Paroles et musique : Alectroguy (Muhammad Syifa Al Ufti) – Twister Angel (Novi Chitra Indriyaki)
POLISI, POLISI, POLISI
Bayar bayar bayar : chanson censurée
Par Riccardo Venturi
« Sukatani », en indonésien, signifie « cultivateur ». C’est le nom choisi par un duo musical punk formé en 2022 à Purbalingga, dans la partie centrale de l’île de Java, composé du guitariste et producteur Muhammad Syifa Al Ufti (« Alectroguy ») et du chanteur Novi Chitra Indriyaki (« Twister Angel »). Le duo aborde dans ses chansons des questions et des problèmes d’injustice sociale et des préoccupations agraires, d’où le nom qu’il s’est choisi. Aussitôt dit, aussitôt fait : ils acquièrent immédiatement une grande notoriété en Indonésie avec cette chanson Bayar bayar bayar (« Payez, payez, payez ») qui critique et ridiculise l’énorme corruption de la police du « plus grand État islamique du monde » – (près de deux millions de km² d’îles, d’îlots et de îlots, 283 millions d’habitants, une économie émergente et en pleine expansion, anciennement « non alignée », une série de dictatures et d’autocraties, etc.) En peu de temps, la chanson a été : a) censurée ; b) interdite à la radio et à la télévision ; c) retirée des principales plateformes musicales. Une « procédure » habituelle, oserions-nous dire. Le duo Sukatani, soumis à quelque « menace voilée », a en outre été contraint de faire une autocritique publique et de présenter ses excuses aux autorités, qui ne l’avaient pas bien pris. Les critiques sociales, d’accord, mais qu’elles le fassent sans toucher aux forces sacrées de l’ordre ; ou alors qu’ils écrivent des chansons d’amour, qui vont toujours bien. [RV 3-12-2025]
L’urgence d’un nouveau Cantacronache en ces temps si dépourvus de sens et de beauté est un fait incontestable.
Du groupe turinois (Cantachronache) qui se proposait de « s’évader de l’évasion », Igor Lampis reprend le flambeau de la rigueur programmatique, du style narratif, de la versification pressante en rimes croisées, de l’observation aiguë qui se transforme en invective, entre moquerie et drame, le tout décliné avec une attitude punk qui gifle de manière provocante le bel canto, les bonnes manières et toute dérive esthétisante pour dire sans détour le vin est du vin et le pain est du pain.
Lampis raconte avec le style de l’aède l’épopée cachée des gens ordinaires, ceux qui vivent mal, ceux qui se débrouillent d’un travail à l’autre, opprimés par l’absence écrasante de l’État. Sa voix est celle du trouble-fête qui chante hors du chœur : la voix de ceux qui refusent l’homogénéisation, de ceux qui choisissent des trajectoires obliques, de ceux qui connaissent la beauté douloureuse des marges, sachant bien que « rien ne naît des diamants ».
Chanson française – La Honte– Marco Valdo M.I. – 2025
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LA VIEILLE BABA DIT
Épisode281
Dialogue Maïeutique
Qui peut donc être cette Vieille Baba ?, demande Lucien l’âne. Je ne l’ai pas encore rencontrée, ni entendue dans ce Voyage.
Tu as raison, Lucien l’âne mon ami. On ne l’a pas encore rencontrée, ni entendue. C’est un nouveau personnage qui entre en scène, une nouvelle voix qui se fait entendre. Évidemment, c’est une vieille dame et peut-être même, une grand-mère et Baba est son surnom dont j’espère qu’il est amical. Car Baba en Zinovie, c’est le nom d’une sorcière qui fait peur aux superstitieux. Mais, au fait, tu sais ce qu’il en est des sorcières.
Oh oui, dit Lucien l’âne, c’est même pour ça que je suis devenu un âne.
Des sorcières, dit Marco Valdo M.I., tout comme des dames, il en est de bonnes et de mauvaises. Celle-ci, rassure-toi, est du clan des bonnes sorcières.
Avec tout ça, dit Lucien l’âne, que raconte la chanson ?
