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3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 17:53

 

 

Cellini avait Raison

 

 

Lettre de prison 25

 

4 juin 1935

 

 

 

 

Persée et Méduse

 

 

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Tu as certes compris, Lucien l’âne mon ami, que ces lettres de prison se ressemblent toutes et aussi que quand on les lit pour la première fois sorties de leur contexte, elles paraissent assez banales et se répètent ; du moins en apparence. Et pourtant, elles véhiculent un flux d’émotions, de sentiments et quand on y regarde de plus près, tout un univers mental. En fait, elles reflètent le monde intérieur du prisonnier.

 

Je perçois ce dont tu parles, Marco Valdo M.I. mon ami, même si c’est de manière floue et du coup, j’aimerais que tu détailles un peu la chose.

 

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, ce sont là des considérations générales qui peuvent être appliquées à l’ensemble des lettres du prisonnier. Reste à creuser la spécificité de celle-ci, à la distinguer des toutes les autres, à suivre au plus près les méandres de la méditation du prisonnier Levi, qui a les allures d’un magma, d’un flot, d’un fleuve d’indéfini coulant jours et nuits. D’un jour à l’autre, il n’y a :

 

« Rien de neuf, tout reste pareil :

Les gouttes de pluie et le rayon de soleil. »

 

Oui, Marco Valdo M.I., il n’y a pas beaucoup d’action dans ces lieux désolés, je te le concède et par conséquent, au fil du temps, il n’y a pas grand-chose qui sorte de ce brouillard indifférencié. Moi, je vois quand même déjà quelque chose de particulier : c’est la formulation. Si le thème est le même, les mots pour le dire font la différence.

 

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, il y a la façon de (re)dire les choses et de traiter cette mélodie obsessionnelle qui meuble des heures de prison ; spécialement quand le prisonnier est seul en cellule. À qui causer ? L’homme a besoin de distraction ; je veux dire qu’il a besoin de distraire son esprit, de l’activer pour ne pas sombrer dans je ne sais quoi, dans le vide mental, dans l’atonie. L’immobilité forcée entraîne – si l’on n’y prend garde – un fort ralentissement de tout l’être et d’une certaine façon, le conduit à une sorte d’hibernation psychique et cet état qui finit par avoir raison du dynamisme. Il finit par épuiser la capacité de résistance du prisonnier et c’est sans doute aussi un des buts recherchés quand on tient un captif en isolement.

 

Et que vient faire ici l’orfèvre, le maître sculpteur Cellini, s’il s’agit bien de lui, de celui-là qui fondit l’immense Persée ?, demande Lucien l’âne.

 

En effet, Lucien l’âne, c’est de Benvenuto Cellini qu’il est question, le créateur de ce monstrueux Persée qui présente la tête à bout de bras et pose son pied sur le corps nu décapité de Méduse et de la Salière de François Ier, roi de France. Cependant, c’est à ses mémoires que Carlo Levi se réfère et au séjour qu’il fit dans la prison du Château Saint-Ange sur les bords du Tibre, à propos duquel il fit un éloge de la prison considérée comme une couveuse ou une nourrice d’écrivains :

 

« Comme de l’oiseau en cage la chanson,

La littérature des peuples

Est née en cellule

Derrière les barreaux des prisons. »

 

Il est fait aussi état dans sa lettre de Baruch Spinoza, qui jeune encore – il avait 23 ans, fut banni de la communauté juive sous l’accusation d’hérésie. Il faut dire qu’on le considérait alors déjà, comme un athée. C’est évidemment une manière d’annoncer ou de présager la future condamnation à la confination qui pèse sur les épaules de Carlo Levi. Ainsi donc, comme tu le vois, derrière les phrases et les mots où tout semble semblable à soi-même d’une lettre à l’autre, dans lesquelles Carlo Levi parle du temps, de la durée rythmée des jours, de l’inactivité, de son innocence, de sa qualité et de ses préoccupations d’artiste et de ses tableaux, de ses lectures limitées aux livres de la bibliothèque de l’établissement, on peut découvrir tut un monde en ébullition. Non, non, non, Carlo Levi n’est pas en état d’hibernation.

 

Voilà qui est rassurant, dit Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, monotone, hibernant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Régulièrement, j’écris

Mes lettres le mardi et le vendredi.

C’est le régime ici.

Rien de neuf, tout reste pareil :

Les gouttes de pluie et le rayon de soleil.

 

Les jours s’égalent

Et semblables s’étalent

En un amas chronométrique.

Je mène une vie atonique,

Mais très hygiénique.

 

Ne pouvoir rien faire,

Ce mal me désespère.

Au Château Saint -Ange, Cellini

D’une brindille et de poussière,

Lui aussi, l’écrivit.

 

Je n’ai rien demandé :

Ni de pouvoir peindre,

Ni d’acheter des livres.

J’attends d’être libre

Et de pouvoir m’en aller.

 

Cellini avait raison,

Comme de l’oiseau en cage la chanson,

La littérature des peuples

Est née en cellule

Derrière les barreaux des prisons.

 

Du matin au soir, je lis,

Douze heures par jour.

Et me vient à l’esprit

Spinoza qu’on bannit

Pour toujours.

 

Cellini avait Raison
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Published by Marco Valdo M.I.
1 mai 2019 3 01 /05 /mai /2019 19:15

 

 

 

LE MERDOMÈTRE

 

 

 

(ou Patron, ne vous fâchez pas)

 

 

 

 

Version française – LE MERDOMÈTRE (ou Patron, ne vous fâchez pas) – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Signor padrone non si arrabbi (Il merdometro)Dario Fo – 1966

 

 

Chaîne de montage Ford 1913

 

 

 

 

Quand, en 1966, Dario Fo écrivit pour "Ci ragiono e canto", le spectacle de chansons populaires préparé avec l’Istituto Ernesto De Martino, Cesare Bermani et Franco Coggiola, son "Merdometro" voulait faire certainement paraître paradoxal, quoique pas trop : les temps ont toujours été comptés pour le montage, et il est certain que le "paradoxe" de cette chanson ne s’est jamais résolu au détriment de la chaîne. La réalité, comme toujours, dépasse la fiction ; et ainsi, par exemple chez Esselunga, il est arrivé et avéré (suite à une controverse syndicale) que la direction empêchait les employés de quitter pendant deux minutes les caisses ou les comptoirs de nourriture, de viande et de poisson pour se rendre aux toilettes pour faire un besoin. Bref, ils ont été forcés de se retenir ou, comme alternative, de se faire dessus. Le temps de travail n’admet pas de dérogations. [AiL]

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Je me demande, dit Lucien l’âne, ce que peut être ce merdomètre qui est le titre de cette chanson. Est-ce une personne comme par exemple l’est le géomètre ou alors, est-ce un instrument comme peuvent l’être le thermomètre, le décamètre, l’odomètre, l’odontomètre, le calorimètre, le voltmètre, le pantomètre ou le tachymètre ? Pour le poète, j’offrirai le pentamètre ou l’hexamètre. Ainsi, face à ce merdomètre, tu me vois assez perplexe.

