’espoir, la solidarité, le sentiment. »

 

Oh, dit Lucien l’âne, finalement, il y a toujours un nouveau printemps ; les saisons n’ont pas de frontières. Quand même, c’est une grande vérité commune à l’humanité , toutes tendances confondues, qui conclut la chanson :

 

« Qui sur la route du pouvoir, assassina,

Encore et encore assassinera,

Encore et encore assassinera. »

 

Quant à nous tissons le linceul de ce vieux monde gourd, engourdi, lourd, manieur de gourdin, stupide, avide, hargneux et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Tirs distants

Dans leurs propres rangs,

L’arrogance suit l’arrogance.

L’arrogance précède la déchéance.

 

Katyn, Gdańsk, Prague, Berlin,

Budapest, Tbilissi, Bakou, Pékin,

Chaque nom est un cauchemar

Et la pluie lave le sang des trottoirs.

 

Qui sur la route du pouvoir, assassine,

Encore et encore assassine.

 

Après des années, il se révèle

Que c’étaient des erreurs individuelles,

Déviationnismes de droite, de gauche,

Payés par des milliers de victimes.

 

Des millions d’innocents sans nom,

Sortis des tombes et dans les rues errant,

Accusant sous leurs fenêtres les vivants,

À jamais sur nos terres divagueront.

 

Qui sur la route du pouvoir, assassine,

Encore et encore assassine.

 

Changent les lieux d’affrontement ;

Les tirs des soldats sont toujours justes,

Ils tirent sur leurs enfants

Et se disent – comment ? – communistes.

 

Je parle évidemment pour moi,

Un peu pour vous aussi, je crois.

Si nous avons peur de parler à basse voix,

Gardons le silence à haute voix.

 

Les tirs distants

Sur la Place de la Paix Céleste

Tuent les illusions qui nous restent,

L’espoir, la solidarité, le sentiment.

 

En ville, les mains des meurtriers,

Comme à de petits enfants abandonnés,

Aux soldats, vainqueurs d’une si glorieuse bataille,

Distribuent cyniquement des médailles.

 

La violence se traîne dans les rues

Du matin au soir, elle se perd.

Le monde ne sera plus

Jamais le même qu’hier.

 

Les statistiques ont d’étranges dénis,

Les ordres au nom du peuple uni

Viennent d’un communiste, pas d’un ennemi.

 

Qui sur la route du pouvoir, assassina,

Encore et encore assassinera,

Encore et encore assassinera.

TIRS DISTANTS
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Published by Marco Valdo M.I.
29 novembre 2020 7 29 /11 /novembre /2020 18:24


 

L’AMÉRIQUE, LE RIZ ET LES

 HARICOTS

 

 

Version française – L’AMÉRIQUE, LE RIZ ET LES HARICOTS – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – America, riso e fagioliAntonio Infantino – 1976

 

Album : « La Morte Bianca – Tarantata dell'Italsider », con il Gruppo di Tricarico (o I Tarantolati di Tricarico), Fonit Cetra / Folkstudio.

 

 

 

 

Metro NY

Lily Furedi – 1934

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Tout en faisant la version française de cette chanson d’Infantino, au titre éloquent et moqueur, canzone dont je parlerai un peu plus après, dit Marco Valdo M.I. il m’est revenu en une série de vagues les multiples chansons qui parlent de l’exil, de l’émigration, ce long voyage aller et souvent même, aller-retour entre l’Italie et l’Amérique, toue l’Amérique, l’Amérique considérée comme un tout, ce dernier comprenant autant le Canada, le Brésil, le Honduras, le Mexique, le Panama, l’Argentine, le Venezuela, Cuba que les États-Unis. Cependant, comme souvent, dans cette chanson, il faut centrer le regard sur ces derniers, qui ont monopolisé indûment le nom du continent tout entier (alors que même rien qu’en Amérique du Nord, le Canada est plus grand qu’eux) et ont distillé et diffusé dans le monde l’idée de l’« American way of Life », sorte de paradis terrestre à la portée de tous – sous certaines conditions.

 

Oui, dit Lucien l’âne, j’en ai entendu parler et même depuis longtemps de cette émigration vers le « nouveau monde », qui a frappé depuis des siècles tout le Vieux Continent. L’Amérique, tous pays confondus, incarnait un futur de rêve. C’est sans doute la première « fake news ». J’ai entendu dire aussi qu’il fut le lieu de multiples ruées vers l’or, vers le pétrole, vers le caoutchouc, vers quoi encore ? Vers le bonheur ? Vers la richesse ? Vers quoi, vers quoi ?

 

Vers tout ça et vers une vie meilleure, répond Marco Valdo M.I., par exemple, Angelo Giusti déjà avant 1900 fit une chanson « Merica, Merica », que j’avais rendue en français sous le titre « MÉRIQUE, MÉRIQUE », qui disait :

 

« Mérique, Mérique, Mérique,

Que sera cette Mérique ?

Mérique, Mérique, Mérique,

Un beau bouquet de fleurs. »,

 

mais – pour beaucoup, il a fallu déchanter. Ainsi, à la même époque encore, une chanson anonyme pareillement intitulée « Merica, Merica », que j’avais mise en français sous un titre un peu différent et significatif de son amertume par rapport au rêve grandiose, « AH ! MÉRIQUE, MÉRIQUE ! », disait :

 

« Ah ! Mérique, Mérique, Mérique !

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique… au travail !

Mérique… au travail !

Mérique… au travail ! »

 

 

C’était là déjà le fond de cette histoire et c’est ce qu’on retrouve ici. Le paradis américain, c’est comme la loterie, pays de l’illusion, continent d’Alice au pays des merveilles. Tout le monde peut jouer, et avec de la patience et de l’abnégation, tout le monde a sa chance, mais réellement, très peu finissent par gagner. Cependant, il y a une grande différence, c’est que dans America, riso e fagioli (L’AMÉRIQUE, LE RIZ ET LES HARICOTS), il y a s’appuyant sur la constatation fondamentale de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font la guerre aux pauvres pour les dominer, pour les exploiter, une réflexion qui aboutit à la volonté explicite de changer le monde et l’idée que :

 

 

« cette expérience vivante de, de, de,

De ce nouveau monde

M’a appris que, que, que

Dans le monde entier,

Oui, entier, il faut changer,

Il faut changer.

Pour changer le monde entier. »

 

Comme on le voit, on est très loin du beau bouquet de fleurs de Merica,Merica d’Angelo Giusti.

 

Oui, dit Lucien l’âne, il y a là une vérité qui me plaît. Cette idée de changer pour changer le monde, si elle n’est pas sans une certaine cohérence devrait indiquer que le début de ce changement vers la fin de la Guerre de Cent Mille Ans passe par un changement de la conscience humaine, de l’homme individuel lui-même. Hors ce changement, on retombe au pas précédent. C’est du moins comme ça que je vois le monde, mais il est vrai que je suis Lucien et un âne. Quoi qu’il en soit, tissons le linceul de ce vieux monde global, prometteur, vantard et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


 

 

Je suis arrivé,

Je suis arrivé,

Ici en Amérique,

Ici en Amérique,

 

Comme un qui ne compte pas,

Un qui compte pour rien,

Qui ne compte pas,

Qui compte pour rien.

 

Ici en Amérique,

Ici en Amérique.

 

Le premier mot que j’ai appris

C’était « Très bien

Très bien, très bien.

