Ils se font appeler « Cialtroni sul palco » [« Garnements sur scène »] : ils sont anarchistes, romains à 100 %, exubérants et boivent comme des citernes. Quand, il y a quelques jours, Daniela et moi sommes arrivés au « Festival du 16 août » qui se déroule à Roccatederighi, en pleine Maremme de Grosseto, ils étaient à une table à « répéter », c’est-à-dire boire et faire un vacarme inénarrable, en chantant sur l’air de « La società dei magnaccioni » un inoubliable « Ma che ce frega / d’Alessio Lega » [Qu’est-ce qu’on en a à foutre d’Alessio Lega?] (qu’ils auraient dû chanter le jeudi 20 au soir, aux côtés d’Alessio Lega qui a malheureusement dû déclarer forfait en raison d’un malheureux incident). La fameuse soirée du jeudi 20, au cours duquel la Banda Putiferio aurait également dû se produire, c’est justement le putiferio [tintamarre] qui s’est déchaîné sur Roccatederighi : une véritable tempête de pluie torrentielle, de tonnerre et d’éclairs. On aurait vraiment dit que le Père étrnel, noir de rage en raison des propos sans cesse très irrespectueux que lui adressait une nombreuse bande d’anarchistes complètement ivres, avait voulu se venger. Eh bien, se réfugiant tant bien que mal sous un auvent, au risque de se faire tous foudroyer, puis plongés dans le noir à cause d’une coupure d’électricité qui a touché toute la région, les Cialtroni sul Palco ne se sont pas laissés abattre (mais évidemment… ! D’un souffle, ils auraient abattu un rhinocéros) et ils ont poursuivi un véritable spectacle spectaculaire et sensationnel. Au cours duquel, justement, ils ont interprété (en le récitant) ce sonnet de Trilussa, méconnu de la plupart, datant de 1912. Un vrai (dé)baptême civil d’une petite fille prénommée Anarchia, arrosé de Frascati et devant un étendard rouge et noir (manifestement ni celle du Milan, ni de Foggia). Longue vie à Anarchia ! Et voilà, au milieu de la tempête, on lui a mis dans le cul encore une fois. La prochaine fois, qui sait ce qu’il nous enverra : un tremblement de terre, des sauterelles, l’ange exterminateur de Buñuel… [RV 23-8-2026]
Chanson française –L’Éradication – Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LE PASSÉ BROUILLÉ
Dmitry Innokentievich Berezovsky – circa 1950
Épisode319
Dialogue Maïeutique
L’éradication, Lucien l’âne mon ami, c’est l’élimination, la destruction, l’arrachement jusqu’aux racines. C’est une terrible chose et plus effroyable encore quand on l’impose à tout un peuple et même, historiquement, à plusieurs et dans le futur, sans doute encore à d’autres. Il s’agit en quelque sorte de promouvoir l’assimilation de populations entières (contre leur gré, évidemment) à un empire, à une nation, à un peuple supposé supérieur. C’est le sens du premier douzain :
« De ce peuple esclave encore debout,
On va changer les bases.
On ne laissera pas un bout,
De sa vie, de sa langue, de sa culture,
On l’étouffera sous notre dictature. »
Ce n’est malheureusement pas une chose nouvelle, dit Lucien l’âne. J’ai vu ça depuis la plus haute Antiquité. Cependant, j’ai vu aussi tous les empires s’effondrer les uns après les autres et ça, c’est rassurant.
J’ajoute, dit Marco Valdo M.I., dans toute cette chanson, il y a des réminiscences de chansons françaises que tu as certainement entendues. Dans le premier, il y a des allusions à Eugène Pottier et L’Internationale, à Jacques Prévert (Les Feuilles mortes) et à Jacques Dutronc (On nous cache tout, on nous dit rien – Paroles de Jacques Lanzman). Je te laisse les retrouver. Elles ont souvent approximatives pour deux raisons : la première est que je tire de ma mémoire et la seconde, c’est que ce ne sont pas des citations.
Assurément, je vais le faire, dit Lucien l’âne. Mais je ne dirai rien non plus. Et ensuite, qu’y a-t-il d’autre ?
Pour en revenir aux allusions, dit Marco Valdo M.I., ce deuxième douzain est quasiment tiré de cette chanson de Prévert, chantée par Yves Montand et bien des autres : Les Feuilles mortes. Cependant, elle parle de la même guerre que la Zinovie fait au pays voisin.
« Les jours heureux de l’autre pays,
Quand la vie était si belle
Et le soleil plus souriant qu’aujourd’hui.
Là-bas, les cadavres se ramassent à la pelle
Avant de finir dans l’oubli. »
En somme, dit Lucien l’âne, ce sont comme des exercices de style, des à la manière de Raymond Queneau. Mais quand même, sur le fond, c’est très violent.
Oui, dit Marco Valdo M.I., comme tous les envahisseurs, les Zinoviens sont d’une violence et d’une méchanceté insignes, du moins ceux qui obéissent aveuglément aux désirs et ordres du Guide et de ses officiers. Certains ont de remords ou même, ont réussi à s’échapper de cette emprise et à retrouver leur humanité. C’est le cas du lieutenant de cette chanson, qui en fait, s’il est présent dans ce « groupe de paroles » est un déserteur et à tout le moins, un opposant au régime et à sa guerre. Cela dit, le reste de la chanson parle du Guide sous divers angles. Le troisième douzain fait était du grand rêve d’immortalité historique du Guide, qui se compare à un Dieu. Cependant, on le verra dans sa confession intime, le Guide voit son rêve commencer par le même cauchemar qui le poursuit depuis toujours. Il vit très mal sa nullité humaine. Il le fait à la manière d’Édith Piaf, dans un chanson très sensible : Non, rien de rien (paroles de Michel Vaucaire). Voilà pour le cauchemar :
« Non rien de rien,
Non, je ne regrette rien.
Ni les gens que j’étouffais,
Ni le mal que j’ai fait.
Guide, je suis vide, je ne suis rien.
Un rien de rien, un moins que rien. »
Et la vérité de son rêve caché, enfoui sous des montagnes taciturnes, mais qui s’entend jusqu’au bout du cosmos :
« Je veux être célébré, vénéré.
Comme un dieu, j’incarne le passé.
De moi, je veux un musée gigantesque,
Une mémoire, des statues titanesques. »
Je vois, dit Lucien l’âne, encore un ego en délire. Ce sont des gens épouvantables stupides et dangereux. Ils ne voient pas plus loin que leur fatuité. L’ennui, c’est qu’il en a tant à la tête des empires, même des plus grands. Et toute notre philosophie n’y pourra rien. Juste la mort peut y mettre un terme.
En effet, dit Marco Valdo M.I., la mort seule pourra régler la question du Guide, mais il risque d’y avoir un successeur. Comment débarrasser l’espèce humaine de telles tares ? Ce qui rassure, c’est parfois, on arrive à les tenir à l’écart, mais ils sont pires que les mauvaises herbes. Cette hydre ressort toujours de son marais. Et le dernier douzain est le récit d’une jeune personne venue spécialement du fin fond du pays pour raconter le miracle du Guide, car le Guide fait des miracles.