Elle s’intitule « La Honte », commence Marco Valdo M.I., et par la voix de la Vieille Baba, elle raconte que la honte, oui, la honte, cette sensation désagréable, englue la Zinovie, ce qui veut dire qu’elle se colle partout et qu’il est très difficile et délicat d’y échapper. La Vieille Baba demande à la Honte d’empoisonner le Guide. À qui est cette voix qui réclame ainsi vengeance ? Nul ne le sait. À la Vieille Baba, assurément, mais allez savoir qui c'est. Pourtant les sbires du Guide aimeraient bien le savoir pour la coffrer. Mais cette voix est une voix généreuse et débordante d’amour qui met Baudelaire lui-même au cœur de son discours en paraphrasant presque mot pour mot le début de L’Invitation au Voyage (in Les Fleurs du Mal – 1857), qu’a chantée Léo Ferré.
Je l'avais reconnu ce début si familier, dit Lucien l’âne. Je te le cite de mémoire d’âne :
« Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble ! »
Pour le reste, dit Marco Valdo M.I., ensuite, vient un historien, la Vieille Baba et le Revenant. L’Historien explique comment naissent les défaites et s’effonddrent les régimes et il le fait d’une manière qui rappelle Beaumarchais et Rossimi et le Barbier de Séville (https://www.youtube.com/watch?v=IfyCau4yyBk) et bien sûr, la Calomnie – ici devenue la « grogne » :
« La grogne s’installe entre les murs :
D’abord un bruit léger, pianissimo,
La sème en courant et piano, piano,
Le chaos doucement prospère,
Ainsi, la défaite croît à l’arrière. »
Puis, la Vieille Baba, comme font les vieux et les vieilles, enfile une série de dictons à l’allure banale, mais qui n’en disent pas moins :
« Grandir est folie stupide,
Cette guerre est grotesque.
Tant va la cruche à l’eau,
Le pot se cassera bientôt. »
Et puis, c’est le Revenant, lequel garde la mémoire des camps, qui annonce à son tour les lendemains qui déchantent :
« Le ciel a ce regard froid
Des nuits de la Kolyma.
L’or, le pétrole et les rapines
Maintenant font grise mine.
Les cargos sautent sur les mines ;
Voici venir les derniers temps… »
Brrrr, dit Lucien l’âne, j’en ai le dos qui frémit et tous les poils de l’échine qui se dressent. Mais j’y pense, ce sont de bons présages qui donnent de l’air à l’avenir. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde pénible, peinant, pénitent, pesant etcacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
La honte englue la Zinovie,
Pays de misère et de terreur.
La honte envahit nos vies,
Où la conscience n’est plus que vide.
Que la honte empoisonne le Guide !
Chantons le rêve de nos cœurs :
« Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
De vivre chaque jour ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
En un pays qui nous ressemble ! »
L’historien vient et dit : D’un coup,
Comme ça s’effondrent les empires :
Les petits désastres couvent le pire,
La corruption s’insinue partout ;
Les ressources, les réserves, les forces,
Les certitudes, les enthousiasmes s’épuisent ;
Les gens jasent, chuchotent, murmurent ;
La grogne s’installe entre les murs :
D’abord un bruit léger, pianissimo,
La sème en courant et piano, piano,
Le chaos doucement prospère,
Ainsi, la défaite croît à l’arrière.
La Vieille Baba sagement dit :
On n’a jamais que deux mains,
On ne peut tout remettre à demain.
Quand d’un côté, on a fini ;
D’un autre, ça brûle déjà.
Déjà, on n’y arrive pas.
La Zinovie est gigantesque :
Aux trois quarts, c’est un vide.
Grandir est folie stupide,
Cette guerre est grotesque.
Tant va la cruche à l’eau,
Le pot se cassera bientôt.
Le Revenant dit en sourdine :
Le ciel a ce regard froid
Des nuits de la Kolyma.
L’or, le pétrole et les rapines
Maintenant font grise mine.
Les cargos sautent sur les mines ;
Voici venir les derniers temps,
Nous les verrons : vous et moi.
Les bombes par-dessus les toits
Le soir, trouent le noir béant.
Dormez, dormez les enfants !