Très bien, très bien, très bien ».

 

Ici en Amérique,

Ici en Amérique.

 

Ensuite, j’ai appris

À manger tout le jour, tous les jours,

Manger toujours

Des haricots et du riz riz riz riz.

 

Haricots et riz,

Haricots et riz.

 

Les gens que je rencontrais

Me parlaient et souriaient aussi

Ils me parlaient et me disaient

Ils me disaient ainsi :

 

Tout pousse, tout grandit

Vite, vite, tout pousse

Tout pousse, tout pousse

En Amérique, ici.

 

Ici en Amérique,

Ici en Amérique.

 

Moi j’ai travaillé, travaillé tant

Travaillé dur, travaillé tellement

Pour changer ma vie avec vaillance,

Avec patience, pour changer mon existence.

 

Ma vie, mon existence,

Ma vie, mon existence.

 

Mais c’est là que j’ai appris

Okay okay okay : oui, oui, oui,

Ce que je savais déjà,

Je savais déjà

 

Que partout dans le monde

Partout dans le monde,

Il y a un maître qui veut faire

Veut faire de nous.

 

Veut, veut, veut faire

Ses esclaves, ses serviteurs ;

Faire de nous, faire

Ses esclaves, ses serviteurs.

 

Excusez mes amis et camarades si,

Cette chanson n’est pas de la poésie

Mais c’est une chanson qui

De l’âme, qui de l’âme de l’âme, qui

 

Vient de l’âme,

Vient de l’âme.

 

Et en pleurs, je vois pendre, sans rémission,

Je vois, je vois se balancer

Tous les camarades qui n’ont, n’ont

Rien à, rien à, rien à manger.

 

Et pour manger,

Et pour manger,

 

Ils n’ont pas la force,

Ils n’ont pas la force, oui

Ils n’ont pas vraiment pas la force

De lever les bras et ainsi, amis,

Oui, ils ont vraiment faim, oui.

 

Pour de vrai, oui,

Pour de vrai, oui.

 

Mais cette expérience réelle de, de, de,

De ce nouveau monde

Mais cette expérience vivante de, de, de,

De ce nouveau monde

M’a appris que, que, que

 

Dans le monde entier,

Oui, entier, il faut changer,

Il faut changer.

Il faut changer

Dans le monde entier, pour changer,

Pour changer le monde entier.

 

Pour changer le monde,

Pour changer le monde.


 

L’AMÉRIQUE, LE RIZ ET LES  HARICOTS
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Published by Marco Valdo M.I.
28 novembre 2020 6 28 /11 /novembre /2020 21:07
AH ! MÉRIQUE, MÉRIQUE !

 

Version française – AH ! MÉRIQUE, MÉRIQUE ! – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Merica, Merica – anonyme – circa 1900

 

GLI EMIGRANTI

Angelo Tommasi1896

 

 

 

 

La chanson est composée de deux parties : la première (texte anonyme et musique de Cantovivo) est la présentation de l’Amérique comme un pays idéal, la Mecque du prolétariat. La seconde (recueillie à Seregno par Maria Adelaide Spreafico) est la survie forcée des émigrants dans ce pays de rêves et de chimères.

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Écoute bien ceci, Lucien l’âne mon ami, car ça vaut la peine de l’expliquer, ça vaut la peine de connaître la peine que cette chanson m’a donnée.

 

Oh, dit Lucien l’âne, il vaudrait mieux dire la peine que tu t’es imposée à toi-même.

 

Oui, sans doute, dit Marco Valdo M.I., mais quand même voici l’histoire. J’étais occupé à la version française d’une autre chanson italienne America, riso e fagioli quand transcrivant notre dialogue à son sujet, je me suis souvenu d’une chanson au thème proche Merica Merica d’Angelo Giusti, dont j’avais fait une version française, et par la même occasion, j’ai découvert qu’il existait une autre portant ce même titre, c’est-à-dire celle-ci. Ce sont deux chansons de la fin du XIXe siècle, quasiment contemporaines l’une de l’autre ; déjà à l’époque, le rêve américain (american dream) faisait des ravages (en Italie, comme partout en Europe) au point de susciter des chansons. Cet American dream s’est traduit en Italie, dans le langage populaire par le mot « Merica » et on donnait à ceux qui revenaient au pays, plus ou moins nantis, le surnom d’Americano ou Mericano. Par ailleurs, déjà à ce moment, comme les chansons le racontent, c’est un rêve parfois abouti et l’exilé rentre au pays enrichi et s’installe ; parfois, le rêve tourne au cauchemar et dans le meilleur des cas, s’il ne meurt pas de misère au bout du monde, l’exilé rentre aussi au pays, mais ruiné. On le surnomme aussi l’Americano.

 

Je pense que cette aventure, dit Lucien l’âne, je l’ai aussi entendue raconter plus récemment, vécue par des émigrants semblables, avec les mêmes rêves et les mêmes déceptions, qui venaient d’Asie ou d’Afrique ici en Europe.

 

De fait, dit Marco Valdo M.I., dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour conserver leurs privilèges, accroître leurs richesses, renforcer leur domination, les mêmes effets surgissent des mêmes causes.

 

Au passage, dit Lucien l’âne, j’ai oui dire qu’aux Zétazunis, ce sont des immigrés latino-américains récemment installés qui s’opposent le plus à l’accueil de nouveaux immigrants tout aussi latino-américains. Allez comprendre l’humanité !

 

Donc, pour en revenir à la chanson, reprend Marco Valdo M.I., comme je voulais citer quelques vers de l’une et de l’autre, il m’a bien fallu commencer par faire la version française de celle-ci.

 

Oh, dit Lucien l’âne, c’est juste un détour et puis, du coup, on va avoir deux nouvelles chansons pour le prix d’une. Je m’en réjouis. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde prometteur de beaux jours, menteur, impitoyable et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


 

 

 

O chers frères, maintenant écoutez, je vous prie :

De nombreux travailleurs quittent l’Italie.

Laissant la terre et l’air si bons,

Pour travailler en Amérique s’en vont.

 

On gagne bien six lires par jour, là-bas,

Vêtus légers, mais bien logés,

Soumis à des patrons comme des soldats.

Si vous travaillez, il y a plus de liberté.

 

Ah ! Mérique, Mérique, Mérique !

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique… au travail !

Mérique… au travail !

Mérique… au travail !

 

Le voyage nous coûte, mais tout est payé.

Par qui d’Italie, les travailleurs attend ;

Qu’il paye d’avance avec du bon argent,

S’il veut nos bras pour travailler.

 

L’Amérique est bien plus grande que l’Italie.

les terres sont des bois, des vallées et la prairie.

Pour ceux qui y vont, on a déjà préparé

Les équipes de la colonie à travailler.

 

Ah ! Mérique, Mérique, Mérique !

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique… au travail !

Mérique… au travail !

Mérique… au travail !

 

Bosser, travailler et ne jamais s’arrêter

Et on sera bientôt riche et instruit.

En Amérique, on laissera nos ennuis,

Et on reviendra avec l’or acheter des propriétés.

 

J’ai quitté mon foyer, j’ai laissé mon amour

Pour aller par terre et par mer voyager.

Si je peux d’Amérique revenir un jour,

Je jure de ne plus jamais travailler.

 

Ah ! Mérique, Mérique, Mérique !

