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8 juin 2019 6 08 /06 /juin /2019 20:25
 
PRO PATRIA

 

Version française – PRO PATRIA – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Pro PatriaLullabier aka Andrea Vascellari2011
Librement inspiré
e du poème Knowlt Hoheimer d'Edgar Lee Masters.

 

 

 

Je me souviens encore de l’instant où la balle m’a transpercé.

Il valait peut-être mieux être arrêté pour ce vieux vol que de m’engager.

Peut-être valait-il mieux être dans une cellule que sous terre.

Et maintenant, au-dessus de moi, il y a une pierre avec l’inscription « Mort pour la Patrie ».

Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

 

 

LE PREMIER FRUIT

 

Version française – LE PREMIER FRUIT – Marco Valdo M.I. – 2019

d’après la traduction italienne de Flavio Poltronieri

du poème en anglais – KNOWLT HOHEIMER d’Edgar Lee Masters – 1915

 

 

 

Je fus le premier fruit de la bataille de Missionary Ridge.

Quand j’ai senti la balle pénétrer mon cœur,

J’aurais préféré rester chez moi et aller en prison

Pour avoir volé les cochons de Curl Trenary,

Au lieu de fuir et de rejoindre l’armée.

Plutôt mille fois la prison du comté

Que d’être allongé sous cette figure de marbre avec des ailes

Et ce piédestal de granit portant les mots « Pro Patria. »

De toute façon, qu’est-ce qu’ils signifient ?

 

PRO PATRIA
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Published by Marco Valdo M.I.
7 juin 2019 5 07 /06 /juin /2019 11:29

 

 
UN NUMÉRO

 

Version française – UN NUMÉRO – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienneUn numeroPiero Marras – 2018

 

 

 

Prison d’Alghero 27 juin 1951.

 

Au cours d’une fouille ordinaire, les agents ont trouvé un « écrit clandestin » du détenu Gabriele Pes. Il s’agit un poème. Pour sa défense, le coupable déclara : 

« Je ne savais pas qu’écrire des chansons était une faute. Je demande pardon et je promets de ne plus le faire. »

 

 

Storie liberate (Histoires libérées) est un vaste projet artistique et littéraire qui tire son origine et son inspiration d’une importante récupération de documents inédits récemment retrouvés dans les archives des administrations pénitentiaires sardes.

 

L’œuvre comprend deux CD avec 17 de mes chansons inédites et deux volumes qui en racontent la genèse, signés Vittorio Gazale.

Le CD et le Volume Storie liberate contiennent des chansons en langue italienne, tandis que le CD et le Volume Istorias contiennent des chansons en langue sarde.

 

Le champ de recherche s’étend sur une longue période, de 1860 à nos jours, au cours de laquelle la figure du prisonnier est toujours primordiale et d’une importance capitale. Grâce à ce voyage particulier à travers la mémoire, il a été possible d’avoir un aperçu diachronique inédit de la vie carcérale en Sardaigne.

 

« Libérer » ces documents, jaunis par le temps avec les lettres des détenus à l’intérieur, censurées et jamais parvenues à leurs proches, libérer les témoignages et documents les plus rares et les plus inédits, a sans doute été une entreprise gratifiante sur un plan culturel, mais surtout très poignante sur le plan émotionnel.

 

À la musique et aux paroles de ce travail revient la tâche de partager ces émotions avec tous.

 

 

C’était comme prendre contact avec une humanité des confins, oubliée de tous. Les « exclus du royaume » comme l’écrivait un des détenus. Les protagonistes silencieux d’un passé qui soudain surgit et devient présent. J’ai voulu visiter en personne les lieux des détenus et là, avec leurs écrits encore à l’esprit, il m’a semblé recueillir les signes de journées monotones et interminables, passées dans des cellules exiguës et inhumaines, en même temps que leurs désirs, leurs espoirs pas toujours bien rencontrés. Peut-être par trop de suggestion, j’ai senti la présence, flottant dans les airs de leurs pensées encore là.

 

 

Ainsi est née l’exigence irréfragable, presque urgente, d’élaborer poétiquement ces écrits cachés, de les chanter, et de cette façon, leur rendre justice. Les libérer de l’oubli, les faire connaître. En synthèse, c’est ainsi que sont nées les « STORIE LIBERATE – HISTOIRES LIBÉRÉES ». Pour redonner aux lettres sincères des détenus, à leurs pensées grossièrement censurées, la liberté de voler au-dessus du monde. Mais ainsi est née aussi la volonté de mieux connaître le monde carcéral. Ce qu’est la prison aujourd’hui. Comment elle est et comment elle devrait être.

Piero Marras

 

 

 

« La civilisation d’un peuple, d’une nation entière,

S’apprécie à l’état de ses prisons. »

 

Dostoïevski, qui n’est pas n’importe qui, a lancé

Un appel à la conscience et au cœur de chacun.

Au droit à la vie, ouvrons grand les portes,

Contre comme toujours à la peine de mort

Et aussi une certaine luxure, cette honte nationale.

De transformer la prison en vengeance sociale.

Si la prison
était un champ à labourer,

Si le soleil pouvait toujours entrer,

Si l’air qu’on respire était l’air du ciel,

Si ces barreaux étaient une éteule

Et si le silence était le silence à écouter,

Et le matin était le matin à humer,

Tu ne serais plus un numéro,

Tu ne serais plus un numéro.

 

 

« Logiquement, la prison a été inventée par quelqu’un,

Mais il est certain que ce quelqu’un n’y avait jamais été. »

 

 

Et il y a celui qui est entré en prison comme paysan ingénu.

Puis en est ressorti différent, un tueur violent.

Je rêve d’une société sans patrie, sans prison

Où la civilisation s’ouvre de nouvelles frontières

Et la misère qui nous entoure sera enfin vaincue,

L’injustice dissoute et la violence éteinte.

 

 

Si la prison était un champ à labourer,

Si le soleil pouvait toujours entrer,

Si l’air qu’on respire était l’air du ciel,

Si ces barreaux étaient une éteule

Et si le silence était le silence à écouter,

Et le matin était le matin à humer,

Tu ne serais plus un numéro,

Tu ne serais plus un numéro.

