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30 mai 2021 7 30 /05 /mai /2021 17:24
JOURS ÉTRANGES, JOURS ÉTRANGES

Version française – JOURS ÉTRANGES, JOURS ÉTRANGES – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne partiellement en anglais – Strani Giorni – Strange Days – Franco Battiato – 1996

 

LE PHARE D’ALEXANDRIE

Johann Bernhard Fischer von Erlach – 1721

 

Le ciel parfois a quelque chose d’infernal

 

C’est une chanson étrange. Tout aussi étranges que les jours qu’elle raconte, qui sont les nôtres, et qui deviennent de plus en plus étranges au fil des jours. Deux histoires et une histoire. La première est l’histoire de l’humanité et du monde d’aujourd’hui, entre la surdité, l’agitation, le désir de paix, la réflexion sur ce qu’est l’homme (puisque ce qu’il y avait, c’était la guerre et seulement la guerre : des hommes avec des gourdins et des batailles et des massacres d’hommes « civilisés ») et le désir du passé et de l’amour ancien. La seconde est une histoire commune, quelqu’un qui vient prendre un verre, et le rêve éveillé qui se dissout dans le film de la contemporanéité, où nous sommes tous protagonistes et figurants à la fois. Toute l’histoire, depuis que nous sommes tous venus au monde en 1945, est l’histoire de ce qu’on a appelé l’âge atomique ; et les deux personnes qui se tenaient dans le coin n’ont pas dit un mot. C’est toi, c’est nous. Mais sera-ce ainsi ? [RV]

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Lucien l’âne mon ami, je suis à peu près certain que tu trouveras étrange, cette chanson au titre étrange. Je suis tout aussi certain qu’il me faudra, une fois encore, te l’expliquer ou plus exactement, car je n’ai aucune capacité didactique, te la commenter un peu à la manière de l’abeille qui abeille de fleur en fleur.

 

Comment ça, dit Lucien l’âne, qui abeille ? Je n’ai jamais rien entendu de pareil à cet abeille, qui a l’air d’un verbe. Voilà qui est étrange de commenter l’étrangeté par un langage étrange et néologisant.

 

Ho !, Lucien l’âne mon ami, ne t’emballe pas comme ça ! Si cet abeille, qui est bien un verbe conjugué – abeiller, te paraît étrange, je trouve ça étrange, car je pense que tu ne trouverais pas étrange que de fleur en fleur, le papillon papillonne de son verbe papillonner. Pourquoi l’industrieuse abeille n’aurait-elle pas droit à la reconnaissance de son passage dans le monde ? De toute façon, il faut une première fois à tout.

 

Vu comme ça, Marco Valdo M.I., il n’y a rien à y redire. Mais, parle-moi du reste.

 

Le reste, en effet, répond Marco Valdo M.I., c’est l’essentiel. Jours étranges, jours étranges, cette expression couvre différentes époques, diaprées d’étrange, drapées dans leurs étrangetés. Ces jours étranges n’ont jamais cessé et s’étalent de ce temps-là à celui-ci et pourquoi pas, à celui de demain.

 

Oh, dit Lucien l’âne, il en va toujours ainsi avec les temps depuis la nuit des temps. Mais quand même, il y a mystère et mystère et même étranges, tous les temps ne sont pas pareils. Ils sont étranges d’autres étrangetés ; les temps changent. Alors, de quoi s’agit-il ?

 

Donc, comme ça va de soi, au commencement était le temps, reprend Marco Valdo M.I. ; dans le cas qui nous occupe, au commencement était un certain temps ; il prenait la suite des temps d’avant et tout semblait devoir continuer selon le cheminement ordinaire de la Guerre de Cent Mille Ans, celle que les riches font aux pauvres pour consolider leur domination et assurer leurs richesses ; on se massacrait industriellement déjà. Mais, c’était de l’industrie à l’ancienne. Soudain, surgit une énergie nouvelle qui bouleversa la donne et mit fin au combat par K.O. technique au cinquième round. Depuis, plus personne, même parmi les plus cinglés, n’a osé abattre cette carte-là. Bien sûr, les anciennes pratiques de massacres ordinaires – spécialement de civils, bien sanglants, bien cruels, bien imbéciles ont continué ; la chanson entend ces musiques. Jours étranges d’après la bombe ? Vialatte qui en savait un bout sur l’étrangeté du monde en disait – prémonitoire tel Cassandre en son acmé – ceci que je ne peux m’empêcher de relever : « Vingt ans après le passage de la bombe atomique, quand Montparnasse ne sera plus habité que par un couple de scarabées, le seul animal qui ne succombe pas aux radiations, on entendra encore, au fond de quelque cratère, sous une montagne de moellons, battre le tic-tac du cœur de la gare Montparnasse. Et on s’étonnera dans la Lune. » (Alexandre Vialatte, Résumons-nous, p.1197)

 

 

Ce serait donc ça, dit Lucien l’âne, qui est arrivé en 1945 ; l’entrée de l’humanité dans l’ère, l’air et l’aire de l’atome dévastateur et ainsi seraient séparées les deux époques entre l’avant et l’après. Je me demande quand même s’il n’y aura pas un de ces jours un moment d’inattention et hop, boum, l’enfer déchaîné en quelques secondes et personne pour l’arrêter. Ce qui est rassurant dans cette perspective, c’est que personne n’en sortirait indemne et plus probable encore, personne n’en sortirait de ce mémorable effondrement.

 

Enfin, Lucien l’âne mon ami, ne soit pas si pessimiste, il se pourrait, sait-on jamais, que certains survivent, mais il leur faudrait tout reprendre à zéro, recommencer les guerres à coups de massue, comme ont dû s’y résoudre les hommes néozoïques du cénozoïque. À moins de devoir repartir au monocellulaire, allez savoir.

 

Ou de ne plus recommencer du tout, dit Lucien l’âne. À force de jouer avec les allumettes, on finit par se brûler. Mais entre nous, tout ça, quelle importance ? Il vaudrait la peine d’y réfléchir. J’entends d’ici des filles et des gars ou des ânesses et des ânes d’une planète lointaine d’une étoile lointaine regarder l’étrange jour et ses silhouettes et chanter « Il court, il court le furet du bois, mesdames », qu’il faut lire en version originelle: « Il fourre, il fourre le curé, le curé Dubois, Mesdames ! ». Il est passé par ici, il repassera par là. Étranges jours, en effet, mais il me faut conclure et recommencer à tisser le linceul de ce vieux monde imprudent, dangereux, autodestructeur et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


 


 


 

En 1945, je suis arrivé sur cette planète

 

J’écoutais hier soir un chanteur

Et mes yeux étaient gonflés de stupeur

J’ai vu beaucoup de choses dans ce monde banal.

Quand j’ai entendu : « Le ciel bleu est clair et majestueux. »

Je vais vous dire quelque chose de curieux :

Au contraire, le ciel a parfois quelque chose d’infernal.

 

Jours étranges,

On vit des jours étranges.

 


Il chantait au fond de l’Amérique :

Courte ou longue peut être la vie,

Avec un swing venant du Néolithique,

Ça dépend aussi,

De l’Holocène subatlantique.

Où vous allez la nuit.

Le son d’un violon sonne

Dans les rues grises du dimanche, je marche

L’aube me touche

À la recherche d’une personne

Et le matin m’enlace.

L’endroit était propre et bien éclairé,

Je me demande comment étaient à l’époque

J’entrai et j’ai demandé

L’Amazone et l’Orénoque

S’il vous plaît, un whisky sour

Alexandrie et son phare toujours allumé.

L’endroit était propre et bien éclairé

Et les chants et l’amour ?

Deux hommes attendaient dans un coin

De quelle couleur était leur race ?

Je pouvais le voir à leurs mains

Regardez les mains,

Jamais en pleine face,

Si vous ne voulez pas de pépins.


Les sons atténués me sont arrivés.

De rages et de vengeances d’hommes aux gourdins démesurés

Et des batailles et des massacres des hommes civilisés.

À la recherche d’un ami

L’homme néozoïque

Où vous allez la nuit.

Du Cénozoïque.

 

Jours étranges,

On vit des jours étranges.

Jours étranges,

Je vivais des jours étranges.

Dans la voix du chant,

Le soleil se répand

De chaque aimé, de chaque amant.

Jours étranges,

On vit des jours étranges.

Dans une rêverie, j’ai sombré ;

Je rêvais d’un vague pays

Où coulait le whisky,

Me renvoyant dans le passé.

En avant pour la prise de vue

De l’histoire filmée de ma vie.

Les deux dans le coin n’ont pas moufté.

JOURS ÉTRANGES, JOURS ÉTRANGES
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Published by Marco Valdo M.I.
24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 17:06

 

TIRE JEAN
 

Version française – TIRE JEANMarco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne (Comasque) – Spara Giuann – Davide Van De Sfroos – 1995
d’après la version italienne – SPARA
GIOVANNI – Alberto Martino

 

 

 

ENFANTS-SOLDATS

Médéric Turay – 2019

 

 

 

 

 

« Asiles d’Aliénés » : le récit de nos histoires

(Video-Intervista – DE SFROOS “Manicomi” il racconto delle nostre storie)


 

La réédition de “MANICOMI” le premier album emblématique de DE SFROOS est sortie, qui fête cette année son 25e anniversaire. Ce sont des images et des histoires de personnages, en partie réalistes et en partie cinématographiques, qui offrent encore d’importantes pistes de réflexion sur des thèmes délicats, tels que le temps qui passe, la guerre, le malaise psychique, la revanche des différents, la vengeance des discrédités.

 

L’HISTOIRE DE L’ALBUM

 

Les chansons qui composent l’album “Manicomi” des DE SFROOS, sont nées il y a plus de vingt-cinq ans de manière assez instinctive et libre, en jouant avec des images liées à un territoire qui offrait des idées de différentes sortes et d’autres qui au contraire peuvent être considérées comme des réflexions naturelles sur des questions qui n’ont pas encore expiré comme par exemple, le passage du temps, la guerre, la détresse mentale, etc.