« Le Guide fait des miracles.
À la pompe, en file dans nos bagnoles,
Depuis des jours, on attendait le pétrole.
Et le Guide est arrivé chez nous,
Et le pétrole a coulé à flots, »
Il est vrai que ça ne dure que ce que dure le temps de son passage ; les miracles du Guide sont éphémères. Tout est dit dans la chanson.
« Le Guide était reparti,
Le pétrole s’est tari.
Et nous, en file dans nos bagnoles
Pendant des jours, on attend le pétrole. »
Évidemment, dit Lucien l’âne, c’est toujours ainsi avec les miracles. Ce sont des simulacres, des coups montés, des tours de passe-passe, vite périmés. Quant à nous, on n’a rien de magique et il nous faut tisser jour après jour, comme de simples canuts, le linceul de ce monde aberrant, assassinat, miraculant, faux, falsifiant et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Là-bas, dit le lieutenant, on replace
Les statues des fantômes sur les places.
Là-bas, dit le lieutenant, plus rien n’est stable.
On efface tout comme la mer sur le sable.
On casse tout, on n’oubliera rien.
On détruit tout, on ne laissera rien.
Du passé, on fait table rase.
De ce peuple esclave encore debout,
On va changer les bases.
On ne laissera pas un bout,
De sa vie, de sa langue, de sa culture,
On l’étouffera sous notre dictature.
Dans l’Histoire, le Guide ne veut voir
Perdurer que sa seule gloire ;
Pour le futur, le Guide ne veut avoir
Dans le souvenir qu’une seule mémoire.
Le Guide n’aime pas qu’on rappelle
Les jours heureux de l’autre pays,
Quand la vie était si belle
Et le soleil plus souriant qu’aujourd’hui.
Là-bas, les cadavres se ramassent à la pelle
Avant de finir dans l’oubli.
Et le monde ne va jamais oublier
Ce que le Guide voudrait tant effacer.
La nuit, le Guide confesse
L’ennui insondable de sa détresse :
Non rien de rien,
Non, je ne regrette rien.
Ni les gens que j’étouffais,
Ni le mal que j’ai fait.
Guide, je suis vide, je ne suis rien.
Un rien de rien, un moins que rien.
Je veux être célébré, vénéré.
Comme un dieu, j’incarne le passé.
De moi, je veux un musée gigantesque,
Une mémoire, des statues titanesques.
Le Guide se donne en spectacle :
Le Guide fait des miracles.
À la pompe, en file dans nos bagnoles,
Depuis des jours, on attendait le pétrole.
Et le Guide est arrivé chez nous,
Et le pétrole a coulé à flots,
À moitié prix, le plein de nos autos.
Deux jours entiers et puis, ce fut tout.
Le Guide était reparti,
Le pétrole s’est tari.
Et nous, en file dans nos bagnoles
Pendant des jours, on attend le pétrole.
LA ZINOVIE
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Version française – LA PETITE VILLE – Marco Valdo M.I. – 2026
Chanson italienne - Piccola città - Francesco Guccini - 1972
Paroles et musique : Francesco Guccini
Album : Radici
Pourquoi ce jeune homme qualifia sa petite ville natale de « foutu bled » on le devine du texte de sa chanson d’il y a cinquante ans, qui évoque toute un après-guerre entre la Via Emilia et l’Ouest américain, les armes et la bille, les sœurs noires, le premier amour, et l’adolescence qui correspond parfaitement aux critères exprimés par Paul Nizan. En réalité, cette petite ville n’est un endroit ni plus ni moins « bâtard » que d’autres ; c’est simplement un lieu où le hasard t’a projeté dans certaines circonstances (sociales, temporelles, etc.). L’après-guerre est le protagoniste de la chanson, bien qu’on ne sache jamais très bien où les après-guerres se fondent dans la période suivante, qui est toujours celle où la mémoire commence à s’éroder jusqu’à un point où, désormais perdue, voire raillée et ridiculisée, on pense et on agit avec détermination pour préparer une autre guerre (qui, bien sûr, sera la dernière) et, bien entendu, une nouvelle « période d’après-guerre » où d’autres viendront passer leur enfance, leur adolescence et leur jeunesse. Puisque nous, en tout cas, nous n’y serons pas, nous ne pouvons que dire, pour conclure, que ce jeune homme, Francesco G., qui a aujourd’hui quatre-vingt-deux ans, a vécu quelque temps dans la grande capitale régionale, « un petit Paris » (par transitivité, on pourrait même dire que Paris est un grand Bologne), puis est retourné vivre parmi ses montagnes et ses châtaigniers, où il attend.
Il a cessé de composer des chansons, il a écrit un livre, seul ou en collaboration, on l’interviewe de temps en temps dans sa cuisine avec ses chats, attendant qu’il dispense sa sagesse (et cela, on le voit bien, l’agace – à juste titre – considérablement) et les médecins doivent lui avoir dit d’arrêter de fumer. Mais une cigarette, j’en suis sûr, il se la ferait bien volontiers. Il y a quelques jours, il est arrivé que cette chanson soit citée ; d’où l’envie de la mettre en ligne. Il va de soi qu’elle est très fameuse, et qu’elle n’aurait aucun besoin d’être glissée parmi les quelque 35 000 chansons d’un site vieux presque vingtenaire et consciemment privé du support des « réseaux sociaux » pour être connu ; le couplet sur la Via Emilia et l’Ouest n’est pas seulement devenu le nom d’un immense concert d’il y a près de quarante ans et d’un album « live », mais il est aussi, pratiquement, entré dans le langage courant et même devenu un proverbe. Qu’il soit donc considéré comme une sorte d’hommage, de coup de fraîcheur de la onzième heure et, peut-être, même de conjuration. [RV]
Petite ville, bâtard d’endroit ;
À peine né, je te compris, ou était-ce le destin qui, en trois mois, me chassa…
Petite ville, je te connais, toi ;
Brouillard et fumée, je ne sais te donner le parfum du souvenir qui améliore.
Mais dans mes pensées, elles sont là les rues d’hier et elles reviennent :
Visages et souffrances et saisons, amours et briques qui parlent.
Petite ville, ensuite je revis là
Tes pierres inconnues, tes maisons détruites par la guerre ancienne.
Mon étrange ennemie, tu es lointaine,
Avec les péchés parmi les décombres et les jeux épuisés au Florida…
Cent fenêtres, une cour, les voix, les disputes et la misère,
Moi, la montagne au cœur, je découvrais l’odeur de l’après-guerre.
Petite ville, vitraux violets, bancs de bois,
Premiers jours d’école, la parole et la triste odeur de la religion.
Vieilles sœurs noires, qui, avec foi,
Ces soirs-là, nous avez donné le sens du péché et de l’expiation…
Nos yeux vous regardaient, mais rêvaient de héros, d’armes et de billes,
Entre la Via Emilia et l’Ouest, courrait la fantaisie vers la prairie.