 

UN NUMÉRO
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Published by Marco Valdo M.I.
6 juin 2019 4 06 /06 /juin /2019 16:06

 

 

Le Soleil ivre

 

Lettre de prison 31

14 juin 1935

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Il te souviendra, Lucien l’âne mon ami, que nous avions laissé le prisonnier nouvellement transféré dans sa prison modèle, gastronomique et ennuyeuse.

 

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, il en vantait même les petites fraises parfumées et le poulet à la menthe. Je me souviens aussi et il me semble que ça contredit cette vision idyllique des lieux pénitentiaires romains que dans sa nouvelle résidence, le jour pénétrait à peine et qu’il lui était impossible de jouïr du paysage touristique qu’il espérait.

 

En effet, répond Marco Valdo M.I., comme on pouvait le pressentir l’auberge magnifique au pied du Janicule était une fantasmagorie ; c’était de la dérision à l’état pur. Cette fois-ci, la canzone s’intitule « Le Soleil ivre ».

 

Le soleil ivre ?, qu’est-ce encore (kesaco?) que ce titre pharaonique ?, dis-moi Marco Valdo M.I.

 

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, il pourrait faire penser à un pharaon qui aurait trop bu, ce joli titre, mais il n’en est rien. Si le soleil rouge de Levi est ivre, c’est que comme les oiseaux de la Brise marine, il est libre quand le prisonnier « a lu tous les livres » de la prison et ne peut même pas dessiner ou peindre. Regarde ce qu’écrivait Mallarmé :

 

« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! »

 

C’est étonnant, dit Lucien l’âne, on pourrait croire que c’est ce que dit le prisonnier, mais peut-être, connaissait-il ce poème et le ressassait-il en silence.

 

Ainsi, mon ami l’âne Lucien, ce soleil ivre est un juste un souvenir fugace de ce qu’il a pu apercevoir en haut des hautes fenêtres du couloir quand on le ramenait à sa cellule au moment du coucher de soleil. Il revenait des interrogatoires qui se poursuivaient systématiquement – pour lui, depuis deux journées entières d’affilée ; mais il n’est pas seul à subir ces questions, on interroge également les autres membres du groupe de Turin.

 

Pour ce que j’en sais, Marco Valdo M.I. mon ami, ces méthodes policières sont des méthodes assez universelles chez les humains. Cependant, à voir ce qu’en disent ces chansons, elles restent dans des limites pas trop violentes.

 

C’est là, Lucien l’âne mon ami, une conclusion incertaine, car je te rappelle que ces chansons reflètent des lettres envoyées par un prisonnier à sa famille et que ces lettres commencent toujours leur voyage par un passage entre les mains des censeurs. Certaines ne vont d’ailleurs pas plus loin et n’arrivent jamais à leur destinataire. Il y a donc une précaution d’autocensure qu’appliquent à la lettre les prisonniers qui veulent aussi rassurer leurs proches. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire dans ces courriers. Cela étant, le régime fasciste tient encore à son image qu’il a déjà du mal à tenir propre et il n’aimerait pas aggraver sa réputation de dictature. Avec la guerre, les choses changeront, les échanges d’idées seront nettement plus musclés. La pudeur démocratique du temps de paix sera reléguée au placard.

 

C’est toujours ainsi que ça se termine, dit Lucien l’âne. Et la canzone ?

 

Dans cette chanson-lettre, Carlo Levi termine avec une dernière petite notation un peu nostalgique où il évoque l’équipée cycliste – très à la mode à ce moment, qu’il fit avec son frère Riccardo lorsqu’ils étaient des étudiants en vacances. C’était aux temps heureux de l’adolescence vers 1920 – après la guerre et avant la furieuse montée de la vague noire. Entretemps, l’espoir d’après-guerre s’était évanoui et l’ère nouvelle n’annonce toujours rien de bon.

 

C’est le moins qu’on puisse en penser, dit Lucien l’âne, mais on y réfléchit maintenant avec un fameux recul. On sait où tout ça a mené. Au règne des petits hommes, disait Reich. Mais au fait, n’est-on pas à nouveau dans une ambiance similaire, ne voit-on pas un peu partout les « forts en gueule » s’agiter à nouveau, des « égos imbéciles » se pousser du col et user de la puissance absurde des médias pour manipuler les peuples émotifs et des idiots éblouis les porter au pouvoir. Et pour ce que j’en sais, on y peut peu, comme face à une épidémie de peste bubonique dans un monde sans antibiotiques ; il faut attendre qu’elle se dissipe. Pour l’heure, tissons le linceul de ce vieux monde malade de la peste, véreux, vérolé, violent et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

 

J’aimais mieux Turin,

Mais ma nouvelle prison,

Finalement, me va bien.

Rome est trop loin

De vous et de la maison.

 

Comme on se trompe parfois,

Même de bonne foi.

On est soupçonné,

On est questionné,

On est emprisonné.

 

Mon interrogatoire a duré

Deux jours entiers

Et avant de me libérer,

Ils doivent encore interroger

Tous les amis arrêtés

 

Ici, je n’ai rien à faire

Que de patienter.

Comme il y a moins de livres,

Si je pouvais dessiner,

Ce serait revivre.

 

Le ciel est invisible de ma cellule,

Du couloir, j’ai aperçu la mince cime

Des arbres le long du Tibre.

Au clair crépuscule,

Le soleil rouge était ivre.

 

Je pense à la via Appia antica

Quand en vacances, l’autre fois,

Je passais joyeux comme tout

En vélo, dans la lumière d’août.

C’est déjà fort loin tout ça.

 

Le Soleil ivre
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Published by Marco Valdo M.I.
5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 10:18

LE POUVOIR DU CHANT

 

 

 

Versions françaises – LE POUVOIR DU CHANT – Marco Valdo M.I. – 2019

à partir des versions italiennes de Bernart Bartleby

d’une chanson piémontaise – Poter del canto – anonyme – s.d.

 

Chanson populaire piémontaise recueillie par Costantino Nigra (1828-1907, philologue, poète, diplomate et homme politique italien) à Sale Castelnuovo (qui avec Villa Castelnuovo forme maintenant la commune de Castelnuovo Nigra), dans la province de Turin, par l’entremise de Mme Domenica Bracco. Dans l’anthologie essentielle "Canti popolari del Piemonte", publiée en 1888.