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique, Mérique, Mérique,

Mérique… au travail !

Mérique… au travail !

Mérique… au travail !

AH ! MÉRIQUE, MÉRIQUE !
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Published by Marco Valdo M.I.
24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 11:17
FRONTIÈRES

 

Version française – FRONTIÈRES – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson catalane – FronteresSopa de Cabra2020

 

Fronteres – FRONTIÈRES est une chanson sur les réfugiés qui, contrairement à l’argent, se heurtent aux frontières et n’ont pas de paradis.

 

 

Esili – Exilés

Tableau du peintre catalan

Josep Franch Clapers – 1939

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Comme on le sait, Lucien l’âne mon ami, une fois n’est pas coutume.

 

Euh, oui, dit Lucien l’âne, mais ensuite ?

 

Une fois n’est pas coutume, répond Marco Valdo M.I., car je vais te raconter l’histoire du peintre, auteur d’une série de tableaux qui pourraient illustrer cette chanson. En l’occurrence, celui qui a retenu mon attention est une peinture intitulée Exili (en français, comme tu t’en doutes : Exilés), qui a été peint en quelque sorte « à chaud », par un jeune homme de 24 ans, exilé républicain espagnol, un Catalan, en 1939 : Josep Franch Clapers.

 

Ah, dit Lucien l’âne, parler d’un tableau, d’un peintre catalan, de la République espagnole à propos d’une une chanson, voilà qui est curieux, dit Lucien l’âne. Moi aussi, je suis curieux d’entendre ton histoire.

 

D’abord, reprend Marco Valdo M.I., si je prends la peine de la raconter, cette histoire, c’est qu’elle rappelle à certains égards l’histoire de Joseph, le héros malgré lui de « Dachau Express ». Première coïncidence, ce peintre catalan s’appelle aussi Joseph : pour le Sarde : Giuseppe ; pour le Catalan, Josep – cependant, si Giuseppe, qui finit sa vie en Belgique, se faisait appeler en français, Joseph ; Josep, qui a fini sa vie en France, se faisait appeler par son nom francisé, Franc. Donc, tous les eux ont en commun d’avoir été – jeunes gens – pris dans la tourmente qui emportait le monde autour d’eux et d’entrer en résistance (« Ora e sempre : Resitenza ! » – Lo avrai camerata Kesselring) face aux fascismes. En l’occurrence, Franc jusque-là menait une vie tranquille ; venu de son village où son père était maréchal-ferrant, il étudiait le dessin et la peinture, les beaux-arts et entamait une carrière de peintre. C’était en 1936 à Barcelone. Alors, éclate soudain la rébellion militaire d’une partie de l’armée espagnole et la guerre civile s’ensuit, qui emporte Franc – et des millions d’autres – dans les combats contre les franquistes. En 1939, trahie, démantelée de l’intérieur, la République s’effondre et comme nombre de républicains, Franc fuit en France et se retrouve dans un camp de réfugiés. Il va témoigner de ces moments de la Retirada et des camps français en peintre : multipliant les techniques : dessin, croquis, esquisse, fusain, lavis, peintures. Une autre coïncidence entre ces deux destins : comme Joseph, le déserteur, qui fut remis aux fascistes italiens :

 

« Mineur, résistant, mais étranger

Mineur, résistant, étranger et dénoncé

Pieds et poings liés remis

Aux fascistes de Mussolini.

Pieds et poings liés remis

Aux fascistes de Mussolini. »

(Le Fils ressuscité)

 

Franc fut remis aux Allemands. Il parvient à échapper aux nazis et comme Joseph, il entre dans la clandestinité quelque part en Provence. Comme Joseph également, la guerre terminée, il épousera une Française, la fille de ceux qui l’avaient accueilli. À la fin de sa vie (il décède en 2005), il offre une part importante de son œuvre à la Catalogne.

 

Voilà toute une aventure, dit Lucien l’âne, et bien des coïncidences entre ces destinées contrariées. Mais, dis-moi, la chanson, que raconte-t-elle ?

 

Bonne question, en effet, Lucien l’âne mon ami, on l’aurait presque oubliée, cette chanson. Mais rassure-toi, il n’en est rien. Donc, elle raconte l’exil, les exilés, vus par ceux qui restent ; un peu ce qui est arrivé à beaucoup d’Espagnols lors de la Retirada de 1939 ; mais dans ces transhumances humaines, s’il y en a toujours qui partent, il y en a toujours qui restent, qui espèrent que l’exilé pourra réussir son exil et qu’il pourra les aider. Disons que la chanson parle de tous les exils et de tous les exilés de tous les temps – et dès lors de ceux d’aujourd’hui qui frappent aux portes closes d’Europe et d’ailleurs et aussi, de ceux qui sont restés en arrière, qui ont voulu rester en arrière. Dans l’ensemble tout ça ressemble à la quadrature du cercle, un tourbillon infernal et une problématique forcément complexe qui ne peut se résoudre par le simple jeu des vases communicants. Quand même un dernier mot pour signaler que cette chanson est un dialogue entre celui – celle qui part et celui – celle qui reste ; ou l’inverse. Allez savoir !

 

Oui, dit Lucien l’âne, allez savoir ! Ce qui est certain, c’est que les exils se suivent et se ressemblent ; ce qui est certain aussi, c’est ce n’est pas près de cesser. Et qu’y pouvons-nous, sans doute pas grand-chose ; en parler un peu, c’est déjà quelque chose, une étincelle dans le magma du cerveau commun de l’humanité.

 

Essayons, interrompt Marco Valdo M.I., toutefois de nous conformer à la supplique que le doyen de la cathédrale Saint-Patrick de Dublin, probablement athée, l’ironique écrivain Jonathan Swift, fit inscrire, en 1745, sur sa tombe :

 

« Ubi sæva Indignatio

Ulterius

Cor lacerare nequit.

Abi Viator

Et imitare, si poteris,

Strenuum pro virili

Libertatis Vindicatorem. »

 

qu’on traduit en français :

 

« Ici repose la dépouille de Jonathan Swift, D.D., doyen de cette cathédrale, qui désormais n’aura plus le cœur déchiré par l’indignation farouche. Va ton chemin, voyageur, et imite si tu le peux l’homme qui défendit la liberté envers et contre tout. »

 

Allons, dit Lucien l’âne, il ne faut pas désespérer pour autant et tisser le linceul de ce vieux monde tristounet, exileur, massacreur, indigne et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Tous les chemins sont fermés

Et la nuit renaît, elle ne finit jamais.

Il y a tant de gens qui attendent

Et la pluie tombe sur leurs têtes.

 

Sous un ciel qui n’a pas de fin,

Ils vont demandant qui a la clé.

Reste avec moi, ne pars jamais !

 

Ils disent que les fleuves portent à la mer ;

Aujourd’hui, tous les cœurs se sont envolés !

Ils disent que nous devons atteindre la terre,

Mais les navires sont aussi arrêtés.

 

Sous un ciel qui grandit toujours,

Ils demandent s’ils arriveront un jour.

Ne me quitte pas, non ! Pourquoi s’en vont-ils ?

Reste , ne pars jamais !

 

La la la la la…

 

Sur la glace, qui se brise maintenant,

Nous nous demandons, si nous arriverons.

Reste ici avec moi : emmène-moi au ciel !

Ne me laisse pas seul, ne pars jamais !