Naïve adolescence, stupide et fausse innocence,
Continence, vide mythe américain de troisième main…
Souvent hurlée à mi-voix, puberté malheureuse,
Sur des tons aigus, des sentiments chastes dénigrés, recherchés en vain.
Si je pense à un jour ou à un moment, je retrouve seulement la mélancolie,
Et tout un cauchemar sombre, une période obscure bannie.
Petite ville, vieille gamine
Qui me fus si fidèle, à qui je fus si fidèle pendant trois longs mois…
Les coins de rue, témoins de mes songes érotiques,
Frustrations jamais comprises et amours platoniques.
Où es-tu maintenant, que fais-tu, tu refuses encore ou le samedi soir tu te donnes ?
Celles d’aujourd’hui, tu les méprises, ou les envies et sanglotes si elles passent devant toi ?
Petite ville, courettes vieilles,
Songes et dieux printaniers, rimes et fois de jeunesse, fillettes désormais vieilles.
Je pleure et je ne regrette pas ta poussière, ta boue, tes vies,
Tes pierres, l’or et le marbre, les taudis…
Tu es si différente maintenant, je suis toujours pareil, toujours différent,
Je cherche les nuits et la fiasque, si je meurs je renais, tout autant.
Chanson française –La Raffinerie– Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
EN VOL VERS LA LIBERTÉ
Arkady Alexandrovitch Rylov – 1915
Épisode318
Dialogue Maïeutique
Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, depuis des temps immémoriaux, les oies migrent sans se soucier des frontières humaines. Chaque année, elles passent et repassent dans le ciel. Elles font un bruit très reconnaissable ; on lève la tête, on les voit et c’est un spectacle fascinant et banal. Maintenant, on entend un bruit, on lève la tête, on voit passer d’autres oies. C’est ce que conte la chanson.
« Ce soir, le ciel est tout bleu.
Les oies à grand bruit
Volent en triangle vers la nuit. »
Il y a donc, demande Lucien l’âne, deux sortes d’oies ?
En quelque sorte, oui, répond Marco Valdo M.I. Deux sortes d’oies : les oies de chair et de plumes et les oies mécaniques ; les oies de paix et les oies de guerre. On abat ces dernières et les débris incendient le pays.
« On en fait des hécatombes.
Mais les bris d’oiseaux incendient
Les usines, les dépôts, les raffineries. »
Quoi, dit Lucien l’âne, des morceaux d’oies mettent le pays en feu ?
Ces oies ravageuses, Lucien l’âne mon ami, ne sont rien d’autre que des engins volants qui s’en viennent du pays envahi pour détruire ou incendier des objectifs qui ont une incidence militaire et guerrière : des radars, des centres de commandement, des positions d’artillerie, des camps, des postes de commandements, des aérodromes et bien évidemment aussi, des raffineries, des centrales électriques, des entrepôts, des usines d’armement, des ponts, des voies de chemin de fer. C’est de la légitime défense face à l’envahisseur. Quant aux morceaux, aux bris d’oies, c’est le reflet des communiqués militaires de notre armée qui ne veut pas reconnaître son incapacité à arrêter des drôles d’oiseaux. Elle les détruit tous et ce sont des morceaux qui en tombant font les dégâts ; disons que ces euphémismes sont des façons de parler pour rassurer la population, qui bien entendu n’est pas dupe et accuse le pou!voir de mentir.
« Nous ne sommes plus intouchables.
Quoi, quoi, quoi ? C’est épouvantable !
Nulle part on n’est à l’abri.
Mais qui donc nous a menti ? »
Oh, dit Lucien l’âne, la propagande peut cacher les choses un moment, mais le réel finit toujours par percer. Mais ensuite…
Ensuite, reprend Marco Valdo M.I., il y a l’odeur qui envahit tout le paysage, toute la ville. C’est l’odeur des incendies et nul ne peut l’arrêter, elle s’insinue partout et elle imprègne tout. C’est la senteur de la guerre, c’est le parfum de la peur qui saisit les gens plus encore que les cris des sirènes.
« Et on la sent, et on la ressent
Du matin au soir, tout le temps.
Cette mystérieuse puanteur,
C’est la marque de la peur. »
Je vois, dit Lucien l’âne, la guerre est dans la ville ; on ne peut plus faire semblant de l’ignorer et les gens commencent en ressentir le prix jusque dans leur lit.
Et le dernier douzain, continue Marco Valdo M.I., pose la question embarrassante pour le pouvoir. C’est une femme qui parle. Elle regrette la paix et le bel avenir qu’elle imaginait et raille le discours officiel en interpellant la Victoire, qui devait être une simple formalité de quelques jours et qu’on attend depuis des années. Viendra-t-elle un jour, d’ailleurs ? Et la Victoire répond :
« Victoire, où es-tu passée ?
Partie au loin sur les nuages,
Je suis désolée,
Je n’étais qu’un mirage. »
Et entretemps, la guerre continue et d’autres gens meurent pour satisfaire le rêve absurde d’un vieillard débile. Bientôt, si la Zinovie n’arrête pas son agression, si elle ne ramène pas tous ses soldats chez elle, il y aura deux millions de morts et Girofla, tout ça pour rien. Allons, tissons le linceul de ce vieux monde égrotant, gâteux, sénile, imbécile et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Le pays est bien protégé,
Il ne faut craindre aucun danger.
Le Guide prêche la confiance
Chaque soir à l’écran.
Mais, portée par les vents,
Il y a cette odeur d’essence.
La raffinerie crache le feu.
Nul ne peut approcher.
On ne peut photographier.
Ce soir, le ciel est tout bleu.
Les oies à grand bruit
Volent en triangle vers la nuit.
D’où viennent ces oiseaux inconnus ?
Du pays lointain envahi.
Comment arrivent-ils jusqu’ici ?
On ne les a pas abattus ?
Ils tombent, tombent, tombent.
On en fait des hécatombes.
Mais les bris d’oiseaux incendient
Les usines, les dépôts, les raffineries.
Nous ne sommes plus intouchables.
Quoi, quoi, quoi ? C’est épouvantable !
Nulle part on n’est à l’abri.
Mais qui donc nous a menti ?
Dans les rues, circule une odeur.
Dans les usines, dans les écoles,
Plane doucereuse cette senteur.
Cette amère fragrance de colle
Diffuse des hauts le cœur.
Le nez pique, les yeux pleurent
Elle serre la gorge, cette toux.
Elle nous poursuit partout,
Et on la sent, et on la ressent
Du matin au soir, tout le temps.
Cette mystérieuse puanteur,
C’est la marque de la peur.
La femme dit : En paix,
On vivait tranquillement ;
À l’avenir, on pensait.
On voulait des enfants,
On imaginait un devenir.
Va-t-elle un jour finir ?
Personne ne sait quand,
Nul ne sait comment.
Victoire, où es-tu passée ?