 

 

 

 

 

 

LE POUVOIR DU CHANT

 

Version française de la version piémontaise de Costantino Nigra, des “Canti popolari del Piemonte” (1888).

 

 

 

Ils étaient trois frères en France, tous trois en prison,

Ils étaient trois frères en France, tous trois en prison.

 

Ils n’avaient qu’une sœur qui n’avait pas encore sept ans,

Ils n’avaient qu’une sœur qui n’avait pas encore sept ans.

 

La sœur s’en vient les chercher à la porte de la prison,

La sœur s’en vient les chercher à la porte de la prison.

 

Frères, mes chers frères, ô, chantez une chanson !

Frères, mes chers frères, ô, chantez une chanson !

 

Le plus jeune l’a commencée, les deux autres l’ont chantée,

Le plus jeune l’a commencée, les deux autres l’ont chantée.

Les marins qui marinent cessent de mariner,

Les marins qui marinent cessent de mariner.

 

Les scieurs qui scient cessent de scier,

Les scieurs qui scient cessent de scier.

 

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler,

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler.

 

La sirène qui serine cesse de seriner,

La sirène qui serine cesse de seriner.

 

Le roi de France à table cesse de dîner,

Le roi de France à table cesse de dîner.

 

Il dit à ses serviteurs : qui sont ces prisonniers ?,

Il dit à ses serviteurs : qui sont ces prisonniers ?

 

L’un, je le veux dans mes gardes, l’autre je le veux faire mon page,

L’un, je le veux dans mes gardes, l’autre je le veux faire mon page,

 

L’autre, je le veux en mon écurie, pour les entendre si bien chanter,

L’autre, je le veux en mon écurie, pour les entendre si bien chanter.

 

 

LES JEUNES D’ENTRACQUE

 

Version française de la version Sandra Mantovani, dall’album "Servi, baroni e uomini", con Bruno Pianta (1970).I GIUVU D’ANTRAIME

 

 

 

 

 

Antraime ne peut être qu’Entracque, dans la Vallée Gesso, dans la province de Cuneo (Antràigue ou Entràiguas dans les Alpes occitanes ou provençales, Entràive dans le Piémont).

Et puis peut-être que ces trois jeunes gens destinés à la potence étaient comme Robyn, ou Geordie, ou Erik Olov Älg, seraient des braconniers tombés sur les gardes de la Réserve Royale Valdieri-Entracque... Ou peut-être, en remontant dans le temps, entre 1700 et 1800, des contrebandiers de sel et de tabac, ou des maquisards anti-révolutionnaires du comté de Nice et de l’Escarène, souvent réfugiés dans l’arrière-pays et au-delà des Alpes, ou de simples bandits – ce qui était la même chose – venus à l’époque de ces régions, appelés tous des « barbes », pas à cause de leur barbe hirsute, mais à cause de l’héritage historique de la résistance vaudoise, où les « barbes » étaient les ministres du culte évangélique, les prédicateurs qui répandaient la Parole, les premiers ennemis des catholiques qui les appelaient ainsi avec mépris.

 

 

Ils étaient trois jeunes gens d’Entracque qui s’en allaient mourir,

Ils étaient trois jeunes gens d’Entracque qui s’en allaient mourir.

 

Le plus jeune dit aux autres : « Chantons une chanson ! »,

Le plus jeune dit aux autres : « Chantons une chanson ! »

 

Ils chantent si bien tous les trois que la mer leur chant répercute,

Ils chantent si bien tous les trois que la mer leur chant répercute.

 

Les marins qui marinent cessent de mariner,

Les marins qui marinent cessent de mariner.

 

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler,

Les sarcleurs qui sarclent cessent de sarcler.

 

Les faucheurs qui fauchent cessent de faucher,

Les faucheurs qui fauchent cessent de faucher.

Et la reine à sa fenêtre dit : « Qui c’est qui chante si bien ? »,

Et la reine à sa fenêtre dit : « Qui c’est qui chante si bien ? »

 

Ce sont trois jeunes gens d’Entracque qui s’en vont mourir,

Ce sont trois jeunes gens d’Entracque qui s’en vont mourir.

 

D’un, je veux faire mon garde, de l’autre, je veux faire mon page,

D’un, je veux faire mon garde, de l’autre, je veux faire mon page,

L’autre, je veux le faire écuyer pour les entendre si bien chanter.

L’autre, je veux le faire écuyer pour les entendre si bien chanter.

 

LE POUVOIR DU CHANT
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Published by Marco Valdo M.I.
4 juin 2019 2 04 /06 /juin /2019 17:20

 

 

Les petites Fraises parfumées

 

 

Lettre de prison 30

10 juin 1935

 

L'enlèvement des Sabines - David - 1799

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Lucien l’âne mon ami, tout comme le fait le Dr. Levi, reprenons notre récit à un moment et à un endroit antérieurs. En l’occurrence, il évoque aux fins de comparaison, d’un côté, la prison de Turin – le Nuove, où il séjourna par deux fois à un intervalle d’un an en 1934 et 1935 et de l’autre, la prison de Rome, Regina Cœli, où il vient d’être transféré de façon rocambolesque. Pour rappel, il avait été arrêté à Turin dans un groupe d’autres intellectuels pour l’essentiel issus du milieu juif piémontais. Cependant, je ne pense pas qu’à ce moment-là, il s’agissait pour la police politique fasciste de les arrêter parce qu’ils étaient juifs, ni qu’elle soupçonnait racistement un complot juif. Elle n’en était encore qu’au racisme ordinaire, à l’usuel antisémitisme catholique. Le régime fasciste fera son aveu d’antisémitisme et de racisme seulement trois ans plus tard en promulguant les premières « lois raciales » et en vantant une hypothétique « race italienne », qui aurait fait partie des « races aryennes ».

 

Oh, dit Lucien l’âne, voilà qui est drôle : une race italienne aryenne : composée exclusivement de grands blonds aux yeux bleus, je suppose.