Les chansons ont été composées dans les endroits les plus disparates, et c’est peut-être aussi une caractéristique très folk qui donne aux textes un sentiment de fraîcheur et de plaisir dans la conception même. Bien que les deux salles de répétition historiques se trouvaient à Porlezza, la première dans la maison d’Alessandro et la seconde dans le garage d’Umberto Savolini, journaliste du Corriere del Ticino, nous avions l’habitude de chanter et de construire des chansons même dans nos appartements, avant ou après des dîners réguliers ou de simples réunions, parfois sous un arbre les soirs d’été avec un public de personnes âgées qui souriaient à cause de l’utilisation du dialecte et qui intervenaient souvent en créant des idées ou en corrigeant des mots.

Ne manquèrent même pas les occasions où certains morceaux naissaient directement sur scène lors de répétitions ou même à l’occasion de concerts.

Le regard sur les personnages des régions dans lesquelles nous vivions, stimula notre imagination et nous fit créer des personnages en partie réalistes et en partie cinématographiques, mais avec une mise en scène toujours attentive à laisser intact le style qui nous distinguait, utilisant le dialecte qui avait été pour nous un choix naturel et presque physiologique, dans le récit des lieux qui ont gardé ce son pendant des siècles. Ce fut sûrement d’un défi enthousiaste et courageux que beaucoup voyaient comme une limitation ou une bizarrerie, mais pour nous, c’était quelque chose de grande impulsion anthropologique et émotionnelle, en prévision des temps où on parlerait davantage du dialecte que le dialecte.

Voici ainsi dans le disque un défilé discret de figures devenues très aimées :

ANNA qui prit le fusil pour dénoncer avec colère les violences subies de la part de celui qui en réalité, aurait dû l’aimer.

LO SCONCIO, personnage indéfendable par sa vie grotesque et excessive, le dernier que vous aimeriez rencontrer, mais le premier et le seul qui interviendra pour sauver une fille de certains malotrus.

TANTE LUISA qui, sans se soucier de sa taille extra-large, se présente à la discothèque avec des brodequins (rangeots) et un énorme appétit, créant un hymne de libération pour tous ceux qui n’ont pas des caractéristiques physiques alignées sur la tendance établie par on ne sait qui.

NONU ASPIS (PÉPÉ VIPÈRE), qui a tellement fasciné Marco qu’il a choisi ce nom comme surnom en plus de celui qu’il avait déjà… c’est-à-dire Marcu De La Guasta. La chanson parle d’un individu louche, un ermite qui, en raison de son apparence et de sa façon de vivre, n’est même pas approché par les gens, qui lui attribuent évidemment des caractéristiques maléfiques ou dangereuses, au point de lui donner le nom d’un reptile venimeux, mais aussi dans ce cas, ce sera lui qui trouvera et aidera un petit garçon perdu dans les montagnes.

On assiste, comme on peut le voir, à la revanche des différents et à la vengeance des discrédités qui cachent dans leurs profondeurs une pureté instinctive, perdue par la plupart de leurs détracteurs ou peut-être même jamais eue.

Mais les DE SFROOS répétaient et se rencontraient, vivant leur histoire, sur la frontière suisse et ils voulaient en quelque sorte célébrer ces périodes liées aussi à l’épopée des contrebandiers, entre une histoire très réelle et concrète et les exagérations mythologiques.

C’est ainsi qu’est né DE SFROOS, qui est devenu son propre hymne d’appartenance à certains lieux et un refus de perdre ou d’oublier à tout prix certaines latitudes importantes de notre histoire. La chanson ne contenait pas une prise de position en faveur de quelqu’un ou en défaveur de quelqu’un d’autre, dans le far-west local de l’époque, mais analysait plutôt l’état d’esprit de ceux qui affrontaient le voyage clandestin, mêlant une attitude gasconne et une peur mal dissimulée qui se mêlait manifestement au grand effort sur des chemins impossibles avec un poids effrayant sur les épaules.

 

C’était l’histoire de la contrebande et nous la chantions. Tout comme nous chantions aussi l’idée d’une FRONTIERE qui souvent était en nous et qu’on avait des difficultés à comprendre et à reconnaître, au fil du temps et des situations géographiques, sociales et politiques.

D’un solo de mandoline de Lorenzo prit forme une chanson qui réfléchissait sur l’inexorable passage du temps, mais qui devint ensuite une ballade délicate sur l’amour qui fait profil bas, ne se mélange pas aux cartes de la Saint-Valentin, ne change pas au fil des saisons de la vie. La structure rythmique tissée par Didi et Ale pour soutenir le riff de mandoline a créé une alchimie qui nous touche encore aujourd’hui, et pas seulement parce que nous avons vieilli. La chanson s’intitule EL TEEMP (LE TEMPS) et, elle résiste dans le temps.

Ne manquaient pas les excursions audacieuses dans le folklore du combat ou de la taverne, l’odyssée alcoolique du protagoniste de KAMELL en est un témoignage, le provocateur DIAVUL au contraire à vitesse soutenue devient abrasif une fois de plus face à un monde qui souvent ne reconnaît pas vraiment le sus-dit diable, parce qu’il se laisse trahir par les détails.

Mais s’il y a un DIAVUL, il y a aussi une étrange AVE MARIA de village qui se déplace sur des rythmes vaguement exotiques allant jusqu’à un reggae à notre sauce, faisant le bilan anthropologique entre les légendes obscures du bateau du diable et le regard religieux ou dévotionnel, tourné vers la Madone, toujours très présent dans la culture populaire.

Mes réflexions sur le problème du malaise psychique, naquirent d’une véritable et réelle fixation sur l’état de qui se trouvait dans ce lieu lointain appelé par commodité folie, mais qu’ensuite j’ai appris à appeler de bien d’autres manières, ayant dû le connaître de près.

En écoutant aujourd’hui MANICOMI (ASILES D’ALIÉNÉS), la chanson qui donne le titre à l’album, je me rends compte que j’ai transcrit exactement ce qui m’avait frappé lors de mes visites dans la période crépusculaire de l’asile de San Martino à Como, avant la répartition des différents hôtes dans le C.R.T. du territoire.

POOR'ITALIA (PAUVRE ITALIE) est l’amère considération sur un peuple qui a pitié de sa nation, se transformant en une foule où tous deviennent shérifs, juge, bourreaux et stériles leaders d’opinion, prêts à crucifier qui se trompe, mais sans jamais considérer leur propre vie médiocre, retorse et hypocrite. Dire Pauvre Italie est très facile, admettre que vous aussi l’avez faite est beaucoup plus difficile.

Il me semble voir et entendre à nouveau Marco, avec une ardeur et une impétuosité impressionnantes, s’attaquer au micro lors du lancement de SPARA GIUVANN… une chanson sur les garçons soldats. Le rythme ska pugnace et rapide semble d’abord vous inciter au combat, mais à la fin il vous confronte à la folie de tout ce qui s’agite dans le chaudron de la guerre.

Et si FURMIGA a été écrit deux heures avant l’un de nos tout premiers concerts, sur mon balcon… je suis toujours frappé de me rappeler que LA CURIERA, qui était alors le tube absolu, a été écrite deux jours avant de partir à Milan pour la grande aventure de l’enregistrement de l’album.

Ce travail n’est pas seulement un album sur lequel chacun de nous a mis quelque chose pour exprimer ce qu’il ressentait à ce moment-là, mais c’est aussi une photo d’époque qui montre combien de choses palpitaient et bougeaient à cette période.

Nous l’avons sorti du placard et l’avons poli, remasterisé, et nous avons réalisé qu’il n’était pas seulement à nous, mais aussi à tant d’autres personnes qui ont contribué à faire de ces jours magiques et insolites ce qu’ils ont été. Et voilà, les revoici.

MANICOMI est de retour, parce que DE SFROOS est de retour.

 

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Cette fois, Lucien l’âne mon ami, je vais devoir te commenter la chanson et l’introduction que j’y ai mise.

 

Très bonne idée, Marco Valdo M.I., je ne demande pas mieux, car autrement je serais resté assez perplexe devant une telle injonction – Tire Jean ! Tire quoi ? Tire où ? Une injonction qui me paraît terrifiante.

 

Elle l’est, Lucien l’âne mon ami, d’autant plus qu’elle est adressée à un enfant. Mais je reprends au début mon commentaire. Dans l’ordre des choses : d’abord, l’introduction.

 

C’est logique, dit Lucien l’âne. Au fait donc. Que dit-elle, de quoi pare-t-elle ? Que raconte-t-elle cette introduction ?

 

Eh bien, répond Marco Valdo M.I., tout est venu de ce que la chanson Spara Giuann !, chanson en comasque, qui est la langue vernaculaire du pays de Côme, ou en lombard (Laghée), je ne sais trop, de Davide Van De Sfroos et sa version en italien se tenaient là sans aucun commentaire, sans aucune explication et qu’ayant déjà plusieurs fois mis en version française des chansons de cet auteur-chanteur, j’en connaissais la qualité et l’importance.

 

Il me semblait bien l’avoir déjà rencontré en ta compagnie, dit Lucien l’âne, et avoir déjà eu l’occasion de connaître l’une ou l’autre de ses chansons. Voyons si mes souvenirs sont exacts ; j’ai en mémoire : Ciamel amuur (Dis-le amour !), E seem partii (Et nous sommes partis), El fantasma del Laac (Le fantôme du lac), El fantasma del Ziu Gaetan (Le fantôme de l’oncle Gaetan), Hoka Hey, Il cavaliere senza morte (Le chevalier sans mort), Il Figlio di Guglielmo Tell (Le fils de Guillaume Tell), Infermiera (Infirmière), Manicomi (Asiles d’Aliénés) et d’autres encore ; j’arrête là, mais c’est quand même une preuve d’un intérêt particulier.

 

Lucien l’âne mon ami, merci, ça m’épargnera d’en dire autant. Pour en revenir à l’introduction, au vu de ce que tu viens de dire, sa nécessité s’éclaire. Elle est vraiment essentielle, car elle détaille – par la bouche-même de l’auteur – le premier disque de Davide Van De Sfroos : Manicomi et ce qui donne tout le sens de cette entrevue, 25 ans après sa parution. Il faudrait sans doute faire pareil pour tout le reste de sa production.