Ce sont les pas des éléphants.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française – Les bons Élèves– Marco Valdo M.I. – 2025
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LA MÈRE EN PLEURS
Fernando Botero – 1932
Épisode280
Dialogue Maïeutique
Quatre mères, quatre témoignages, Lucien l’âne mon ami. Quatre garçons, à peine sortis de l’école ; quatre cadavres dans la terre molle.Telle est la chanson. Bien entendu, ces quatre garçons sont exemplaires en qu’ils en représentent tant d’autres qui se comptent en milliers. Des milliers de cadavres d’enfants à peine sortis de l’école et envoyés à l’abattoir. C’étaient de bons élèves ; ils avaient obtenu leur diplôme. Ne me demande pas leurs noms ; comme tu sais, en Zinovie, il vaut mieux rester anonyme.
Même mort ?, s’étonne Lucien l’âne.
Même mort !, vois-tu, Lucien l’âne mon ami, on ne sait jamais. Ne fut-ce que pour protéger sa mère, sa famille, ses amis qui pourraient faire l’objet de poursuites judiciaires, de visites intempestives de la police, que sais-je ? De dénonciations, d’accusations !
Pour quelle raison ?, demande Lucien l’âne.
Oh, dit Marco Valdo M.I., il y a plein de prétextes, ce n’est pas ça qui manque. Pour atteinte à la patrie, à l’honneur de l’armée, à la sécurité nationale. Les héros doivent rester des héros muets et anonymes. En dehors bien sûr des commémorations officielles bien calibrées à la gloire du régime et du Guide. Là, évidemment, on sort le héros de sa boîte de zinc et on le sanctifie.
Et la chanson, demande Lucien l’âne, qu’en dit-elle de particulier ?
En fait, Lucien l’âne mon ami, elle comporte quatre douzains ; chacun d’eux est la voix d’une mère. Voyons-les dans l’ordre où la chanson les présentent. Pour la facilité et les différencier ici, je vais à chaque gars, donner un prénom.
La première mère présente son garçon, un premier de classe ; disons qu’il se nomme Igor. Est-ce l’argent qui l’a appelé, attiré, appâté ?
« Plein d’argent, tu vas gagner.
Sous contrat, l’armée l’a engagé.
Il est parti vers l’inconnu.
Il n’est jamais revenu. »
Igor, va pour Igor, dit Lucien l’âne. C’est le nom d’un prince, assez sanglant au demeurant. Ensuite ?
La deuxième maman, continue Marco Valdo M.I., parle avec tendresse et tristesse de son Iosif. Elle dit :
« Le mien, ils me l’ont renvoyé
Dans un caisson zingué. Je n’ai
Pas pu voir son corps martyrisé.
Il était beau, il aimait danser. »
Iosif, va pour Iosif, dit Lucien l’âne. C’est le nom du plus grand des Guides ; celui qui faisait mourir ses opposants par millions dans les camps et les prisons. Ensuite ?
Ensuite, reprend Marco Valdo M.I., la troisième maman est tout aussi éplorée de n’avoir vu revenir de son fils que le tronc – le reste des restes a été perdu, mis en charpie, que sais-je ? Elle avait pourtant dit non.
« Moi, j’avais dit : je ne veux pas
Qu’il aille à la guerre.
Mais que peut une mère ?
Son avis ne compte pas. »
Mais il ne l’a pas écoutée. Il s’appelait Rurik. Il aurait pu chanter comme Le Galérien d’Yves Montand : « J’ai pas tué, j’ai pas volé, mais j’ai pas cru ma mère »
Rurik, dit Lucien l’âne, mais c’est l’antique fondateur des Guides. Un Normand, un Hollandais, un Varègue ? Enfin, ça se discute ; personne n’est sûr de rien et de plus, le régime aime mieux ignorer cette origine quelque peu bâtarde de son authenticité nationale. Imagine la Zinovie se constituant sous le règne d’un étranger ? Enfin, passons au dernier. Comment se nommait-il ?