Partie au loin sur les nuages,
Je suis désolée,
Je n’étais qu’un mirage.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française –Les Mouches– Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LES MOUCHES
Pièce de Jean-Paul Sartre – 1943
Épisode317
Dialogue Maïeutique
Les mouches ?, demande Lucien l’âne. Quel titre ! On se lance dans l’entomologie à présent ?
Pas vraiment, dit Marco Valdo M.I., ce sont là des mouches un peu particulières et même, des mouches historiques. Leur première apparition connue est dans la trilogie d’Eschyle, l’Orestie, dont Jean-Paul Sartre s’inspira pour sa pièce intitulée Les Mouches qu’il fit jouer à Paris en 1943, quand la France pétainiste s’était rendue aux nazis. Une pièce où Oreste incarne la résistance à l’usurpation et à l’oppression et le combat pour la liberté et l’élimination de la tyrannie. Quant aux mouches, elles incarnent ceux qui se soumettent au pouvoir. D’autre part, dans la chanson, les mouches prennent d’autres sens : celui de ces agents du pouvoir et des sycophantes, ces anonymes qui espionnent les gens et les dénoncent au pouvoir. En Zinovie, ces mouches vont et sont partout et créent un bourdonnement incessant.
« En Zinovie, le fond de l’air bourdonne,
Une persistante sonorité résonne.
Cet acouphène enrobe la nuit
D’un encombrant ennui.
En Zinovie, les mouches infectent
La vie ; ce sont de répugnants insectes. »
Ces mouches incarnent aussi la mauvaise conscience et le remords qui rongent le cœur des gens de Zinovie, contraints de taire leur sentiment et leur refus de la guerre.
Oh, dit Lucien l’âne, les mouches, il n’y a rien de pire que d’être encerclé par elles, d’entendre leurs zonzons permanents ; il en est même qui vous piquent salement. Mais je sais qu’elles ne sont rien à côté de ces mouches humaines qui prospèrent sur pourriture qui couvre la Zinovie. Et ensuite, que raconte ta chanson ?
Marco Valdo M.I. répond : le deuxième et le troisième douzain décrivent la situation politique en Zinovie. Le deuxième raconte une réunion de citoyens qui discutent de la situation en Zinovie, d’élections à venir et de la guerre en cours. Une mouche les a dénoncés et voilà que débarque la police.
« L’autre jour, dit le nouveau venu,
Quand on était en réunion,
On parlait des élections.
On a été interrompus.
La police a débarqué. »
Conclusion ?, demande Lucien l’âne.
Oh, dit Marco Valdo M.I., c’est simple : tout le monde au poste et de façon générale, on se tait.
« En Zinovie, il faut se taire. »
Quant au troisième douzain, c’est le Veilleur qui intervient et qui situe dans le temps plus long le phénomène de l’élimination par tous les moyens, y compris l’assassinat, des opposants au régime du Guide.
« C’est pas nouveau, dit le Veilleur,
C’est ainsi depuis vingt ans.
Aux élections, les rares opposants
Disparaissent ou meurent. »
Pour le Guide et sa bande, il s’agit de soigner la société par le remède de la purge politique.
« En Zinovie, la purge politique,
Remède à la démocratie,
Soigne la vie publique
De toutes ses maladies
Et nettoie les populations
De toutes leurs pollutions. »
Jolie manière de traiter les gens, dit Lucien l’âne. C’est la terreur à basse tension, elle opère en douce une terrible répression. L’air doit être irrespirable ; pas étonnant qu’on ressente un pénible étouffement et que tant de gens s’en sont échappés. Et le dernier douzain ?
Là, c’est différent, dit Marco Valdo M.I., c’est l’arrivée de la guerre dans la vie quotidienne des villes : les grands panaches de fumées, les explosions, les alertes…
« Les fumées couronnent la capitale.
La guerre entre dans le quotidien.
Et les flammes emportent en spirales
Les vivres et produits d’entretien »
Et puis, la découverte des incendies par les enfants dans les classes :
« Des bancs de leur école,
Les enfants voient : Surprise !
Grandiose et grondante joie,
Le ciel qui se grise,
Qui se noircit et rougeoie. »
Fameuse leçon de choses, dit Lucien l’âne, donnée par la réalité et qui dément l’enseignement officiel distillé par le maître. Et j’ai comme l’impression que ce n’est qu’un début. L’invincibilité et l’incolumité de la Zinovie proclamées à longueur de temps par le Guide sur tous les supports. L’écran se fendille, l’image se craquelle, le pouvoir doucement se disloque. C’est l’usure qui l’atteint, le voile va se déchirer de plus en plus. Quant à nous, pour notre part, tissons le linceul de ce vieux monde malade, maladif, usé, abusé, craquant, craquelant et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
En Zinovie, les mouches ont des oreilles ;
En Zinovie, les mouches contrefont les abeilles.
En Zinovie, pullulent les mouches,
En Zinovie, de leurs regards louches,
En Zinovie, les yeux bleus et noirs
Des mouches surveillent les trottoirs.
En Zinovie, le fond de l’air bourdonne,
Une persistante sonorité résonne.
Cet acouphène enrobe la nuit
D’un encombrant ennui.
En Zinovie, les mouches infectent
La vie ; ce sont de répugnants insectes.
L’autre jour, dit le nouveau venu,
Quand on était en réunion,
On parlait des élections.
On a été interrompus.
La police a débarqué.
Contrôle : Papiers ! Papiers !
Tous les passeports photographiés ;
Tout le monde au poste emmené.
On nous a accusés
De parler de la guerre,
De politique et de sujets étrangers.
En Zinovie, il faut se taire.
C’est pas nouveau, dit le Veilleur,
C’est ainsi depuis vingt ans.
Aux élections, les rares opposants
Disparaissent ou meurent.
On chasse les dissidents,
Au trou, au trou les postulants !
En Zinovie, la purge politique,
Remède à la démocratie,
Soigne la vie publique
De toutes ses maladies
Et nettoie les populations
De toutes leurs pollutions.
Les fumées couronnent la capitale.
La guerre entre dans le quotidien.
Et les flammes emportent en spirales
Les vivres et produits d’entretien
Et le pétrole volatile s’envole
En de sombres fumerolles.
Quelle journée folle !
Des bancs de leur école,
Les enfants voient : Surprise !
Grandiose et grondante joie
Le ciel qui se grise,
Qui se noircit et rougeoie.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française –Les Femmes des Soldats inconnus– Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
On oublie souvent, dit Marco Valdo M.I., l’importance des femmes et son influence sur les décisions des futurs héros. C’est cela que la chanson entend faire ressortir. J’ajouterais une première nuance, à mon sens, essentielle : même si elle éclaire un monde tenu dans l’ombre des foyers, elle n’envisage qu’une partie de cet univers particulier. Bref, elle jette un éclairage, mais n’épuise pas la question. Loin de là. Il s’agit d’un groupe de femmes en couple avec un soldat (ou un officier) qui se racontent entre elles ce qu’elles savent (ou veulent bien dire) de leur conjoint. Elles se cantonnent prudemment dans la position la plus conventionnelle de la femme fidèle qui attend le retour du combattant.