 

Assez perplexe, Lucien l’âne mon ami, mais quand même également fort lucide, car tu as bien perçu que ce merdomètre pourrait être une personne ou une chose, plus proprement un instrument. Et même puisque tu cites le décamètre, ce pourrait être une unité de mesure comme c’est le cas du décamètre, du centimètre, du décimètre, tous dérivés du mètre.

 

Quand je pense, Marco Valdo M.I. mon ami, au thermomètre et à certain endroit où, selon un usage longuement établi, on le glisse, je trouve qu’il entretient un certain lien de parenté avec le merdomètre.

 

Et moi, dit Marco Valdo M.I., j’ai en tête qu’il faudrait aussi inventer le copromètre de façon à différencier l’instrument de mesure de la densité et de la consistance de la « matière », rôle dévolu au merdomètre de l’instrument de mesure du volume et de la quantité de la « matière ». Cependant, il ne s’agit pas d’une chose ou d’un instrument, mais bien d’une personne qui mesure la durée employée à la production excrémentielle par une autre personne humaine. Car, vous les ânes, vus pouvez vous soulager en marchant et donc en travaillant, sans que la chose ne vous handicape ou ne vous dérange. Pour l’humain, c’est pas pareil. Du moins, l’humain et chez nous et de nos jours se doit d’entourer toutes ces activités d’un voile de protection ou de discrétion.

 

Marco Valdo M.I., en voilà assez sur cette matière ; je pense et j’espère que la chanson dit d’autres choses et j’aimerais que tu me les précises un peu. Que vient faire un « Patron » dans cette affaire ?

 

Le merdomètre, tout simplement, Lucien l’âne mon ami ; d’ailleurs, on aurait pu écrire le merdomaître. Le merdomètre, c’est lui en personne qui a l’honneur de ce nouveau mot, créé spécialement à son usage. Une désignation qui signifie qu’il persécute ses ouvriers, ceux affectés à la chaîne de fabrication. Ne me demande pas ce qu’ils pouvaient bien fabriquer, je n’en sais rien et ce n’est pas dit dans la chanson. Cependant, retiens ceci que le merdomètre est une des conséquences du taylorisme, un sous-produit de la recherche à tout prix de l’efficience ou de sa version soviétique qu’était le stakhanovisme.

 

Entre parenthèses, demande Lucien l’âne en souriant, je pose officiellement la question de savoir si le glorieux héros Aleksei Stakhanov arrêtait son effort titanesque pour des considérations aussi futiles ou bien, comme les soldats qui montent à l’assaut, faisait-il tout simplement dans son caleçon ?

 

C’est une excellente question, Lucien l’âne mon ami, mais là aussi, je n’en sais rien. Pour te résumer l’histoire en restant dans le ton qui convient, ce patron reproche à ses ouvriers de passer du temps aux toilettes et menace de sanctionner ces manquements au règlement d’atelier ; bref, il les fait chier au point que tout le personnel finit par en avoir plein le cul.

 

S’ils continuent comme ça, dit Lucien l’âne, ils vont tous – ouvriers et patron – se retrouver dans la merde. Il vaudrait mieux qu’ils trouvent une solution équitable pour évacuer ces difficultés et reprendre détendus la vie commune en chantant en chœur, ce joyeux refrain bien de chez nous :

 

« Pompons la merde, pompons-la gaiement »

 

Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde merdique, excrémentiel, coprophage et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Patron, ne vous fâchez pas,

Mais je voudrais aller aux toilettes.

– Vous y êtes allé avant-hier,

Vous voulez y aller tous les jours,

Vous voulez vraiment me ruiner,

Vous ralentissez la chaîne ! -

 

 

– Patron, je vous promets

Que dès demain, je n’irai plus,

Je ne mangerai que du bouillon

Et je ferai seulement pipi, ici. -

 

 

– Allez, mais dépêchez-vous, trois minutes,

Comme c’est écrit dans votre contrat,

On ne fume pas dans les toilettes,

On ne lit pas dans les toilettes,

Il y a un périscope qui vous vit.

 

 

Six secondes pour y arriver,

Trois secondes pour se déshabiller,

Trois secondes pour s’asseoir,

Arrive le patron pour vous presser.

Il ne vous reste qu’à vous dépêcher.

Trois secondes pour se lever.

Trois secondes pour se rhabiller.

Avec de la chance, tu peux te laver,

Et courir au travail tout de suite.

 

 

On n’en peut plus,

On n’en peut plus

 

LE MERDOMÈTRE
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Published by Marco Valdo M.I.
29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 19:03

CHANT DES BAGASSES, 

 

PHARE DE CITOYENNETÉ

 

Version française – CHANT DES BAGASSES, PHARE DE CITOYENNETÉ – Marco Valdo M.I. - 2019

Chanson italienne – Canto delle battone, faro di civiltàDario Fo – 1964

 

Tiré du spectacle : "Settimo: ruba un po’ meno"
Parole
:Dario Fo
Musiq
ue : Fiorenzo Carpi
Te
xte in La Musica dell’Altra Italia

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Quel étrange titre que celui-là !, dit Lucien l’âne. En vérité, si je n’étais pas âne si ancien et si répandu dans le monde, si je n’avais bourlingué jusque dans les vieux ports, je n’y comprendrais rien à ces bagasses et à ce phare. Cependant, je compte beaucoup sur tes explications.

 

Certes, Lucien l’âne mon ami, et je suis tout à fait ravi de pouvoir t’en donner quelques-unes. Et pour commencer je te rappelle qu’il s’agit ici de la version française d’un titre qui à première vue, dans sa langue d’origine : l’italien, n’est pas vraiment clair pour l’étranger à la langue et à la culture. C’est proprement une dimension particulière que j’ai voulu exprimer sachant que bayadères aurait donner un son trop oriental. Que sont donc ces « battone » pour qui n’a pas l’habitude de les fréquenter sous cette appellation ? Il y fallait donc un terme français qui, quoique très précis laisse flotter un parfum de lagune à l’exotisme brumeux. J’ai donc choisi « bagasses », peut-être aussi par proximité de son, ne voulant pas dire « putains », ni « prostituées » et moins encore, « péripatéticiennes », qui pourtant – tout comme « battone » – indiquait la déambulation comme mode opératoire.