 

La la la la la…

 

Toutes les lumières se sont éteintes

Et les gens viennent toujours là attendre.

Tous les chemins sont fermés :

Nous trouverons une façon d’y arriver !

 

FRONTIÈRES
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Published by Marco Valdo M.I.
21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 21:32

 

LA VILLE

Version française – LA VILLE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – La cittàYu Kung – 1977


 


 

 Les Maisons

Chaim Soutine, 1921



 


 

Dialogue Maïeutique


 

 

Cette chanson, c’est une histoire, dit Marco Valdo M.I., l’histoire d’une ville, d’une de ces petites villes récentes qui font les banlieues et qui, au bout d’un moment, s’en vont à vau-l’eau, suivant le courant chaotique de l’économie et du profit. Ce sont des choses qui arrivent dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour maintenir leurs profits, consolider leurs richesses, se débarrasser de tout ce qui entrave leur progrès.


 

Oui, dit Lucien l’âne, je vois ça ; j’en ai traversé de ces champignons nés au temps où l’Europe s’industrialisait et où elle modernisait son paysage industriel, passant de la grande concentration à une dissémination de plus petites unités de production disséminées au bord des routes. Et quelques temps plus tard – on n’arrête pas le progrès, la dite-production par secteurs entiers s’en est allée au bout du monde, et depuis, même de là, elle s’est évaporée pour un autre bout du monde cherchant des pauvres encore plus misérables, encore plus malléables, abandonnant ces petites villes (et leurs habitants) à leurs déliquescents destins, répétant ce qui avait été fait avant aux grandes cités ouvrières quand les monstres de la grande industrie se sont effondrés.


 

C’est ainsi, en effet, Lucien l’âne mon ami, que ces ex-El Dorado sont devenus des dépotoirs et ont lâché prise. Tout y a trop vite vieilli, tout s’est dégradé, la vie quotidienne s’y est abîmée. Parmi ceux qui vivent là, ceux qui arrivent encore à trouver un travail doivent aller le chercher ailleurs, plus loin, autre part. On les entend partir le matin au premier car, au premier train et revenir le soir quand tout est déjà obscur. Ils avaient cru pourtant un temps à ces quartiers nouveaux, à ces maisons modernes, à ces rues nouvelles devenues de vraies poubelles.

 

« On a fait de la ville

Quelque chose d’incivil,

On a fait de la cité

Un îlot déglingué»

 

Mais malgré ça, la chanson évoque un chant d’espoir – l’espoir, toujours l’espoir, une lamentation de combat peut-être prometteuse :

 

« Vient un chant bizarre

Qui réclame une cité

Moins barbare,

Une ville de maintenant

Qui plaît aux gens. »

 

Oh, dit Lucien l’âne, ça me rappelle la chanson de Brel, La Quête, qui disait :

 

« Rêver un impossible rêve,

Porter le chagrin des départs,

Brûler d’une possible fièvre,

Partir où personne ne part »

 

D’ailleurs, dans ces cités, au moment de l’effondrement, les plus réactifs avaient pris le chemin de l’exil, mais à mon sens, c’était reculer pour mieux sauter. Regarde, la chanson est ancienne et elle semble d’actualité, et elle paraît décrire des villes d’aujourd’hui, mais c’est tout simplement parce que cette maladie des villes est endémique. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde malade, ravagé, triste, obscur et cacochyme.


 

Heureusement !


 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


 

Des pavillons à l’infini,

Un nuage de fumée,

Des rangées de baraques, des taudis,

Des ordures partout disséminées

Et un peu de lumière autour

Pour voir si naît un autre jour,

Ont fait de la ville

Quelque chose d’incivil.
 

Un cinéma et un bar

Pour trop de gens

Entassés dans le ciment.

Par heure, un car

Pour se rendre

Dans le centre

Et autour du quartier,

Un fleuve de moustiques et de cheminées

A fait de la cité

Une oasis déglinguée.
 

Des ateliers

Vient un chant bizarre

Qui réclame une cité

Moins barbare,

Une ville de maintenant

Qui plaît aux gens.

 

Hé, petit, écoute, c’est presque le soir,

Il est temps de rentrer

Dans ton ghetto, dans le noir,

Par ce train bondé

De banlieusards.

Un peu de lumière autour,

Pour voir si naît un autre jour,

On a fait de la ville

Quelque chose d’incivil,

On a fait de la cité

Un îlot déglingué.


 

LA VILLE
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Published by Marco Valdo M.I.
20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 18:03

 

 

LES SONNAILLES

 

 

Version française – LES SONNAILLESMarco Valdo M.I. – 2020

d’une chanson francoprovençaleLi SounalhéAnonyme – transcription : Enrica Vottero – 2003

 

 


 


 

 

Sonnailles en Provence

 


 

 

C’est une chanson en francoprovençal (graphie à préférer à franco-provençal), la langue du sous-groupe Galloroman qui comprend la langue d’oïl et l’occitan. Bien qu’elle ait de nombreuses affinités, elle se distingue de ces dernières. En Italie, c’est la langue d’une minorité, résidant dans le Val d’Aoste et dans les vallées piémontaises du sud, protégée par la loi.

Les paroles de la chanson ont été adaptées à une mélodie antérieure, apparemment dans la tradition de l’église vaudoise. Nous devons à Mme Enrica Vottero sa redécouverte. Elle faisait en effet partie du répertoire de son père, violoniste. Il faisait partie d’un groupe d’amis qui, dans cette région des vallées, s’appelaient « li sounalhé », les musiciens.


 

[Riccardo Gullotta]

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui me va droit au cœur et je suppose que tu devines pourquoi.

 

Certainement, répond Lucien l’âne, car elle exprime la joie de ces persécutés que furent les disciples de Valdo (qui avaient dû fuir les sbires de l’Église catholique jusqu’en Bohême pour certains et dans les hautes vallées alpines pour d’autres) de vivre en paix dans leurs montagnes, où ils s’étaient réfugiés, et de fêter le printemps et le rassemblement des brebis au départ vers les pâturages. J’ai été témoin et j’ai accompagné leurs grandes transhumances à travers un millénaire.

 

Si tu as compris tout ça, Lucien l’âne mon ami, tu as aussi compris que c’est un chant de résistance, un chant de vie. Maintenant, il faut rappeler que cette persécution tient essentiellement au fait que ces persécutés, s’appuyant sur les seuls textes de légende disponibles (en fait, la Bible), mettaient en cause l’ordre des puissants et des riches.

 

Bref, dit Lucien l’âne, au milieu de  la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres, ils menaient la tranquille et pacifique résistance des pauvres contre l’ordre établi si profitable aux riches et à l’exploitation.

 

En effet, dit Marco Valdo M.I. ; maintenant, pour ce qui est de la chanson, que cache-t-elle sous ses airs festifs, comme c’est souvent le cas avec les chansons anciennes, telles qu’elles nous parviennent sous leur gangue folklorique ? Il faut donc l’interpréter. Et d’abord, il me paraît que le mot « sounalhé » est en francoprovençal le mot pluriel pour « sounalha », qu’on peut traduire par « sonnaille ». Les « sonnailles », c’est le bruit que font les clochettes quand se rassemblent et se déplacent les brebis. Ce sont aussi les joyeux tintements qui augurent du printemps et marquent le passage des années, souvent avec une fête. Je pense aussi qu’il faut entendre les « sonnailles » comme le chant des brebis – au sens chrétien, cette fois et tout ça me paraît s’accorder avec les rythmes des villages de montagne et leurs pasteurs. C’est dans ce sens que j’ai établi cette version française.