 

Non, dit Lucien l’âne, ce n’est pas le moment et c’est pas nous qui le ferons. Contentons-nous de cet éclairage. Quant à la chanson ?

 

Quant à la chanson, Lucien l’âne mon ami, elle est le récit par un certain Jean (Giuann) de l’histoire d’un enfant-soldat ; Jean étant l’enfant-soldat lui-même. Mais au fait, sais-tu ce que sont les enfants-soldats ; en as-tu jamais rencontré ?

 

Certes, Marco Valdo M.I., que je sais ce que sont les enfants-soldats et j’en ai rencontré pas mal dans les guerres très anciennes et plus récentes. Il y en a toujours eu dans l’histoire ; sauf dans les armées régulières professionnelles, qui sont des métiers d’adultes. Un des plus communs parmi les enfants-soldats fut ce « petit tambour » des guerres révolutionnaires et napoléoniennes qui sans devoir porter les lourds fusils transmettait des roulements de son tambour les ordres aux régiments en marche. Le personnage est fameux. Je te rappellerai simplement Oscar, Oscar ou La Danse du Tambour et son Blechtrommel – tambour de fer blanc, par ailleurs, surnom d’Adolf Hitler.

 

Celui de la chanson, reprend Marco Valdo M.I., n’est pas de cette sorte-là. C’est un enfant-soldat contemporain, une nouvelle sorte en quelque sorte qu’on a vu apparaître en grand nombre dans ces guerres quasi-clandestines qui ravagent l’Afrique et une bonne part de l’Asie. Ce sont des enfants enlevés élevés pour la guerre. Une horreur ! D’autant plus horrible qu’en définitive, on les utilise contre les leurs, contre les civils et son se fiche probablement de savoir ce qu’il adviendra d’eux. Dans la chanson, l’enfant-soldat Jean se retourne contre ses dresseurs.

 

Oh, dit Lucien l’âne, ça doit arriver parfois. Mais quelles folies tiennent ainsi les têtes des humains ?, je n’arrête pas de me le demander et de me dire en conséquence qu’il nous faut inlassablement continuer à tisser le linceul de ce vieux monde brutal, idiot, imbécile, mortifère, thanatophore et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

Et arrêtez de me regarder !

À personne, je ne veux me fier

Et je fixe vos yeux comme une télé.

On m’a enseigné

Comment on s’échappe,

Comment on frappe,

Comment massacrer.

Quand j’étais petit garçon,

Je n’ai jamais reçu de bonbon,

Je n’ai jamais reçu de baiser, même un petit.

J’ai vu dans la crasse, à terre,

Eau, sang, neige, et sans répit,

La guerre, la guerre, la guerre.

Enragé comme un chien, je serrais les dents.

On me disait : « Tire, tire, tire Jean ! »

Mes amis mourraient, les années ont passé,

On me disait : « Tire, tire, tire Jean ! »

J’ai chargé le fusil, ouvert une grenade à main.

« Je vous donne trois minutes pour décamper. »

Je ne comprenais pas ce qu’ils avaient, putain,

À continuer à me hurler : « Tire, tire Jean ! »

Maintenant que je me retourne, eux lèvent les mains

Et disent : « Stop, stop, ne tire pas Jean ! »

Maintenant que mes yeux ne sont plus aussi sains,

Maintenant eux crient : « Stop, stop, ne tire pas Jean ! »

Ne tire pas Jean !

Ne tire pas Jean !

TIRE JEAN
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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 17:19
GAGARINE

 

Version française – GAGARINE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – GagarinClaudio Baglioni – 1977


 

GAGARINE

Peinture murale à Krasnogorsk

 

 

Voir le dialogue maïeutique de JE SUIS GAGARINE, FILS DE LA TERRE.


 


 

Ce mois d’avril incendié,

Au ciel, je me suis donné.

Moi, Gagarine, fils de l’humanité

Et la terre est restée en bas

Plus petite qu’autrefois.

D’en haut, je la regardai – elle ne le pardonna pas

Et l’azur se déchira

Et j’ai trouvé les étoiles, lentilles divines,

L’œil sur le hublot comme une vitrine

J’ai peut-être rêvé tout ce temps

Et je vole encore à présent.


J’ai quitté mon chez-moi

La vodka et les lilas

Et le lac l’enfant Yuri se baigna.

Du pied, j’ai repoussé

Les mensonges, la vulgarité

La calomnie, les masques à gaz et les guerres.

Comme un faucon, j’ai plané.

Au pôle Nord au-dessus de la terre,

J’ai épousé l’éternité,

Mon ombre, on m’a volé

Et seul, je suis resté

Et je vole encore maintenant,

Et je vole encore maintenant,

Je vole maintenant,

Je vole sans répit,

Je vole dans l’infini.


 

Sur un timbre noir désormais,

Je vous souris, mais

Mon sourire s’en est allé

Et moi, je suis resté

En robot habillé.

J’étais le premier à voler

Et je vole encore maintenant,

Je vole encore maintenant,

Je vole sans répit.

Et encore maintenant,

Je vole de jour, de nuit,

Je vole maintenant,

Je vole sans répit,

Je vole dans l’infini.


 

GAGARINE
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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 17:01

JE SUIS GAGARINE, FILS DE LA TERRE

 

Version française – JE SUIS GAGARINE, FILS DE LA TERRE – Marco Valdo M.I. – 2021

À partir d’une version italienne, dont je ne trouve pas trace de la personne qui l’avait établie, d’un poème en russe d’Evgueni Alexandrovitch Evtouchenko version italienne intitulée SONO GAGARIN, IL FIGLIO DELLA TERRA (1969)

 

L’ENVOL D’ICARE

Charles-Paul Landon – 1799


 


 

Dialogue maïeutique

 

Quand son pied a été posé dessus dans la botte d’un autre, la Lune lui demanda, qui es-tu ? Voilà, Lucien l’âne mon ami, la quintessence et la conclusion de la chanson.

 

De quoi me parles-tu, Marco Valdo M.I. mon ami ?

 

De la chanson dont on parle, Lucien l’âne mon ami. Elle s’intitule du moins la version française que je viens de terminer : JE SUIS GAGARINE, FILS DE LA TERRE. J’insiste sur sa dénomination de version française, car elle doit quand même forcément s’éloigner quelque peu du poème qu’écrivit Evgueni Alexandrovitch Evtouchenko ; bref, ce n’est pas une traduction et d’ailleurs, comme tu le sais, je n’ai aucune intention de faire de la traduction ; je n’en ai pas les compétences.

 

D’autant, dit Lucien l’âne, que si j’ai bien vu, elle a été composée à partir d’une version italienne, à laquelle il nous faut bien faire confiance. Par parenthèse, il s’agit d’une version italienne dont on ne trouve pas trace du traducteur. Pourtant, il est certain que si tu voulais en faire une version en français, elle devait – préalablement – avoir été traduite dans une langue que tu pourrais peu ou prou maîtriser vu qu’Evtouchenko écrivait en russe, qui à ma connaissance, t’est totalement inaccessible.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, c’est bien à partir de ce texte en italien que j’ai établi cette version française laquelle est malgré tout comporte un certain nombre d’énigmes, que je te propose de démêler.

 

Ça ne ferait pas de mal, Marco Valdo M.I. mon ami, car cette épopée de Gagarine, c’est déjà une vieille histoire et je pense que peu de gens pourraient la décrypter sans un peu d’aide. En tout cas, c’est mon cas, mais elle me passionne, car comme âne, je n’ai pas encore eu l’occasion de m’envoler dans l’espace et le seul cas connu d’un âne volant est celui – très improbable – du prophète Mahomet.

 

Dès lors, Lucien l’âne mon ami, on pourrait dire que Mahomet a anticipé la conquête spatiale et que Gagarine a simplement réitéré son geste.

 

À ceci près, dit Lucien l’âne, qu'en e qui concerne Gagarine, son coursier et son exploit sont nettement plus crédibles, car étant faits de réalité et de mains humaines, ce ne sont pas des affabulations fantaisistes et d'autre part, si l’on compare les dessins hérités de la tradition orientale qui dessinent le barbu sur son âne ailé avec de lui que publia Charlie Hebdo, on les trouvera fort ressemblants. (voir notamment : La Vie de Mahomet)

 

Moi, Lucien l’âne mon ami, si je trouve tes remarques très pertinentes, je rappelle que Youri Gagarine est ce cosmonaute russe qui avaient l’habitude de monter sur tout ce qu’il croisait et buvait comme un Russe ; de ce point de vue, c’était un vrai enfant de la Terre. Certes, il était petit de taille, mais il le fallait pour entrer et rester dans le Vostok 1, c’est même pour ça qu’on l’avait désigné. Il n’en reste pas moins que ce fut le premier homme qui fit le tour de la Terre dans l’espace, bien au-delà de la stratosphère. C’était en avril 1961.

 

C’est quand même un titre de gloire, dit Lucien l’âne, il faut bien le reconnaître et d’ailleurs, j’ai appris qu’il était coutumier des excès de vitesse et des accidents en automobile et qu’on lui pardonnait tout ça en tant que héros, car une fois reconnu d’intérêt national, les héros peuvent à peu près tout se permettre. Il n’y a que la mort qui peut les calmer.

 

Oui, oui, Lucien l’âne mon ami, et comme on va le voir, c’est ce qui est arrivé. Donc, la chanson. Je passe les éléments qu’elle explique elle-même ou qui s’en déduisent aisément parmi lesquels ce qui a trait à la guerre du Vietnam, aux astronautes étazuniens sur la Lune, aux timbres-poste et aux lentilles-éphélides. Par contre, je vais examiner cette vengeance de la Terre qui le fit s’écraser au sol qui est réelle et prit la forme de l’accident d’avion qui en 1968, mit fin aux jours de l’officier-aviateur soviétique. C’est autour de cette vengeance que se brode la chanson. Ainsi, Icare, héros du premier vol mythique qui subit la vengeance par l’entremise du Soleil et tombe dans la mer (Mer Icarienne) ; Sergei Isaevitch Utockin (Odessa 1876 – Saint Pétersbourg 1916), quant à lui, fut d’abord un cycliste et un pistard de renom, puis, s’est entiché du plus léger que l’air et de l’avion. Il finit lui aussi – après mille tribulations – dans un accident d’avion qui l’écrasa au sol et l’entraîna irrésistiblement à une fin dramatique ; Piotr Nikolaievitch Nesterov (Nijni Novgorod 1887 – Jovkva 1914), aviateur russe lui aussi, fit le premier les « boucles » de Nesterov, connues ici sous le nom de « loopings ». C’était en 1913. Ces fameuses boucles étaient au programme de la formation de l’élève-aviateur Youri Gagarine. Nesterov finit lui aussi écrasé au sol en même temps l’avion autrichien (et ses occupants) qu’il avait volontairement éperonné ; Nikolai Frantsevich Gastello (Moscou 1907 - ? 1941), autre officier aviateur russe dont la légende (à la véracité douteuse) raconte qu’il jeta son appareil sur une colonne militaire allemande en 1941 : telle est la vengeance de la Terre.