 

Oh, dit Lucien l’âne, c’eût été une démarche d’apparence un peu trop philosophique.

 

Donc, reprend Marco Valdo M.I., ces « battone » sont des demoiselles qui littéralement « battent » le trottoir de leurs talons – Georges Brassens dit d’ailleurs – je cite de mémoire – dans sa « Complainte des filles de joie » (https://www.youtube.com/watch?v=HwPgs21a8_I), qui est une illustration du sens de « battone » :

 

« Car même avec des pieds de grue,

Car même avec des pieds de grue,

Faire les cent pas le long des rues,

Faire les cent pas le long des rues,

C’est fatigant pour les guiboles,

Parole, parole !

C’est fatigant pour les guiboles.

Non seulement elles ont des cors,

Non seulement elles ont des cors,

Des œils de perdrix mais encore,

Des œils de perdrix mais encore,

C’est fou ce qu’elles usent de groles,

Parole, parole !

C’est fou ce qu’elles usent de groles. »

 

Ah, dit Lucien l’âne, ce sont des déambulatrices de profession. À propos de profession, il en est de pires, mais à chacun son métier et les vaches seront bien gardées, dit-on par chez nous. Mais revenons à la canzone.

 

Oh, dit Marco Valdo M.I., on ne s’est pas éloignés une seconde. Tout au contraire, l’affaire se précise. Ces dames – étant ce qu’elles sont et faisant ce qu’elles font, exercent une profession libérale (du moins celles qui ne sont pas mises en esclavage ou sous dure tutelle par des exploiteurs avides) et par cette canzone, revendiquent leur rang dans la société au nom des services rendus et pas seulement, aux particuliers. L’argument est fort, comme le montre la chanson.

 

Certainement, Marco Valdo M.I., le titre doit être pris en quelque sorte avec des pincettes. Comme la chanson, il est tellement plein d’ironie qu’on dirait un oursin. Il est fort ce « phare de citoyenneté » qui caractérise, qui définit, qui autodéfinit les « bagasses » et pour tout dire, qui porte leur revendication de reconnaissance. On pourrait adapter à leur endroit cette revendication que portait Carlo Levi – « Non più cose, ma protagoniste ! », il en avait fait un tableau. Il y a dans cette canzone un « nous » qui s’autoglorifie. Tout comme les folles filles accompagnant les militaires et celles d’Anvers, qui défendirent vaillamment leur « jour d’amour », celles-ci revendiquent l’éminence de leur rôle dans la société, la grandeur de leur âme et l’importance de leur contribution à la gloire de la Nation et de la Marine. Pour les détails, voir la chanson qui est pleine de moralité.

 

Dès lors, Marco Valdo M.I. mon mai, tissons le linceul de ce vieux monde éclairé, financé, entretenu par ces dames et néanmoins, cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

Les premières femmes qui ont été

En Palestine débarquées par les Croisés

C’était nous, nous les dévergondées,

Les premières vraies femmes croisées.

 

 

Dans le Nouveau Monde, nous étions quarante.

Les premières femmes de la sainte Espagne :

Avant les prêtres, nous avons été débarquées

Et ensuite aux caciques, on nous a cédées.

 

Nous sommes le phare de la civilisation,

Les vraies dames de charité, pleines d’abnégation :

Nous vendons de l’amour qui n’a pas de prix,

En noir et à bas prix.

 

 

Quand dans le temps, désormais passé,

Dans des maisons closes, on allait pécher,

Notre amour y était taxé

Et environ un tiers allait à l’État.

Avec cet argent, on a calculé,

Ils se sont payé un trois-mâts,

Un croiseur et un cuirassé

Qui voguent sur la mer toujours

Aujourd’hui, payés par notre amour,

Par trente pour cent de notre amour.

 

 

Si vous pensez alors que les matelots

Ont dépensé chez nous le fruit de leur boulot

Et que nous avons à nouveau reversé

À notre royal État, un bon tiers,

Il est clair que nous avons couvert

Toutes les dépenses de l’amirauté,

Et notre État pour sa frégate.

N’aura pas déboursé une datte.

 

 

Nous sommes un phare de citoyenneté,

De vraies dames de charité et

La patrie doit se souvenir toujours

Que quand un croiseur vient au jour,

Il est le fruit de notre amour !

 

 

 

CHANT DES BAGASSES,  PHARE DE CITOYENNETÉ
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Published by Marco Valdo M.I.
27 avril 2019 6 27 /04 /avril /2019 17:34
LE CHANT DES SANS-ABRI 
 

 

Version françaiseMarco Valdo M.I. – 2019

Chanson allemande – Das Lied Der Obdachlosen – Bertolt Brecht – 1932

 

Paroles de Bertolt Brecht

Musique de Hanns Eisler

Avec Solidaritätslied, une autre chanson de Brecht-Eisler, incluse à l’origine dans la bande sonore du film « Kuhle Wampe, oder Wem gehört die Welt" (« Ventre vide, ou À qui le monde appartient ») réalisé en 1932 par Slatan Dudow sur un scénario de Brecht et Ernst Ottwald.