 

Évidemment, conclut Lucien l’âne, vue comme ça, la chanson prend une tout autre dimension. Cependant, depuis le temps, le tourisme a fait de ces retrouvailles des événements qui drainent dans les villages d’autres foules que les brebis et fait perdre la mémoire et le sens de cette chanson. Mais assez causé, tissons le linceul de ce vieux monde bien établi sur ses bases inéquitables, persécuteur, maugréant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

À l’heure où sortent à l’air frais,

Les troupeaux au grand complet,

Tous courent en pagaille

Pour écouter les sonnailles.

 

Vingt-cinq anes sont passées,

La soixantaine n’est pas encore arrivée,

Nous sommes dans le meilleur de la vie aux sonnailles.

 

Sortez, les amis,

Même pieds nus et sans habits,

On ne sent pas le froid en écoutant les sonnailles.

 

Vingt-cinq anes sont passées,

La soixantaine n’est pas encore arrivée,

Nous sommes dans le meilleur de la vie aux sonnailles.

 

Et s’il vous vient l’envie

D’aller quérir une bouteille d’eau de vie

Ou du meilleur vin, nous ferons la fête aux sonnailles.

 

Vingt-cinq anes sont passées,

La soixantaine n’est pas encore arrivée,

Nous sommes dans le meilleur de la vie aux sonnailles.

 

LES SONNAILLES
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Published by Marco Valdo M.I.
15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 21:21

LA MODESTE PROPOSITION

 

Version française – LA MODESTE PROPOSITION – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Un caso di paranoia (delirio per strategia)Margot1976

 

 

 

SATURNE DÉVORANT SON ENFANT

 

Pierre Paul Rubens – 1637



 

Dialogue Maïeutique

 

Je vais te raconter, Lucien l’âne mon ami, répondant ainsi par avance à la question que tu n’aurais pas manqué de me poser, à savoir comment et pourquoi le titre de la version française « la modeste proposition » est si différent de celui de la chanson italienne originelle de Margot : « Un caso di paranoia (delirio per strategia) ».

 

En effet, dit Lucien l’âne, tu as correctement anticipé mon souhait et je suis fort intéressé à entendre ton récit.

 

D’abord, Lucien l’âne mon ami, il me faut avouer que je ne connaissais pas beaucoup le répertoire de Margot, ni même son ampleur, qui soit dit en passant est vraiment considérable. Dans sa biographie, j’ai trouvé ceci :

« Ma se torniamo a Margot e al suo destino Dobbiam parlar di trecento canzoni Che stan seguendo le oscillazioni Della politica, come consiglia La tradizione della sua famiglia. Sono canzoni ironiche e tristi Che parlan spesso di poveri Cristi, E guardano con occhiali speciali Ciò che riportano tutti i giornali. Come all’inizio della sua avventura, Cantando sempre, senza aver paura, Margot racconta ingiustizie tremende E dell’attual società le vicende. »

autrement dit,

« Mais si nous revenons à Margot et à son destin, il nous faut parler de trois cents chansons qui suivent les fluctuations de la politique, comme le conseille la tradition de sa famille. Ce sont des chansons ironiques et tristes qui parlent souvent de pauvres gens, et elles regardent avec des lunettes spéciales ce que tous les journaux rapportent. Comme au début de son aventure, chantant toujours, sans peur, Margot chante les terribles injustices et les tribulations de la société actuelle. »

Ce que je savais d’elle était pourtant suffisant pour que je lise sans tarder les textes de ses chansons aussitôt que je les ai rencontrés.

 

Et pourquoi donc ?, demande Lucien l’âne.

 

Il y a deux raisons a priori, répond Marco Valdo M.I., mais à la vérité, elles convergent. D’une part, Margot était membre des Cantacronache, dont j’avais notamment traduit : Oltre il ponte (en 2008) et dix ans plus tard, Dove vola l’avvoltoio – deux chansons d’Italo Calvino (auteur de Marcovaldo) et d’autre part, Margot avait grandi dans le milieu antifasciste turinois très proche de Carlo Levi (voir notamment, les 42 Lettres de Prison à commencer par la première : Le Fils emprisonné), à savoir le mouvement clandestin de résistance Giustizia e Libertà. Au-delà de cet apriorisme et grâce à lui, j’ai donc plongé sur ces textes nouvellement insérés dans les Chansons contre la Guerre et dans la série, il m’a fallu en choisir un pour commencer : celui-ci. Je l’ai fait principalement en raison de sa structure, de sa longueur et de son élaboration.

 

De son élaboration, demande Lucien l’âne, qu’est-ce à dire ?

 

Comprendre son élaboration, dit Marco Valdo M.I., m’est rapidement apparu essentiel en établissant la version française. À première vue, c’était un texte, une manière de dire tout à fait extraordinaire, une chanson conçue comme celles que nous avons l’habitude de faire. Il s’agissait d’une chanson créée à partir d’une œuvre littéraire considérable, ancienne et en quelque sorte, exotique autant que pertinente. Je m’explique. Au fur et à mesure que j’avançais dans la chanson, je voyais se confirmer ce qui m’avait intrigué dès le départ, à savoir que je connaissais ce qu’elle racontait et qu’il devait assurément s’agir d’une version italienne du célèbre pamphlet de l’auteur irlandais, doyen de la cathédrale Saint-Patrick à Dublin autour de 1720, le dénommé Jonathan Swift – par ailleurs, auteur des Voyages de Gulliver et d’inénarrables Instructions aux Domestiques.

 

Ah oui, dit Lucien l’âne, encore un de ces ecclésiastiques à la manière de notre bien aimé, Laurence Sterne. Je vois ça, mais de quel pamphlet penses-tu qu’elle s’inspire cette chanson ?

 

C’est un texte assez court que ce pamphlet, Lucien l’âne mon ami, à peine quelques pages, mais quelles pages ! Publié en 1729, ce texte minuscule donc, a un titre assez long, tellement long, qu’on a coutume de l’abréger en « Modeste proposition » – ce qui explique mon titre. Pour ta gouverne, le titre complet en anglais est : « A Modest Proposal : For Preventing the Children of Poor People in Ireland from Being a Burden to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Public », ce qui est généralement traduit par : « Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public. » Maintenant, je ne dirai plus grand-chose du reste de la chanson, il suffit de la lire pour se faire une idée plus exacte. Toutefois, un dernier commentaire quant au fond de cette Modeste Proposition et de son humour assez sanglant.

 

Soit, dit Lucien l’âne, mais alors, un dernier.