 

C’est une mère redoutablement possessive, dit Lucien l’âne. Maintenant, il nous faut conclure et tisser le linceul de ce vieux monde (humain, seulement humain) brutal, guerrier, maladroit, idiot et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 


Fils de la terre, je suis Gagarine,

Oui, je suis Gagarine.

Le premier, j’ai volé,

Et après moi, vous volerez.

Enfant de l’humanité,

La terre m’a donné

Pour toujours aux cieux.

Ce mois d’avril radieux,

Les visages des étoiles, sans caresses, gelés,

Couverts de rouille et de mousse,

Se sont réchauffés

À mes lentilles ambrées

De Smolensk au ciel montées.

Mes éphélides ne sont plus là

Et il est terrible pour moi

De n’être plus qu’un bronze, un ancien aléa,

De ne plus caresser ni l’herbe, ni un sapin,

Ni faire grincer la grille du jardin.

Sous la cicatrice noire du timbre,

Je vous souris

De mon sourire qui s’est tari.

Regardez bien les cartes et les timbres

Et vous comprendrez à l’instant :

Que pour l’éternité à présent,

Je suis en vol permanent.

Applaudi des mains de l’humanité entière,

La gloire a essayé de me séduire,

Mais ça n’a pas marché.

Je me suis écrasé sur la terre,

Que j’avais vue si petite à mes pieds,

Elle n’a pu me le pardonner,

Moi, je pardonne à la terre,

Je suis son fils, en esprit et en chair,

Et pour des siècles, je fais serment

De continuer à survoler

Les bombardements,

Les mensonges des télés

Qui l’enserrent de leurs arabesques,

Au-dessus des filles qui dansent

Leur strip-tease de dames

Pour les soldats du Vietnam.

Au-dessus de la tonsure

Du moine

Qui voudrait voler, gêné par sa soutane,

Au-dessus de la censure

Qui en Espagne étouffa les poètes sous son voile,

Il y a ceux qui volent

Dans le simoun vertigineux des étoiles.

Et il y a ceux qui se débattent

Dans le marais qu’ils ont voulu.

Des hommes, ô des hommes,

Vantards ingénus,

Pensez : n’êtes-vous pas inquiétés

Par les noms des hommes que vous avez tués ?

Ayez honte de cette rumeur de marché !

Vous êtes des jaloux,

Des rapaces ou

De voraces hiboux,

Comment tomber si bas quand si haut vous volez ?

Je suis Gagarine, fils de la Terre,

Enfant de l’humanité :

Je suis russe, grec et bulgare,

Australien, finnois, émigré.

Je vous incarne tous dans

Mon élan vers le ciel.

Mon nom est accidentel,

Mais je n’étais pas un accident.

Alors que la terre s’encrassait

De vanité et de déchets,

Changeait mon nom,

Mais mon âme, non.

Ils m’appelaient Icare.

Je gis dans la poussière, dans les cendres.

La terre noyée d’obscurité,

Vers le soleil, m’avait poussé.

La cire a fondu, et résidu,

Je suis tombé sans salut,

Mais du soleil, un brin

Est resté dans ma main.

Esclave, ils m’appelaient.

La colère sur mon dos pesait

Des mains et des pieds, battant la cadence,

Sur mon corps, ils dansent.

Je tombe sous leurs gnons,

Maudissant leurs fers,

Je me fais des ailes des bâtons

De mes tortionnaires !

J’étais Utockin à Odessa,

Le Duc eut un recul,

Quand de ses culottes ridicules,

Un cheval ailé s’envola.

Sous le nom de Nesterov, alors,

Avec ses boucles de la mort,

Tournant au-dessus de la poudreuse,

Je fis tomber la lune amoureuse

La mort siffla sur mes ailes encor.

C’est une vertu de la mépriser

Et comme Gastello aux joues claires,

Sur l’ennemi, je me suis jeté

Et mes ailes téméraires

Brûlant comme un bûcher, ont protégé,

Vous qui étiez encore à ce moment

Aldrin, Collins, Armstrong, des enfants.

Et moi, membre invisible et secret

De l’équipage d’Apollo au complet

Et sûr de l’espoir discret

Que les hommes sont une seule famille,

On mangea des pastilles,

Et pendant le voyage, on trinqua

Comme sur l’Elbe, autrefois,

Et sur fond de la Galaxie, on s’embrassa.

 

Le travail se fit sans parlotte,

La vie était en jeu, trop de danger,

Et finalement, Armstrong avec sa botte,

Sur la lune posa mon pied.

JE SUIS GAGARINE, FILS DE LA TERRE
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Published by Marco Valdo M.I.
10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 19:43
SI ON TE COUPAIT EN MORCEAUX

 

Version française – SI ON TE COUPAIT EN MORCEAUX – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Se ti tagliassero a pezzetti – Fabrizio De André – 1981
 

Paroles et musique : Fabrizio De André
 

LE JOUEUR À LA MANDOLINE
André Derainca. 1930
 

 


 

Dialogue maïeutique

 

Je me demande, Lucien l’âne mon ami, ce que dirait une jeune fille à qui on commencerait par dire ce qui fait le titre, l’accroche de la chanson : « Se ti tagliassero a pezzetti – SI ON TE COUPAIT EN MORCEAUX ». Qu’en penses-tu ?

 

Oh moi, dit Lucien l’âne, je ne suis qu’un âne, mais je serais très affolé, très apeuré ou très intrigué : très affolé, car je me demanderais de quel esprit malade aurait surgi cette proposition folle ; apeuré, me disant que mon interpellateur serait bien capable de la mettre à exécution et pour ce faire, de m’exécuter ; intrigué, me demandant ce qui pourrait bien suivre un tel hors d’œuvre. Dans tous les cas, je serais très attentif à la suite.

 

Et c’est précisément là le but recherché, reprend Marco Valdo M.I. ; par cette accroche, c’est attirer toute l’attention de la demoiselle, la sidérer d’un coup d’accroche-cœur, la tétaniser d’un coup d’arrache-cœur et ça marche, évidemment. Par la suite, il apparaît qu’il s’agit bien d’attirer l’attention d’une jeune (ou moins jeune) femme. C’est donc ce que confirme en apparence la seconde strophe, laquelle m’a fait songer à une chanson de Brassens, qui elle-même renvoie à toute une tradition qui se perd dans la nuit des temps, qui s’intitule « Dans l’eau de la claire fontaine » et qui commence ainsi :

 

« Dans l’eau de la claire fontaine,

Elle se baignait toute nue

Une saute de vent soudaine

Jeta ses habits dans les nues… »

 

Et cette eau de la claire fontaine est sans doute, dit Lucien l’âne, de la même eau de la même fontaine que celle que chantait depuis longtemps celui qui disait :

 

« À la claire fontaine, m’en allant promener

J’ai trouvé l’eau si belle que je m’y suis baigné »

 

Sans doute, Lucien l’âne mon ami, même si la version plus moderne de Brassens est plus malicieuse et se situe en quelque sorte de l’autre côté du miroir, comme une autre chanson de Fabrizio De André qui conte aussi une rencontre au bord de la fontaine ; elle porte un titre à rallonge : Carlo Martello torna dalla battaglia di Poitiers – CHARLES MARTEL DE RETOUR DE LA BATAILLE DE POITIERS ; je t’en cite un petit extrait :

« Le miroir de la fontaine d’étain
Reflète le fier vainqueur des Mores.
Quand voici que dans l’eau débonde,
Admirable vision, le symbole de l’amour.
Au cœur de longues tresses blondes
Paraît en plein soleil son sein nu. »

 

De celle-là, je me souviens, dit Lucien l’âne.

 

Donc, dit Marco Valdo M.I., la chanson poursuit son déroulé et il se révèle qu’il convient de prendre le titre au sérieux et que par ailleurs, la dame, la demoiselle est peut-être d’une autre dimension que celle qu’on pouvait penser. Serait-ce vraiment Madame Liberté qui sera assassinée ?

 

Tout ça, dit Lucien l’âne, est bien mystérieux.

 

Il te reste donc, Lucien l’âne mon ami, à aller voir la chanson et à méditer. À mon sens, c’est voulu et ça donne tout son charme à la chanson. Elle invite à une sorte de danse des voiles où la danseuse, horriblement séduisante, se dépouille voile après voile jusqu’à présenter sa (ou ses) vérité.

 

C’est toujours troublant ces choses-là, dit Lucien l’âne. Imaginons et tissons le linceul de ce vieux monde terne, morne, triste et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.


 

 

 

 

 

Si on te coupait en morceaux,

Le vent les ramasserait,

Les araignées recoudraient

Ta peau,

La lune tisserait tes cheveux

Et peindrait ta figure

Et le pollen d’un dieu,

D’un dieu, ferait ton sourire.

 

Je t’ai trouvée près de la rivière

Qui jouait d’une feuille de fleur,

Qui d’amour chantait les paroles légères ;

J’ai goûté tes lèvres et de ton cœur

Le rouge rouge miel liquoreux.

J’ai dit donne ce que tu veux,

Je donnerai ce que je peux.

 

Rose jaune, rose de cuivre,

Je n’ai jamais dansé tant

Sur le fil de la nuit d’argent,

Sur les pierres du jour, ivre,

Moi, les soirs, joueur de guitare,

Moi, joueur de mandoline au matin,

À la fin, on tomba dans le foin.