 

 

 

 
Obdachlos Berlin 2019

 

 

 

Je pense que « Das Lied Der Obdachlosen – LE CHANT DES SANS-ABRI » devrait accompagner les séquences du film dans lequel, après le suicide de son frère au chômage, la protagoniste Anni et ses parents sont expulsés de la maison et sont obligés de rejoindre d’autres personnes expulsées et au chômage dans un camp de tentes et de baraquements à la périphérie de Berlin que ces mêmes habitants ont appelé « Kuhle Wampe ». Les producteurs du film ont cependant préféré retirer le morceau de la bande sonore afin de ne pas tomber sous la censure, car il s’agissait essentiellement d’une satire de l’article 115 de la Constitution allemande de 1919, qui dit : « La demeure de tout Allemand est pour lui un lieu d’asile et est inviolable. Les exceptions ne sont admissibles qu’en vertu de la loi. » 

 

La censure frappa malgré tout et durement le film : projeté dans 14 cinémas de la capitale en mai 1932, « Kuhle Wampe » fut immédiatement retiré pour offense au gouvernement et à l’administration de la justice. En effet, le film dénonçait clairement l’inefficacité des mesures gouvernementales pour le travail et contre le chômage et la bureaucratie judiciaire sourde aux demandes légitimes de protection et de justice des classes défavorisées. Dudow, Brecht et Ottwald ont notamment été contraints de couper court à une scène dans laquelle était dénoncé un décret d’urgence qui réduisait les allocations de chômage et une autre dans lequel un juge s’est montré indifférent aux manifestations d’Anni pour l’expulsion qui avait eu lieu. « Kuhle Wampe » eut aussi des problèmes du point de vue de l’offense à la religion et à la pudeur : la scène dans laquelle un groupe d’ouvriers se baignent complètement nus dans la rivière tandis qu’en arrière-plan le clocher d’une église sonne les heures fut coupée et, surtout, la scène qui regrettait que le crime d’avortement fut introduit dans le code pénal, fut éliminée (la protagoniste Anni tombe enceinte, puis avorte) et dans laquelle était présentée la publicité pour une marque connue de préservatifs de l’époque… ( ‎‎Bertolt ‎Brecht en el mercado donde se compran las mentiras, di Angel Ferrero, Barcellona)‎

 

 

 

Nous, on voulait avoir un abri.

Ils ont dit : « Allez donc vite là-bas ! »

Nous, on criait comme des corbeaux :

Nous, on voudrait avoir un abri.

C’est plein de gens partout là-dedans.

Réfléchissez-y, il faut régler ça,

Car on ne peut pas continuer comme ça.

 

 

Nous, on voulait trouver un emploi.

Ils ont dit : « Faites la queue ! » :

L’entreprise était déjà en faillite,

Et devant attendaient des gens

Et ils nous ont demandé, où on pouvait trouver quelque chose.

Réfléchissez-y, il faut régler ça,

Car on ne peut pas continuer comme ça.

 

 

Nous, on a dit : « Allons nous baigner.

L’eau était aussi bien à nous.

Quand nous, on a nagé

On a voulu retourner et ils ont demandé :

Qu’allez-vous faire à présent ?

Réfléchissez-y, il faut régler ça,

Car on ne peut pas continuer comme ça.

LE CHANT DES SANS-ABRI
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Published by Marco Valdo M.I.
25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 15:44

 

 

Le Procès-verbal

 

 

Lettre de prison 24

 

31 mai 1935

 

 

 

Carlo Levi 1935

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

La chanson, Lucien l’âne mon ami, s’intitule « Le Procès Verbal ». Et il me vient à l’esprit soudain cette question : « Combien y a-t-il de procès-verbaux dans le monde chaque heure, chaque jour, chaque année et ainsi de suite et dans toutes les autres ? ». J’en ai la tête qui chavire et plus encore quand je pense qu’ils sont tous conservés dans des archives.

 

Ah, les archives, Marco Valdo M.I. mon ami, j’en ai le tournis. Si on les empile à un endroit, elles doivent être plus grandes que l’Himalaya et dire que certains craignent les inondations ou les mouvements tectoniques qui engendrent les montagnes et les plissements de terrain. Mais les archives seront bien plus rapides, car nourries par les procès verbaux, copieusement, elles vont bientôt nous submerger, tous. C’est le délire de l’humanité de vouloir tout conserver et tout pérenniser les monuments, les papiers ; tout éterniser à commencer par elle-même.

 

Les archives, copieusement nourries pas les procès-verbaux, sans doute aucun, vont nous écraser, Lucien l’âne mon ami ; à moins que ce ne soient les automobiles ou les objets qui l’emportent dans cette course à l’ensevelissement. Donc, la chanson de prison s’intitule : « Le Procès-verbal » ; il s’agit du célèbre PV d’interrogatoire du Sieur Levi par la police politique, autrement dit les agents, les inspecteurs, les commissaires ou que sais-je encore, de la trop célèbre OVRA, descendante directe de l’Okhrana, police secrète et politique de l’Empire russe, dont la Tcheka, le Guepeou (GPU), le NKVD, le KGB, le FSB sont les clones successeurs, mais ce n’est aps pour autant une spécificité russe, encore moins une exclusivité, et on avait le temps, on pourrait en faire la recension tout au travers de l’Histoire et partout dans le monde contemporain.

 

D’accord, Marco Valdo M.I. mon ami, cependant, ce n’est pas le moment ; parle-moi plutôt de la chanson elle-même.

 

Elle commence, dit Marco Valdo M.I., par des considérations sur la peinture et cet insistant espoir de libération qui est à la fois, réel et en grande partie aussi, une pose du prisonnier Levi pour dérouter ses censeurs. On y trouve aussi toujours et encore ces réfutations des accusations qui sont portées à son encontre :

 

« Un homme politique dangereux, moi ?

Où ont-ils été chercher ça ? »

 

Et cette pointe, cette pique, terriblement aiguë, pour le censeur qui sait lire :

Pour le reste, lire leurs archives

Quand ils auront disparu. »

 

Quand ils auront disparu… Il parle des fascistes, il annonce la fin. En clair, le régime est de toute façon condamné à disparaître. Dans un univers et parmi des gens aussi soumis à leurs émotions, aussi superstitieux, cela revient à jeter un sort. En clair aussi, Carlo Levi est parfaitement conscient que les PV gardent traces de ces « entretiens » et de ce qui y est dit. Ce sont des révélateurs détonants dans le futur et de cette manière, celui qui collabore, celui qui trahit est dès ce moment pris dans le filet de la trahison et se voit obligé de continuer. C’est un mécanisme de chantage dynamique. Pour le reste, voir le texte de la canzone qui dit encore beaucoup de choses.

 

Je sais, dit Lucien l’âne, c’est ainsi avec les textes poétiques ; ils racontent toujours mille choses en quelques mots qu’on arrive à leur faire dire seulement en les laissant se déployer, un peu comme le parfum d’une rose dont on ne perçoit l’amplitude, la profondeur que si on prend la peine de lui tenir compagnie. Enfin, concluons et tissons le linceul de ce vieux monde terne, procédurier, fouineur et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Un critique d’art du futur

Dans un siècle, scientifiquement,

Étudiera ma peinture.

Il lui faudra bien sûr

Tenir compte des événements.

 

L’autre fois, j’ai peint des fleurs

On change avec les ans

Et la peinture suit le mouvement.