 

Lucien l’âne mon ami, je n’en sais rien et personne ne pourra jamais rien en savoir du fait qu’elle n’a jamais existé, cette foutue race. de nos jours, on dirait bien qu’on y revient avec ce proto-fascisme qui s’installe au pouvoir. Cependant, je pense que pour les autorités fascistes de Turin, il s’agissait tout simplement de capturer un noyau d’opposants politiques de tendance socialiste et libérale, très lié aux opposants déjà en exil, parmi lesquels on notera Turati, Treves, les frères Rosselli, Saragat, Lussu, Pertini.

 

J’aime beaucoup ce genre de précisions, dit Lucien l’âne, mais je te rappelle que tu es censé me parler de la chanson et que si j’ai bien vu le titre, il s’agit de « petites fraises parfumées » et on en est loin, il me semble. Dès lors, veux-tu m’expliquer ce titre pour le moins original et étrange.

 

Eh bien voilà, reprend Marco Valdo M.I., j’y venais à ces « fraises parfumées », dont c’est d’ailleurs la saison. Cependant, il te faudra patienter un peu avant de voir venir les fraises dans la chanson, qui commence par l’enlèvement de Carlo Levi à Turin.

 

L’enlèvement de Carlo Levi, comme une Sabine ? C’est une manière ironique de décrire la situation, j’imagine, dit Lucien l’âne. Car il s’agit d’un prisonnier politique, pas d’une jeune première et puis, si j’ai bien suivi les événements précédents, c’est la police du régime elle-même qui vient le chercher pour l’emmener à Rome, mais toujours entre ses mains.

 

Évidemment, Carlo Levi traite sa situation avec humour et cet enlèvement n’en est pas à proprement parler un. En disant ça, il souligne l’absurdité de la situation et qu’on ne peut enlever quelqu’un que s’il est libre par rapport à ceux qui l’enlèvent. Or, dans son cas, à ce moment, sa liberté était purement hypothétique et liée au vouloir du pouvoir. Mais ensuite, l’humour se condense et toute la chanson est tournée à la manière d’un guide touristique et même, comme tu le verras, gastronomique où l’on compare les deux établissements pénitentiaires – les Nuove et Regina Cœli, vus de l’intérieur.

 

Ah, dit Lucien l’âne, et que dit-il ? Je suis très curieux de savoir comment et sur quels critères, on peut comparer de tels séjours et même, les services d’hôtellerie qu’ils proposent.

 

C’est exactement ce qui se passe, Lucien l’âne mon ami. D’abord, il différencie les deux ambiances en indiquant qu’à Turin, il lisait les philosophes en quelque sorte par défaut, en raison du contenu particulier de la bibliothèque carcérale et en changeant de lieu et donc de bibliothèque, à Rome, il lui est proposé des romans d’aventures ; en l’occurrence, « L’Île au Trésor » de Robert Louis Stevenson, un ami des ânes et un roman pour enfants.

 

En somme, dit Lucien l’âne, à Rome, on se méfie des philosophes. On ne va pas laisser la pensée et la philosophie prospérer plus encore parmi ces renégats politiques. Mais pour ce qui est de, Stevenson, ami des ânes, même si je vois bien qu’on peut interpréter cette qualité de diverses façons, sa relation particulière avec Modestine, l’ânesse qui porte son bât, est relatée dans son « Voyage avec un âne dans les Cévennes ». De ce fait, nous les ânes, on place Stevenson dans notre Panthéon littéraire, tout comme Lucien et Apulée, la Comtesse de Ségur et Juan Ramon Jiménez. Mais ces fraises parfumées, finalement, quand viennent-elles ?

 

Bientôt, Lucien l’âne mon ami, mais poursuivons la lecture du guide pénitentiaire. D’abord, il te faut savoir que tout compte fait, le régime de la prison de Turin est plus libéral, il faut comprendre permissif, que celui de la prison de Rome. Sans doute est-ce un effet de la capitale ou de la proximité du Duce – Grandeur oblige ! Cependant, Regina Cœli est une excellente auberge où on sert le poulet grillé à la menthe et au dessert, des petites fraises parfumées. Je cite :

« Et des fraises qui enchantent

Par leurs senteurs de liberté.

Ces petites fraises parfumées

Viennent de clairières ombragées ;

 

Ah, enfin !, s’écrie Lucien l’âne, je me désespérais de les connaître. Ce sont donc de vraies fraises. Les sert-on avec de la crème ?

 

Je l’ignore, avoue Marco Valdo M.I, mais en résumé, le séjour à Rome est plus luxueux, mais également plus ennuyeux.

 

Bien, conclut Lucien l’âne. Nous n’irons pas le vérifier. Dès lors, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, pénitentiaire, disciplinaire, punitif, intoxiqué par le pouvoir et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Quand on m’a enlevé à Turin

Je lisais au lit, sans déranger personne,

De la philosophie dès le matin.

Ici, je lis « L’Île au Trésor » de Stevenson,

Un ami des ânes, quel bel écrivain !

 

À Turin, la vie carcérale

Était plus libérale.

À Rome, elle est plus sévère,

Plus réglée, plus disciplinaire.

Ici, on est dans la capitale.

 

Ici, c’est une auberge excellente ;

On y mange l’agneau et le poulet grillés

Aux senteurs et aux saveurs de menthe

Et des fraises qui enchantent

Par leurs senteurs de liberté.

 

Ces petites fraises parfumées

Viennent de clairières ombragées ;

Cet agneau romain a connu

Les tièdes soirées

Du printemps révolu.

 

Ici, je fais la lessive,

Ici, je lave tout à la main.

Les mouchoirs blancs dans la bassine

Éveillent une nostalgie intime,

Une odeur de fleurs et de jardin.

 

Pour les conditions matérielles,

Rome, c’est plus luxueux :

Le lit est bon, on y mange mieux.

À vrai dire, c’est ennuyeux :

Ici, la prison n’est plus pareille.

 

 Les petites Fraises parfumées
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Published by Marco Valdo M.I.
2 juin 2019 7 02 /06 /juin /2019 21:02
 
LE PHARE 
 
ou
 
LA STATUE DE LA LIBERTÉ

 

Version française – LE PHARE ou La STATUE DE LA LIBERTÉ– Marco Valdo M.I.2019

Chanson italienne – Il faroPetralana – 2019

 

 

 

 

 

The Lighthouse – Il faro – Le Phare est d’actualité, car il nous parle de l’immigration, de la traversée de l’océan qui se faisait dans le passé d’Europe vers l’Amérique, et la traversée de la mer d’aujourd’hui qui se fait d’Asie et d’Afrique vers la Grèce, vers l’Italie et vers l’Espagne.