Perdue pour beaucoup, perdue pour peu,

Pris au sérieux, pris par jeu,

Il n’y eut pas beaucoup

À dire ou penser. Pour nous,

La fortune souriait au miroir

Comme un étang au printemps

Soufflé par tous les vents

Du soir.

 

Et, j’attendrai demain

Pour la nostalgie

Madame Liberté, mademoiselle Anarchie

Précieuse comme le vin,

Gratuite comme la tristesse,

Nimbée de beauté et de faiblesses.


À la gare, je t’ai croisée.

Prise au piège

D’un tailleur droit et beige,

Tu suivais ta senteur poivrée,

Journaux dans une main

Et dans l’autre ton destin ;

Tu marchais déjà tout à côté

De ton assassin.

 

Si on te coupait en morceaux,

Le vent les ramasserait,

Les araignées recoudraient

Ta peau,

La lune tisserait tes cheveux

Et peindrait ta figure

Et le pollen d’un dieu,

D’un dieu, ferait ton sourire.

SI ON TE COUPAIT EN MORCEAUX
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Published by Marco Valdo M.I.
6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 19:59

PENSER LOIN

 

Version française – PENSER LOIN – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Pensa lontanoMassimo Chiacchio – 2007


Adaptée librement de « Lettere di una città bruciata » d’Erri De Luca.
Paroles et musique : Massimo Chiacchio
Voix II : Massimiliano Larocca
Album : Sasso


 

FÊTE FORAINE

Wilson Leicester ca. 1925

 



 

 

À propos des « Lettere di una città bruciata »

 

La parola politica è oggi carica di connotati loschi, di interessi privati. In queste lettere, e per vent'anni del secolo scorso, questa parola è stata impugnata da una gioventù ostinata e ostile ai poteri. Politica fu allora una breccia per diritti nuovi, una forza di rovescio di ingiustizie. Partiva dal basso e spostava tutti i limiti imposti dall'alto. Per esempio nelle fabbriche si passava dalla dittatura della produzione alla democrazia dei produttori. Politica era allora una forza che metteva al centro quelli che erano dispersi nella periferia della circonferenza. Nelle scuole, nelle caserme, nelle prigioni, le rivolte davano peso ai subalterni, alle maggioranze. Queste lettere tengono conto di un altro tempo della parola politica. Coinvolse molto popolo, durò circa vent'anni. Comportò linee di rottura, pratiche di conflitto. Sradicò esistenze. Per chi è venuto dopo, per chi ha dimenticato trascrivo da Cesare Pavese : « Tu non sai le colline / dove si è sparso il sangue. / Tutti quanti fuggimmo / tutti quanti gettammo / l’arma e il nome ». Queste lettere, anche recenti, risentono di quella parola politica, una voce aspra, incompatibile con l’andante e con l’andazzo.

 

Erri De Luca

 

Le mot politique est aujourd’hui chargé de connotations louches, d’intérêts privés. Dans ces lettres, et pendant vingt ans du siècle dernier, ce mot a été brandi par une jeunesse obstinée et hostile aux pouvoirs. La politique était alors une ouverture pour de nouveaux droits, une force pour renverser les injustices. Elle partait du bas et repoussait toutes les limites imposées d’en haut. Par exemple, dans les usines, on passait de la dictature de la production à la démocratie des producteurs. La politique était alors une force qui mettait au centre ceux qui étaient dispersés à la périphérie de la circonférence. Dans les écoles, dans les casernes, dans les prisons, les révoltes donnaient du poids aux subalternes, aux majorités. Ces lettres tiennent compte d’un autre temps de la parole politique. Elle impliqua de nombreuses personnes et dura environ vingt ans. Il comporta des lignes de rupture, des pratiques conflictuelles. Elle déracina des existences. Pour qui est venu après, pour qui a oublié, je transcris de Cesare Pavese : « Tu ne connais pas les collines / où s’est répandu le sang / Nous avons tous fui / nous avons tous jeté / l’arme et le nom ». Ces lettres, même récentes, sont affectées par ce mot politique, une voix dure, incompatible avec l’andante et l’andazzo.

Erri De Luca

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Tu vois, Lucien l’âne mon ami, encore une fois, je m’en vas t’expliquer le titre de cette chanson, car ce « Pensa lontano » que je rends par « Penser loin » est un impératif rendu par un infinitif ; c’est inhabituel, mais correct ; c’est même plus fort, car il s’agit d’affirmer un principe, une règle de vie. Ce « Penser loin » est en quelque sorte une injonction, l’affirmation d’une nécessité de regarder au-delà des évidences du court terme sociétal, de voir plus loin que le bout de son nez afin précisément de ne pas se laisser mener par le bout du nez par leur monde de propagande publicitaire.

 

Oui, dit Lucien l’âne, on est dans le monde de la carotte.

 

Donc, reprend Marco Valdo M.I., je reviens à cette chanson qui est une chanson politique et une chanson qui – comme le laisse imaginer son titre – pense. On ne peut la comprendre véritablement sans la relier à l’écrivain italien Erri De Luca et à son parcours littérairo-politique et par conséquent aussi à cette période de l’histoire contemporaine (mais l’est-elle encore ?) où l’Italie était parcourue de soubresauts sociaux. En gros les années 1968-1980, quand le pays était secoué par une révolte ouvrière qui avait de l’ambition révolutionnaire et du sentiment communiste. On n’en dira pas plus ici, car c’est en soi toute une histoire et nous ne sommes pas historiens et mal placés pour raconter celle-là. De toute façon, ce sera suffisant pour mon propos.

 

Oh, tu as raison, dit Lucien l’âne, nous ne pouvons pas jouer les génies universels. Mais je t’en prie, dis ce que tu as à dire, car ça, ça m’intéresse toujours de le savoir.

 

Soit, dit Marco Valdo M.I., c’est de toute façon le principe-même du dialogue. Donc, je notais que je n’avais pas besoin d’une histoire plus développée de ces années-là, de ces « années pas vraiment formidables où le temps respirait à des cadences instables », qui sont les années de la première partie de la chanson. Ce furent des années de luttes intenses et closes d’amères conclusions. Vois donc :

 

« des années superflues, liquides, égarées,

Assoupis aux crépuscules raréfiés,

Nous sommes rentrés dans le rang à notre tour ».

 

C’est le sentiment (et même le ressentiment) d’un échec, crûment exprimé.

 

Et alors, dit Lucien l’âne, après cet échec, qu’y a-t-il eu ?

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, c’est précisément ce dont parle la seconde partie de la chanson, qui raconte, décrit, décrypte le monde actuel et pour le coup, contemporain :

 

« Vous pouvez naviguer sans vent et dans l’obscurité

Dans cette nouvelle vie

Et télécharger les nouvelles prières,

Sur ce fragile autel de la technologie

Et de la misère. »

 

À moins, dit Lucien l’âne, comme nous le faisons depuis tant et tant e temps, de se mettre à l’écart, de se tenir en dehors et de prendre le temps comme il vient, car la vie, elle, continue comme elle va jusqu’à son ultime hoquet et elle vaut la peine d’être vécue justement, car elle est unique pour chacun. La vie, c’est l’unique propriété.

 

Effectivement, reprend Marco Valdo M.I., c’est d’ailleurs ce que signifie la chanson lorsqu’elle égrène son mantra :

 

« Penser loin, descendre du manège »

 

Oui, dit Lucien l’âne, je vois de quoi tu parles et il me paraît à moi qu’il en va ainsi pour chacun, âne ou humain, d’autant que pour ce qui est du manège, les ânes savent quel maudit tourniquet, c’est. Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde amer, délétère, toxique, vicié, pollué et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 


Ce n’était pas vraiment des années formidables,

Le temps respirait à des cadences instables.

 

Il y avait des tempêtes d’extravagances,

Et des amours, des gestes outranciers

Entre le premier rang et les boucliers

Et le vide mesurait la distance.

Sous un ciel noir étouffant

Et le feu de Milan,

Dans la rue, Carlo m’a parlé doucement

De sa femme et de ses enfants,

De ses attentes navrées,

Que le chemin est marqué,

Que le futur a ses coordonnées.

Et après des années superflues, liquides, égarées,

Assoupis aux crépuscules raréfiés,

Nous sommes rentrés dans le rang à notre tour

Pour sécuriser notre vol

Entre le départ et le retour,

Entre la paix et le tritole.

 

Penser loin, descendre du manège,

Il y a toujours un temps étrange

Qui frappe au hublot,

Qui toque au carreau.

Il n’y a rien de bon, faut y penser ;

Dans les règles du manuel,

Il n’y a pas de sel,

Il n’y a pas de blé.

 

Ce n’est pas que ce soient des années formidables,

On a de parfaites boussoles et des codes innombrables.

 

Dociles consommateurs,

Nous prouvons notre existence

Et aux nouveaux prêcheurs,

Nous n’opposons plus de Résistance.

Et notre vie est un copié-collé

De la publicité,

Retouché et glacé

D’un bonheur préemballé,

Et nous passons les portails

De nos prisons, avec nos yeux

Et un sourire en éventail

Pour avoir l’air beaucoup mieux.

La liberté ! Quelle grande invention, la liberté !

Vous pouvez naviguer sans vent et dans l’obscurité

Dans cette nouvelle vie

Et télécharger les nouvelles prières,

Sur ce fragile autel de la technologie

Et de la misère.

 

Penser loin, descendre du manège,

 

Il y a toujours un temps étrange

Qui frappe au hublot,

Qui toque au carreau.

Il n’y a rien de bon, faut y penser ;

Dans les règles du manuel,

Il n’y a pas de sel,

Il n’y a pas de blé.

PENSER LOIN
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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 14:47
PETER NORMAN, LE TROISIÈME HOMME


Version française – PETER NORMAN, LE TROISIÈME HOMME – Marco Valdo M.I. – 2021
Chanson italienne – Peter NormanWu Ming Contingent – 2014


 



 

Peter George Norman (Melbourne, 15 juin 1942 – Williamstown, 3 octobre 2006) était un athlète australien, spécialisé dans la vitesse, qui a remporté la médaille d’argent du 200 mètres plat aux Jeux olympiques de Mexico en 1968. Pour l’histoire de Peter Norman, voir M. John Carlos et aussi, Peter Norman (Alberto Cantone).