Tout coule et rien ne demeure.

Que peindrai-je cette fois en sortant ?

 

Comment savoir ?

Le monde est dans un brouillard.

Je ne sais plus rien.

J’attends avec espoir

Qu’on me libère demain.

 

Procès-verbal de mon interrogatoire.

Dans le bureau de la police politique,

À Turin, a comparu…

Pour le reste, lire leurs archives

Quand ils auront disparu.

 

Un homme politique dangereux, moi ?

Où ont-ils été chercher ça ?

D’elle-même, la vérité s’imposera

Et le jour-même, on me relâchera.

Ah, je voudrais y être déjà !

 

Il n’y aura pas de bonne surprise.

Tout est décidé là-bas.

Mais à ma sortie, on dansera

Ensemble, ces danses assises.

Quelle belle fête, on se fera!

 

Le Procès-verbal
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Published by Marco Valdo M.I.
25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 10:12
POÉSIE FACILE

 

Version FRANÇAISE – POÉSIE FACILE – Marco Valdo M.I.2019

Chanson italiennePoesia facileMassimiliano Larocca2015


Poème de Dino Campana [1928]
Tiré des Canti Orfici (édition à compte d’auteur – Firenze 1914
Musique : Massimiliano Larocca
Interpr
étation : Massimiliano Larocca
Vo
ix et guitare ténor : Cesare Basile
Album
 : Un mistero di sogni avverati [2015]

 

 

Dino Campana

 

 

 

Le poète Dino Campana, né le 20 août 1885 à Marradi, en Toscane romagnole, aurait été fou, dit-on. Comme il y a maintenant beaucoup de biographies de ce grand poète, philologiquement correctes ou romancées (ainsi que des films et des scénarios), je n’en ajouterai certainement pas une autre, je ne parlerai pas de son célèbre et grand amour avec Sibilla Aleramo et ça se terminera que je ne dirai même pas qu’il est mort, vraiment là à l’asile, le 1er mars 1932 à Castelpulci près de Lastra a Signa, à deux pas de la villa (appartenant au ténor Enrico Caruso), qui vit beaucoup de sa relation avec Sibilla Aleramo.

 

Dino Campana est enterré à deux pas de là, presque comme un empereur, dans la médiévale et magnifique Badia a Settimo. Je l’ai vue par hasard, une nuit d’Halloween lointaine, quand je suis entré à l’intérieur de l’asile de Castelpulci (alors encore dans un état d’abandon sinistre, avant sa reconversion en quelque chose lié aux institutions juridiques universitaires européennes ou quelque chose comme ça, choses qui ne m’intéressent pas) avec une bande d’enfants qui grouillent à la recherche de babioles sans valeur (et le lieu les y incite vraiment, je le garantis).

 

Dino Campana, un grand poète, avait certainement un énorme malaise existentiel en lui ; mais qui n’en a pas ? Seulement, il n’est pas donné tout le monde d’être Dino Campana, avec tout ce que cela implique. Pendant longtemps, il est resté, sinon inconnu, au moins méconnu. Je m’étais toujours demandé pourquoi – par exemple à Florence – un poète « patriotique » comme Aleardo Aleardi s’était vu consacrer une grande avenue, alors que Dino Campana s’était vu réserver un cul-de-sac insignifiant à côté du Centre technique fédéral du Ballon, à Coverciano ; puis j’ai lu quelques critiques assez pompeuses, même dans ma grande et bien faite édition Oscar Mondadori, des « Canti Orfici », que j’avais achetéE à quinze ou seize ans. Une affaire de garçon, parce que Dino Campana est un de ces poètes qui vont droit au cœur des garçons, surtout s’ils sont difficiles et seuls, c’est-à-dire des garçons. Comme le garçon Rimbaud & d’autres, ou comme le garçon Massimiliano Larocca, auteur-compositeur-interprète florentin qui, semble-t-il, à l’âge de dix-neuf ans, il y a quelques années, a commencé à chanter précisément en mettant en musique certains des Canti Orfici (Chants Orphiques) de Dino Campana.

 

Contrairement à d’autres pays (je pense à la France, je pense à la Grèce), qui ont une grande tradition de poésie mise en musique par des gars (comme le gars Brassens, comme le gars Theodorakis), l’Italie des poètes en musique en a toujours produit peu. Sans parler d’un gars de Rifredi, un quartier populaire et prolétarien de Florence, qui commence à être auteur-compositeur-interprète en choisissant les Canti Orfici de Dino Campana, des chansonnettes vulgaires qui longtemps, n’ont pas été reconnues par la littérature italienne du XXe siècle, parmi les plus grandes choses produites par un pauvre homme qui a connu une vie étrange, pénible, presque toujours de merde et qui est mort dans la maison de fous. Ce garçon de Rifredi, cependant, s’est avéré être absolument récidiviste. Non seulement dans la suite de sa carrière, entre les retours de passions et de beaux étés, il a toujours continué à chanter et à transporter Dino Campana (une fois, il y a des années, même dans la villa d’Enrico Caruso à Lastra a Signa, j’y étais aussi et je peux en témoigner) ; l’année dernière, il est revenu à Dino Campana en beauté avec Nada, Riccardo Tesi, Cesare Basile et autres. Il a repris certaines de ses premières choses « campanianes » et en a mis d’autres en musique. Massimiliano Larocca est un peu plus âgé maintenant, il a toujours sa belle et chaleureuse voix (Il faut l’entendre pour le croire) et il porte régulièrement sa fameuse veste sombre, laquelle si Leonard Cohen la voyait, réactualiserait certainement le célèbre imperméable bleu. Et Dino, Dino Campana, est toujours là. Des choses de gars, en fait. Des histoires de fous.

 

Vous me pardonnerez si, en conclusion, j’utilise un instant les fameuses biographies dont, au début, j’ai dit que je ne voulais pas les répercuter ici. Après que personne n’ait voulu qu’il imprime et publie les Canti Orfici, et après avoir vu perdre le manuscrit par Ardengo Soffici, à qui il l’avait confié (il a dû le réécrire de mémoire), Dino Campana a imprimé et publié le livre à ses frais et a commencé à le vendre à Piazza Vittorio, à Florence, aux gens qui passaient. On était en 1914, des roulements de tambours et des sonneries de guerre, l’Italie patriote et nationaliste, tricolore et ainsi de suite. Les biographies, toujours elles, disent que, dégoûté par tout ça, Dino Campana dédia le livre à « Guillaume II, Empereur d’Allemagne ». Il ne recherchait pas la paix et ne supportait pas la guerre, le Campana de Marradi ; même si la « Poesia Facile » (Poésie Facile) remonte à 1928, les Canti Orfici (Chants Orphiques), son œuvre unique et éternelle, ne finit jamais et, peut-être, ne sont pas encore achevés à présent. Et il faut dire, certes, que cette phrase, le premier vers de ce poème, est généralement comprise comme un résumé précis de sa vie, des revers et des ruines d’un esprit, d’un « combat intérieur » sans solution.