Pyotr, répond Marco Valdo M.I. Comme les autres, arrivé au front, il ne tarde pas à mourir. Mais si comme les autres mères, la sienne ne peut que pleurer. Comment protester ? Auprès de qui ? Et quelles seraient les conséquences ? Ils la feraient taire, certainement. C’est ça, le « je ne peux que pleurer. » Et encore, discrètement. Mais ce que je veux souligner, c’est que cette mère-là, la mère de Pyotr prend conscience de ce que son fils aussi a pris part aux assassinats industriels qui sont commis par l’armée zinovienne. Ce qui fait qu’elle pleure aussi pour « tous ces gens que nos enfants assassinent », pour ces mères de l’autre pays dont on massacre les enfants sans merci. Mieux encore, elle se repent au nom de toute la Zinovie. Raison de plus de la faire taire…
« À peine arrivé, tué.
Je ne peux que pleurer.
Pour tous ces gens que nos enfants
Assassinent, je me repens. »
Pyotr, dit Lucien l’âne, encore un Guide ; sans doute, celui connu chez nous sous le nom de Pierre le Grand. Un grand conquérant, un grand dictateur, un grand tueur. C’est une des sources d’inspiration du Guide présentement au pouvoir. Cela dit, je lui trouve un magnifique courage à cette dame, une audace, et un cœur généreux. Il vaut mieux en effet qu’elle reste bien anonyme. Quant à nous, pas anonymes du tout, on va continuer à tisser le linceul de ce vieux monde putréfié, puant, putassier etcacochyme.
Vers de Bertolt Brecht (en collaboration avec Hanns Eisler, Slatan Dudow et Günther Weisenborn), tirés de la pièce « Die Mutter. Leben der Revolutionärin » (« La Mère. Vie de la révolutionnaire Pelagea Wlassowa de Twer), présentée au public en 1932 et inspirée d’un récit de 1906 de l’écrivain russe Maksim Gor'kij (1868-1936). Musique de Hanns Eisler.
BERTOLT BRECHT
Otto Dix – 1926
POUR CHANTER EN PRISON
C’est la chanson que chante Pavel, fils de Pelageja Vlasova (La Mère), emprisonné coomme révolutionnaire, avant de s’évader, puis d’être tué par la police tsariste. « Die Mutter » fut la dernière œuvre de Brecht à être représentée en Allemagne avant l’avènement du nazisme.
Parmi les versions disponibles sur Internet, la seule trouvée à ce jour qui soit complète et fidèle au texte original de Brecht est celle interprétée par Wolf Biermann (1999, album Brecht, Deine Nachgeborenen).
La version de la belle-fille de Wolf Biermann, Nina Hagen, est incomplète (dans la troisième strophe).
La version chantée par Ernst Busch est encore plus incomplète (et, à certains endroits, légèrement modifiée) ; mais je pense qu’il est improbable que Busch n’en ait jamais interprété une version complète. [RV 18-11-2025]
Vous avezdes codes, des règlements,
Tant de prisons, de lieux d’enfermement,
Sans compter vos institutions d’État.
Vos juges, vos gardiens, vos agents
Sont payés, prêts à tout et n’importe quoi.
Oui, et puis quoi ?
Vous croyez pouvoir nous écraser ainsi ?
Avant de disparaître, et ce sera bientôt le cas,
Vous aurez compris
Que tout ça ne vous servira plus à rien,
Que tout ça ne vous servira plus à rien.
Vos journaux, vos radios, vos télés et tout et tout,
Vos prêtres, vos professeurs, vos fonctionnaires
Nous combattentpour nous faire taire.
Vos politiciens, vos hommes d’affaires
Perçoivent tant d’argent et sont prêts à tout.
Oui, et puis quoi ?
Vous avez si peur de la vérité ?
Avant de disparaître, et ce sera bientôt le cas,
Vous saurez
Que tout ça n’aura servi à rien,
Que tout ça n’aura servi à rien.
Vous avez des chars, des canons,
Des mitrailleuses et des grenades,
Sans compter vos brigades
De policiers et vos soldats en escadron,
Mal payés et sans façon.
Oui, et puis quoi ?
Vous avez donc des ennemis si puissants ?
Vous croyez vraiment qu’il y aura
Des gens pourvous soutenir vacillants ?
Un jour, peut-êtredemain,
Vous verrez, tout ça ne servira à rien.