"Eh bien, la comparaison est vite faite. Les Italiens étaient traités en Amérique exactement comme les étrangers sont traités aujourd’hui en Italie, c’est-à-dire comme des bêtes. Proposer ces questions à l’auditeur vise à le faire plus compatir à la solitude et aux réalités difficiles que vivent les étrangers qui arrivent. Le Phare raconte la solitude que les Italiens ont vécue à l’étranger, en abandonnant leur foyer et c’est une solitude que beaucoup de nos compatriotes vivent encore aujourd’hui en Europe. Je dis cela en tant qu’Italien à l’étranger. La communauté italienne en Angleterre est énorme, elle correspond à une ville italienne. Je sais ce que cela signifie d’être dans un pays où votre langue n’est pas parlée et où il est difficile de s’intégrer culturellement. Le Phare parle de ce sentiment d’aliénation, de solitude.

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, c’est le destin de celui qui s’égare dans le dédale des langues étrangères afin d’en rapatrier des morceaux dans sa langue usuelle (pas nécessairement maternelle ; pas nécessairement paternelle ; pas même scolaire, rien que la langue dont il use habituellement) que de rencontrer des histoires qui se ressemblent dans des langues multiples et partant, dans des mondes multiples.

 

 

Eh, Marco Valdo M.I. mon ami, où veux-tu donc en venir avec ces circonlocutions ?

 

 

À ceci, mon ami Lucien l’âne, qu’au moment où je transpose Il faro de Petralana en Le Phare, je suis précisément en train de lire tut un roman sur ce sujet de l’arrivée de l’émigré à New York, via Ellis Island.

 

 

Fort bien, répond Lucien l’âne, tout un roman, en voilà une histoire. Sans doute un coïncidence comme il y en a tant. Mais au fait, de quel roman parles-tu ?

 

 

Comme tu peux l’imaginer à partir de mes circonlocutions préliminaires, Lucien l’âne mon ami, ce n’est pas une histoire italienne ; elle n’est pas écrite en italien ; elle est racontée en allemand par un émigré et comme presque toujours en cas, elle est partiellement autobiographique. Comme pour les Italiens, les Russes, les Tchèques, les Polonais, les, les, les, arrivés par la même voie, le nom que les désigne est le même, ce sont des « aliens », tel est le mot étazunien qui les désigne. Cependant, tout ne serait pas dit si je ne précisais que ce roman parle des émigrés des années 30-44 du siècle dernier ; quant à l’auteur, c’est celui-là même que j’ai surnommé dans « À l’Ouest » et qui apparaît en compagnie d’Orages d’Acier, alias Ernst Jünger, un autre romancier allemand, nettement plus belliqueux toutefois ; tu auras donc reconnu Erich Maria Remarque.

 

 

Pour me souvenir des chansons, je m’en souviens très bien, dit Lucien l’âne, d’autant qu’elles figurent dans les petits livres des Histoires d’Allemagne que tu as si joliment publiés depuis, précisément dans Le Rêve de Guillaume. Pour prouver ma bonne mémoire, je te les cite : Boue, bombe, bruit et brouillard ; Casques à pointe et casques d’acier ; À la prochaine !; Alerte au gaz ! Gaaz ! Gaaaz !, et bien entendu, La Der des der. Et donc, ce roman, dis-moi comment il s’intitule.

 

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, il ne porte pas un titre très original, mais pourtant terriblement lourd de signification. Il s’intitule en langue originale : « Das gelobte Land », autrement dit, la terre promise et de son titre français : « Cette terre promise ». Et de fait, l’Amérique – et pas seulement les Zétazunis – a longtemps été considérée ainsi. Isaac Asimov dans son autobiographie « I, Asimov » – et en français, « Moi, Asimov », raconte aussi son arrivée – surtout celle de ses parents (car à ce moment, il était un petit enfant de 3 ans) émigrés de Russie. Et je pense qu’il doit y en avoir plein d’autres comme ce roman d’une émigration retournée vers une autre Terre promise qu’est « Le dernier Paradis » d’Antonio Garrido (titre d’origine : El ultimo Paraïso). Mais passons, on n’en finirait pas. Une dernière chose cependant, il est curieux de remarquer que la Statue de la Liberté elle-même est une émigrée française, qui eut bien du mal à se faire accepter sur son île face à Manhattan ; elle faillit même ne pas se faire, car les financiers locaux voulaient la tatouer de leurs noms au prétexte qu’ils donnaient de leurs sacrés dollars. À tel point qu’elle dut s’exposer en morceaux : la tête et même un bras avec son flambeau, pour convaincre des donateurs anonymes.

 

 

Oh, la pauvre, elle a dû faire le trottoir en quelque sorte, mendier pour pouvoir être admise, c’est vraiment une émigrée et encore, elle est cantonnée sur une île au large comme tous les émigrés venus par la mer, pauvre femme. Mais, dit Lucien l’âne, comme tu le sais, les histoires de Paradis et de Terre promise se passent toujours très mal. Moi, je me contente d’aller où les sabots me conduisent et de grignoter les chardons du chemin. Pour le reste, tissons le linceul de ce vieux monde aux sempiternelles promesses, menteur, hâbleur, versatile et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

Le champ de la mer comme une plaine face aux grues

Les remorqueurs s’en vont les yeux pleins de lanternes

Brassant l’écume dans le noir

Sous la statue de votre liberté.

Mais, je ne vois pas de liberté sur ces trottoirs,

Pas plus aujourd’hui que dans le passé.

Je n’entends plus aucun son,

Sans whisky à m’embrouiller,

Sans vin à bercer ma chanson.

Et cette nuit, je vais la passer seul, sans façon,

Dans le Bronx, sur le trottoir, couché.

Sans whisky à m’embrouiller,

Sans vin à bercer ma chanson.

Cette mer m’embrasse comme un frère,

Elle porte en elle des plaintes dans toutes les langues,

Soudain, vient un regret étrange,

Celui de n’avoir pas fumé ensemble.

Un tourbillon inquiétant, un vent doux,

Une caresse inconnue m’appellent en dessous ;

L’eau de mer, cette mère pardonne tout.

La prière ne convient plus

Et à ceux comme moi, elle n’a jamais convenu ;

Aux gens comme moi, elle n’a jamais convenu.

 

LE PHARE ou LA STATUE DE LA LIBERTÉ
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Published by Marco Valdo M.I.
31 mai 2019 5 31 /05 /mai /2019 10:40

 

Je suis un Artiste

 

 

Lettre de prison 29

10 juin 1935

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Si tu le veux bien, Lucien l’âne mon ami, je propose de faire une pause dans notre histoire tout comme le fait le Dr. Levi afin de récapituler ce qui s’est passé depuis sa première incarcération en mars 1934. D’abord, il faut distinguer au moins trois périodes. La première incarcération qui est celle qui va de mars à mai 1934, aux Nuove, la prison de Turin. Durant cette période, il est interrogé très ponctuellement par la police politique et par les juges d’instruction turinois. C’est à ce moment que Carlo Levi fait la remarque qu’une partie de la prison est réservée aux prisonniers politiques et prend soudain les allures d’une synagogue. Dans la presse, le gouvernement fasciste dénonce un complot juif, anticipant et probablement, annonçant ainsi les lois raciales de 1938.

 

Oui, dit Lucien l’âne, je me souviens de cette réflexion d’une ironie amère qu’avait faite alors Carlo Levi. À mon avis, il devait sentir venir l’horreur.

Sans doute, dit Marco Valdo M.I., ces arrestations de groupe étaient-elles des prémices d’autres. Dès cette période aussi, Carlo Levi a mis en place une communication à clé dans ses lettres adressées à sa mère, qui auréolée de l’image italienne de la « mamma » était exclue par définition de la sphère politique et protégée par l’imaginaire « machiste » qui faisait oublier aux policiers qu’Anneta Treves était aussi une militante socialiste et la sœur d’un des dirigeants de Parti socialiste en exil. Donc, dès le départ aussi, Carlo Levi organise sa défense, qui sera reprise et systématisée dans cette canzone sur deux points essentiels : primo : « Je suis peintre, je suis artiste » et corollaire : « Je ne m’intéresse pas à la politique, je n’y connais rien, je suis innocent de ce dont on m’accuse et d’ailleurs, de quoi m’accuse-t-on ? »

 

Au fait, c’est vrai, dit Lucien l’âne. Moi, j’aurais dit : « Je suis un âne. Je ne sais rien de la politique et de quoi, m’accuse-t-on ? »

 

 

Quoique, répond Marco Valdo M.I., je te rappelle aussi la fable de La Fontaine où l’âne tout innocent qu’il est, finit par être qualifié de galeux :

 

« Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal. »

 

La seconde période, qui va de mai 1934 à mai 1935 est une période de fausse liberté, où le peintre Levi est frappé d’admonition, autrement dit en résidence surveillée, espionné comme toutes ses relations. L’admonition, fausse mesure de clémence, avait vraisemblablement le but de mettre en confiance le suspect et de l’amener à commettre certaines imprudences, qui auraient permis de le confondre et d’établir l’existence du complot. Il n’en a rien été et comme tout ça ne donnait rien, ils auraient eu plus de chances à essayer le spiritisme ancien. Dans les hautes sphères, on s’impatiente, du coup, on arrête à nouveau Carlo Levi.

 

C’est là, je présume, dit Lucien l’âne, que commence la troisième période.

 

Tu présumes bien, Lucien l’âne mon mai. Quand on vient le chercher dans son atelier de peintre où il est confiné, Carlo Levi n’est pas véritablement surpris et arrivé à la prison, il retrouve ses vieilles habitudes. Cette fois encore, en dépit des fastidieux interrogatoires, il ne lâche rien. Il argumente avec rigueur. Certes je vivais à Paris, mais c’était là que devait être un peintre, car c’est la capitale artistique du monde. Certes, dit-il, j’ai assisté en juin 1933 à Paris aux funérailles du dirigeant socialiste exilé Claudio Treves, mais c’est mon oncle, le frère de ma mère. Tout doucement, il arrive à convaincre de son innocence les enquêteurs turinois et de ses entretiens avec les commissaires et les fonctionnaires, il retire l’impression qu’il va être libéré.

 

Et il ne l’est pas, dit Lucien l’âne, mais pourquoi ?

 

On lui avait annoncé qu’on le libérerait en fin de journée et quand on vient le chercher. Un coup de théâtre !, répond Marco Valdo M.I., et tout bascule. Rome réclame le suspect Carlo Levi pour le mener devant le Tribunal Spécial où sont condamnés les ennemis du régime fasciste. Ainsi commence la quatrième période par un voyage en cage comme s’il était un animal sauvage qui allait dévorer ses gardes et qui sait, les autres voyageurs à destination de la capitale de l’Impero. Et là, dans un coin pourri de l’ancien couvent, recommence l’isolement. Reprennent les allées et venues dans les locaux de l’Ovra pour les sempiternels et monotones interrogatoires, dont on a retrouvé les procès-verbaux : toujours des soupçons et jamais de preuves.

 

On en est donc là, dit Lucien l’âne. C’était quand même utile de faire le point. Je m’y retrouve un peu mieux dans cette étrange aventure. En attendant la suite, tissons le linceul de ce vieux monde rancunier, soupçonneux, hargneux, teigneux et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Qui sait pourquoi

On veut faire de moi

Un être politique,

Moi, que les affaires publiques

N’intéressent pas.

 

Questions le matin,

Questions l’après-midi,

On ne s’ennuie pas ici.

Que sais-je enfin

De ces lointains cousins ?

 

L’admonition m’avait cloîtré.

Je voulais même me retirer

À la campagne, chez les termites

Pour vivre en ermite,

Ma vie d’artiste.

 

De ma retraite volontaire

Pour peindre et méditer,

Me voilà bien récompensé.

C’est le même fonctionnaire

Qui veut encore m’interroger.

 

On se salue sans défiance

Comme de vieilles connaissances.

