Les deux « Lettres du front » (Γράμματα απ’ το μέτωπο) ont été écrites par Yannis Ritsos en 1934, trois ans avant l’Épitaphe qui lui a valu une renommée éternelle et des problèmes immédiats avec les autorités. Elles ont été publiées par Rizospastis (« Arracheur de racines », mais en grec cela signifie « Radical »), le quotidien du Parti communiste grec qui existe encore aujourd’hui, l’année même où le poète de 25 ans (il était né à Monemvasià en 1909) s’était inscrit au même parti et avait publié son premier recueil de poèmes, Τρακτέρ (« Tracteur »).
Le τόπος est l’un des favoris de la poésie et de la chanson néo-hellénique (et pas seulement) : le jeune homme qui laisse sa famille et son village pour son service militaire obligatoire, et qui se rappelle avec émotion son lieu natal idyllique et, en particulier, sa maman, l’omniprésente μανούλα de dizaines de poèmes et de chansons de ce genre que ce site héberge. Des dizaines, certes, mais pas toutes, évidemment, sont passées par les mains d’un Yannis Ritsos. À la fin, comme toujours, le poète fait la différence ; et nous sommes ici en présence de l’un des plus grands que la Grèce a produits au XXᵉ siècle.
[RV, 4-11-2025]
Maman, ici, le soleil est couvert d’ombres
Et dans le repos, mon cœur jamais ne sombre.
Les aubes et les nuits nous entourent d’horreur.
Dans le noir, les pieuvres tracent
L’annonce de la terreur ;
Du fond de l’Hadès, les serpents de feu surgissent.
Chanson française – Le Bagne des Bébés – Marco Valdo M.I. – 2025
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
LES LIEUX PERDUS
Épisode277
Dialogue maïeutique
C’est effrayant, un titre pareil, dit Lucien l’âne. J’en ai tous les poils du dos qui se hérissent. J’ai une échine de hérisson. Le Bagne des Bébés ? Mais c’est une horreur ! Mais où donc cela est-il possible ?
D’abord, Lucien l’âne mon ami, pour ce qui est de dire où se trouvent ce bagne ou ces bagnes de bébés, je peux te préciser que c’est là-bas tout au fond de la Zinovie, dans ce grand territoire peuplé de forêts et de vide, des lieux écrasés sous la neige, là-bas où le climat est lui aussi effroyable, là-bas où on atteint des records de froid. Et les bébés sont ceux des prisonnières. Tout ça est raconté par une « Ancienne » qui a vécu dans ces camps et qui a même été affectée à la charge des bébés du bagne.
« Moi, dit l’Ancienne, j’ai vécu
Dans le bagne des bébés.
J’ai langé, j’ai soigné
Les tout petits au cul nu. »
De plus, la plupart du temps, ces enfants, tout comme leurs mères affamées et à bout de forces, ne survivent pas longtemps.
« Leurs mères, prisonnières,
Peuvent le matin et le soir les nourrir.
Quand elles s’absentent pour mourir,
Les bébés les suivent au cimetière. »
Encore aujourd’hui ?, demande Lucien l’âne.
Sans doute, répond Marco Valdo M.I., car des prisonnières, il y en a encore et avec cette guerre et la répression des voix dissidentes, leur nombre augmente constamment. La troisième strophe parle d’un autre mouroir des camps : celui des amputés, des gangrenés et de tous ceux que la maladie finit par emporter.
« Dans les camps de Zinovie,
Les gangrenés finissent leur vie,
Morceau par morceau, amputés.
Ils sont de l’État la propriété,
Dans l’infect mouroir collectif,
On entretient ces pauvres corps. »
Je te laisse découvrir le reste et y réfléchir.
C’est ce que je vais faire, dit Lucien l’âne. Même si je commence à entrevoir la profondeur de ce régime de terreur.