Et alors, vous pourrez crier tant que vous voudrez,
Ni l’argent, ni les canons ne vous protégeront plus !
Et alors, vous pourrez crier tant que vous voudrez,
Ni l’argent, ni les canons ne vous protégeront plus !
Chanson française – Le gros Cafard– Marco Valdo M.I. – 2025
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
L’AGONIE DU CAFARD
d’après James LeGros – 2010
Épisode279
Dialogue Maïeutique
Salut à toi, Lucien l’âne mon ami. Je suis content de te voir. Aujourd’hui, c’est le jour et l’heure du conte, un conte pour enfants qui comme les fables d’Ésope ou de La Fontaine comporte un double fond, dans lequel se cache une vérité pour les grands.
Oh, dit Lucien l’âne, je connais ça. Ne suis-je pas moi-même un personnage habituel des contes et des fables ? En vérité, je suis issu d’un roman très ancien, sans doute le premier de la littérature, plein d’intrigues et de merveilleux.
Je te verrais volontiers, reprend Marco Valdo M.I., dans la peau du héros malheureux des animaux malades de la peste : ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal. Je pense même que ce Gros-Cafard a quelque chose de, une sorte de parenté avec cette fable. Au départ, le Cafard est un conte (russe) pour enfants de Korneï Ivanovitch Tchoukovski, publié en 1923, dont le texte en vers repris ici m’a été révélé par Evguenia Semionovna Guinzbourg dans son livre Le Ciel de la Kolyma. Un livre tout à fait impressionnant et d’une incroyable qualité littéraire et morale. Elle reprend le conte, le récite à haute voix et en même temps elle en découvre le sens politique inattendu. Elle le découvre en Zinovie à l’époque du Grand Guide, à un moment où il était plus que dangereux de dire certaines vérités ; vérités qui apparaissent quand on confronte le texte à la réalité du pays sous les Guides. En l’occurrence, c’était à Magadan, capitale de la Kolyma en 1952 et le Gros-Cafard n’était autre que le Petit Père des Peuples, connu en Zinovie sous le nom de Jizef Stalone. Je résume l’argument du conte d’origine : « Tous les animaux sont terrifiés par la venue d’un cafard qui menace de les manger. Chacun s’affole et se cache jusqu’au jour où un kangourou dit que qu’il c’est un tout petit insecte. Un moineau qui passe le mange et les animaux font la fête. »
« Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.
Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ?
Vous n'avez pas bien compris, je recommence.
Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.
Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ?… »
Je vois, je vois, dit Lucien l’âne. Il est effectivement très dangereux, sinon mortel de raconter des choses pareilles en Zinovie.
Justement, dit Marco Valdo M.I., c’est ce que rappelle le Revenant, lui-même rescapé des camps de Zinovie, qui fait le portrait de l’Araignée, le nouveau Guide à la tête de la Zinovie. Le nom du nouveau Guide est évidemment aussi très dangereux à citer, d’autant qu’il renvoie à Jacques Prévert qui disait à peu près : Un nouveau pape est appelé à régner. Araignée ? Et pourquoi pas, libellule ou papillon ? Tiens, je te le donne presque en entier :
« Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.
Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ?
Vous n'avez pas bien compris, je recommence.
Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.
Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? »
…
Eh oui, dit Lucien l’âne, ce qui vaut pour un Pape vaut aussi bien pour un Guide. Et attention, un Guide peut toujours en cacher un autre qui, dans son dos, attend son tour. Déjà chez Eschyle, chez Shakespeare, on en trouvait dans tous les coins. Dans certains milieux de pouvoir, ça se fait couramment. J’en ai ouï tout au long de l’histoire. Bon, maintenant, si tu parlais de la chanson.
J’avais déjà commencé, dit Marco Valdo M.I., mais qu’importe. Le premier douzain est composé de ce conte du Gros Cafard – note qu’il est moustachu comme… – qui par la peur, par la terreur, impose son pouvoir absolu et le massacre de ceux qui lui font de l’ombre.
« Et alors Gros-Cafard l’emporta,
Sur les bois et les mers il régna.