Il m’attribue une intelligence

Contraire à l’innocence.

C’est le règne de la confiance.

 

Moi, je ne veux rien

Savoir du monde politique.

Je ne sais rien, je peins.

Je dis, je redis, je répète :

Je suis un artiste.

 

 

 Je suis un Artiste
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30 mai 2019 4 30 /05 /mai /2019 15:28

 

 LES INQUISITEURS

 

 

 

Version française – LES INQUISITEURS – Marco Valdo M.I. – 2019

d’après la version italienne de Riccardo Venturi

d’une

Chanson portugaise – Os inquiridores – José Saramago – 1966

 

 

 

 

 

 

 

Comme on sait, José Saramago a également écrit les Poèmes possibles (Poemas possíveis). Ils ont été publiés en 1966 par Portugália Editora, deux ans avant l’accident domestique (il semble que ce soit une chute dans la baignoire) qui a entraîné la mort du dictateur Salazar. Certains des Poèmes Possibles de Saramago (voir notamment Paula Oliveira : https://www.youtube.com/watch?v=QmfzTswF60s) ont été mis en musique et chantés par Manuel Freire ; voir Ouvindo Beethoven, le célèbre Beethoven du Jour des Surprises (qui serait arrivé quelques années plus tard, exactement huit, le 25 avril 1974 ; et ce fut une assez bonne surprise). Le présent Poème Possible , par contre, je ne sais pas s’il a jamais été mis en musique par qui que ce soit ; mais comme j’ai tant de fois été démenti , qui sait si celle-ci ne l’a pas été. Il parle d’Inquisiteurs. On croit maintenant que les Inquisiteurs appartiennent à un passé très lointain, on pense à Torquemada ou Bernardo Gui du « Nom de la Rose », on imagine des tortures horribles et imaginatives, pourtant les Inquisiteurs ne sont jamais partis. Église ou État, souvent des deux, ils sont toujours là pour nous scruter, nous espionner, nous dicter, nous réprimer et, bien sûr, nous torturer ; maintenant nous leur avons volontiers fourni des outils technologiques impensables, devenant nous-mêmes, dans la pratique, les inquisiteurs et les bourreaux de nous-mêmes. Et oui, il y a des inquisiteurs, des poux de toutes les couleurs. Mais faites attention. J’ai mis ce poème dans la catégorie « anticléricale ».Mais, en portugais, « inquiridores » ne signifie pas seulement « inquisiteurs » ; cela signifie aussi « enquêteurs ». C’est un terme juridique normal et actuel. En portugais, inquisiteurs et enquêteurs sont la même chose ; de quoi réfléchir. [R.V.]

 

 

 

 

 

 

Les poux infestent le monde :

Il n’y a pas une peau qu’ils ne sucent,

Il n’y a pas de secret d’âme qu’ils n’épient,

Un rêve qu’ils ne mordent et ne pervertissent.

 

 

Sur nos reins poilus, ils s’amusent

De toutes couleurs, ils nous menacent :

Il y en a des bruns, des verts et des jaunes,

Il y en a des noirs, des gris et des rouges.

 

 

Et tous se bagarrent, tous mangent,

De concert, voraces, ils n’entendent

Laisser comme restes de leur dîner,

Sur le désert terrien que des os décharnés.

 

  LES INQUISITEURS
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28 mai 2019 2 28 /05 /mai /2019 18:38

 

CHANT D’ÉMIGRATION (LES CHAMPS SE VIDENT ET LES ATELIERS SE REMPLISSENT)

 

Version française – CHANT D’ÉMIGRATION (LES CHAMPS SE VIDENT ET LES ATELIERS SE REMPLISSENT) – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Canto d'emigrazione (I campi si svuotano si riempiono le officine) – Dario Fo – 1971

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

« Les champs se vident et les ateliers se remplissent », dit Lucien l’âne, voilà qui me fait penser aux célèbres vases communicants qui se déversent l’un dans l’autre.

 

 

Sans doute, Lucien l’âne mon ami, mais cette comparaison est trompeuse, car si tu t’en souviens, dans les mouvements de liquide entre les vases communicants, le système tend à l’équilibre ; il tend à mettre le liquide au même niveau et au niveau le plus élevé possible. Évidemment, tout va dépendre de la capacité des vases, de leurs tailles respectives, de la manière dont ils sont placés l’un par rapport à l’autre.

 

 

Oh, dit Lucien l’âne, mais s’il y a trop de liquide ou si le liquide continue à remplir les vases… Ça finit par déborder, mais pour les vases débordants, tant que le liquide continue à arriver, le débordement continue. Il faut donc intervenir à la source pour arrêter le flux, car un simple barrage ne fait que déplacer le problème en créant un vase de plus. A contrario, dans le cas d’un lac de montagne et l’océan dans lequel, au bout du cours, il se déverse, sauf bouleversement majeur, le liquide - en l’occurrence de l’eau et pour autant qu’il en reste dans le lac et qu’il pleuve ou que des glaciers situés plus haut encore fondent et alimentent le lac – continue de couler et jamais l’océan ne déborde.

 

 

Je me demande, Marco Valdo M.I. mon mai, dans quoi l’océan pourrait-il déborder ?

 

 

Un autre océan, répond Marco Valdo M.I. en riant. Cependant, peu importe ce qu’il advient de ce liquide et de ces vases, on s’égare finalement, car dans le cas des champs et des ateliers, ce sont des humains qu’on déplace, qui se déplacent, ça dépend. De plus, leurs déplacements dépendant de mille critères. Le fait est que dans la chanson, ils se déplacent en grand nombre dans un mouvement qui paraît collectif et plus ou moins, ordonné des champs vers les ateliers.

 

 

Mais, dit Lucien l’âne, aussi grands que soient les ateliers, ils ne sont jamais aussi grands que les champs.

 

 

Certes, répond Marco Valdo M.I., mais ça n’est pas la raison du vide ; la raison en est que non seulement, les champs se vident, mais également, que les zones rurales ne se repeuplent plus ; et même quand elles ont rempli les ateliers, elles continuent à se vider au profit des villes et particulièrement, des mégapoles. Pour en venir à la canzone, elle raconte cette gigantesque migration des campagnes vers les villes et au-delà vers des villes et des pays lointains. C’est une fuite de populations entières de la misère rurale locale vers la misère des faubourgs industriels qu’on ne découvre qu’à l’usage, quand le mirage s’est évanoui. C’est ce qui est arrivé à Marcovaldo, mon ancêtre littéraire, c’est son histoire que raconta Italo Calvino.