 

 

Il n’y a pas, en somme, de référence directe au sujet principal de ce site, à son « topos », même s’il m’a plu de penser qu’il pourrait très bien fonctionner comme une sorte de slogan de synthèse (les voies de la poésie sont infinies). Au final, cette « POÉSIE FACILE », si elle doit aller quelque part, a été mise dans le « parcours » des asiles, bah. L’arbitraire ? Vous pouvez le penser, sans aucun doute. Bref, c’est aussi un « Mistero di sogni avveratiMystère des rêves AVÉRÉS », comme s’intitule l’album de Massimiliano Larocca. Par exemple, je rêve parfois d’être passé, vers 1914, Piazza Vittorio et d’avoir acheté un exemplaire original de Canti Orfici à un jeune homme qui était clairement à moitié retardé, ce qui, actuellement, aurait fait de moi un millionnaire. Rien à faire. Néanmoins, je voudrais souscrire à ce vers de Campana : « Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre ». Ça me représente : moi, toi, toi, nous, toi, lui, eux. Salutations. [RV]

 

 

 

 

 

 

 

Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre

 

Tranquille et seul, je vas par le monde en rêve

 

Plein de chansons suffoquées. J’aspire

Au brouillard et au silence dans un grand port.

 

En un grand port plein de voiles légères

Prêtes à appareiller pour l’horizon azur

Ondulant doucement, tandis que le murmure

Du vent en de brefs accords s’étire.

Et ces accords que le vent emporte

Loin au-dessus de la mer comme morte.

Je rêve. Je suis seul et ma vie est triste.

 

Ou quand ou quand en un matin brûlant

Mon âme s’éveillera au soleil, dans

Ce soleil éternel, libre et tremblant.

 

Et ces accords que le vent emporte

Loin au-dessus de la mer comme morte.

Je rêve. Je suis seul et ma vie est triste.


Ou quand ou quand en un matin brûlant

Mon âme s’éveillera au soleil, dans

Ce soleil éternel, libre et tremblant.

 

Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.

Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.

Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.

Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.

Je ne cherche pas la paix.

 

POÉSIE FACILE
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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 15:34

 

DINO CAMPANA – POÈTE SECRET

 

Version française – DINO CAMPANA – POÈTE SECRET – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Dino CampanaMassimo Bubola – 1997

 

 

 

Pour mieux comprendre le monde, ils échangeaient leurs yeux.

Leurs lentilles de larmes, leurs lentilles de feu.

 

 

 

 

 

 

Peu l’ont compris, beaucoup s’en sont moqués.

Ce poète enfant, tant l’ont tué

Tant de critiques idiots, de poètes de salon.

Tant d’illustres collègues ont effacé son visage.

 

 

J’ai rêvé de Dino Campana, cette nuit

À la lune pâle avec le fantôme d’Ophélie

Pour mieux comprendre le monde, ils échangeaient leurs yeux.

Leurs lentilles de larmes, leurs lentilles de feu.

Lui ne voulait pas la paix et il ne voulait la guerre,

Seulement jeter ce pont entre l’infini et la terre ;

Lui ne voulait pas d’un amour pour s’abriter du ciel ;

Alors, il descendit en enfer pour se sauver du gel.

 

 

Hier, j’ai rêvé de Dino Campana.

Je voyais descendre du Falterona

Et tomber près de lui une étoile lointaine

Et couvrir de sang cette montagne noire.

 

 

 

Et de Dino Campana, nous avons lu le pénible sort

Dans les lumières les plus sombres, dans les plus claires ombres :

La douleur de l’enfant d’une mère distante,

Sa courte vie, sa longue mort.

 

 

 

Lui ne voulait pas la paix et il ne voulait la guerre,

Seulement jeter ce pont entre l’infini et la terre ;

Lui ne voulait pas d’un amour pour s’abriter du ciel ;

Alors, il descendit en enfer pour se sauver du gel.

Il n’a jamais eu le prix Nobel

Et aucun prix d’aucune sorte ;

C’était un poète des choses secrètes,

Des vagues immenses

Et oublié par les jours, il mourut à l’asile,

trop d’électrochocs ont brûlé ses rêves.

 

DINO CAMPANA – POÈTE SECRET
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22 avril 2019 1 22 /04 /avril /2019 18:01
LE CAS CAMPANA

 

 

Version française – LE CAS CAMPANA – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Caso CampanaRebi Rivale – 2011

 

 

 

 

 

 

 

Dédié au grand poète florentin, mort après des années de réclusion dans un asile.

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Oh, dit Lucien l’âne, c’est une belle dédicace, mais quand même, j’aimerais savoir qui était ce grand poète florentin, car il doit y avoir plus d’un poète florentin ; la chose est certaine. Quant à la taille ou la grandeur, sans doute la grandeur, elle est relative. Bref, cette expression est équivoque et d’autant plus, si – comme toi et moi, on est des ignares en matière de poètes florentins. Raison de plus pour nous informer.

 

Tu as parfaitement raison, répond Marco Valdo M.I. et n’eut été la notice de Riccardo Venturi, je n’aurais même jamais pu deviner de qui il pouvait bien s’agir. Il n’y aurait rien eu là de mal, mais je peux répondre à ton interrogation. C’est le miracle contemporain que de pouvoir à toute vitesse retrouver la trace d’un inconnu. Lors donc, il me faut combler cette lacune et te parler un peu de ce poète mystérieux. Mais avant pour bien faire sentir la difficulté, je te dirai de façon aussi lapidaire que je dédie ce dialogue au grand poète bruxellois, qui tel la rose de Ronsard mourut à peine éclos.

 

J’admets, dit Lucien l’âne, que pour la plupart des gens, ce serait une fameuse colle. N’était-ce pas celui à qui on fit un joli monument pas loin du bois et où on grava de ses vers :

Sur le banc, on peut lire :

 

« Qui m’écoute chanter me garde de mourir »

 

et sur la fontaine :

 

« Je t’offre un verre d’eau glacée

N’y touche pas distraitement,

Il est le prix d’une pensée

Sans ornement ».