Toute bête obéit au moustachu,
Triste roi, maudit roi aux doigts crochus. »
Le deuxième douzain est celui où le Revenant raconte l’agonie et la fin de Gros-Cafard ; une fin qui réjouit tous les cœurs qui soudain se remettaient à battre librement.
« Le vent soufflait du bonheur
En brins minuscules et rares
C’en était fini de Gros-Cafard. »
Cependant, rappelle le Revenant, hélas, Gros-Cafard a laissé des traces dans le pays et il y a grand danger pour l’avenir et cet avenir est là à présent en Zinovie.
« Mais Gros-Cafard laissait des œufs.
Ils éclosent encore en nos lieux. »
Bien, dit Lucien l’âne, je comprends la parabole. Qu’en est-il de la suite ?
Le troisième douzain, répond Marco Valdo M.I., détaille le régime du nouveau Guide appelé Araignée.
« Ce nouveau cafard refait l’Histoire,
Repasse les plats,
Rejoue avec retard
De son clairon en sourdine
Les grands airs de Catherine. »
Je comprends, dit Lucien l’âne. Mais le dernier vers ne devrait-il pas se lire : Les airs de la Grande Catherine, celle qui passa son temps à agrandir l’Empire ?
Oui, bien sûr, continue Marco Valdo M.I., celle-là même dont on serine : « La Grande Catherine est une femme qui fit parler d’elle longtemps ; La Grande Catherine est une femme qui eut une foule d’amants… » C’était une terreur. Et pour conclure, le quatrième douzain est celui où le Veilleur annonce l’effondrement du pays :
« Sont-ils des êtres humains encore
Ces gens, rouages de la machine ?
L’avenir radieux ? Comment y croire ?
Le pays sombre dans son histoire ;
Chaque jour rapproche de la ruine. »
D’après tout ce que je sais, dit Lucien l’âne, d’après tout ce que je vois, d’après tout ce que j’entends dans ce Voyage, la Zinovie est mal partie. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde branlant, croulant, s’effondrant, s’effritant etcacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Et alors Gros-Cafard l’emporta,
Sur les bois et les mers il régna.
Toute bête obéit au moustachu,
Triste roi, maudit roi aux doigts crochus.
Gros-Cafard déambule parmi ses sujets
Et caresse son ventre doré…
Apportez-moi, parents, vos derniers-nés,
Que je les mange à mon dîner…
Et les bêtes se terrent au fond des buissons,
S’aplatissent au creux des sillons.
Partout on voit des oreilles trembler,
On entend des dents claquer…
Le Revenant dit : « Telle est l’histoire
Véridique de Gros-Cafard,
Le Grand Guide, Empereur de Zinovie
Qui terrorisait toute vie.
À sa mort, sous le ciel pluvieux,
Les loups, tremblant de terreur,
Se mangèrent entre eux.
Le vent soufflait du bonheur
En brins minuscules et rares
C’en était fini de Gros-Cafard.
Mais Gros-Cafard laissait des œufs.
Ils éclosent encore en nos lieux.
Le nouveau Guide appelé Araignée,
Depuis vingt-cinq ans en son nid
S’est installé et depuis
La terreur s’est réveillée.
Dans les terriers, dans les tanières,
Les gens, les bêtes se désespèrent.
On maudit ce terne cancrelat,
Ce nouveau cafard refait l’Histoire,
Repasse les plats,
Rejoue avec retard
De son clairon en sourdine
Les grands airs de Catherine.
Et le Veilleur demande alors :
Sont-ils des êtres humains encore
Ces gens, rouages de la machine ?
L’avenir radieux ? Comment y croire ?
Le pays sombre dans son histoire ;
Chaque jour rapproche de la ruine.
Les droits rampent sous la terre
Fonctionnaires, agents arbitraires,
Juges vénaux dans les tribunaux,
Partout corruption et pots-de-vin
Enrichissent leur quotidien.