Enfin, reprend Marco Valdo M.I., pour la quatrième strophe, intervient le Veilleur. Il vient – c’est un peu sa déformation professionnelle – raconter l’évolution de la guerre et sa pénétration dans les villes et par conséquent, dans la conscience des gens. Incidemment, il indique l’échec patent de cette guerre rapide de conquête, il dévoile ainsi ce qui ne peut être dit, mais qui s’entend et se comprend quand sonnent les sirènes de la capitale.
« Tous aux abris ! » ; maintenant,
C’est le refrain du présent.
À la frontière, les habitants fuient
Loin à l’intérieur de la Zinovie. »
En effet, dit Lucien l’âne, les choses n’ont pas pris le chemin escompté. Je n’aurais jamais imaginé que notre Voyage en Zinovie dure tant et nous emmène au cœur d’une guerre aussi effroyable. Mais tissons le linceul de ce vieux monde enlisé, empêtré, enfoncé, engoncé, enterré, terré etcacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Moi, dit l’Ancienne, j’ai vécu
Dans le bagne des bébés.
J’ai langé, j’ai soigné
Les tout petits au cul nu.
Leurs mères, prisonnières,
Peuvent le matin et le soir les nourrir.
Quand elles s’absentent pour mourir,
Les bébés les suivent au cimetière.
Y en a-t-il encore ?
Allez-y voir en ces lieux perdus
Où règne le secret absolu,
Recouvre tous ces corps.
Qui sont-elles ces mamans-là ?
Qui sont-elles au bout de l’au-delà ?
Des droits communs, des terroristes,
Des espionnes, des saboteuses,
Des femmes enfants, des tuberculeuses,
Des filles, des femmes qui résistent.
D’où vient leur enfant ?
Était-il là en elles avant ?
Avant qu’on les arrête,
Avant qu’on les maltraite ?
Et les pères ? Mari, amant de cœur ?
Un passant ? Un profiteur, un violeur ?
Dans les camps de Zinovie,
Les gangrenés finissent leur vie,
Morceau par morceau, amputés.
Ils sont de l’État la propriété,
Dans l’infect mouroir collectif,
On entretient ces pauvres corps.
Pour les statistiques et les rapports -
On note ces éléments objectifs :
Tant morts, tant encore vivants.
Eux se sentent partir,
De vivre, il n’est plus temps.
Ils voient la mort venir.
Le Veilleur dit : C’était il y a trois ans,
C’était l’affaire de trois jours,
Depuis sonne l’alerte nuit et jour.
En ville, notre nouveau slogan :
« Tous aux abris ! » ; maintenant,
C’est le refrain du présent.
À la frontière, les habitants fuient
Loin à l’intérieur de la Zinovie.
Les drôles d’oiseaux portent à toute heure
En bande, en escadrille, en essaim,
Vers la capitale, leurs bouquets de fleurs.
Il en viendra d’autres demain.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Depuis décembre 2022, le rappeur russe Noize MC (nom de scène d’Ivan Aleksandrovič Alekseev, né le 9 mars 1985 à Jarcevo) s’est réfugié et vit à Vilnius, en Lituanie. Depuis toujours opposant au « tsar » Vladimir Poutine, il a écrit de nombreuses chansons qui le visent, spécialement après avoir condamné l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022. Avec Monetočka, il a effectué une tournée de concerts dans plusieurs villes européennes jusqu’en février 2023.
Donc, en décembre 2022, Noize MC a été officiellement déclaré « agent étranger » par les autorités russes pour avoir exprimé son désaccord avec l’invasion russe de l’Ukraine. Dans la mire, surtout cette chanson, dans laquelle il souhaite sans détour la mort de Vladimir Poutine. En conséquence, cette chanson (ainsi que d’autres) a été strictement interdite et il est interdit de la diffuser et de la transmettre par quelque moyen que ce soit. En rendant son ordonnance d’interdiction, le tribunal de district « Primorski » de Saint-Pétersbourg a établi que Кооператив « Лебединое Озеро » était une chanson « pleine de langage obscène » et « qui promeut une attitude négative envers le gouvernement », concluant qu’elle « est dommageable pour les mineurs et peut nuire au développement moral et éthique des enfants ». En avril 2025, le parquet de Saint-Pétersbourg a intenté une action en justice contre le musicien, estimant que la chanson devait être retirée de YouTube et du site web de l’artiste. Auparavant, Кооператив « Лебединое Озеро » et divers autres morceaux, à la demande du Roskomnadzor (le « Service fédéral de surveillance des communications, des technologies de l’information et des médias » russe), ont été retirées d’Apple Music, Yandex Music, Zvuk et VK Music en raison de prétendues « violations socialement pertinentes ».