 

L’homme blanc sur cette photo

 

Par Riccardo Gazzaniga, écrivain. (Quelque chose à gauche dans Mot d’Auteur, Histoire le 3 septembre 2015 – tiré de L’uomo bianco in quella foto – Pubblicato da Qualcosa di Sinistra in Parola d’Autore, Storia 3 settembre 2015)

 

 

Les photographies trompent parfois. Prenez cette image, par exemple. Elle raconte le geste de rébellion de Tommie Smith et John Carlos le jour de la cérémonie de remise des prix du 200 mètres aux Jeux olympiques de Mexico, et elle m’a trompé plusieurs fois.
Je l’ai toujours regardé en me concentrant sur les deux hommes noirs aux pieds nus, la tête baissée et le poing ganté de noir vers le ciel, tandis que retentit l’hymne américain. Un geste symbolique très fort, pour revendiquer la protection des droits des Afro-Américains dans une année de tragédies telles que la mort de Martin Luther King et de Bob Kennedy.

Il s’agit d’une photo du geste historique de deux hommes noirs. C’est pourquoi je n’ai jamais regardé de trop près cet homme, blanc comme moi, qui se tenait immobile sur la deuxième marche.

Je le considérais comme une présence occasionnelle, un figurant, une sorte d’intrus. En fait, j’ai même cru que ce type – ce devait être un Anglais faisant la grimace – représentait, dans son immobilité glaciale, la volonté de résister au changement que Smith et Carlos appelaient de leur cri silencieux.

Au contraire, je m’étais trompé.

Grâce à un vieil article de Gianni Mura, j’ai découvert aujourd’hui la vérité : l’homme blanc sur la photo est, peut-être, le plus grand héros à émerger de cette nuit de 1968.

Il s’appelait Peter Norman, était australien et arriva en finale du 200 mètres après avoir couru un fantastique 20.22 en demi-finale. Seuls les deux Américains Tommie « The Jet » Smith et John Carlos avaient fait mieux : 20.14 pour le premier et 20.12 pour le second.

La victoire se jouera entre eux deux, Norman était un inconnu qui se débrouillait bien. John Carlos, des années plus tard, a dit qu’il se demandait d’où venait ce petit homme blanc. Un homme d’un mètre septante-huit qui courait aussi vite que lui et Smith, qui dépassaient tous deux plus le mètre nonante.

La finale arriva et l’outsider Peter Norman fait la course de sa vie, s’améliorant encore. Il termine en 20.06, sa meilleure performance de toujours et un record australien aujourd’hui encore invaincu, à 47 ans de distance.

Mais ce record ne suffit pas, car Tommie Smith était vraiment « The Jet » et répond avec le record du monde. Il abattit le mur des vingt secondes, premier homme de l’histoire, terminant en 19.82 et remportant l’or.

John Carlos est arrivé troisième d’un souffle, derrière la surprise Norman, le seul homme blanc parmi les champions noirs. Ce fut une belle course. Pourtant, cette course ne sera jamais rappelée autant que de sa remise de prix.

Il ne fallut pas longtemps après la fin de la course pour qu’on comprenne que quelque chose de fort, d’inédit, allait se produire au moment de monter sur le podium. Smith et Carlos avaient décidé de porter face au monde entier leur combat pour les droits de l’homme et la nouvelle circulait parmi les athlètes. Norman était un blanc et venait d’Australie, un pays qui avait des lois d’apartheid presque aussi dures que celles de l’Afrique du Sud. En Australie aussi, il y avait des tensions et des manifestations de rue à la suite des restrictions pesantes imposées à l’immigration non blanche et des lois discriminatoires à l’encontre des Aborigènes, parmi lesquelles les horribles adoptions forcées d’enfants autochtones dans des familles blanches.

Les deux Américains demandèrent à Norman s’il croyait aux droits humains. Norman répondit que oui. Ils lui demandèrent s’il croyait en Dieu et lui, qui avait un passé dans l’Armée du Salut, répondit encore oui. « Nous savions que nous allions faire quelque chose qui dépassait de loin toute compétition sportive et il a dit 'Je serai avec vous'", se souvient John Carlos, « Je m’attendais à voir de la peur dans les yeux de Norman, au contraire j’y vis de l’amour ». Smith et Carlos avaient décidé de monter sur le podium en portant un emblème du Projet olympique pour les droits humains, un mouvement d’athlètes solidaires des batailles pour l’égalité. Ils allaient aller chercher leurs médailles pieds nus, pour représenter la pauvreté des hommes noirs. Et ils porteraient les fameux gants de cuir noir, symbole des luttes des Panthères noires.

Mais avant de monter sur le podium, ils ont réalisé qu’ils n’avaient qu’une seule paire de gants noirs. « Prenez-en un chacun », a suggéré le coureur blanc, et ils ont suivi son conseil. Mais ensuite Norman a fait quelque chose d’autre. « Je crois en ce que vous croyez. Vous en avez un pour moi aussi ? » demanda-t-il en montrant l’emblème du Human Rights Project sur la poitrine des deux autres. « Ainsi je peux montrer ma solidarité avec votre cause. » Smith a admis qu’il était resté stupéfait et avait pensé : « Que veut cet Australien blanc ? Il a gagné sa médaille d’argent, qu’il la prenne et basta ! ».

Il lui répondit non, notamment parce qu’il ne voulait pas se priver de son blason. Mais avec eux se trouvait un rameur américain blanc, Paul Hoffman, un militant du Projet olympique pour les droits de l’homme. Il avait tout entendu et pensait que « si un Australien blanc voulait un de ces badges, par Dieu, il devait l’avoir ! ». Hoffman n’a pas hésité : « Je lui ai donné le seul que j’avais : le mien. »

Les trois sortirent sur le terrain et montèrent sur le podium : le reste est passé à l’histoire, avec la puissance de cette photo.

« Je n’ai pas vu ce qui se passait derrière moi », raconta Norman, « mais j’ai su que tout se passait comme ils l’avaient prévu lorsqu’une voix dans la foule commença à chanter l’hymne américain, puis elle s’arrêta. Le stade devint silencieux. Le chef de la délégation américaine jura que ses athlètes paieraient toute leur vie entière qui n’avait rien à voir avec le sport. Immédiatement, Smith et Carlos furent exclus de l’équipe américaine et chassés du village olympique, tandis que le rameur Hoffman était lui accusé de conspiration. Rentrés chez eux, les deux coureurs ont subi de très lourdes répercussions et des menaces de mort.

Mais le temps, à la fin, leur a donné raison et ils sont devenus des paladins de la lutte pour les droits humains. Ils ont été réhabilités, en collaboration avec l’équipe d’athlétisme américaine, et une statue leur a été érigée à l’université de San José. Dans cette statue, il n’y a pas Peter Norman. Cette place vide ressemble à l’épitaphe d’un héros que personne n’a jamais remarqué. Un athlète oublié, même, effacé, et avant tout par son pays, l’Australie.

Quatre ans plus tard Mexico 1968, à l’occasion des Olympiades de Munich, Norman ne fut pas appelé dans l’équipe australienne de coureurs, bien qu’il ait couru 13 fois sous le temps de qualification des 200 mètres et 5 fois sous celui des 100 mètres. En raison de cette déception, il abandonna l’athlétisme de compétition, continuant à courir en amateur.

Chez lui, dans l’Australie blanche qui voulait résister au changement, il fut traité comme un paria, sa famille discréditée, le travail presque impossible à trouver. Il devient professeur de gymnastique, poursuit ses luttes en tant que syndicaliste et travaille occasionnellement dans une boucherie. Une blessure lui a causé une grave gangrène et il a souffert de dépression et d’alcoolisme.

Comme l’a dit John Carlos : « Si nous deux, nous nous sommes fait botter le cul à tour de rôle, Peter affronta un pays entier et souffrit seul ».

Pendant des années, Norman eut une seule chance de se sauver : il fut invité à condamner les actions de ses collègues Tommie Smith et John Carlos, en échange du pardon du système qui l’avait ostracisé. Un pardon qui lui aurait permis de trouver un emploi stable au sein du Comité olympique australien et de participer à l’organisation des Jeux olympiques de Sydney 2000.

Mais il ne faiblit pas et ne condamna jamais le choix des deux Américains.

Il était le plus grand sprinter australien jamais vu et le détenteur du record du 200 m, et pourtant, il n’eut même pas une invitation aux Olympiades de Sydney. C’est le Comité olympique américain, une fois connue la nouvelle, qui lui demanda de se joindre son groupe et l’a invité à la fête d’anniversaire du champion Michael Johnson pour qui Peter Norman était un modèle et un héros.

Norman est mort subitement d’une crise cardiaque en 2006, sans que son pays l’ait jamais réhabilité.

Lors des funérailles, Tommie Smith et John Carlos, les amis de Norman depuis ce lointain 1968, portèrent son cercueil sur leurs épaules, le saluant comme un héros. « Peter a été un soldat solitaire. Il a consciemment choisi d’être un agneau sacrificiel au nom des droits humains. Il n’y a personne plus que lui que l’Australie devrait honorer, reconnaître et apprécier », a déclaré John Carlos.