 

Oui, exactement, reprend Marco Valdo M.I., un dernier commentaire. Mon idée à ce sujet est que cette « Modeste proposition » est une variation tout à fait dans le ton et la mélodie de la Guerre de Cent Mille Ans, que les riches font aux pauvres pour conserver leur pouvoir, asseoir leur domination, étendre leurs privilèges, augmenter leurs richesses, multiplier leurs profits et tirer mille satisfactions, y compris gastronomiques. Cette « Modeste proposition » est parfaitement en phase avec la substance de la pensée qui mène la richesse. Quel en est l’axiome ? Je rappelle la question centrale et quasiment mathématique de cette problématique : « Combien faut-il de pauvres pour faire un riche ? » et le corollaire : « La grandeur du riche est proportionnelle au nombre de pauvres qu’il appauvrit afin de s’enrichir. »

 

Certes, dit Lucien l’âne, il y a là de quoi réfléchir sur le devenir du monde, mais est-il vraiment nécessaire pour être riche de manger tant de pauvres ? Car, quand même, à force de manger les pauvres, finalement, le riche n’en aura plus à se mettre sous la dent et s’il n’y a plus de pauvres, comment faire pour rester riches ? À l’inverse, on le voit bien, il n’est pas possible que tout le monde devienne riche ; il est clair ainsi que la richesse est une voie sans issue.

 

Manger, manger, c’est vite dit, reprend Marco Valdo M.I. ; manger, de nos jours, c’est probablement le plus souvent une image ; il faut évidemment relativiser les choses. On ne mange plus les pauvres depuis longtemps et pour des raisons d’hygiène et de santé, d’abord. On serait plutôt passé de l’ère du cannibalisme à l’ère du vampirisme. En fait, par une alchimie curieuse, fille d’une incontestable maîtrise de l’art de la prestidigitation, du mensonge et des affaires, le sang des pauvres se convertit en unités monétaires dont les riches font leurs choux gras.

 

Oh, dit Lucien l’âne, voilà qui est rassurant, c’est assez chrétien cette transsubstantiation. C’est assez conforme aux pratiques mythologiques et à la phrase culte des banquets de ces joyeux amphitryons où en arrière-plan, les pauvres psalmodient en chœur ce joli refrain eucharistique : « Prenez et mangez, ceci est mon corps ; Prenez et buvez, ceci est mon sang ! » Enfin, on trouve tout ça et plus encore dans les enseignements des meilleures religions. Cependant, restons-en là, car on pourrait effrayer des gens et puis, tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, autophage, vampire, prophétique et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

Que me soit concédé l’honneur

Messieurs les Conseillers, Monsieur le Gouverneur,

De vous exposer une modeste proposition

Pour sauver la nation avec prudence et selon la raison.

 

Aujourd’hui, dans notre ville de Dublin,

Le peuple languit, la richesse est en déclin ;

En haillons des foules d’enfants mendiants,

Cramponnés aux jambes des passants,

Se traînent avec des pieds ensanglantés

Se bavant dessus comme des chiens affamés.

 

N’en faisons pas mystère, c’est impossible pour nous

D’introduire dans les ateliers, dans les manufactures,

D’utiliser dans l’élevage, dans l’agriculture,

Les enfants de moins de quinze ans

Qui ne font que manger et attraper des maladies.

Les enfants de moins de quinze ans

Qui ne font que manger et attraper des maladies.

 

Avant l’âge de dix-huit ans, un garçon est invendable.

Et la quantité de biens qu’il consomme est incroyable

Haillons, chaussures, aliments.

Et les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.

 

D’une étude américaine,

Il ressort qu’un enfant d’un an à peine,

S’il est bien nourri par sa maman,

Est une nourriture délicieuse et nutritive

Pour le palais de beaucoup de gens.

J’ai calculé de manière approximative

Qu’un nouveau-né d’un an

Ne pèse que douze livres seulement,

Et après une année d’allaitement,

Double son poids. C’est un bon investissement,

Car en plus, on élève l’enfant gratuitement

Avec le seul lait de sa maman,

Alors qu’il faut beaucoup de glands

Pour élever un cochon,

De l’herbe pour un mouton,

Du foin pour les veaux

Et un fusil et des balles pour les oiseaux.

 

Notre Irlande produit annuellement

Deux cent mille enfants de pauvres

Deux cent mille enfants de pauvres

J’ai pu calculer exactement

Que le coût de l’aliment

D’un fils de mendiant,

De paysan ou de manant,

Ne dépasse pas deux shillings par an,

Et avec des jumeaux, nous économisons,

Durant la période de lactation,

Durant le temps où le nourrisson grandit,

Durant le temps où croît et mûrit

La chair de la créature,

La chair de la créature.

 

Un enfant potelé peut se vendre

Au marché, douze shillings

Ainsi, chaque abattage peut rendre

En bénéfice net, jusqu’à dix shillings.

Alors que sous un pauvre toit,

Sous un pauvre toit,

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.

 

C’est une chère chère, c’est vrai

Mais cette chair décorera la table des propriétaires,

Des gens riches, des gens riches et gourmets

Et cette ressource relèvera les budgets

Des petites gens, comme une augmentation de salaire.

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.

 

Voici ma modeste proposition

Que je soumets à votre attention,

Que je soumets votre attention :

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

 

Voyons à présent à énumérer

Les avantages de cette nouvelle affaire.

Premièrement, pour la nation,

Il y aura moins d’importations ;

Deuxièmement : les créanciers

Auront un meilleur bien à récupérer :

Un petit enfant plein de gale

À la place d’un drap de lit sale.

Troisièmement : les femmes fécondes

N’auront plus à blasphémer

Le saint lit conjugal

Devenu une source de biens inespérés,

Le saint lit conjugal

Devenu une source de biens inespérés.

Quatrièmement : le tourisme gastronomique va augmenter

Avec ce nouveau plat favori

De tendre viande en rôti,

Plus de mouton indigeste ;

Avec ce nouveau plat favori

 

De tendre viande en rôti,

Plus de mouton indigeste.

Cinquièmement : sur la vie conjugale

Fleurira une nouvelle entente morale.

Les mères, attentionnées à leurs enfants,

Serreront dans les haillons avec ferveur

La précieuse viande, accouchée dans la douleur

Sans plus avoir peur de l’avortement

Et le mari averti, plus jamais

Plus jamais, plus jamais, plus jamais

Sa femme enceinte ne battra,

Mais de caresses d’amour, il la flattera

Comme on fait aux juments engrossées,

Comme on fait aux juments engrossées.

Sixièmement, n’oublions pas les exportations.

Nous pouvons faire des prévisions

Et à compter du printemps, envisager

Une augmentation de 30 pour cent

De nos ventes à l’étranger

De la viande fumée et du petit salé.

 

Il m’est revenu des rumeurs très persistantes

De la part de certains conseillers

À propos des personnes indigentes :

Des vieux, des malades, des idiots, des estropiés.

Je crois que la fin de leur existence

Ne peut toucher notre conscience.

Chaque jour, ils quittent la terre, désespérés

Affamés, pourris et paralysés,

Rougis de furoncles infectés,

Dévorés par les insectes,

Rougis de furoncles infectés,

Dévorés par les insectes

Et en ce qui concerne les jeunes travailleurs,

N’ayez pas de peurs,

Ils sont déjà au chômage et ainsi,

Ils ne sont pas nourris.

Quand bien même, ils seraient employés,

Ils seraient bientôt renvoyés

Comme travailleurs faibles et ignorants,

Fainéants, voleurs et mendiants.

Cependant, ainsi prédestinés, en mourant,

Ils libèrent la nation, la nature

Eux-mêmes, le pays et le gouvernement

De bien des misères futures.

 

Notre route est longue, mais nous pouvons arriver ;

Il suffit de continuer comme ça :

Quarante-deux kilomètres sur l’étoile du matin,

À l’intérieur d’un petit panier en forme de cœur,

Là-haut, nous avons tous vu un grand homme

Avec une plaque d’ardoise sur la poitrine

Qu’il portait sur le toit ;

C’était Dieu au milieu de la foudre et du tonnerre

Qui manutentionnait les briques ;

C’était Dieu au milieu de la foudre et du tonnerre

Qui manutentionnait les briques.