« Depuis des années, les maris,
Les fiancés, les petits amis,
Laissant souvent les femmes ici,
Sont partis envahir l’autre pays. »
Parfois, souvent, les choses ne se déroulent pas aussi bien que prévu :
« Fidèles à leur héros,
La plupart d’entre elles
Rêvent de les revoir bientôt.
Le héros fatigué est rentré,
Il lui manque un œil et le nez. »
C’est un des aléas de la guerre, dit Lucien l’âne.
Ensuite, reprend Marco Valdo M.I., notre interlocutrice usuelle, la Grand-Mère intervient pour remettre plus exactement les pendules à l’heure de la guerre. Elle met un terme brutal à leurs illusions : ils ne reviendront pas ou s’ils reviennent, ils repartiront. Même si la loi prévoit de les libérer de l’obligation militaire.
« Grand-mère dit : les filles, pas d’illusion !
En Zinovie, ne comptez pas sur la loi.
Ça ne marche pas comme ça.
Même sans pied, même sans talon,
Ils les usent à fond.
Ils les renvoient au front. »
Oui, dit Lucien l’âne, la guerre est une mangeuse d’hommes. Une fois qu’elle les tient dans ses bras, elle ne les lâche pas et puis, à la vitesse où elle les consomme, comme l’agriculture, elle manque de bras.
Ensuite, continue Marco Valdo M.I., avant d’aller plus loin, une précision de vocabulaire. Quand la chanson dit :
« Pour les braves, pas de quartier.
Pas question de désertion,
Ils les annulent sans discussion.
Soldat, quel fichu métier ! »
il faut comprendre le mot assez euphémique « annuler » dans son sens le plus profond : rendre nul, faire disparaître des comptes ; bref, tuer.
Ah !, dit Lucien l’âne, l’euphémisme ! Il a bon dos ; il sert toujours à camoufler les choses, surtout quand elles sont effrayantes. Mais, dis-moi, la suite.
Je reviens à ces dames et à leurs révélations par la chanson, continue Marco Valdo M.I., car elles ne manquent pas d’humour, ni de lucidité. Il en est une qui décrit son homme, un peu comme le faisait Mistinguett quand elle chantait : « Mon Homme ».
« Il roule des mécaniques ;
Pour lui, tuer, c’est fantastique.
Faut le voir sous la douche,
Sa fierté et sa virilité à la bouche. »
Oui, dit Lucien l’âne, un véritable archétype cette chanson de Mistinguett ; à vrai dire, pas trop féministe. J’ai comme l’impression que ces dames de Zinovie s’en sont inspirées. Mais il me semble qu’il reste encore un douzain dont tu n’as rien dit.
En effet, reprend Marco Valdo M.I., et c’est celui où la Grand-Mère fait un portrait au picrate du Guide et révèle le surnom dont l’affuble une bonne part de la population : « le pépé du bunker », car tout le monde sait que le Guide tout-puissant vit dans la terreur ; la peur parfume ses nuits et ses jours.
« Le Guide se terre sous le béton,
Il a peur le pépé du bunker.
La vie du Guide, c’est du toc,
Des mensonges en stock »
Même les reportages télévisuels qui le montrent dans une foule sont arrangés. On reconnaît d’une fois à l’autre les figurants.
Oh, dit Lucien l’âne, ça ne m’étonne pas. Le proverbe africain dit : « Plus le singe monte haut à l’arbre pour se faire voir, plus il montre son cul. » Concluons ainsi et tissons le linceul de ce vieux monde tricheur, menteur, dissimulateur, hâbleur etcacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Depuis des années, les maris,
Les fiancés, les petits amis,
Laissant souvent les femmes ici,
Sont partis envahir l’autre pays.
Dans ce combat à grande échelle,
Fidèles à leur héros,
La plupart d’entre elles
Rêvent de les revoir bientôt.
Le héros fatigué est rentré,
Il lui manque un œil et le nez. La marée des maris chaque année
Repart en ressac comme la marée.
Grand-mère dit : les filles, pas d’illusion !
En Zinovie, ne comptez pas sur la loi.
Ça ne marche pas comme ça.
Même sans pied, même sans talon,
Ils les usent à fond.
Ils les renvoient au front.
Ils ne reviendront pas.
Même morts, ils restent là-bas.
Pour les braves, pas de quartier.
Pas question de désertion,
Ils les annulent sans discussion.
Soldat, quel fichu métier !
Elle dit : il s’est engagé volontaire,
Il fait la guerre pour un salaire.
La patrie, il s’en fout,
Il veut juste des sous.
En uniforme, il se sent bien.
Il aime sa meute comme un chien.
Toujours prêt à l’algarade,
Il se pavane, il parade.
Il roule des mécaniques ;
Pour lui, tuer, c’est fantastique.
Faut le voir sous la douche,
Sa fierté etsa virilité à la bouche.
Écoutez, dit Grand-Mère, le grand air,
Écoutez la chanson de la dérision.
Le Guide se terre sous le béton,
Il a peur le pépé du bunker.
La vie du Guide, c’est du toc,
Des mensonges en stock,
Sa vie est toute en façade,
Une mise en scène arrangée.
Plus de rencontres spontanées,
Plus d’innocentes balades,
Plus de sorties décontractées,
Plus de bains de foule, plus de parades.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française –Le Terminus– Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LA VILLE TRANQUILLE
Evgeny Pavlovich VASSILIEV – 1982
Épisode315
Dialogue Maïeutique
Cette fois, dit Marco Valdo M.I., notre ami le Trouvère nous révèle le rêve profond du Guide.
« En vérité,
Le Guide rêve de vénération,
Le Guide se rêve adulé
Par toute la population. »
et en détaille les effets sur sa personnalité.
« Il se conçoit en mâle alpha :
Son mental n’a qu’un paysage :
Un univers adorant son image. »
En somme, le rêve guide le Guide et quand ce rêve est un délire, il conduit tout droit à un inévitable terminus
Je vois de quoi il s’agit, dit Lucien l’âne. Terminus, tout le monde descend. Le terminus du Guide, c’est la mort du Guide. Si pas sa mort physique, qui d’ailleurs ne saurait tarder, sa mort comme Guide, sa disparition du pouvoir et probablement sa condamnation comme criminel.
C’est ça, répond Marco Valdo M.I., mais il faut y ajouter une suite que le Guide répugne plus encore que la mort : l’oubli et la juste dimension de sa personne.
« Sa mort est un impensable terminus.
Qui demain se souciera de ce minus ? »
Le Trouvère est implacable, dit Lucien l’âne.
Certes, dit Marco Valdo M.I., et il poursuit sa vindicte dans le deuxième douzain de la chanson. Là, il démonte la démarche religieuse du Guide et son appropriation de Dieu à son usage propagandiste pour rallier les Zinoviens à son panache blanc. Et de fait, ses homoncules le suivent et tentent de drainer le troupeau vers l’avenir radieux. Tout ça, sous la houlette du Guide, sous la conduite du Chef sous peine de finir dans le chaos.