Il règne une odeur de tombeau.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française – Rien n’est perdu – Marco Valdo M.I. – 2025
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LA PIPE PHILOSOPHIQUE
René Magritte – 1936
Épisode278
Dialogue maïeutique
Le titre « Rien n’est perdu », Lucien l’âne mon ami, est tiré de la chanson-même. Voici le passage :
« Ah, dit le Trouvère, rien,
Rien n’est perdu, for
L’honneur et le cœur encore
Et notre conscience de Terrien. »
Mais, car il y a un mais, il faut prendre cette déclaration du Trouvère carrément au second degré, car parlant de la Zinovie sous dictature de ses Guides successifs et de la guerre revancharde d’invasion en cours, elle dit nettement que même si rien n’est perdu, même si la guerre en cours parvient un jour (et c’est très incertain) à être victorieuse, la Zinovie a déjà perdu son honneur, son cœur et sa conscience. En somme, la Zinovie du Guide a perdu l’essentiel, je veux dire son essence, elle s’est perdue elle-même.
Soit, dit Lucien l’âne, mais nous savons aussi que le Guide est amoral et qu’il, tout comme son régime, se contrefiche de son honneur, de son cœur et de sa conscience. Nonobstant, la Zinovie du Guide a perdu l’essentiel, je veux dire son essence, elle détruit son être. À la disparition du Guide et de son régime, après avoir réglé les comptes, il lui faudra se rebâtir entièrement sur d’autres fondements, ceux-là même de justice et de liberté.
C’est un peu, continue Marco Valdo M.I., ce que les chansons de ce Voyage s’emploient à raconter bribe par bribe, un douzain après l’autre, une voix portant sa voix après les autres voix. C’est un peu ainsi que se dessine un monde nouveau. Mais venons-en à la chanson. Elle commence par un rappel du temps du grand Guide. Quelle est cette voix acide et directe ? Elle est anonyme et vu ce qu’elle raconte, il vaut peut-être mieux. Cela dit, on pourrait penser que c’est celle du Veilleur ou d’un autre personnage du genre ; en tout cas, un qui a vécu depuis longtemps en Zinovie et qui en a parcouru l’histoire à son corps défendant. Quant à identifier ce personnage doté de pareille mémoire, bonne chance, ils sont des millions à pouvoir être suspectés. Ce temps du grand Guide ainsi décrit est la toile de fond sur laquelle la Zinovie actuelle inscrit son destin. Elle s’efforce d’en être le décalque, de le faire revivre et rêve de le dépasser en grandeur. Tel est le sens des trois premiers douzains.
Donc, dit Lucien l’âne, sous ce régime, la Zinovie vit son histoire à reculons et s’efforce de reconstituer l’époque précédente dans toute son horreur. Mais au fait, qu’en est-il du quatrième douzain ?
Là, répond Marco Valdo M.I., soudain, le ton change, une nouvelle perspective apparaît, une nouvelle face de la Zinovie se révèle : la résistance.
« La résistance à cette guerre infinie
Mûrit au sein de la Zinovie. »
Cette fois, elle est le fait d’une jeune fille aux mœurs tranquilles qui entre en lutte contre le régime et rejoint d’autres citoyens dans une unité clandestine, une légion nommée : « Liberté en Zinovie ». Tout un programme. Et elle conclut :
« Le Guide a trahi.
Le combat n’est pas fini. »
Vu comme ça, dit Lucien l’âne, je pense qu’on va encore en entendre parler. En tout cas, un tel combat est chose nécessaire. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde amoral, hideux, odieux, vicieux etcacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
À la fin du temps du grand Guide,
L’avenir radieux s’est réveillé vide.
Tout semblait perdu en Zinovie.
Nul ne savait le destin de sa vie.
La pipe entre les dents, le Guide souriait.
Dans les villes et dans les champs,
Dans les prisons et dans les camps,
Les gens, les simples gens mouraient.
Le régime mentait encore au pays,
Ses yeux blancs et glauques révulsés,
Son sourire et son visage crispés
Révélaient un masque gris.
Ah, dit le Trouvère, rien,
Rien n’est perdu, for
L’honneur et le cœur encore
Et notre conscience de Terrien.
Toutes nos gloires sont posthumes ;
L’Empire de l’Est et ses marches
Sombrent dans l’écume
Des jours beiges et on marche
Sur de détonants songes,
Inventés dans l’océan des mensonges.
Au sein de nos ancestrales habitudes,
Demain, surgira notre décrépitude.