 

Et si je ne me suis pas trompé, c’est Odilon Jean Périer (1901-1928), mais j’ignore toujours de qui il est question dans cette chanson.

 

C’est bien lui, rétorque Marco Valdo M.I. ; quant à celui de la chanson, il s’agit de Dino Carlo Giuseppe Campana (1885-1932), dont l’existence fut assez tumultueuse. Il passa notamment, dit-on, par l’Argentine et Bruxelles où on dut l’interner avant de le remettre à sa famille en Italie, où il finit sa vie à l’asile des années plus tard, comme il est dit plus haut. Je n’en dirai pas plus si ce n’est deux trois mots pour insister sur le fait que ceci est une version ; ce qui veut dire en clair, qu’il pourrait en exister tant d’autres que j’en ai le tournis.

 

Ah, dit Lucien l’âne, voilà quand même un double mystère levé ; c’est déjà pas mal. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde mystérieux, glauque, incompréhensible et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

J’écris je ne sais quoi, pourtant

Je suis un pauvre diable qui écrit comme il entend,

Les mains d’un pauvre diable écrivent avec le sang.

 

Seul,

J’étais libre et seul.

J’ai vécu parmi les faucons et les putes.

Je partage corps et âme

En écrivant des paroles

De vent, de nuages, de terre,

De soleil et d’ombres.

 

 

Ah ! Je vous en conjure, Docteur,

Toutes ces questions dévorent mon cœur

Je ne sais pas si c’est réel ou seulement une idée.
Un parfum de roses volutées,

Inattendues, cherchées, trouvées,

Balafrées de larmes,

De sang et d’épines.

Si seulement je savais comment oublier

Le bruit des pétales tombés

Sur ce voyage trop court

Que nous, nous avions appelé

Amour.
Ils ont tué mon amour

Et moi, je ne sais aucun autre rêve ou une consolation,

Si je suis en vie depuis un siècle ou une seule saison.

 

Je pars

Pour aller loin des voix,

Qui criaient « le fou » ;

Des yeux qui m’ont rendu fou,

Vous savez, docteur, comme il est dur de rester là,

Quel grand courage, il nous faut à nous.

 

Ah ! Ma tête qui explose.

N’entendez-vous pas ce bruit lointain qui gronde ;

Je ne sais plus si c’est mon monde

Ou la pluie qui tombe.

 

 

Un parfum de roses volutées,

Inattendues, cherchées, trouvées,

Balafrées de larmes,

De sang et d’épines.

Si seulement je savais comment oublier

Et défleuries les roses, qu’est-il resté ?

Un amour arraché des mains et ensuite, égaré.

Elles étaient miennes, ses roses des jours jamais été ;

Ses roses étaient mes roses, ensuite oubliées pour toujours

Dans ce voyage que nous, nous avions appelé

Amour.

Ils nous ont tué l’amour

Et moi, je n’ai plus de réponses, je ne veux pas parler.

Et j’oublie un nom,

Son nom,

Mon nom.

 

LE CAS CAMPANA
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19 avril 2019 5 19 /04 /avril /2019 20:39

 

La Peinture en Prison

 

 

Lettre de prison 23

 

31 mai 1935

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Vingt-troisième lettre de prison, imagine un peu, Lucien l’âne mon ami, et voici encore une canzone qui parle du temps, de l’innocence du prisonnier, de la résistance et comme on dirait maintenant, de la résilience, de sa capacité à se refaire en permanence, de se remettre en route, de se jouer des événements et de poursuivre son chemin avec une obstinée constance. Ce qui est une bonne description de la façon d’être de Carlo Levi. Mais quand même, de cette vingt-troisième chanson perce une désespérance, en tout cas, celle de sa connaissance, celle de sa conscience et de sa science.

 

Voilà qui ne m’inspire rien de bon, dit Lucien l’âne. Serait-ce que le Dr. Levi en viendrait à désespérer ? Ou est-ce seulement que tel le médecin qu’il était, il voyait les chemins du désespoir, il en comprenait l’itinéraire, sans pour autant s’y engager lui-même ? Et puis, au fait, quel est le titre de la chanson ? J’aimerais le savoir, car tu ne m’en as encore rien dit.

 

Commençons par le titre pour ne pas te faire languir, mon ami Lucien l’âne. Sache donc que cette vingt-troisième chanson s’appelle « La Peinture en Prison ». Un titre, comme bien tu penses, qui mérite une explication. En premier lieu, il faut écarter l’hypothèse que le peintre emprisonné ait reçu l’autorisation de peindre et tout autant qu’il ait reçu (pu faire venir) le matériel adéquat. Ne va surtout pas croire pareille chose. On en est fort loin. On ne dispose d’ailleurs d’aucun tableau que Carlo Levi, qui en a pourtant peint des centaines, aurait peint en prison. Et pourtant, ce titre correspond à l’idée principale de cette chanson : « peindre en prison ». Comment dire, voici un condensé, voici un résumé de cette peinture en prison :

 

« peinture du désespoir serait l’exact miroir ; on cherche en soi l’inspiration et le résultat en serait une peinture hallucinée, celle du Greco, de Van Gogh, enflammée. »

 

Avant de te laisser conclure, je voudrais juste dire quelques mots de Domínikos Theotokópoulos, dit Le Greco et de ses peintures hallucinées ; spécialement de ce tableau plein d’éclairs représentant Tolède sur sa colline ou de celui toujours plein d’éclairs et de femmes nues. Parti de Crète, alias Candie, passant par Venise et Rome, il arrive à Tolède au temps de Philippe II, au temps de la naissance de la Contre-Réforme et de l’Inquisition. Il se devait de peindre des sujets hautement mystiques et religieux – c’était sa prison, mais dans sa peinture à deux langages, il peignait des éclairs, c’était sa colère et sa libération. Il peignait sa révolte sur le fond des toiles. Et cela donne aussi une idée précise de ce que racontera la future peinture de Carlo Levi, cette manière de peindre tordue, torse, ardue, toute en lumière et couleur et mouvements qui sera la sienne, quand il retrouvera sa liberté de peindre.

 

Oh, dit Lucien l’âne, pour un peintre, à qui comme aux autres prisonniers, on enlève déjà toute vie civile, ce doit être dur à vivre qu’on lui interdise en plus la peinture. Comme si on coupait les ailes à l’oiseau et qu’en plus, on lui interdisait de chanter. Alors, l’oiseau volerait en songe et chanterait en silence, en attendant de retrouver le grand air. Enfin, tu vois ce que je veux dire. Mais quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde inculte, ignare, indifférent et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

 

Voici le soleil et le vrai printemps

Et l’éloge encourageant

De la solitude entre ces murs

Comme créatrice de tableaux futurs.

Je vais bien en attendant.

 

Je vis dans la conviction

Qu’aucun mal, aucune privation

Ne pourront me diminuer ;

Que du contraire, elles serviront

À me renforcer.

 

Un poète disait en telle circonstance :

« Chaque chaîne qu’à mon espérance,

Le destin forgera, je la joindrai

À mon instrument et j’accorderai

À mon chant, sa résonance. »

 

Sans doute, ce chant entonné

À la musique des chaînes

A des airs baroques.

Il ne faut pas s’en étonner,

C’est le ton de notre époque.

 

Foin de philosophie,

Ici, se perd l’expérience de la vie,

Tout se réduit à la mémoire

Et une peinture du désespoir

En serait l’exact miroir.

 

Pour peindre en prison,

On cherche en soi l’inspiration,

Faite de souvenir, de désir, d’aspiration.

On crée une peinture condensée, hallucinée

Celle du Greco, de Van Gogh, enflammée.

 

Les éclairs du Greco
Les éclairs du Greco

Les éclairs du Greco

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19 avril 2019 5 19 /04 /avril /2019 07:56

 

ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA

 

Version française – ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Emigrante che vien emigrante che va – anonyme – s.d.

 

 

Gli emigranti

Raffaello Gambogi (1874-1943)

 

Chanson d’émigration, je n’ai pas réussi à comprendre si c’est du calabrais ou du sicilien. Elle devrait remonter à l’émigration du Sud de l’Italie après l’unification de l’Italie (fin du XIXième siècle), qui a d’abord transformé les peuples du Sud en brigands, puis en émigrants.

 

Dialogue Maïeutique

 

Vis donc, Lucien l’âne mon ami, cette chanson anonyme. Anonyme comme les gens dont elle raconte l’histoire et une histoire terriblement vraie. Elle raconte le temps où les gens du Sud, je veux dire du sud de l’Italie en train de se faire, ont dû massivement fuir leur pays, leurs villages, leurs montagnes, leurs campagnes et leurs villes. Pendant longtemps, ce fut le lot des laissés pour compte de la modernité.

 

Oh, dit Lucien l’âne, je sais ça, j’ai vu ça, on les reconnaissait sur les routes à leur valise, à leur baluchon et pas seulement en Italie. Des régions entières se sont ainsi dépeuplées, les hommes partaient d’abord, espérant faire fortune là-bas. Ce fut rarement le cas. On dit que pour la seule Italie – sans compter l’émigration intérieure du sud vers le nord, des campagnes et des montagnes vers les villes, avec le temps, il y en a autant dehors que dedans. Un peuple entier en exil…

 

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, et ce n’est pas fini, cette hémorragie continue. Par exemple, par les autres, similairement, se sont vidées l’Irlande, la France, la Suède, les Balkans, des régions entières d’Allemagne, d’Europe centrale, de Russie et d’ailleurs et les anciens migrants installés là-bas, perdant toute mémoire, font barrage et repoussent ces nouveaux venus. À présent, pareil mouvement touche l’Afrique, l’Asie, sans pour autant cesser ici. Et puis, il y a ceux qui sont partis là-bas pour chercher la fortune et n’ont pu trouver même un simple travail et qui sont revenus plus pauvres encore qu’ils n’étaient partis : émigrants à l’aller, et au retour, comment les nommer ?

 

 

À mon sens, dit Lucien l’âne, on devrait les nommer des « réfugiés », certains diront « économiques », mais tous les « réfugiés » sont des réfugiés politiques. On ne saurait séparer l’économique du politique. C’est une tromperie. Il suffit de considérer les choses pour ce qu’elles sont dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches (et les puissants) font aux pauvres pour accroître leurs richesses, conserver le pouvoir, renforcer leur puissance, augmenter leurs profits et maintenir leur domination. C’est ça le sens du mot politique, c’est à ça qu’elle sert la politique tant que dure cette guerre, tant qu’il faudra protéger les privilèges de certains. Mais pourquoi épiloguer plus longuement, tissons le linceul de ce vieux monde riche, méprisant, méprisable, avide, assassin et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

Un jour, de mon pays, je suis parti ;

Émigrant en terre étrangère, je suis parti.

Ma mère pleurait et j’ai laissé

Ma femme et plus beau que le soleil, un fils à peine né.

 

Émigrant vient, émigrant va.

Émigrant vient, émigrant va.

Ta vie est un enfer, émigrant va,

Ta vie est un enfer, émigrant sera…

 

 

Les yeux pleins de larmes, je suis parti

Embrassant ma famille et mes amis.

Dans une valise, mes rêves, j’ai emportés ;

Émigrant dans une usine, je me suis retrouvé.

 

 

Émigrant vient, émigrant va.

Émigrant vient, émigrant va.

Ta vie est un enfer, émigrant va,

Ta vie est un enfer, émigrant sera…

 

 

Suant un bœuf, travaillant nuit et jour,

Je souffrais de la nostalgie du retour.

Un soir, j’ai rencontré une fille fort belle

Et je suis tombé amoureux d’elle.

 

 

Émigrant vient, émigrant va.

Émigrant vient, émigrant va.

Ta vie est un enfer, émigrant va,

Ta vie est un enfer, émigrant sera…

 

 

La nuit, je pensais, et je ne dormais pas.

Je voulais m’enfuir, mais je ne pouvais pas.

J’entendais une voix d’enfant si loin de moi,

Qui chantait : reviens papa, reste près de moi.

 

 

Émigrant vient, émigrant va.

Émigrant vient, émigrant va.

Ta vie est un enfer, émigrant va,

Ta vie est un enfer, émigrant sera…

 

 

Écoute, mon fils, mes mots banals.

Dis à maman que je t’aime,

Je te demande pardon, si je t’ai fait mal.

La distance est le vrai problème.

 

 

Sois content, mon fils, petit trésor de papa,

Car demain le bonheur reviendra chez toi.

Sois content, mon fils, petit trésor de papa,

Car demain chez toi, le bonheur reviendra.

 

 ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA
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