En Russie, le ballet de Piotr Ilitch Tchaïkovski – LE LAC DES CYGNES (curieusement, est presque entièrement basé sur des fables populaires allemands et se déroule en Allemagne) – a un statut quasi sacré. D’où le fait qu’il est presque invariablement diffusé lors d’occasions « spéciales », comme pour souligner la gravité d’un moment donné. Il fut par exemple diffusé en URSS lors des funérailles des secrétaires généraux du PCUS Leonid Brejnev, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko ; il a également été diffusé en août 1991, lors de la tentative manquée de coup d’État contre Mikhaïl Gorbatchev qui, en dernière analyse, a conduit à la dissolution de l’URSS quelques mois plus tard.
La coopérative poutinienne existe vraiment, mais elle ne s’appelle pas « Lac des cygnes ». Elle s’appelle simplement Oziero (Озеро), c’est-à-dire « Lac ». Il s’agit d’une coopérative de datchas (officiellement : Дачный Потребительский Кооператив « Озеро » « Coopérative de consommation pour les datchas « Lac ») fondée le 10 novembre 1996 par Vladimir Poutine, Vladimir Jakounine (diplomate important), Andreï Foursienko, Sergueï Foursienko, Youri Kovalchouk (actuel président de la Banque de Russie), Viktor Miachin et Nikolaï Shamalov. Dans la coopérative furent introduites toutes les datchas situées dans le district de Soloviovka (« Village des rossignols »), dans le district lacustre (Priozierskij Distrikt) de l’oblast de Leningrad (qui porte toujours ce nom, bien que la ville ait repris celui de « Saint-Pétersbourg »). Les datchas sont situées sur la rive orientale du lac Komsomolskoïe (connu jusqu’en 1948 sous le nom finlandais de Kiimajärvi), un petit plan d’eau (14 km²) au beau milieu de l’isthme de Carélie. Il va de soi que faire partie de cette coopérative exclusive signifie également faire partie de la plus haut establishment du pouvoir poutinien, et que la zone entière est protégée de manière très stricte. La sécurité est confiée à la Rif-Security, contrôlée par les chefs mafieux du « Gang de Tambov », Vladimir Barsukov, dit « Kumarin », et Vladimir Smirnov. Certains ont observé que le nœud même du pouvoir poutinien réside précisément dans la Coopérative. La zone entière est, évidemment, inaccessible ; la circulation y est réservée seulement aux (rares) personnes autorisées. En faisant référence aussi bien à la coopérative Oziero qu’au « Lac des cygnes », le rappeur Noize MC (qui, entre autres, a également dédié une chanson à la mémoire de l’opposant à Poutine, Alexeï Navalny) s’est attiré la censure, la persécution et l’exil. Nous sommes donc très honorés de pouvoir l’accueillir sur ce site. [RV 20-10-2025]
Celle-ci est fondamentalement une chanson sur la propagande. La propagande russe, certainement : les excellents Noize MC & Monetočka (assistés ici par Vitia Isajev) sont des opposants à Poutine et à son régime, et subissent pour cette raison certaines « contrariétés ». Logique donc que leur morceau parle de la propagande russe, en la présentant dans toute sa « splendeur » : tout va bien, la guerre finira en trois jours, bientôt on fera tous la fête, reviendront les héros décorés, ils embrasseront leurs chers et, surtout, il n’y aura aucun blessé (et s’il n’y a aucun blessé, pensons s’il y aura un mort). C’est le fait de toute guerre : la vraie et véritable « guerre » est, d’une manière « spéciale », guerre entre des propagandes opposées. Ce sont les propagandes, leurs théoriciens, leurs porte-parole, leurs technologies et leurs « journalistes » qui mettent en route les guerres, les armées, les armes, les bombes plus ou moins thermonucléaires, les drones ; le reste vient après. D’ailleurs, comme aurait dû nous l’enseigner cette mauvaise professeure qu’est l’Histoire, il n’est absolument pas important de gagner ou de perdre une guerre : l’important est de la faire, toujours et quoi qu’il arrive. C’est un acte très important sur le plan économique, et il est donc tout à fait inhérent au capitalisme. Il s’ensuit qu’il n’existe pas de propagande meilleure ou pire qu’une autre ; avec les « moyens technologiques » actuels, cela semble – ou plutôt devrait sembler – de plus en plus évident.