« Mandé directement par Dieu,
Il promet l’avenir radieux
Et entraîne ses homoncules
Obéissants vers le crépuscule.
Il est le Chef de la meute,
Sans lui, demain, c’est l’émeute. »
On peut dire, enchaîne Lucien l’âne, que le Guide sait comment tenir ses affidés. Mais, de mémoire d’âne millénaire, tous les tyrans ont toujours tenu ce discours jusqu’à ce qu’ils disparaissent en laissant une trace désastreuse qui finit toujours par péricliter, une gloire éphémère qui s’étiole en lambeaux. Et ensuite, que raconte la chanson ?
La dernière partie en deux strophes parle de la guerre qui est présente sur le territoire de la Zinovie, dans ses campagnes, dans ses villes, jusque dans ses capitales – l’ancienne et la nouvelle.
« Il est revenu le temps des alertes
Et des rues soudain désertes.
Les gens sont sur le qui-vive ; »
Tu remarqueras « il est revenu », car ce temps-là a déjà existé ; c’était au temps du grand Guide. Ce n’est donc pas une chose nouvelle et les gens s’en souviennent, même ceux qui ne vivaient pas encore à cette époque ; mais à force d’en célébrer la mémoire, le Guide nouveau, qui ne voulait pas parler de guerre et encore moins dans le pays, en a enflammé la blessure. Au fait, pour ce qui est d’enflammer, les Zinoviens peuvent voir leurs ciels embrasés par le pétrole en feu ; car, à l'évidence, les ciels en flammes sont difficiles à cacher et il est impossible de démentir de tels incendies. La guerre est là et on la voit, toutes les nuits.
« La guerre est entrée dans la vie,
Elle fait un barouf d’enfer ;
Aux habitants de Zinovie,
Elle apporte le feu et le fer. »
et
« Dans tout l’Empire.
La pétarade raccourcit la nuit,
Les heures tranquilles à coups d’ailes
S’envolent à grand bruit.
Quand donc reviendront-elles ? »
Ainsi, les Zinoviens, hypnotisés par le Guide toujours présent à l’écran et toujours en train de mentir et de cacher ou de transformer la réalité, dit Lucien l’âne, sont confrontés au réel et ne peuvent plus croire ce qu’il raconte. La Guerre est là à leur fenêtre et ses ravages se voient à l’œil nu, sans écran. Le grand mensonge se dissout. Que feront-ils demain face au trauma que la vérité leur inflige ? Tout fout le camp, disait ma grand-mère. Quant à nous tissons le linceul de ce vieux monde traumatisé, blessé, berné, floué, mené par le bout du nez et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Le Trouvère dit : En vérité,
Le Guide rêve de vénération,
Le Guide se rêve adulé
Par toute la population.
La modestie ne l’étouffe pas,
Sans aucun doute, le meilleur.
Surhomme, chasseur, pêcheur.
Il se conçoit en mâle alpha :
Son mental n’a qu’un paysage :
Un univers adorant son image.
Sa mort est un impensable terminus.
Qui demain se souciera de ce minus ?
Le Guide a de la religion
Et du futur une vision
Évangélique et rassurante.
Quelle incantation touchante :
Travail, famille, patrie !
Quelle icône quand il prie !
Mandé directement par Dieu,
Il promet l’avenir radieux
Et entraîne ses homoncules
Obéissants vers le crépuscule.
Il est le Chef de la meute,
Sans lui, demain, c’est l’émeute.
Il est revenu le temps des alertes
Et des rues soudain désertes.
Les gens sont sur le qui-vive ;
Au moindre bruit du ciel, ils filent.
En ville, les restaurants vivent ;
Aux pompes, les autos font la file.
Le doute sans cesser s’insinue,
L’angoisse se fait murmure,
L’inquiétude longe les murs,
En virus, la guerre se mue ;
Elle contamine les plus sûrs,
Elle ébranle les plus durs.
La guerre est entrée dans la vie,
Elle fait un barouf d’enfer ;
Aux habitants de Zinovie,
Elle apporte le feu et le fer.
Plus un lieu, plus un endroit
N’ignore qu’elle est là
Et l’ambiance empire
Dans tout l’Empire.
La pétarade raccourcit la nuit,
Les heures tranquilles à coups d’ailes
S’envolent à grand bruit.
Quand donc reviendront-elles ?
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française –Le Saboteur– Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LA PAIX MÉRIDIENNE
Andrey Andreevich TUTUNOV – 2004
Épisode314
Dialogue Maïeutique
Lucien l’âne mon ami, après les révélations qu’avait faites le Veilleur à propos de l’Étoile noire, cette armée clandestine de résistance au régime au pouvoir en Zinovie, voici les révélations d’un saboteur, qui mène la même lutte.
On dirait, dit Lucien l’âne, qu’il y en a de plus en plus de ces dévoilements d’actions secrètes de résistance.
Oui, dit Marco Valdo M.I., et à mon sens ce n’est qu’un début, car si un tel mouvement met du temps à se mettre en place, une fois passé à l’action, il se développe et s’étend de plus en plus rapidement et au fur et à mesure que le temps passe, de plus en plus de gens en entendent parler et parmi eux, un nombre de plus en plus étendu le rejoignent. Donc, ici, c’est un saboteur qui vient expliquer son combat et peut-être, mais il ne le dit pas explicitement, chercher un appui au moins moral.
« Il faut que j’en parle, les gars.
On m’a envoyé soldat là-bas.
Par chance, j’en suis revenu ;
Je n’y retournerai plus. »
Si je comprends bien, dit Lucien l’âne, en plus, c’est un déserteur.
Exactement, dit Marco Valdo M.I., et on comprend dans son récit toute l’horreur qu’il a vécue comme soldat.
« Ce mal qu’on a fait :
La maison en flammes
Et les yeux des femmes
Et les cris des enfants
Quand ces salauds violaient la maman. »
Ensuite, il indique qu’il a changé de camp et qu’il mène la guerre à l’intérieur même de la Zinovie. Il décrit sa vie de fuyard et son action de sabotage. Il s’en prend spécifiquement au réseau de gaz qui alimente les usines et les cuisines.
« Je suis un elfe en fuite,
Insaisissable comme l’eau.
Je suis le saboteur des réseaux.
Je coupe le gaz aux usines ;
Je clos les becs des cuisines. »
Il faut un sacré courage, dit Lucien l’âne, pour mener seul pareille lutte et au début, c’est presque inévitable. Je comprends qu’il cherche à trouver des alliés et des appuis et à rejoindre un réseau de résistance. Mais à un certain moment, il faut quand même se rassurer et se sentir soutenu. Peut-être aura-t-il un écho à son appel, mais certainement, pas tout de suite.
C’est exact, dit Marco Valdo M.I., car dans cette guerre clandestine, les réseaux prennent mille précautions et ils ont raison. Ensuite, ce soldat réchappé du front évoque une possible mutinerie et les soldats spoliés et assassinés par leurs propres commandant .