« Il a payé le prix de son choix », a expliqué Tommie Smith, « Ce ne fut pas simplement un geste pour nous aider nous deux, ce fut SON combat. C’était un homme blanc, un Australien blanc entre deux hommes de couleur, debout au moment de la victoire, tous au nom de la même chose. »

Seulement en 2012, le Parlement australien a adopté une déclaration tardive présentant des excuses à Peter Norman et le réhabiliter dans l’histoire avec ces mots :

« Ce Parlement reconnaît le résultat athlétique extraordinaire de Peter Norman, qui remporta la médaille d’argent du 200 mètres à Mexico, en un temps de 20.06, encore valable aujourd’hui record australien. Il reconnaît le courage de Peter Norman d’avoir endossé le symbole de l’Olympic Human Rights Project sur le podium en solidarité avec Tommie Smith et John Carlos, qui ont fait le salut du « black power ». Il s’excuse tardivement vis-à-vis de Peter Norman pour l’erreur commise en ne l’envoyant pas aux Olympiades de Munich en 1972, alors qu’il s’était qualifié à plusieurs reprises, et il reconnaît le rôle très puissant que Peter Norman a joué dans la poursuite de l’égalité raciale. »

Mais, peut-être, les mots qui rappellent le mieux Peter Norman sont ceux, simples mais définitifs, avec lesquels il a expliqué les raisons de ses actions, à l’occasion du film documentaire tourné par son petit-fils Matt. « Je ne voyais pas pourquoi un homme noir ne pouvait pas boire la même eau à la fontaine, prendre le même bus ou aller à la même école qu’un homme blanc. C’était une injustice sociale à laquelle je ne pouvais rien faire de là où j’étais, mais certainement je la détestais. Il a été dit que le fait de partager mon argent avec tout ce qui s’est passé ce soir-là lors de la remise des prix a éclipsé ma performance. Au lieu de cela, c’est le contraire. Je dois avouer que j’étais plutôt fier d’en faire partie. »


 

 

 

 

Dans ce monde album, il y avait les photos

Que nous pensions bien connaître :

La première empreinte de l’homme sur la lune,,

Le char sous Arbeit Macht Frei,

Les cheveux d’Ernesto Che Guevara,

La fuite nue d’une petite fille devant le napalm,

Les poings olympiques de Mexico.

 

Mais il y a une vie au-delà du cadre

Et une voix qui est silencieuse hors écran.


Olympiades, octobre 68.

Le podium du deux cents mètres

Tommie Smith est celui qui est au centre.

John Carlos est le bronze,

Tête basse, poing en l’air,

La bannière étoilée flotte…


Le troisième intrus s’appelle Peter Norman,

Un Australien blanc, les bras le long du corps :

Pose raide, on dirait contre son gré

Emblème, icône, antonomase,

Qui n’en a rien à faire et qui voudrait couler,

Qui n’en a rien à faire et est forcé à jouer.

 

Mais il y a une vie, au-delà du cadre

Et une voix qui se tait hors écran.


Agrandissez votre vision

Glissez sur la salopette hors saison

Au-dessus du kangourou australien.

Peter porte un macaron rond

Le même que Tommie et John

Portent par-dessus le badge

Projet olympique pour les droits humains.

Un mouvement d’athlètes américains

Pour rendre son titre à Mohamed Ali.

Pour exiger plus d’entraîneurs noirs

Pour exclure les nations de l’apartheid

Pour chasser le patron nazi du comité olympique.


Mais ils vous parlent d’un geste isolé

Et leur voix se tait hors du terrain.

 

Quatre ans plus tard, Munich 72,

L’Australie n’envoie pas de coureurs ;

Le seul à s’être qualifié

Est Peter Norman, mais ils le retiennent au pays.

Il n’a même pas été invité à Sydney 2000.

Mais son temps d’octobre 1968

Est toujours le record national.


Dans le monde album, nous gardons ces photos

Que nous pensions connaître si bien

De nombreuses vies en images, mais

Pour nous, il n’y a pas de tableau complet,

Il n’y a que les pièces d’une mosaïque

Et la voix qui se tait hors écran :

 

Peter Norman, Peter Norman,

Peter Norman…

 



 

PETER NORMAN, LE TROISIÈME HOMME
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Published by Marco Valdo M.I.
1 mai 2021 6 01 /05 /mai /2021 10:45
PETER NORMAN


Version française – PETER NORMAN – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Peter NormanAlberto Cantone – 2018


 

Je savais juste que juste, ce n’était pas.

Alors, quand ils ont levé leur bras.

Seul blanc parmi les trois,

J’ai retenu mes bras.


 

Jeux olympiques de Mexico, 1968. Finale de la course de 200 mètres. Cette photo en noir et blanc de deux athlètes sur le podium, pieds nus et le poing levé vers le ciel, Tommie Smith et John Carlos, revendiquant la dignité et les droits du peuple afro-américain après la « course de leur vie », reste certainement une icône du 20e siècle.

Mais il y a un troisième homme, souvent oublié, sur cette photo : le deuxième dauphin, un Australien à la peau blanche, Peter Norman. Il assiste à la cérémonie de remise des prix avec un air qui semble perdu, au point de percevoir parfois dans cette expression une dissociation ou du moins un détachement de cet événement historique, d’une histoire qui n’est pas la sienne. Mais Peter Norman est probablement le véritable héros tragique de cette soirée, destiné à payer le prix le plus élevé. Dans un geste d’amour, ou de simple humanité, il décide de se joindre symboliquement à cette manifestation. Il demande à ses deux coéquipiers noirs, qui lui demandent s’il est sensible aux droits civiques, s’il peut lui aussi avoir un autocollant comme le leur, emblème des « athlètes contre le racisme », et le porte en silence sur le podium qui deviendra sa croix. Bien qu’il ait lui aussi couru la « course de sa vie », une médaille d’argent et un record australien toujours invaincu, Peter Norman a trouvé la méfiance et un ostracisme ouvert à son retour chez lui. Il ne participera plus jamais à une course officielle. Il ne sera pas appelé pour les Jeux olympiques suivants, en 1972, bien que ses temps soient encore excellents. Abandonné et en disgrâce, il est mort assez précocement. Ses deux coéquipiers Tommie Smith et John Carlos, dont l’image avait entre-temps fait le tour du monde, purent seulement porter son cercueil sur leurs épaules, visiblement émus.

 

Peter Norman, vu par son neveu.

 

Peter Norman ? C’était un héros. On lui a fait une statue. Cinquante ans plus tard. Trop tard, il était mort.

« Finalement, tout ce qu’ils font aujourd’hui ne rachètera jamais totalement ce qu’ils auraient dû faire hier, quand il était encore en vie », disait Matt Norman, le neveu de Peter. « Juste après la course, Tommie et John se sont précipités dans les couloirs du stade pour préparer leur geste, en attendant la cérémonie. Mais très vite, Tommie s’est rendu compte qu’il avait oublié sa paire de gants. Ils se sont mis à paniquer, à se demander s’ils pouvaient toujours le faire. C’est là que Peter s’est permis d’intervenir : il leur a proposé de partager la même paire de gants, celle amenée par John. Que l’un prenne le côté gauche, et l’autre le côté droit. » Voilà pourquoi les deux hommes n’ont qu’un poing ganté. Mais le soutien de Peter Norman ne s’arrête pas là : « Peter a tout de suite compris ce qui se jouait. Il savait déjà que sa course, que sa médaille d’argent, que le sport était secondaire. Et il a rapidement compris la portée du geste de Tommie et de John. Il savait qu’il participait à un moment d’histoire, et, c’est ce dont il a été le plus fier jusqu’à la fin de sa vie. »

Sa solidarité pour le mouvement civique des Noirs américains lui a valu des menaces de mort, mais surtout, son écartement, son effacement par les milieux sportifs de son propre pays, l’Australie. Ça l’a détruit et il a plongé dans une dépression sévère, puis dans l’alcoolisme. Il a divorcé, s’est éloigné de ses enfants, a développé une addiction aux anti-douleurs. Sa vie est devenue infernale jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque en 2006. Il avait 64 ans.

 

 

 


Je savais que ce n’était pas le vent

Qui me défiait ce soir-

Quand Tommie me passa

Comme une fusée en riant

 

Je savais que ce n’était pas le vent

Mais un cyclone ce soir-là,

Ces poings serrés s’élevant

Au-dessus du podium, tout droit.

 

Je savais que ce n’était pas le moment,

Mais peut-être cet été

Était un nouveau temps,

Un temps de liberté.

 

Je savais que ce n’était pas le moment,

Mais l’amour ou le goût du bien ;

Alors, j’ai épousé leur engagement

Comme si c’était le mien.

 

Un badge sur mon cœur, très voyant

Et mon regard absent,

Ce cliché toujours présent

De trois hommes en noir et blanc.

 

J’y suis moi aussi, presque un intrus,

Comme une note marginale

Dans une histoire générale,

Comme un détail indu.

 

Je savais que ce n’était pas le moment,

Mais que jamais il ne reviendrait,

L’histoire déjà à demain s’en allait,

Alors, moi, je décidais.

 

Je savais que ce n’était pas un temps

Qu’on pouvait mettre en pause,

Alors, j’ai épousé leur cause

Par instinct et par amour, consciemment.

 

Je savais peu de leur histoire

À ces gars à la peau noire

Massacrés par la police.

Au fond, ce n’était pas ma cause.

 

Je savais juste que juste, ce n’était pas.

Alors, quand ils ont levé leur bras.

Seul blanc parmi les trois,

J’ai retenu mes bras.

 

Je savais que ce n’était pas mon moment,

Ni ma course, ni le bon temps.

Tommie l’a emporté.

Moi, je n’ai plus jamais pu participer.

 

Je savais que je n’avais pas le temps,

Le temps fuit à chaque instant.

J’y gagnai ma médaille

Et ma vie qui déraille.

 

Je savais que ce n’était pas le vent

Qui me défiait ce soir-là,

Quand Tommie me passa

Comme une fusée en riant.

 

Je savais que ce n’était pas le vent

Ce soir-, mais la colère,

Quand le ciel se fit noir entièrement,

Comme une Panthère.

PETER NORMAN
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Published by Marco Valdo M.I.
29 avril 2021 4 29 /04 /avril /2021 09:38
 

LE RÉALISATEUR ET LE MÉDIAN

 

Version française – LE RÉALISATEUR ET LE MÉDIAN – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Il regista ed il medianoAlberto Cantone – 2018

 

 

 

 

CADAVRE

Félix Vallotton – 1910

 

 

 

Luciano Re Cecconi est un joueur de fouteballe italien, en 1948 à Nerviano et décédé en janvier 1977 à Rome ; il tenait la place de médian. Le 18 janvier 1977, il voulut faire une farce à un ami bijoutier à Rome et mima un braquage ; la blague tourna mal et il fut abattu à bout portant d’une balle dans la poitrine.