Mais ce n’est pas le cas, car, soyons francs, aux êtres « humains » il plaît énormément de prêter attention à tout type de propagande. La propagande sème la confusion, en particulier dans les esprits, et la confusion dans les esprits est une arme puissante. Bien plus que la bombe atomique !
[RV, 27-10-2025]
[Couplet 1 : Noize MC]
L’auteur est-il fiable, peut-on le croire ?
Y a-t-il vraiment une guerre ?
On ne peut connaître toute la vérité ;
On ne peut faire taire toutes les armes ;
On ne peut avoir toute la volonté ;
On ne peut verser toutes les larmes ;
On ne peut ramasser tout le monde ;
On ne peut enterrer tout le monde.
[Couplet 2 : Monetočka]
Le robot envoie un signal d’une lointaine galaxie :
Erreur, c’est une rumeur, personne n’a été blessé.
Il n’y a pas de vie intelligente sur la planète ennemie.
L’objet a été détruit, personne n’a été blessé.
Le robot envoie un signal d’une lointaine galaxie :
Erreur, c’est une rumeur, personne n’a été blessé.
Il n’y a pas de vie intelligente sur la planète ennemie.
L’objet a été détruit, personne n’a été blessé.
[Couplet 3 : Noize MC]
Impossible de tout écouter,
Impossible de tout contrôler.
Ce n’est que des humains,
C’est seulement la mort.
Peu importe ce que dira le rapport,
Ce qu’il montrera demain.
Contre ? On ne le sera probablement pas.
Pour ? On ne le sera probablement pas.
[Couplet 4 : Monetočka]
Tout va bientôt finir, plus que trois jours :
Tout va bien, la famille accueilleratantôt
Le héros décoré ; il y aura une fête dans la cour ;
C’est un exercice, pas une guerre, tout finira bientôt.
Tout va bientôt finir, plus que trois jours :
Tout va bien, la famille accueilleratantôt
Le héros décoré ; il y aura une fête dans la cour ;
C’est un exercice, pas une guerre, tout finira bientôt.
Dans cette chanson, la talentueuse et belle Monetočka (« Petite monnaie » ; nom de scène de Jelizavieta Andriejevna Gyrdymova, originaire d’Ekaterinbourg en Sibérie, née le 1ᵉʳ juin 1998) nous explique à quoi elle a survécu dans sa vie encore courte et, surtout, à quoi elle survivra (le titre de la chanson, au futur parfait, signifie justement cela : « Je survivrai »). Tout comme son collègue et ami Noize MC, avec lequel elle donne des concerts et fait des tournées dans toute l’Europe, Monetočka, en raison de son opposition à Vladimir Poutine et à la guerre en Ukraine, et de ses chansons antimilitaristes et pacifistes, s’est vu attribuer le statut d'« agent étranger » officiellement attribué par le ministère russe de la Justice ; en même temps, lui pleuvaient dessus toutes les accusations possibles et imaginables de la corruption de mineurs au vol de bétail, de la fraude fiscale à la rixe aggravée. Elle a dès lors jugé opportun, tout comme Noize MC, de s’enfuir en Lituanie avec toute sa famille. Elle survivra aussi à cela, elle ! Nous en sommes certains (et, naturellement, nous le lui souhaitons de tout cœur). [RV, 21-10-2025]
Mordue plusieurs fois par des requins,
Mordue plusieurs fois par des chiens,
Avec un bâton de fer, j’ai marché sous l’orage,
Je me suis noyée, j’ai affronté la rage,
J’ai déjà survécu à trois fins de la Terre,
J’ai survécu à deux millénaires,
Aux ampoules aux talons et aux percepteurs ;
Aux siècles obscurs et aux nuages de pluie ;
Au mauvais tabac brûlé, à son odeur,
À la renarde et au kolobok, aux maladies.