« Ces soldats réticents, éliminés
Dans les champs minés,
Vivent en paix sous la terre… »
Et le dernier douzain est une longue imprécation contre Dieu, dont il décrit le rôle dans la guerre et il conclut par le rejet de son ancienne croyance.
« De Dieu, je n’ai plus rien à faire ;
Je ne crois plus en Dieu
Et je m’en porte bien mieux. »
Ainsi, dit Lucien l’âne, il est devenu déserteur, résistant, saboteur et en plus, athée. Voilà une confession peu ordinaire. Quant à nous, qui n’avons rien à faire de Dieu non plus, tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, crétin et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Il faut que j’en parle, les gars.
On m’a envoyé soldat là-bas.
Par chance, j’en suis revenu ;
Je n’y retournerai plus.
Ce qu’ils ont fait : un cauchemar ;
Ce que j’ai vu : un film noir.
Je ne l’oublierai jamais
Ce mal qu’on a fait :
La maison en flammes
Et les yeux des femmes
Et les cris des enfants
Quand ces salauds violaient la maman.
J’ai changé de camp.
Tout ce que j’ai appris
Va servir maintenant
À faire la guerre dans mon pays.
Je dors ici, je dors là.
Jamais deux fois de suite,
Deux nuits au même endroit.
Je suis un elfe en fuite,
Insaisissable comme l’eau.
Je suis le saboteur des réseaux.
Je coupe le gaz aux usines ;
Je clos les becs des cuisines.
Lutin blessé revenu de la guerre,
Lutin mutin très en colère,
Je ne retourne plus au front.
À quand la mutinerie ?, rumeur de fond.
Les soldats ont refusé d’exécuter
Les ordres stupides et suicidaires.
Les commandants avides et tortionnaires
Aux soldats dans les fosses jetés,
Volent les ressources financières.
Ces soldats réticents, éliminés
Dans les champs minés,
Vivent en paix sous la terre…
Dieu soutient la guerre
De conquête et d’invasion,
Dieu lève haut son verre
À l’agression, à l’annexion.
Dieu se nourrit de corps et de sang,
Dieu est un vampire suçant.
Dieu a des indulgences
À foison moyennant finances.
Avec Dieu, je ne fais pas d’affaires,
De Dieu, je n’ai plus rien à faire ;
Je ne crois plus en Dieu
Et je m’en porte bien mieux.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française –L’Étoile noire– Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
ICARE
Geliy Mikhailovich Kortzevh – 1995
Épisode313
Dialogue Maïeutique
Lucien l’âne mon ami, je vais te faire une confidence. J’ai changé par trois fois le titre de cette canzone. Au début, elle s’intitulait Dans le Ciel – un morceau de vers tiré d’un poème de Paul Verlaine auquel la chanson emprunte le ciel, mais aussi le calme, l’arbre, l’oiseau… Je précise quand même que cet emprunt s’est imposé tout seul comme ces mots d’il y a un siècle et demi émergeaient d’un long rêve. Puis, je l’ai débaptisée et renommée Vers l’Abîme. En y réfléchissant, je me suis souvenu que Vers l’Abîme était le titre en langue française du roman d’Erich Kästner qui diagnostiquait l’effondrement de la République de Weimar.
Oh, dit Lucien l’âne, je le sais que tu changes souvent le titre des chansons en cours de création. À mon sens, ça fait partie de la création elle-même. Mais pourquoi donc as-tu finalement opté pour L’Étoile noire, car une étoile noire, c’est quelque chose d’inouï, un objet mystérieux et d’ailleurs, comment la distinguer dans la nuit ?
C’est un peu tout ça l’Étoile noire, répond Marco Valdo M.I., quelque chose qui existe et que ne voit pas jusqu’au moment où elle signale son existence. Elle s’est également imposée comme titre et me semble entremêler l’intitulé de deux livres de Tintin : L’Étoile mystérieuse et L’Île noire. Ce sont là des jeux curieux de la mémoire. Voilà pour le titre, mais l’Étoile noire a un sens particulier et recouvre une réalité dans l’histoire actuelle de la Zinovie où est récemment apparu un mouvement de résistance armée contre le régime, appelé L’Étincelle noire (Cherna Iskra). Ce qu’il en adviendra, nul ne le sait ; le fait est qu’il se manifeste.
« L’étoile noire de la résistance
Étincelle en plein jour,
Elle chante sans détour
Le chant de la conscience. »
Que dit-elle d’autre la chanson ?, demande Lucien l’âne.
Par la voix du Veilleur, reprend Marco Valdo M.I., elle parle de la pénurie de carburant.
« Les voitures, les bus, les cars,
Les camions, les avions, les chars
Ont de grandes soifs pétrolières.
Que fera-t-on au prochain hiver ? »
Et le Veilleur précise ironiquement qu’en ce qui le concerne, il s’en fout.
« La vente de carburant est suspendue.
Moi, dit le Veilleur, je m’en fous,
Ça ne me fait rien du tout,
Je vais à pied par les rues. »
Après, il reste un douzain…
Justement, dit Lucien l’âne. Que raconte-il ?…
Cette fois, dit Marco Valdo M.I., le Veilleur enchaîne avec une diatribe contre le Guide et ses créatures, qui conduisent la Zinovie tout droit vers l’abîme :
« Ce sont ses anges, ses démons,
Au bout du monde, ils vont
Marchant en cohortes sublimes,
Tous ensemble vers l’abîme. »
et une mise en garde pour les gens qu’
« Ils noient dans leur guerre
Les gens des champs, les gens des villes,
Les gens pacifiques, les gens civils,
Les gens réfractaires aux folies militaires. »
Je ne sais pas trop non plus où tout ça va mener ces gens des champs et des villes – tiens, on dirait presque du La Fontaine avec son rat des villes et son rat des champs – mais ce qui est sûr en ce qui nous concerne, c’est nous tissons le linceul de ce vieux monde pétrolier, pétrifié, perdu et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Là-haut, dit le Rêveur,
Pas de drone au-dessus de toi,
Dans le ciel, dit le Veilleur,
Le ciel par-dessus le toit,
Un missile enflamme
Le ciel si bleu, si calme.
Un arbre, il n’y en a plus ici ;
Un oiseau chante tout bas.
Des oiseaux ? Il n’y en a pas.
Que reste-t-il en ce pays ?
Que fait-on à ce pays ?
Que fait-on à ces gens-là ?
Dans le ciel, la rumeur ronfle,
Au sol, la révolte gonfle.
L’étoile noire de la résistance
Étincelle en plein jour,
Elle chante sans détour
Le chant de la conscience.
La nuit, l’étoile noire,
De ses flammes arides
Avive le cauchemar
Qui consume le Guide.
La suie grasse retombe en pluie
Sur les gens ordinaires de Zinovie.
Les voitures, les bus, les cars,
Les camions, les avions, les chars
Ont de grandes soifs pétrolières.
Que fera-t-on au prochain hiver ?
La vente de carburant est suspendue.