Pier Paolo Pasolini est un écrivain, poète, journaliste, scénariste et réalisateur italien, né en 1922 à Bologne, et fut assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie, près de Rome. Ces deux assassinats ne sont aujourd’hui pas élucidés et sans doute, ne le seront-ils jamais.


 

Dialogue maïeutique

 

L’autre jour, Lucien l’âne mon ami, on avait promis que je ferais une version française (comprendre : une version en langue française. Française est ma langue maternelle et même paternelle, mais telle n’est pas notre nationalité ; nous pensons et nous écrivons en français sans frontière) d’une chanson en langue italienne d’Alberto Cantone. Eh bien, nous y voilà.

 

Tu veux sans doute me dire, Marco Valdo M.I. mon ami, que cette version française est terminée. C’est fort bien, mais quelle est donc cette chanson ?

 

Elle s’intitule assez énigmatiquement, répond Marco Valdo M.I., « Il regista ed il mediano » ; ce qui en français suggère une aussi impénétrable énigme : « Le réalisateur et le médian ».

 

Oui, en effet, dit Lucien l’âne. Ça laisse perplexe, mais on peut décrypter ces deux mots et les replacer dans leur contexte : le premier – le réalisateur – est un professionnel du cinéma et d’autres médias et le second – le médian – à ne pas confondre avec le média ou le médium – est un joueur de fouteballe, appelé aussi le milieu de terrain – sous-entendu, le joueur qui, quand on considère la disposition théorique de l’équipe à l’arrêt, occupe stratégiquement la place au milieu de la partie de terrain de son équipe ; on l’appelle aussi, si j’ai bien saisi la subtilité, l’arrière-centre ou le centre arrière.

 

C’est exactement de ces gens-là : du réalisateur et du fouteballiste, reprend Marco Valdo M.I., que parle la chanson. Pas des gens de ces professions-là en général, mais d’un réalisateur et d’un médian particuliers. En l’occurrence, ce ne sont pas des inconnus puisqu’il s’agit dans le cas du réalisateur de Pier Paolo Pasolini et dans celui du médian, de Luciano Re Cecconi. Cependant, ils ne sont pas là « ès qualités ».

 

Soit, dit Lucien l’âne, mais alors pourquoi ?

 

Eh bien, figure-toi Lucien l’âne mon ami, qu’ils sont là en raison de leur façon de mourir, d’être passés de l’état d’être vivant à celui de cadavre. On ne saurait dire les choses plus précisément et plus justement.

 

Oh, dit Lucien l’âne, ça m’a l’air fort trivial, fort plat, fort terre à terre et d’une certain manière, assez irrespectueux.

 

C’est effectivement le cas, dit Marco Valdo M.I. : ils ont été assassinés et il est évident qu’un assassinat (a fortiori plusieurs) est un acte trivial, plat, terre à terre et assez irrespectueux. Cela dit, la chanson va plus avant dans sa réflexion et dépasse cette obscénité de fait divers. Elle bâtit sur cette coïncidence de destins une fable moderne, un apologue contemporain, une sorte de conte moral, une manière de tombeau comme il était d’usage d’en faire naguère ainsi que le fit Maurice Ravel à la mémoire de ses amis morts au front de la Grande Guerre, celle qui était la préférée de Georges Brassens et qu’il chanta avec sa chanson « La Guerre de 14-18 », dont il fit un très fin commentaire dans une entrevue à la télévision française en 1978 – voir à ce sujet le document de l’INA : https://www.ina.fr/video/I04076281. Ravel l’entendait de la même oreille, donc, dans Le Tombeau de Couperin, où chaque partie est dédiée à un de ces malheureux amis du compositeur.

Le Prélude est dédié à Jacques Charlot, qui avait transcrit pour le piano des œuvres de Ravel. La Fugue est dédiée quant à Jean Cruppi, alors que la Forlane et le Rigaudon sont dédiés respectivement au lieutenant Gabriel Deluc, et à Pierre et Pascal Gaudin, deux frères tués le même jour. Le Menuet est à la mémoire de Jean Dreyfus ; la Toccata finale à Joseph de Marliave.

 

Oui, j’entends fort bien de quoi il est question, dit Lucien l’âne. Mes oreilles d’âne en ont gardé un souvenir agréablement ému. Pourtant, c’est quand même bizarre, oui, bizarre ou étrange, je ne sais, ce genre – musical ou littéraire – du tombeau et cette déclinaison pour ainsi dire contemporaine. Mais je t’en prie continue.

 

Donc, quelques mots, dit Marco Valdo M.I., à propos de cette tombe un peu particulière, destinée à deux cadavres, qui, s’agissant d’un réalisateur de cinéma et d’un joueur de fouteballe, fait un montage de leurs existences et de leurs fins croisées. Ce qui est, à l’évidence, une technique de réalisation et un reportage artistique. J’arrête ici et je renvoie pour tout le reste à la chanson elle-même, qui donne en effet à méditer.

Par ailleurs, pour la méditation poétique, regarde les premières strophes et compare-les à ces deux premières strophes d’« Il pleure en mon cœur » de Paul Verlaine, un petit poème d’il y a cent cinquante ans :

 

« Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ?

 

Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un cœur qui s’ennuie,

Ô le chant de la pluie ! »

 

Méditons, méditons alors, dit Lucien l’âne. Il convient de laisser place à la réflexion, mais en cela, on demande beaucoup à des gens peu habitués à méditer, car la chanson est rarement interprétée comme source de méditation. Quant à nous, reprenons notre route (de la soie) et tissons le linceul de ce vieux monde plein de vanités, de cadavres, de tombeaux et cacochyme.


Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.


 

 


Le matin, il pleuvait un peu à Rome

Depuis la première aube déjà.

Il faisait un froid étrange, comme il n’en fait pas à Rome ;

Mais l’hiver, là, c’est comme ça.

 

Il pleuvait sur la chaise du réalisateur,

Il pleuvait sur le banc de l’entraîneur.

Aucun ne savait qu’il se trouvait

Face à son dernier arrêt.

 

Comme du reste on ne sait

Ou on ne peut saisir

Qu’au troisième coup de sifflet,

Est advenue l’heure de finir.

 

Puis, les ans et la moviola

Nous diront si cette fois-là,

Ce fut un but stupide ou un assassinat

À les éliminer du championnat.

 

Ou tuer tous deux en ces ans,

Menteurs et meurtriers,

Ans de bordel et de jeunes gens

De Pasolini tant prisés.

 

Voici le dernier passage,

L’ultime accrochage

Au milieu du terrain,

On rate le destin.

 

Et le fout, le fout n’est pas la vie :

Le fout est une passion

Et La Religion

De notre époque impie.

 

Au fout, on ne gagne ni ne perd.

Pas de bombardiers, pas d’arrières

On joue, Pa’, tu le sais certainement,

Pour rester un enfant.

 

La vie est une autre chose, la vie.

La vie emmène au loin

Une avenue, un centre et puis, ce rien

Qu’est la périphérie.

 

Et tout seul s’en va le néant

Hors de la mémoire

Sans un réalisateur un peu médian

Racontant une autre histoire.

 

Cependant, à la prochaine partie,

Ils seront tous deux absents.

L’équipe sera démunie

De ces deux éléments.

 

Et on ne peut plus les acheter

Au marché des transferts de janvier,

Votre génération devra jouer son temps,

Sans le réalisateur et sans le médian.

 LE RÉALISATEUR ET LE MÉDIAN
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Published by Marco Valdo M.I.
25 avril 2021 7 25 /04 /avril /2021 10:38
SAMBA LANDÓ

 

 

Version française – SAMBA LANDÓ – Marco Valdo M .I. – 2021

Chanson chilienne (en espagnol) – Samba landóInti-Illimani – 1979

Chanson écrite par Patricio Manns, Horacio Salinas et José Seves, qui conclut le disque “Canción para matar una culebra”.
 

 

SAMBA

 

Inti-Illimani est un groupe chilien fondé en 1967, lié au courant « cultivé » (ayant étudié la musique) de la « nouvelle chanson latino-américaine ». Leur nom mélange le quechuan (“Inti”=soleil) et l’aymara (“Illimani”=le nom d’un sommet de la Cordillère des Andes).

 

« Que faisons-nous ce soir ? Je vais voir Inti-Illimani au Massenzio ». C’est ainsi que Nanni Moretti, dans « Ecce Bombo », donne le sens de ce que représentait ce groupe andin dans les années 70, lorsque l’engagement social était fort, au point de devenir une mode, et que le Chili était le symbole de l’oppression fasciste en Amérique du Sud.
 

Les Inti-Illimani sont depuis longtemps retournés vivre au Chili qu’ils avaient dû fuir en 1973 en tant qu’exilés politiques à la suite du coup d’État de Pinochet où ils ont recueilli les sons de la nouvelle avant-garde musicale latino-américaine, renouvelant leur sonorité typique. « Nous avons récupéré l’écho de notre continent – dit Salinas – surtout grâce à un long travail de recherche sur la musique populaire, la chanson et les nouveaux rythmes. Un panorama qui va du Pacifique au Mexique, de l’Afrique au Chili. ».

 


 

Sur le manteau de la nuit,

La lune scintille ;

De mille feux, elle brille

Pour établir un édit :

« Pour les Noirs, liberté !

Chaînes pour le négrier ».

 

Samba landó, samba landó

Qu’as-tu que je n’ai pas ?

Samba landó, samba landó

Qu’as-tu que je n’ai pas ?

 

Mon père si pauvre, si sage,

Laissa ce somptueux héritage :

« Pour ne plus jamais être traités

Comme des choses, disait-il plein d’esprit,

Prenez garde, mon ami,

Que ne reviennent les négriers ».

 

 

Les gens disent que c’est dommage

Que j’ai la peau noire,

Comme si j’étais une ordure,

Jetée sur le trottoir,

Ils ne savent pas la colère

Qui dans ma race mature.

 

Aujourd’hui, nous élevons nos voix

En une seule mémoire.

De Ayacucho à l’Angola,

Du Brésil au Mozambique

Il n’y a plus personne qui réplique,

Nous sommes une seule et même histoire.

 

SAMBA LANDÓ
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Published by Marco Valdo M.I.

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