Je survivrai aux naïades, aux elfes et aux vieux,
Aux cartes postales vulgaires, aux poèmes de vœux,
À la mort de mes proches, et aux coups de pied
Dans le ventre et aux jets de riz sur les jeunes mariés
Aux pantalons trop courts, au bouleau, au papyrus
Et à l’humidité des caves, et au coronavirus ;
Aux coups dans l’aine, à l’effondrement de l’URSS,
Aux cercueils en zinc des rapatriés,
Aux caries et aux bûchers,
À l’hystérie, à la peur, aux mouches, aux animaux dénaturés.
Je survivrai.
Je survivrai à vous et à nous,
Je survivrai au rire et au péché,
Je survivrai à tous et à tout.
Je survivrai.
Je survivrai à vous et à nous,
Je survivrai au rire et au péché,
Moi, je survivrai à tous et à tout.
Aux enfants avec leur tétine, aux chefs iconiques,
À la permanente et au diplôme, au dégivrage des chambres cryogéniques
Aux idiots sur Instagram, aux ouragans et aux tsunamis ;
À Billie Eilish et ses chapeaux, et àvous tous aussi.
Aux cent mille « pourquoi » et au kokoshnik,
Au « Vova la peste » et à la peste bubonique,
Au cygne sur l’étang, à la haine planétaire,
Au nouveau rap, au vieux rock, et au pull de grand-mère.
Chanson française – L’implosion – Marco Valdo M.I. – 2025
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
QUAND LA CENTRALE A IMPLOSÉ
Épisode276
Dialogue maïeutique
Donc, commence Marco Valdo M.I., cette chanson s’intitule L’Implosion et c’est le Trouvère qui vient raconter l’histoire de cette implosion qui a pris l’ampleur d’une catastrophe d’un retentissement mondial et dont on se souvient encore près d’un demi-siècle après, alors que la région où elle s’est produite est toujours en isolement et que la guerre d’invasion menée par la Zinovie fait rage tout autour.
Peut-être, dit Lucien l’âne, as-tu voulu dire explosion ?
Ça se discute, répond Marco Valdo M.I., et peut-être, n’as-tu pas tort. En fait, je dirais « les deux ». D’abord, je précise qu’il s’agit d’un « accident » dans une centrale nucléaire en Zinovie. Vu de l’extérieur, c’est une explosion ; à l’intérieur, c’est plutôt une implosion. Mais ce deuxième effet – l’implosion – doit aussi être interprété comme une conséquence des événements au niveau de la société elle-même ou de l’une de ses composantes. Lorsqu’un « accident » ou un processus violent arrive à son paroxysme, il faut s’attendre à une implosion du régime lui-même. C’est dans ce emploi figuré que réside le sens de la chanson. Elle est peut-être une Cassandre qui s’ignore.
Oui, oui, certes, dit Lucien l’âne. Une Cassandre, soit. Elle annonce la lutte finale et l’effondrement du régime. Est-ce bien ça ?
Tu m’as parfaitement compris, Lucien l’âne mon ami. Mais voyons maintenant ce qui est dit dans la chanson. La première strophe raconte la catastrophe et l’élimination de tous ces témoins gênants – savants, techniciens, ingénieurs – qui auraient pu désigner les vrais coupables : ceux qui ont détourné les fonds, ceux qui ont volontairement ignoré les normes et les mesures de sécurité, ceux qui ont fermé les yeux sur tout ce gâchis ; bref, tous ceux qui ont contribué et profité de la corruption. Encore une fois, l’argent a ruisselé du bas vers le haut, jusqu’au sommet.