L’Empire craquetant, dit le Revenant,
Se veut, s’entend, se voit très grand.
Sur les corps de ses ennemis,
Il avance à pas de géant.
C’est un immense conquérant ;
Il s’empare des autres pays
En deux temps, trois mouvements.
D’une chiquenaude, il anéantit
La vie des villages, des villes,
D’entières populations civiles.
Tranquille, ses crimes, il les commet ;
Sa bassesse atteint les sommets.
La résistance à cette guerre infinie
Mûrit au sein de la Zinovie.
Une fille s’y est mise
Qui, au loin, brodait les chemises.
Clandestine, elle est rentrée au pays.
Elle a rejoint la légion « Liberté en Zinovie »,
À combattre, elle a appris.
Elle se dévoue, elle sauve des vies.
Elle secourt les blessés,
Elle soigne les traumatisés.
Elle dit : « Le Guide a trahi.
Le combat n’est pas fini. »
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Ces jours-ci, il y a tout un déluge de lettres du front. Si celles de Yannis Ritsos, écrites en 1934, faisaient plus qu’autre chose référence au service militaire et à une guerre « possible » – prévision malheureusement exacte –, la « lettre du front » de Pythagoras Papastamatiou (le « Pythagore » par excellence de la chanson hellénique) a le mérite d’avoir été écrite plus de trente ans après les événements auxquels elle se réfère, et en pleine dictature féroce des colonels (1973). La chanson fait partie d’un album intitulé de manière significative Αλβανία « Albanie », dédié spécifiquement aux premières phases (victorieuses) du conflit italo-grec après l’agression fasciste de Mussolini contre la nation qu’il devait « briser », et qui a plutôt infligé une gifle retentissante à l’imbécile de Predappio (le dit-Mussolini).
Lettre du front, 30 octobre 1940.
Ma chérie, à Kalpaki, les soldats sont dans un ruisseau,
Ma baïonnette dans le sang, ce sont mes premiers mots.
Comme mes moments ici-bas, ce sont mes mots comptés,
Mes pensées jusqu’au moment où je mourrai.
Que t’écrire, ma chérie ? Il se passe beaucoup de choses ici,
Dix morts autour de moi, je vais bien… Je vais bien…
Ce que j’écris ne me satisfait pas, le peu est beaucoup ici
Si tu apprends que je suis mort, je vais bien… Je vais bien…
L’attaque recommence, je crois que je t’ai tout dit…
C’est un moment crucial, maintenant les mitrailleuses parlent…
Que t’écrire, ma chérie ? Il se passe beaucoup de choses ici,
Dix morts autour de moi, je vais bien… je vais bien…
Ce que j’écris ne me satisfait pas, le peu est beaucoup ici
Si tu apprends que je suis mort, je vais bien… Je vais bien…
Les deux « Lettres du front » (Γράμματα απ’ το μέτωπο) ont été écrites par Yannis Ritsos en 1934, trois ans avant l’Épitaphe qui lui a valu une renommée éternelle et des problèmes immédiats avec les autorités. Elles ont été publiées par Rizospastis (« Arracheur de racines », mais en grec cela signifie « Radical »), le quotidien du Parti communiste grec qui existe encore aujourd’hui, l’année même où le poète de 25 ans (il était né à Monemvasià en 1909) s’était inscrit au même parti et avait publié son premier recueil de poèmes, Τρακτέρ (« Tracteur »).
Le τόπος est l’un des favoris de la poésie et de la chanson néo-hellénique (et pas seulement) : le jeune homme qui laisse sa famille et son village pour son service militaire obligatoire, et qui se rappelle avec émotion son lieu natal idyllique et, en particulier, sa maman, l’omniprésente μανούλα de dizaines de poèmes et de chansons de ce genre que ce site héberge. Des dizaines, certes, mais pas toutes, évidemment, sont passées par les mains d’un Yannis Ritsos. À la fin, comme toujours, le poète fait la différence ; et nous sommes ici en présence de l’un des plus grands que la Grèce a produits au XXᵉ siècle.
Le poème semble avoir été mis en musique et chanté récemment (2019) par un musicien athénien, Spyros Samoïlis…