 

Mais c’était moi

Qui avait fait le toit.

J’ai dit : « Je veux être payé. »

Ça n’a pas été apprécié,

Dieu s’est tourmenté,

Dieu s’est tourmenté,

Car lui aussi avait fait le toit

Et il détenait un droit

Correspondant au travail opéré

Pour une école où les enfants

Sans parents grandiraient vraiment,

Pour une école où les enfants

Sans parents grandiraient vraiment.

 

Il avait créé une pulpe qui donnait du lait,

Mais les plus grands ne laissaient

Pas les plus petits boire ;

Ainsi commencèrent les déboires,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance.

 

Nous avons tous senti uriner notre vessie,

Par les chocs électriques durcies les langues

Et les os du pied droit, la plante attendrie,

Comme des tiges de marguerite exsangues.

Un clou dans le cerveau introduit,

Pesant un gramme et demi

Et tout sera fini en deux heures,

Tout sera fini en deux heures.

Des abattages réguliers

Des abattages réguliers

Comme des tiges de marguerite

Abattages réguliers des enfants,

Des enfants de moins de quinze ans,

Comme des tiges de marguerite.

Tout sera réglé en deux heures

Par un clou introduit dans le cerveau,

Par un clou introduit dans le cerveau,

Par un clou introduit dans le cerveau.

Tout sera réglé en deux heures

Tout sera réglé en deux heures

Tout sera réglé en deux heures

Tout sera réglé en deux heures.

 

 

 

LA MODESTE PROPOSITION
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Published by Marco Valdo M.I.
12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 15:07

 

Pénélope

Chanson française – Pénélope – Georges Brassens – 1960

 

 

 

 

 

Pénélope 1890

Vilhelm Hammershoi


 


 

Dialogue Maïeutique

 

 

 

 

Comme je l’avais plus ou moins promis l’autre jour, dit Marco Valdo M.I., voici la chanson française intitulée Pénélope – dont l’auteur est comme annoncé Georges Brassens et ainsi qu’on peut l’imaginer, elle est assez différente de la chanson italienne, intitulée Penelope, dont l’auteur est Ivano Fossati. On notera également la différence d’âge entre ces deux Pénélopes : celle de Brassens date de 1960 et celle de Fossati date de 2019. Il y a donc un écart de près de 60 ans entre les deux.

 

C’est considérable, dit Lucien l’âne ; en génération humaine, l’une pourrait être la grand-mère de l’autre.

 

Soit, dit Marco Valdo M.I., tout cela entraîne à penser qu’elles devraient avoir une façon différente d’aborder la question de l’absence du mari, car c’est là le postulat de Pénélope : toutes les Pénélopes ont ceci en commun qu’elles attendent le retour de l’élu de leur cœur – du moins, officiellement et en principe donc, toutes sont apparemment « fidèles » et désireuses de voir revenir le héros du foyer. En clair, elles restent seules à se morfondre. Voilà le problème : d’une certaine manière, ce confinement des femmes est un des fondements de la domination des hommes, caractéristique de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches, les puissants, les dominants, et en ce cas, les mâles mènent – consciemment ou inconsciemment – pour maintenir leur pouvoir, garder leurs privilèges, conserver leur puissance (même quand elle est défaillante) et leurs richesses.

 

 

Évidemment, dit Lucien l’âne en riant, pur le retour de l’absent, tout va dépendre de la durée de l’attente. Et puis, toutes les Pénélopes ne sont pas en attente d’un Ulysse, parti construire un cheval de bois et qui met des années à revenir. La plupart des hommes mariés rentrent quasi-quotidiennement au domicile conjugal.

 

Bien sûr, Lucien l’âne mon ami, il y a principalement toutes ces femmes au foyer qui attendent le retour du mari parti à la mine, à l’usine, au champ, au bureau, etc. ; bref, les Pénélopes ordinaires. C’est une de celles-là qui est l’héroïne fantasmante de la chanson.

 

« Toi l’épouse modèle,

Le grillon du foyer,

Toi qui n’as point d’accrocs

Dans ta robe de mariée,

Toi l’intraitable Pénélope »

 

C’est la Pénélope la plus répandue et comme la chanson le montre, ça ne l’empêche pas de rêver à des aventures (forcément) extra-conjugales. En somme, c’est la femme au quotidien, seule face à l’ennui du temps qui passe et de leur vie qui s’efface. Cette mélancolie la touche d’autant plus que sa solitude est grande, que la dépendance de la femme est forte ; autrement dit, comme elle se trouve réduite à son rôle d’épouse, enfermée dans cette enveloppe sociale, il ne lui reste que ce vide que l’autre moitié – son conjoint – est censé remplir. Alors, la prisonnière, car Pénélope est prisonnière dans son couple, dans son propre foyer, dans sa propre vie, cherche à s’échapper de ce carcan, au moins en pensées. Elle a des idées folâtres, des échappatoires de jeune fille, des ambitions d’amours interdites, le goût de l’évasion. Dans le temps, du temps de Brassens, Pénélope recourrait à cette forme de poésie personnelle, se créait des univers de liberté – même factice ; c’est tout le charme de cette Pénélope d’antan, surtout quand elle s’incarne dans la voix de Barbara. À présent, Pénélope s’abîme dans les séries télévisées ; elle vit la vie aliénée d’autres silhouettes par écran interposé.

 

Maintenant, dit Lucien l’âne, je pense qu’on en a assez dit et qu’il faut laisser sa place à la Pénélope de la chanson ; elle en dit beaucoup plus qu’on ne peut en dire ici dans ce court dialogue. Et puis, il nous faut, nous aussi, tisser le linceul de ce vieux monde malappris, inculte, flagorneur, imbu, ennuyeux, méprisant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


 


 


 


 


 

Toi l’épouse modèle,

Le grillon du foyer,

Toi qui n’as point d’accrocs

Dans ta robe de mariée,

Toi l’intraitable Pénélope,

En suivant ton petit

Bonhomme de bonheur,

Ne berces-tu jamais,

En tout bien tout honneur,

De jolies pensées interlopes,

De jolies pensées interlopes.


 

Derrière tes rideaux,

Dans ton juste milieu,

En attendant le retour

D’un Ulysse de banlieue,

Penchée sur tes travaux de toile,

Les soirs de vague à l’âme

Et de mélancolie,

N’as-tu jamais en rêve,

Au ciel d’un autre lit,

Compté de nouvelles étoiles,

Compté de nouvelles étoiles.


 

N’as-tu jamais encore

Appelé de tes vœux

L’amourette qui passe,

Qui vous prend aux cheveux,

Qui vous compte des bagatelles,

Qui met la marguerite

Au jardin potager,

La pomme défendue

Aux branches du verger

Et le désordre à vos dentelles,

Et le désordre à vos dentelles.


 

N’as-tu jamais souhaité

De revoir en chemin

Cet ange, ce démon,

Qui, son arc à la main,

Décoche des flèches malignes,

Qui rend leur chair de femme

Aux plus froides statues,

Les bascule de leur socle,

Bouscule leur vertu,

Arrache leur feuille de vigne,

Arrache leur feuille de vigne.