Moi, dit le Veilleur, je m’en fous,
Ça ne me fait rien du tout,
Je vais à pied par les rues.
N’empêche, c’est un signe.
Tout ne va pas trop bien,
Ce serait plutôt la guigne.
Et puis quoi alors, demain ?
Le Guide ordonne à ses créatures :
Croissez et multipliez,
Prospérez et l’échine pliez !
Obéir est dans leur nature.
Ce sont ses anges, ses démons,
Au bout du monde, ils vont
Marchant en cohortes sublimes,
Tous ensemble vers l’abîme.
Ils noient dans leur guerre
Les gens des champs, les gens des villes,
Les gens pacifiques, les gens civils,
Les gens réfractaires aux folies militaires.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française –Les Gens ordinaires– Marco Valdo M.I. – 2026
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
AU BORD DE LA MER NOIRE
Grigory Andreevich Shponko – 1956
Épisode312
Dialogue Maïeutique
Les gens ordinaires, dit Lucien l’âne, quel beau titre ! Je dis ça, car la plupart du temps, ces gens-là sont invisibilisés et surtout dans les régimes sous dictature, carrément ignorés et méprisés.
C’est bien de ces gens-là, dit Marco Valdo M.I., ceux qui ne comptent que sous forme d’unité anonyme dans les statistiques du pouvoir qu’il est question dans la chanson. Ils sont les éléments d’incrémentations militaires et encore, quand le nombre augmente ; quand il diminue, on ne le dit pas, on ne le dit jamais. C’est un grand et mystérieux secret. Où et quand ont-ils disparu ? D’ailleurs, ils n’ont pas de nom. Et le Trouvère les prévient :
« Une fois appelés, une fois appâtés,
Une fois dans le train,
Vous subirez votre destin
De chair à pâté. »
Et il leur donne un judicieux conseil, quoique fort difficile à appliquer, car à le suivre, ils risquent des années de prison :
« Gens ordinaires qui aimez la vie,
La seule vie, la vie ordinaire,
Pour sauver la Zinovie,
Refusez l’aventure militaire. »
Certes, dit Lucien l’âne, mais c’est toujours mieux que d’y laisser sa jambe, son bras ou toute sa carcasse et sa peau. Évidemment, si tous les gens ordinaires de Zinovie se décidaient à refuser ensemble…
Ensuite, dit Marco Valdo M.I., le Veilleur prolonge la réflexion et met l’accent sur un fait souvent dissimulé qui est que le régime enrégimente – de gré ou de force – pour l’aller simple à l’abattoir, surtout des citoyens de seconde zone, des gens ordinaires des colonies de la Zinovie, des gens de ces zones lointaines et fort dispersées dont les voix, les protestations et la disparition ont très peu d’échos dans la capitale.
« Le Veilleur dit : dans cette guerre de conquête,
Meurent surtout les gens de nos colonies.
Malheur à toi, Zinovie,
Le jour où ils relèveront la tête. »
Et il conclut qu’un jour l’empire va s’effondrer et à ce moment, viendra la paix. Mais, il se demande, avec un brin d’amère ironie, à quoi elle pourra servir dans un pays exsangue.
« À quoi pourra bien servir la paix ?
Nos morts sont tous des héros ;
Mais que faire d’un pays de héros ? »
C’est une excellente manière de poser la question de l’après, dit Lucien l’âne ; je veux dire de l’après-guerre et de l’après-Guide. C’est alors qu’il faudra aux gens ordinaires toute leur lucidité et tout leur courage pour prendre en mains leur destin et celui de la Zinovie et jeter aux oubliettes les tristes sires qui leur ont tant menti et qui ont mené la Zinovie entière au bord du gouffre, afin qu’ils ne puissent plus jamais disposer de ce pouvoir. Il leur faudra aussi éviter qu’à ce moment forcément chaotique, un Guide nouveau ne vienne à son tour parasiter la vie de la Zinovie.
Dans le troisième douzain, reprend Marco Valdo M.I., le Trouvère affirme le droit des gens ordinaires à une vie ordinaire. Il conclut sagement :
« À mourir à dix-huit ans,
Avec toutes mes dents,
Je préfère
Vivre une vie entière. »
Je pense tout comme lui, dit Lucien l’âne.Et ensuite, que dit la chanson ?
La suite, dit Marco Valdo M.I., est assez curieuse. C’est l’histoire d’un soldat qui demande au Trouvère de faire une chanson d’amour et le Trouvère de répondre qu’il n’a pas le cœur à le faire. Il aimerait bien, il le dit clairement :
« Le soldat dit : Trouvère, mon ami,
Fais-nous une chanson d’amour.
Je voudrais tant, soldat, mon ami,
Je n’aime pas le bruit des tambours »
mais il ne peut, car :
« les chants tristes des morts
Font un fond sonore,
Tellement gris, tellement noir
Où ma voix se noie de désespoir. »
Le cœur a ses raisons, dit Lucien l’âne, et même, il arrive parfois qu’il ait ses déraisons, mais je comprends l’état de conscience du poète qui ne peut se réjouir quand les gens ordinaires respirent l’angoisse jusqu’au plus profond de leurs rêves. Que pouvons-nous ? Allons, tissons le linceul de ce vieux monde triste à pleurer, malade à mourir et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Gens de Zinovie, de toute la Zinovie,
Écoutez-moi, dit le Trouvère,
Écoutez-moi, gens ordinaires
Qui n’avez rien que votre vie.
Une fois appelés, une fois appâtés,
Une fois dans le train,
Vous subirez votre destin
De chair à pâté.
Gens ordinaires qui aimez la vie,
La seule vie, la vie ordinaire,
Pour sauver la Zinovie,
Refusez l’aventure militaire.
Le Veilleur dit : dans cette guerre de conquête,
Meurent surtout les gens de nos colonies.
Malheur à toi, Zinovie,
Le jour où ils relèveront la tête.
Les empires finissent par s’écrouler
Sous le poids de leur propre obésité.
La question est : combien de temps,
Avant l’effondrement ?
Chaque jour rétrécit le délai.
À quoi pourra bien servir la paix ?
Nos morts sont tous des héros ;
Mais que faire d’un pays de héros ?
Les gens ordinaires, dit le Trouvère,
Ont droit à une vie ordinaire.
Pour le Guide, ils sont la matière première
Élémentaire de la guerre.
Une munition, une ressource nationale,
Le produit banal d’une industrie locale.
Faire un homme est un processus lent,
Qui prend tant et tant de temps.
À mourir à dix-huit ans,
Avec toutes mes dents,
Je préfère
Vivre une vie entière.
Le soldat dit : Trouvère, mon ami,
Fais-nous une chanson d’amour.
Je voudrais tant, soldat, mon ami,
Je n’aime pas le bruit des tambours
Et les chants tristes des morts
Font un fond sonore,
Tellement gris, tellement noir
Où ma voix se noie de désespoir.
Ah ! Que vienne le temps fou
Où le cœur tremble de peur
De froisser l’autre cœur
Et se dit : « Du Guide, je m’en fous. »
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :