Chanson française — Les Apories — Marco Valdo M.I. — 2023
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 140
LE VISAGE DU GRAND FRÈRE
Mural — 2023
Dialogue Maïeutique
Sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce que sont les apories ?
En tout cas, dit Lucien l’âne, ce ne sont pas des trucs japonais comme je vois que tu voudrais me le faire dire. Est-ce que tu me prends pour un âne ? Certes, je le suis évidemment, mais pour ce qui est des apories, ça fait longtemps, longtemps, longtemps, si longtemps qu’on en m’en a plus dit un mot qu’il me faut réfléchir un peu pour définir leur complexion, car ce ne sont pas des choses simples. D’abord, elles sont si complexes qu’elles se contredisent elles-mêmes.
Arrête là, dit Marco Valdo M.I., tu en as dit assez pour ce qu’il faut en savoir ici — ce sont bien des propositions contradictoires en elles-mêmes — et je n’en attendais pas plus de toi. Elles ont la meilleure expression des dires pleins de contradiction, de contresens des complaintes du trouvère, car c’est lui qui continue ici à conter son épopée.
Soit, dit Lucien l’âne. Alors, que dit-il ?
Plein de choses, répond Marco Valdo M.I. et singulièrement, il évoque la figure du Grand Frère, comme incarnation du pouvoir en Zinovie.
Ce doit, sans doute, être un cousin du Big Brother d’Orwell, lui-même réincarnation du Grand Guide qui pétrifia la Zinovie.
Oui, oui, reprend Marco Valdo M.I., c’est bien ça. Ainsi, la première strophe est elle-même, considérée dans son entier, une foutue aporie. Elle montre que malgré la prétention du Guide de toujours réussir tout, plus il réussit, plus la ruine ronge la Zinovie. En somme, plus il bâtit son monde, plus il le détruit.
C’est la logique du monstre, dit Lucien l’âne. Il ne peut faire autrement, quoi qu’il fasse.
Puis, continue Marco Valdo M.I., dans la seconde strophe, le trouvère fait l’histoire de la prise de pouvoir du Guide et de ses sbires et rappelle la guerre en cours de l’autre côté des frontières et les massacres perpétrés. Il laisse même entendre qu’il s’agit d’une sorte de pratique fondamentale pouvoir des Guides. C’est comme ça qu’il faut comprendre le « souvent ».
« Souvent, ces malins et ces matamores,
S’en vont là-bas chez autrui
Semer par milliers les morts. »
L’avant-dernière strophe fait le portrait du Guide et de sa relation "au peuple des petites gens" qu’il tient sous un hypnotisme par écran interposé.
« De sa voix terne et sévère,
Il parle sans intermédiaire
Du haut de son écran,
Au peuple des petites gens.
Ses yeux globuleux,
Fascinent les cœurs peureux. »
Oh, dit Lucien l’âne, il me vient soudain à l’esprit que ces Guides sont bien stéréotypés ; comme les ours, les guides se suivent et se ressemblent, y compris dans leurs façons de faire.
Et pour finir, Lucien l’âne mon ami, le trouvère s’explique sur sa manière de résister au Guide et à ses tentatives de domestication et il invoque le mouvement sous-jacent de civilisation qui poussent, telle la dérive des continents, les millions de gens à une métamorphose qui contrarie l’emprise du pouvoir.
C’est ce qui s’est passé depuis l’aube de l’humanité, dit Lucien l’âne. La vue humaine de l’homme, l’humanité se construit d’elle-même et se dégage de toutes les emprises en un lent mouvement irrésistible. C’est du moins ce que j’ai constaté. C’est assez rassurant. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde superbe, glorieux, grandiose, présomptueux, magnifique, impérial et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Longtemps, longtemps, longtemps,
Sur nous, le pouvoir s’est étendu,
Son odeur traîne partout dans les rues.
Il contrôle tout, tout, tout le temps.
Tout est bizarre, la vie s’égare,
Ruinée, dans les ruines d’une gare.
Sur les brumes et les débris,
Au Guide, tout toujours réussit.
Toujours, la défaite est la victoire,
L’avenir radieux est garanti.
Le train du futur demain démarre.
Aujourd’hui, le destin est parti.
Jusqu’à présent, dit le trouvère,
Il y avait eu l’avant,
Puis, est venu le Grand Frère,
Puis le temps de maintenant.
Grand-mère disait sentencieuse :
Au cours de ma vie, j’ai tant appris,
J’ai vu tordre tous les bras d’un pays
Et les nouveaux grands écraser les petits.
Farauds, ils paonnent aujourd’hui.
Souvent, ces malins et ces matamores,
S’en vont là-bas chez autrui
Semer par milliers les morts.
Le Guide, c’est le Grand Frère.
Il incarne le vœu populaire.
Son pouvoir est immédiat.
Il peut à son gré manipuler,
Muter, arrêter, incarcérer.
Lui seul a voix au débat.
De sa voix terne et sévère,
Il parle sans intermédiaire
Du haut de son écran,
Au peuple des petites gens.
Ses yeux globuleux,
Fascinent les cœurs peureux.
Les Guides se suivent au fil des ans
Et leurs lieutenants bien en rangs.
Toutes ces histoires, ces légendes,
Ces contes, ces récits, ces poésies
S’en vont, aporie après aporie,
Dispenser aux gens ma propagande.
On ne peut rien contre le destin.
Des millions de gens font mouvement,
La Zinovie métamorphose son fondement.
Grand-mère disait le vieux marin
Conseille d’être prudent
Et de ne pas pisser contre le vent.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française — Contes et Mécomptes — Marco Valdo M.I. — 2023
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 139
LA MORT DE SOCRATE
Jacques-Louis David — 1787
Dialogue Maïeutique
Cette fois, dit Marco Valdo M.I., Lucien l’âne mon ami, le trouvère commence par s’expliquer lui-même à lui-même d’abord et en quelque sorte par écho ou par ricochet, à tout qui voudra bien l’entendre.
Et à bon entendeur, salut !, commente Lucien l’âne.
Donc, reprend Marco Valdo M.I., il mène une réflexion sur ce qu’il fait, ce à quoi il peut bien servir et sur les voies et moyens de cette existence. Ensuite, il en revient à évaluer l’état de la Zinovie et il termine par envisager la mort du Guide et ce qui s’en suit.
C’est toujours une bonne idée, répond Lucien l’âne, d’essayer de se comprendre soi-même. Socrate le disait déjà et de manière impérative. Son gnothi seauton (Γνῶθι σεαυτόν), son connais-toi toi-même, est une des injonctions des plus recommandables de toute la philosophie. Personnellement, je m’y emploie depuis des temps et des temps et je ne vois pas la fin de son usage.
Alors, Lucien l’âne mon ami, voici ce qu’en dit le trouvère. D’abord, il relève son goût pour la parole : " Sûrement, dit le trouvère, j’aime / Parler aux gens…" et il continue en faisant remarquer que c’est là chose qu’il faut pratiquer même si c’est dangereux.
« S’il y a là certain danger,
S’il vaut mieux en silence garder
Par-devers soi, ses idées
Ou celles à un autre empruntées. »
C’est tout à son honneur et que peut-il dire ?, demande Lucien l’âne.
C’est simple, dit Marco Valdo M.I., ce qui lui passe par la tête.
« Mes pensées, je sasse et je ressasse.
Ce que je sais, je le passe. »
Comme on s’en rend compte ainsi, le trouvère est un penseur et un passeur. Mais aussi, pour en revenir à Socrate et aux us athéniens, son discours est aussi une opinion et par là même, un jugement sur ce qui se passe là, à ce moment-là.
« De la vie, je conte et je raconte
Les comptes et mécomptes. »
De sorte que, comme on pouvait s’y attendre, le trouvère est un adepte de la maïeutique :
« Ainsi, sans le chercher vraiment
J’incite à songer un moment. »
Oh, dit Lucien l’âne, il fait de la philosophie appliquée. Et puis ?
Et puis?, répond Marco Valdo M.I, c’est la deuxième strophe qui est une apologie de la mémoire. Non pas de la Mémoire historique, mais bien de la mémoire pratique, celle qu’on emporte avec soi tout au long de la vie. Il lui fait un très joli compliment, qu’il commence ainsi :
« Je dois beaucoup à ma mémoire.
Elle se nourrit en contrebande,
Elle restitue à la demande.
Elle aime les anciennes histoires. »
Et en clin d’œil, il confirme notre supposition sur son penchant philosophique en évoquant un syllogisme célèbre attribué à Aristote où il est question de Socrate.
Je le connais, dit Lucien l’âne, et j’ai toujours pensé qu’il était boiteux. Sans insister vraiment, je rappellerai que le fait d’être vivant ne fait pas un homme, il fait un être vivant. En l’occurrence, rien n’indique que le Socrate du syllogisme est un homme ; j’ai bien connu un âne qui portait lui aussi ce nom et le fait qu’il fut vivant, n’en avait pas fait un homme pour autant. Pour ce qui me concerne, la chose se complique, comme on le sait du fait que j’étais un homme, je suis un âne et je pourrais redevenir un humain ; cela ne tient qu’à moi et aux roses trémières. Et ensuite ?
Ensuite, reprend Marco Valdo M.I., il est question de l’état catastrophique dans lequel se trouve la Zinovie et des raisons qu’il faut y trouver. En résumé, La Zinovie est atteinte de gigantisme et est de surcroît affectée par l’ambition messianique du Guide et son empoisonnante propagande. Je te laisse le soin de démêler le texte. La dernière strophe consacre la mort du Guide et douche les illusions qui pourraient être entretenues quant à ses effets cathartiques.
« À le remplacer, à l’égaler,
Un nouveau Guide est appelé.
Pour les gens, les femmes, les enfants.
C’est pendant un moment
La joie du changement.
Elle ne dure pas longtemps. »
Oui, dit Lucien l’âne, l’incertitude est la règle du futur, mais enfin, mettre à bas un importun présent est en soi une bonne chose et une nécessité. Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde boiteux, douteux, catarrheux, toussoteux, égrotant et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
De la vie, je conte et je raconte
Les comptes et mécomptes.
Mes pensées, je sasse et je ressasse.
Ce que je sais, je le passe.
Sûrement, dit le trouvère, j’aime
Parler aux gens, même
S’il y a là certain danger,
S’il vaut mieux en silence garder
Par-devers soi, ses idées
Ou celles à un autre empruntées.
Ainsi, sans le chercher vraiment
J’incite à songer un moment.
Je dois beaucoup à ma mémoire.
Elle se nourrit en contrebande,
Elle restitue à la demande.
Elle aime les anciennes histoires
Elle raffole des vieilles sentences comme :
« Tous les hommes sont mortels ;
Socrate est mortel ;
Socrate est un homme. »
Elle philosophe, elle illumine.
Elle pérore, elle enlumine ;
Elle tient haut le crachoir,
Elle se prélasse à la langueur du soir.
Perdue dans son immense géographie,
La Zinovie souffre d’hypertrophie
Et de la mission historique de la Zinovie
Que le Guide, ses agents et ses apôtres
Avec constance lui ont impartie.
On s’égare toujours chez les autres.
Maintenant, l’heure est à l’apologie
Du Guide et de son insolite idéologie ;
En proie à une activité permanente
La propagande est en campagne.
Dans les villes et les campagnes,
La confiance se débonde défiante.
Quand enfin meurt le Guide,
Le pays perd la boussole.
La population se désole,
Elle ressent un grand vide.
Un Guide sévère est comme un père,
Sa mort désespère.
À le remplacer, à l’égaler,
Un nouveau Guide est appelé.
Pour les gens, les femmes, les enfants.
C’est pendant un moment
La joie du changement.
Elle ne dure pas longtemps.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
En Grèce, le 14 juin 2023, le gouvernement de transition, en attendant les prochaines élections du 25 juin, a évité tout sauvetage des 750 migrants en détresse dans ses eaux. Les garde-côtes grecs font de fausses déclarations pour cacher leur responsabilité dans le naufrage qui a fait quelque 600 morts.
La Grèce a une femme présidente de la république pour la première fois de son histoire : Katerina Sakellaropoulou élue en 2018.
Diplômée en droit, élue également par Syriza (parti de gauche) pour sa sensibilité aux questions écologiques, aux minorités et aux droits des réfugiés.
Je pense qu’il ne suffit pas d’avoir décrété trois jours de deuil national, le souvenir de l’accueil de Nausicaa aurait dû susciter des actions beaucoup plus concrètes. Un exemple suivi par le président du Pakistan d’où provenaient quelque 250 des victimes qui ont sombré dans la cale du bateau de pêche.
De la colère face à cet énième refus est né cet hommage aux victimes, et j’ai été aidé dans l’écriture du texte par la lecture du dernier livre de Paolo Rumiz : Canto per Europa, dans lequel il retrace le mythe de la naissance, en le régénérant avec une nouvelle jeune fille non plus originaire du Liban comme celle enlevée par le Taureau Blanc de Zeus, mais une jeune fille syrienne.
La musique de fond du texte, je l’ai immédiatement cherchée parmi les mélodies du rébétique, le fameux genre musical né avec le retour au pays en 1930 d’un million de Grecs vivant en Anatolie, pour la plupart dans la ville d’Izmir ; frères et sœurs réfugiés ont toujours été discriminés dans leur pays d’origine parce qu’ils étaient considérés comme trop proches de leurs ennemis turcs.
Chanson française — Les Illusions perdues — Marco Valdo M.I. — 2023
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 138
DESTINATION COSMIQUE
Boris Skorokov — 1970
Dialogue Maïeutique
Ce n’est pas pour dire, Marco Valdo M.I. mon ami, le titre de ta chanson me paraît assez balzacien et si je ne me trompe pas, c’est le titre du plus long roman qu’écrivit Honoré de Balzac.
En effet, en effet, dit Marco Valdo M.I., et amusante coïncidence, le héros de cette histoire balzacienne se nomme lui aussi Lucien. Cela précisé, l’ambition de Balzac avec cette fresque gigantesque de la Comédie humaine est sans doute hors de notre portée. Cependant, cette œuvre (car chez Balzac, c’en est une), qui lui a pris plus de vingt ans de sa vie, est composée comme une mosaïque de romans, de nouvelles, juxtaposés en plus de nonante volumes sans qu’ils aient nécessairement de rapports directs entre eux, si ce n’est d’être là dans ce monde imaginé. Je n’avais évidemment pas réfléchi à tout ça quand dans le texte de la chanson, soudain, le trouvère a évoqué ses illusions perdues. Mais à la réflexion, ce Voyage en Zinovie a comme un lointain cousinage avec le projet de Balzac, ne fût-ce que par sa structure en mosaïque et parce qu’aussi, il est une sorte de « Comédie humaine » à l’échelle de la Zinovie.
D’une certaine manière, dit Lucien l’âne, c’est exact, même si la dimension est différente, car ce voyage révèle par petits bouts toute une histoire racontée par de multiples voix, sans doute des dizaines, la plupart anonymes, si on excepte le veilleur de nuit et bien évidemment, le trouvère. Cela étant, que dit cette chanson ?
Eh bien, Lucien l’âne mon ami, dans les trois premières strophes, il est question de l’état déliquescent de la Zinovie en guerre, telle que la retrouvent les soldats revenus de là-bas et les illusions perdues du trouvère, qui s’était pensé des velléités littéraires. La dernière strophe montre comment s’exprime dans les faits quotidiens l’opinion des gens du pays. Je te laisse le découvrir.
C’est ce que je vais faire, dit Lucien l’âne. Ensuite, nous tisserons le linceul de ce vieux monde — le nôtre quoi qu’il advienne — sénescent, gâteux, bavard, cachottier, radoteur et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Après la guerre, c’est la ruine.
Partis vainqueurs, on retrouve le pays
Chancelant, épuisé par le conflit.
C’est le monde des combines.
On vit dans la débine.
J’ai fait mille choses, dit le trouvère :
Comme laborantin d’usine,
Je notais des résultats imaginaires ;
Comme figurant pour le cinéma,
J’agitais un sabre de bois ;
Comme volontaire cobaye aéronautique,
J’expérimentais à destination cosmique.
Depuis lors, dit le trouvère, on m’ignore.
À présent, on m’ignore encore.
Ainsi, mort vivant, je suis le trouvère,
Le conteur d’histoires éphémères.
Pot de terre à l’écart du pot de fer,
Je vas, je viens, sans trop m’en faire.
Oublié, loin de la calomnie,
On vit comme on peut en Zinovie.
Ainsi, mes illusions perdues,
J’ai laissé mes prétentions littéraires,
J’ai brûlé mes tant adorés écrits de guerre,
Et je vis avec mes récits dans la rue.
Car pour être un grand écrivain important :
Il faut s’infiltrer dans les milieux littéraires,
Admirer les personnages influents,
Approuver hautement leurs commentaires.
Écrire des choses un peu ternes,
Des textes pas longs, mais d’actualité,
Des trucs qui cassent pas la lanterne,
Une histoire qu’ils peuvent accepter.
Pour être édité, ne rien bousculer,
À tout participer, partout se faufiler,
Garder sa place et finalement,
Après longtemps, écrire un gros roman.
Dans la rue, le soir, on s’attroupe ;
Pour les beuveries, on se regroupe
À l’heure de la parlote,
En un embrouillamini d’anecdotes,
Les blagues dans le pays par milliers,
Laissent doucement échapper,
Sans aucun aveu de paternité,
Les pensées secrètes des gens —
Traînées d’huile sur un océan,
Antidotes spontanés à la vérité
Par le Guide et les siens assénée,
Tout le temps inlassablement martelée.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Je ne sais pas exactement combien de temps durait le service militaire en Roumanie à l’époque, mais on peut supposer que, comme un peu partout ailleurs, il durait des années. Comme on peut facilement l’imaginer, pour les familles paysannes, le départ d’un enfant masculin pour le service militaire était un gros problème, même en temps de paix : il s’agissait deux bras en moins pour les champs et le bétail. Le jeune homme devait quitter son immanquable fiancée (désignée ici par la très curieuse appellation « mândruţă », abréviation de mândru « fier, courageux »), qui se mariait tout aussi immanquablement avec quelqu’un d’autre, et pour beaucoup de jeunes gens, la séparation d’avec leur environnement représentait certainement une rupture très difficile. Beaucoup cherchaient donc de tout faire pour éviter le service militaire, ou du moins pour le faire durer le moins possible ; comme on voit dans cette chanson populaire, l’un des systèmes les plus utilisés était celui de se faire passer pour le seul soutien de la famille (le père étant trop vieux pour s’occuper de la campagne et du bétail, la tentative de faire vendre le bétail pour pouvoir dire être dans la pauvreté totale, etc. ; des tentatives qui usuellement, foiraient car aucun paysan n’était évidemment disposé à se priver du bétail (d’ordinaire de toute façon réduit). Ainsi, le garçon devait partir, au milieu de mille lamentations. La réalité était souvent très différente des chansons : j’écris depuis la vieille maison familiale de l’île d’Elbe, et je me souviens trop bien des histoires de mes oncles qui, jeunes, avaient été très heureux de partir pour trois ans de service militaire, laissant derrière eux les fiancées de village, mais aussi la vie dure et misérable des champs (et s’amusant finalement avec un discret nombre de jeunes filles trouvées dans les différents ports). Mon oncle Ulysse disait notamment avoir mangé pour la première fois de la viande de sa vie pendant son service militaire. Comment dire : plutôt que d’être paysans (chose qu’ils faisaient depuis leur enfance), ils préféraient de loin être des années sous les armes (à ce propos, il faudrait relire avec attention aussi Padre padrone de Gavino Ledda). Certes, il arrivait souvent, ce qui est arrivé à un autre de mes oncles, Mamiliano, qui s’est retrouvé à la guerre et n’est jamais revenu du Cap Matapan, avec tant de noms sur le monument aux morts sur la place de Marina di Campo. Mais les chansons populaires qui parlent du douloureux départ pour l’armée doivent toujours être lues en gardant à l’esprit qu’elles sont en fin de compte les « filles » — à chaque époque et dans chaque pays — d’un environnement rural traditionnel (dominé obsessionnellement par l’église et les agrariens) qui voulait que le paysan soit constamment lié à la terre, dont il ne devait pas s’éloigner.
Le fait est que, même dans cette chanson populaire roumaine, le jeune homme revient finalement sergent-major après avoir peut-être vu un peu le monde (et, souvent, appris à lire et à écrire). Le vieux père attend tristement, mais le fils revient sergent-major et sa fiancée, on le suppose, en trouvera une autre, tandis que celle qui ne l’a pas attendu aura épousé l’habituel bouvier qui lui aura fait faire enfant sur enfant. La société paysanne était loin d’être « idyllique », et beaucoup de jeunes paysans trouvaient la discipline militaire bien plus supportable que la vie aux champs. Et puis, de toute façon, les vieux pères, la vache hors de question qu’ils la vendent ! [RV]
Chanson française — L’Âme de la Guerre — Marco Valdo M.I. — 2023
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 137
LES ORPHELINS
Yuri Petrovich Kugach — 1975
Dialogue Maïeutique
Cette fois, Lucien l’âne mon ami, le trouvère — encore lui — parle de l’âme de la guerre.
L’âne ?, demande Lucien l’âne.
Non pas l’âne, dit Marco Valdo M.I., mais l’âme de la guerre. Même si tout au long de la Guerre de Cent Mille ans, ou plus peut-être, qui sait ?, l’âne fut un acteur récurrent de la guerre, ce n’est pas de lui qu’il est question ici. Donc, j’ai dit l’âme et pas l’âne.
Oui, j’ai bien compris, dit Lucien l’âne, mais je suis toujours perplexe dès qu’on me parle d’âme, car je n’en ai jamais rencontré une seule. À se demander ce que ça peut bien être ?
Ce qu’est l’âme, dit Marco Valdo M.I., n’est en rien mystérieux, c’est juste un concept flou. En tout cas, ce n’est pas un objet matériel, réel. Au départ, c’est une élucubration exotique à vocation hypnotique utilisée par des charlatans pour abuser le bon peuple et lui faire prendre sa vessie pour une lanterne.
Rien d’étonnant, dit Lucien l’âne, à ce qu’il se soit perdu dans la nuit moyenâgeuse.
Oui, tu ne crois pas si bien dire, dit Marco Valdo M.I., l’âme, c’est la lanterne sourde des évangélisateurs et des religieux prosélytistes. Cependant, sans le cas qui nous occupe, je veux dire en ce qui concerne l’âme de la guerre, il s’agit simplement d’une expression qu’on peut aussi bien figurer par un autre mot comme l’état, l’ambiance, le sentiment, la sensation, la complexion, le tempérament, le caractère, la nature, la constitution, la teinte, la teinture, la couleur, l’air, le goût, la façon d’être et encore d’autres termes polysémiques qui m’échappent pour l’instant. Voici l’avis du trouvère :
« Le trouvère voit l’âme de la guerre,
Il en distingue la monstrueuse absurdité,
Il en voit la très commune banalité. »
Ensuite, il enchaîne en faisant le portrait du tire-au-flanc :
« Le tire-au-flanc n’est pas fou,
C’est le planqué magnifique.
De l’anodin et du dramatique,
Des calamités même, il se fout. »
Lequel tire-au-flanc est un personnage mythique, archétypique de toutes les armées, mais aussi de toutes les organisations où on domestique les humains.
Oh, s’exclame Lucien l’âne, ce stéréotype ne se manifeste pas seulement chez les humains. Il est présent aussi chez les animaux et chez nous, les ânes, très particulièrement, dès lors qu’on veut nous contraindre à des tâches abrutissantes ou épuisantes ou humiliantes et il faut noter qu’on les accomplit sans rechigner quand on le fait librement de son plein gré. Peut-être que dans ce dernier cas, on râlerait aussi, mais les jurons viseraient la tâche elle-même et on n’essayerait pas de s’y soustraire par toutes sortes de détours. Tirer-au-flanc est typiquement un acte de résistance, une variante de désobéissance civile.
Pour le reste, continue Marco Valdo M.I., par la même voix, on apprend la vie et la mort du soldat. La chose conclut sur la vérité essentielle de celui qu’on envoie à la guerre et qui n’a pas la fibre héroïque :
« Que faut-il de plus au soldat ?
Rentrer entier chez soi en bon état. »
Et il a bien raison, dit Lucien l’âne. Moi, par exemple, si j’avais eu l’étoffe des héros, je serais mort mille fois et même plus, mais je m’en suis tenu à notre maxime commune : « Mieux vaut un âne vivant qu’un lion mort » et depuis des siècles que je suis là, elle m’a souvent servi. D’ailleurs, elle me rappelle curieusement la chanson de Charles Trenet, « L’Âme des Poètes ».
Ce n’est pas un hasard, répond Marco Valdo M.I., les poètes disparaissent aussi à la guerre.
Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde courageux, héroïque, courageux, épique, glorieux, grandiose et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Par ses dispositions particulières,
Le trouvère voit l’âme de la guerre,
Il en distingue la monstrueuse absurdité,
Il en voit la très commune banalité.
Le tire-au-flanc n’est pas fou,
C’est le planqué magnifique.
De l’anodin et du dramatique,
Des calamités même, il se fout.
Il organise sa vie stratégiquement :
Debout au combat, il s’endort ;
Dans la retraite, il dort encore.
La guerre le berce chaudement.
À la guerre, dit le tire-au-flanc,
Il faut voir les choses paisiblement :
On ne peut aller plus loin que le front ;
Au pire, il y a le peloton d’exécution.
Gloire à la folie des braves !
Aux funérailles des héros,
L’humour a des accents graves.
Pour leur dernier repos,
Claudiquant chameaux.
On les emporte sur nos dos,
Et peu importe leurs volontés,
On les met au trou sans discuter.
Au front, changement de décor
On est des condamnés à mort.
Face à notre guillerette avancée
De triomphants vainqueurs,
Les gens fuient notre armée,
Ils abandonnent leurs valeurs.
La curée moissonne le grain,
Tout fait farine au moulin.
Le pillage est systématique.
Le vol est geste patriotique.
Le reflux des choses et des monuments
Cessa net quand cessa notre mouvement.
Loin du front, à l’arrière,
On apprend de la guerre
Le côté matériel de la vie
Essentiel au soldat de Zinovie.
Durant la garde, dormir ;
Voler les pommes de terre,
Sur le poêle, les faire cuire,
Rapiner un bol supplémentaire.
Faire le mur pour voir les filles
Et boire assez pour le reste de la vie.
Que faut-il de plus au soldat ?
Rentrer entier chez soi en bon état.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :
Chanson française — L’Aventure guerrière — Marco Valdo M.I. — 2023
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 136
LES CHERS CORBEAUX
Igor Aleksandrovich Popov — s.d.
Dialogue Maïeutique
Comme on s’en est rendu compte au fil des épisodes, mon ami Lucien l’âne, la Zinovie s’est engluée dans une guerre, déclenchée par la volonté unilatérale du Guide et de sa bande. Et, d’une manière ou d’une autre, comme toute la population, le trouvère s’y trouve mêlé contre son gré. Et ce titre « L’Aventure guerrière » est une allusion parodique à l’Aventure telle que la voyait Jacques Brel, qui ne l’imaginait que dans un temps pacifié.
L’aventure, il ne faut pas s’y fier à l’aventure, s’exclame Lucien l’âne, en tout cas dans sa version guerrière, ce n’est certainement pas une sinécure
Pas du tout, répond Marco Valdo M.I., être soldat en guerre et être contraint d’aller envahir le pays voisin n’a rien de glorieux, ni enthousiasmant, et moins encore, de voler, violer, torturer, tuer, massacrer, assassiner les gens. La chanson précédente Roman avait cerné cette prise de conscience et avait montré qu’en tout cas, le trouvère, même contraint d’aller à la guerre, s’était bien gardé de tirer sur qui que ce soit ; curieusement, il manquait toujours la cible et le reste à l’avenant.
Ah, dit Lucien l’âne, tant qu’il y aura en l’homme une conscience…
C’est plutôt l’inverse, dit Marco Valdo M.I.; la conscience est un résultat de l’évolution qui demande à être activé et développé. Il fut un temps lointain, qui se compte en millions d’années, où elle n’existait pas. C’est un acquis et plus on la développe, plus on développe son humanité. Il y a toujours des hommes, mais avec des degrés de conscience de niveau différent et pour certains, on doit même envisager une conscience négative, bien en deçà du degré zéro, chez qui la méchanceté, le sadisme et pour tout dire, l’imbécillité dominent de plus en plus.
C’est effrayant, dit Lucien l’âne.
Cela dit, il ne faut pas désespérer, répond Marco Valdo M.I., il existe quand même une grande partie de gens qui finissent par retrouver leur conscience et par lui rendre raison. Comme tu l’entends, ce n’est pas immédiat ; il y a un décalage. C’est précisément ce qu’on appelle : « prendre conscience ». L’humain abusé par la propagande finit par se réveiller de cette phase hypnotique et par se mettre à penser le monde réel ; c’est là que se déclenche le processus de la conscience.
Soit, dit Lucien l’âne, mais pour en revenir à la chanson.
En fait, reprend Marco Valdo M.I., le trouvère raconte la guerre en cours et ses diverses étapes :
Étape 1 : l’invasion, en théorie triomphale et son dégonflement rapide :
« Le jour où vint la guerre,
Où on passa la frontière,
Avec nos chars démodés,
Nos certitudes et nos grands airs,
On dut bien vite déchanter :
La guerre était vraiment une galère. »
Étape 2 : la vérité de la guerre :
« Il y a trop de morts.
Dans l’action, on ne ressent
Aucune émotion face au sang.
On enjambe les corps. »
Étape 3 : La fuite
« On fonce vers l’arrière
Volée de vanneaux affolés.
Certains, comme moi,
Rentrent vivants du combat. »
Étape 4 : La facture du destin — les morts, qui tapent à dans l’œil des chers corbeaux délicieux que vit sur un autre champ de bataille le sieur Arthur Rimbaud.
« Soldats et officiers indistincts
Chacun peaufinait son destin.
Parmi les centaines de corps,
Les cadavres encore mourant
Avec qui la veille on parlait encore,
Aguichaient les corbeaux et les cormorans. »
Étape 5 : Le retour
« Au retour, on nous a désarmés,
Ils voulaient nous fusiller…
Voilà dit le trouvère
Toute mon aventure guerrière. »
Voilà qui est édifiant, conclut Lucien l’âne. Allons, tissons, plus furieusement encore, le linceul de ce vieux monde guerrier, guerricole, thanatique, morticole, mortifère, mortifique, mortomane, morbide et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
En Zinovie, l’ascension militaire
Est fort respectée.
Pour bien des jeunes, l’armée
Est une bonne carrière.
Dans le pays, l’uniforme est idéalisé.
En temps de paix, le soldat est aimé.
Le jour où vint la guerre,
Où on passa la frontière,
Avec nos chars démodés,
Nos certitudes et nos grands airs,
On dut bien vite déchanter :
La guerre était vraiment une galère.
Il y a trop de morts.
Dans l’action, on ne ressent
Aucune émotion face au sang.
On enjambe les corps.
Égaré, coupé de tout repère,
Livré à soi-même, déboussolé,
Soudain pris dans la nasse,
Perdu au milieu de la masse,
On fonce vers l’arrière
Volée de vanneaux affolés.
Certains, comme moi,
Rentrent vivants du combat.
À défaut de l’ennemi vainqueur,
On se doit de vaincre la peur.
Ainsi mourir, mourir et puis,
Plus jamais besoin de fuir.
Alors, on fuyait, on avait fui.
On n’avait plus peur de mourir.
Soldats et officiers indistincts
Chacun peaufinait son destin.
Parmi les centaines de corps,
Les cadavres encore mourant
Avec qui la veille on parlait encore,
Aguichaient les corbeaux et les cormorans.
À la guerre, la plupart des soldats
Meurent sans voir le combat.
La guerre est un moment banal,
Notre fuite héroïque
Devant l’ennemi en panique
N’a rien d’original.
Au retour, on nous a désarmés,
Ils voulaient nous fusiller.
J’en étais à me demander
S’il ne valait pas mieux être tué.
Voilà dit le trouvère
Toute mon aventure guerrière.
LA ZINOVIE
Tous les épisodes précédents sont accessibles ici :