En fait, dit Lucien l’âne, ces profiteurs et ces magouilleurs n’étaient rien d’autre que les collaborateurs du régime.
Oui, dit Marco Valdo M.I., c’est ce que raconte la deuxième strophe et aussi, la troisième. La quatrième et dernière, c’est tout autre chose. Ce n’est plus une implosion, c’est une imprécation. C’est un torrent de colère qui comme la vague portée par l’ouragan, comme le mascaret issu du barrage qui le retenait, balaye tout sur son passage. C’est la régurgitation de millions de cris rentrés, cachés au fond des cœurs depuis tant d’années.
« Les mêmes, les mêmes, toujours
Jour après jour,
Les mêmes, depuis cent ans.
À nous avilir, nous les paysans ;
À massacrer les parents, les enfants. »
Et puis, pour finir, la parole de Cassandre où, avec « la bande aux abois », la peur change de camp, on sent venir la houle, la coque commence à craquer par en dessous :
« Souvenez-vous, gens de la terre,
De la terreur, du désarroi, de la misère !
Souvenez-vous de tout ça !
Tremblez, la bande est aux abois ! »
Ce sont là, conclut Lucien l’âne, des raisons profondes de la plus farouche des résistances. Elle débonde et n’a aucune envie de se laisser étouffer, ni de céder à la résignation. On dirait bien que ce n’est qu’un début… Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde chancelant, hésitant, balbutiant, titubant etcacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Souvenez-vous, dit le Trouvère,
De l’implosion de la centrale nucléaire.
Les savants étaient à la hauteur,
Les techniciens étaient de valeur,
La conception et les plans rigoureux ;
Sur papier, tout était pour le mieux.
Tous ceux qui ont survécu,
Très vite, ont disparu.
On a liquidé les techniciens ;
Tous coupables, c’est certain ;
On a éliminé les savants
On les a dispersés dans les camps.
C’était au temps du grand empire.
D’accord, ç’aurait pu être pire.
Eux, les nôtres, ceux de la bande
Étaient alors déjà aux commandes.
Ils prétendaient déjà guider le monde
Aussi sûrement que la Terre est ronde.
Corruption et détournement de fonds,
Cette fois-là, on a touché le fond.
Vols, rapines, incompétences, inconscience
Avaient ravagé la science.
Pour affirmer leur toute-puissance,
Ils dissimulaient leur impuissance.
La centrale est morte,
On a fermé la porte.
Les gens, les jeunes, les vieux
N’avaient plus dyeux.
Toute la ville est morte,
L’enfer était fermé pour l’éternité.
Le Guide a brisé les scellés,
Le diable l’emporte !
Aujourd’hui, ce n’est pas mieux.
En jouant encor avec le feu,
Le Guide et ses apprentis sorciers
Mettent en danger le monde entier.
Les mêmes, les mêmes, toujours
Jour après jour,
Les mêmes, depuis cent ans.
À nous avilir, nous les paysans ;
À massacrer les parents, les enfants.
Par vingt, par cent, par milliers
Un à un par la faim, par le sang.
Par millions, on nous a comptés.
Souvenez-vous, gens de la terre,
De la terreur, du désarroi, de la misère !
Souvenez-vous de tout ça !
Tremblez, la bande est aux abois !
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Pour me faire prendre en main et traduire depuis n’importe quelle langue quelque chose qui ressemble, même vaguement, au rap, deux conditions doivent se vérifier : 1) que le rap en question ait une qualité générale au moins un peu plus élevée que les conneries qui nous cassent les couilles quotidiennement ; 2) que le texte ait une valeur universelle. Ces deux conditions me semblent se vérifier dans cette composition du talentueux et exilé Noize MC, notable « agent étranger ». Universelle, car rien ne m’ôtera de la tête que, nonobstant son contexte évidemment très russe et très poutinesque, il suffirait de remplacer quelques éléments pour l’adapter à n’importe quel autre pays, qu’il soit « occidental » ou « oriental » (par exemple l’Italie, pour n’en citer qu’un au hasard). Il s’intitule Le dernier ministre et à la plupart d’entre vous n’aura pas échappé la similitude avec « Premier ministre ». [RV 22-10-2025]
L’AIGLE BICÉPHALE ATTAQUE LA FINLANDE
Eetu Isto – 1899
Le type en cravate paie son déjeuner avec mon argent.