 

N’aie crainte que le ciel

Ne t’en tienne rigueur,

Il n’y a vraiment pas là

De quoi fouetter un cœur

Qui bat la campagne et galope,

C’est la faute commune

Et le péché véniel,

C’est la face cachée

De la lune de miel

Et la rançon de Pénélope,

Et la rançon de Pénélope.

 

Pénélope
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Published by Marco Valdo M.I.
10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 11:42
PÉNÉLOPE

Version française – PÉNÉLOPE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italiennePenelopeFiorella Mannoia – 2019

Texte et musique : Ivano Fossati


 

Ivano Fossati s’est retiré de la scène depuis quelques années comme chanteur. Mais pas en tant qu’auteur et il a donné à Mannoia ce morceau selon moi merveilleux. Pénélope qui attend le retour d’Ulysse de la guerre de Troie devient le symbole de toutes les femmes qui voient un jour un bateau emporter celui qu’elles aiment, et qui savent aller de l’avant – sans implorer, sans priermalgré tout avec optimisme et confiance.


 

 

 

ATTENTE

Max Liebermann - 1890


 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Pénélope, Pénélope ?, voilà un titre que j’ai déjà rencontré, dit Marco Valdo M.I. un peu songeur.

 

Pénélope, dit Lucien l’âne, voilà un nom que je connais depuis fort longtemps. On en parlait déjà dans la plus haute Antiquité et je me demande même si ce n’est pas cette même Pénélope – oui, tout compte fait, j’en suis sûr, elle s’appelait Pénélope – que je véhiculais le soir à la plage d’Ithaque jusqu’à avoir mes pieds dans l’eau. La journée, je l’aidais aux champs. Elle disait que son mari était parti faire un cheval de bois à Troie et qu’il reviendrait bientôt par la mer, forcément par la mer, vu qu’Ithaque est une île. Je me suis dit alors, par-devers moi, que c’était vraiment une drôle d’idée de laisser sa femme au bord de la mer pour aller faire un cheval de bois à Troie. C’est un peu comme La complainte du phoque en Alaska, qui disait :

 

« Ça ne vaut pas la peine

De laisser ceux qu’on aime

Pour aller faire tourner

Des ballons sur son nez »

 

D’accord, c’est un cheval de bois, mais il est devenu célèbre ; quoique ce soit un cheval quand même et comme on sait, les chevaux de bois, ça tourne, ça tourne. Et puis, le gars, enfin, le mari de Pénélope avait promis qu’il rentrerait vite, sitôt le cheval fini, mais c’est toujours la même histoire, il avait traîné en route et il lui a servi au retour de ces fols racontars invraisemblables avec des géants, des sirènes, des tempêtes, des volcans en éruption, des cyclopes et que sais-je encore. Un fameux baratineur, car en finale, elle l’a cru ou alors, elle s’est ravisée et elle s’est dit qu’il valait mieux faire semblant de le croire et que ça n’aurait servi à rien de l’avoir attendu si longtemps et d’avoir tissé, tissé, tissé telle une araignée obstinée et patiente une toile monumentale pour se disputer avec lui et le renvoyer à son cheval de bois et ses sirènes. En somme, comme je lui avais personnellement conseillé, elle a fait semblant d’avaler tous ces bobards et d’admirer son héros. Comme beaucoup d’entre elles, c’était une femme intelligente.

 

Oui, certes, Lucien l’âne mon ami, Pénélope est une femme intelligente et nombre de femmes ont cette intelligence qui leur permet de supporter les hommes et cette odyssée a fait pas mal de chemin depuis et puis, ce n’est pas vraiment le sujet de la chanson, sauf indirectement. La femme qui chante ici fait bien sûr allusion à la virée du marin mari :

 

« Je n’imaginais pas, c’est tout,

Qu’une barque, que de simples avirons

L’emmèneraient,

Me le prendraient. »

 

et à la difficulté à le faire rentrer à la maison :

 

« Je chante pour continuer à espérer

Qu’il puisse ainsi me voir

Et penser à rentrer,

Et penser à rentrer. »

 

Cela dit, Marco Valdo M.I. mon ami, il me semble qu’au début, tu évoquais une chanson qui porte le même titre en français ; à quoi pensais-tu ?

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, à celle – cette Pénélope – qu’avait composée Georges Brassens, qu’il avait interprétée lui-même et qui fut ensuite si fémininement interprétée par Barbara. C’est dire si c’est une chanson qu’il faut entendre et d’ailleurs, je suis certain qu’elle a toute sa place ici auprès de celle-ci, dont je me suis amusé à faire la version française. Je m’empresserai donc d’insérer cette chanson de Brassens, quand j’aurai un peu de temps, car cette Pénélope est emblématique et est un personnage au centre de la manière de considérer la femme dans notre société. Ailleurs dans le monde, je ne sais pas vraiment ; qu’en serait-il de Pénélope dans les pays sous influence musulmane ou par exemple, en Afrique, où circule ce proverbe très patriarcal qui dit : « La place de la femme est à la cuisine ».

 

Oufti, dit Lucien l’âne, voilà qui est rétrograde. Pour une telle réflexion, même l’ânesse la plus soumise foutrait au bonhomme un fameux coup de pied et je préfère ne pas préciser l’endroit comme disait Georges Brassensencore lui – à propos de l’enterrement de son Grand-Père.

 

« Ma botte partit, mais je me refuse

De dire vers quel endroit,

Ça rendrait les dames confuses

Et je n’en ai pas le droit. »

 

Cela dit, reprenons notre tâche et tissons, tels des Pénélopes imperturbables, le linceul de ce vieux monde sexiste, patriarcal, benêt, menteur, borné et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 


 


 


 


 

Je ne suis pas une artiste,

Mais une femme optimiste.

Il ne me plaît pas d’implorer,

Je n’aime pas m’incliner,

Mais j’ai une grâce à demander,

J’ai une grâce à demander.


 

Je ne le savais pas du tout,

Que l’amour était aussi un poison.

Je n’imaginais pas, c’est tout,

Qu’une barque, que de simples avirons

L’emmèneraient,

Me le prendraient.


 

Je sais guérir les roses,

Je sais arranger les choses

Et j’attends le crépuscule les paupières closes

Face à la mer, à ses ondes

Et face au monde.


 

J’allume des lumières et le soir,

Je chante pour continuer à espérer

Qu’il puisse ainsi me voir

Et penser à rentrer,

Et penser à rentrer.


 

Oui, c’est curieux

Ce bandeau sur mes yeux.

Mais je respire mieux,

Quand une bouche l’embrasse,

Mais rien ne se passe.

Personne ne m’approche,

Personne ne me touche.


 

Je ne me sens pas en sécurité

Dans la nuit aux moments étouffants

Mais à la vérité,

C’est juste le vent qu’on entend

Et des mots vite oubliés.


 

Ici, on vit la vie ordinaire

Où tous ont un rêve.

Et quand quelqu’un partage votre rêve,

Alors tout s’apaise et se perd,

Alors tout s’apaise et se perd.


 

Je ne suis pas une artiste,

Mais une femme optimiste.

Je n’aime pas implorer,

Je n’aime pas m’incliner,

Mais j’ai une grâce à demander.

J’ai quelqu’un à faire rentrer,

J’ai quelqu’un à faire rentrer.

PÉNÉLOPE
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