Sa fille a reçu un diplôme à Londres avec mon argent,
Le type est parti en vacances avec mon argent.
Le type sauve le pays avec mon argent.
Le type était idéaliste, au début de sa carrière,
Sa femme et sa maîtresse voulaient un manteau de fourrure,
Elles voulaient une villa dans les Alpes, pasà Moscou dans la banlieue arrière :
On ne commande pas au cœur – nous sommes tous malades d’amour :
D’amour pour nos proches, d’amour pour la patrie, d’amour
Pour les chiffres ronds sur leurs comptes bancaires.
Les nids-de-poule ne dérangent pas le type
« Je/Nous », everybody, ni le type.
Le type dort mal – un comprimé de valium ce soir.
Dans son demi-sommeil, le type fait un cauchemar :
Au-dessus de Moscou, les aigles entre les étoiles du Kremlin
Se déchirent sous les yeux des petits aiglons malins.
Les oiseaux bicéphales crient et se becquettent.
Depuis leur nid, les poussinsobservent,
Se battrepour les œufs et agiter leurs serres,
Les pères à la lumière des étoiles sévères.
Les oiseaux bicéphales crient et se becquettent.
Depuis leur nid, les poussinsobservent,
Se battrepour les œufs et agiter leurs serres,
Les pères à la lumière des étoiles sévères.
Le type en bleu vit dans un appart de vingt mètres carrés.
À l’étroit avec sa famille dans un espace aussi serré.
Le type en bleu en a marre de piétiner :
Vingt mètres ne deviendront jamais trente.
Après sa journée de travail, il allume la télé —
Elle promet de relever le pays, sans attente.
Un type en cravate parle de l’Occident en décomposition.
Son visage comble l’écran, chaussette dans un missel.
Ensuite, on voit une serviette, un pain et du sel.
Les tantes en bonnets tiennent leurs joues couleur d’oignon.
Levant les genoux, les costumés dansent au son de l’accordéon —
Le type a coupé le ruban sous les applaudissements,
Une larme coule, émotion du moment —
Le type s’est érigé à lui-même un monument
Et maintenant, le type s’inquiète
Que des oiseaux plus importants ne lui chient sur la tête.
Les oiseaux bicéphales crient et se becquettent.
Depuis leur nid, les poussinsobservent,
Se battrepour les œufs et agiter leurs serres,
Les pères à la lumière des étoiles sévères.
Les oiseaux bicéphales crient et se becquettent.
Depuis leur nid, les poussinsobservent,
Se battrepour les œufs et agiter leurs serres,
Les pères à la lumière des étoiles sévères.
Celui qui n’est pas patriote est libéral ;
Est patriote qui n’est pas libéral.
Le type ne prendrait pas dans le trésor national,
Mais pour la rénovation, il a besoin de capital.
Celui qui n’est pas pour le régime est russophobe ;
Est pour le régime qui n’est pas russophobe.
Sur Instagram, la fille du type se fout de la Russie.
Mais mieux vaut ne pas remuer cette lie.
Les oiseaux bicéphalescrient et se becquettent.
Depuis leur nid, les poussinsobservent,
Se battrepour les œufs et agiter leurs serres,
Les pères à la lumière des étoiles sévères.
À la lumière des étoiles sévères.
L’AIGLE BICÉPHALE ATTAQUE LA FINLANDE Eetu Isto – 1899
« Devushka letom » (« La Fille de l’été ») est l’une des plus grandes chansons rock russes de tous les temps, et même si elle ne vous semble pas à première vue être une chanson anti-guerre, elle raconte néanmoins l’histoire d’une fille dont l’ami est envoyé au combat. Effrayant de penser ça : Reviendra – reviendra pas, La fille aime tant, La fille attend…