 

 

Une amusante et terrifiante histoire, dit Lucien l’âne, et en même temps aussi amusante et terrifiante que la vie elle-même. Pense donc, un émigré du Sud (à l’époque, vu des villes industrielles du Nord, le Sud se limitait encore à l’Italie), marié, six enfants, vivant tous dans un sous-sol ; un manœuvre sans aucune qualification, véritablement perdu dans cette ville (Turin ?) et qui – il faut bien le dire – un peu idiot, probablement analphabète et qui malgré tout, fait face à ce destin absurde. Et encore, il avait un sort pas trop effroyable par rapport à ce qui se passe dans les faubourgs des mégapoles, dont la plupart, malgré leurs millions d’habitants, nous sont inconnues, de l’Inde, de la Chine, du Pakistan, du Nigéria, d’Afrique du Sud, du Brésil, d’Argentine ou du Mexique ou que sais-je ou que dis-je, je m’arrête, la liste serait infinie. Combien de miséreux là, maintenant, dans ce monde : sept milliards ? Demain, dix milliards ? Et s’il est vrai que quand on est dans la misère, on tire le diable par la queue, alors, je me demande quelle longueur doit avoir la queue du diable et quelle douleur, le pauvre diable doit ressentir. Rien que d’y penser, j’en ai mal au bout de mon échine. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde effroyable, terrible, mortifère, misérable, miséreux et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

Les champs se vident,

Les ateliers se remplissent.

De Sicile, des Pouilles et de Calabre,

Mille trains de désespérés partent.

 

Adieu, adieu amour !

Dans les bagnes lointains

De Lombardie et de Turin,

Adieu, adieu amour,

Nous allons mourir au turbin

Pour pouvoir vivre jour après jour.

 

 

Avec les fiches de paie, ils nous étranglent ;

Avec le logement, ils nous étranglent ;

Avec tout ce que nous devons payer, ils nous étranglent.

 

 

Adieu, adieu amour !

Dans les bagnes lointains

De Lombardie et de Turin,

Adieu, adieu amour,

Nous allons mourir au turbin

Pour pouvoir vivre jour après jour.

 

 

Avec les fiches de paie, ils nous étranglent ;

Avec le logement, ils nous étranglent ;

Avec tout ce que nous devons payer, ils nous étranglent.

 

 

Adieu, adieu amour !

Dans les bagnes lointains

De Lombardie et de Turin,

Adieu, adieu amour,

Nous allons mourir au turbin

Pour pouvoir vivre jour après jour.

 

CHANT D’ÉMIGRATION (LES CHAMPS SE VIDENT ET LES ATELIERS SE REMPLISSENT)
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27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 15:31

 

Les Pins du Janicule

 

 

Lettre de prison 28

7 juin 1935

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

On était au début juin 1935. Crois-moi, Lucien l’âne mon ami, c’était un bon moment pour voir les pins du Janicule.

 

Bien sûr, répond Lucien l’âne, c’est le temps où la colline rutile sous le soleil et un vent tiède venu d’Ostie arrive par vagues ondulantes pour agiter les cimes des pins du bois sacré, où on célèbre ainsi Janus, le bifront, mais également, Fontanus, son fils et Isis, la déesse égyptienne.

 

Mais encore, Lucien l’âne mon ami, c’est un lieu préhistorique qui vit l’installation des Étrusques sur les bords du Tibre et qui pur sa version historique ne manque relativement pas d’importance pour notre récit, car il fut le lieu même où la République de Rome soutint un long combat contre les armées de Napoléon III, venues pour rétablir le pouvoir du Pape et de ses essaims de noirs corbeaux. Cependant, en juin 1935, malgré la splendeur de la colline sacrée et de toute la ville qui l’environne, le prisonnier politique Carlo Levi, enfermé à Regina Cœli, n’en verra rien. Il aurait aimé voir la cité millénaire, il aurait espéré un regard panoramique et sans doute aussi, une flânerie rêveuse d’un parc à l’autre, d’une fontaine à l’un ou l’autre édicule. Mais voilà, il ne verra rien de tout ça : après le voyage en cage, il est à nouveau plongé dans un trou sans lumière, un de ces lieux minuscules dont un fonctionnaire zélé a fait occulter la fenêtre monacale. De sa cellule ridicule, c’est à peine si le prisonnier peut voir le ciel.

 

« Pour ce que je peux en apercevoir,

Rome est un trou noir,

Une oubliette, une cellule. »

 

Je ne comprends pas, soupire Lucien l’âne, pourquoi un tel isolement ; déjà qu’ils sont enfermés dans des réduits et en plus, on leur ôte jusqu’au regard et à la lumière.

 

Ah, Lucien l’âne mon ami, on dirait que tu ne connais pas les humains, même si je sais que tu n’as dit les choses ainsi que pour me permettre d’y répondre. Donc, ceux-là, ces humains à force d’enfermer leurs contemporains s’étaient rendu compte qu’il était plus efficacement répressif de couper tout contact avec l’extérieur ; c’est une question d’efficience, de rendement de l’enfermement. De façon générale, c’est déjà l’objet de la garde à vue, qui est heureusement de courte durée. Singulièrement, il faut te ressouvenir qu’à l’époque, sous le régime fasciste, Regina Cœli était une prison très spécialisée ; elle accueillait les prisonniers politiques qu’il fallait tenir au secret et préparer pour les interrogatoires. Couper le regard, dissimuler le monde extérieur, réduire la lumière étaient des armes psychologiques, tout comme les interrogatoires à répétition. Il s’agit de faire « craquer » les résistances. Pour ce qui est du Dr. Levi, toutes ces manœuvres seront peines perdues. Il songe à ses tableaux, clame son innocence et réclame sa libération.

 

Merci de toutes ces explications, Marco Valdo M.I. mon ami, même si j’imagine qu’il y aurait encore beaucoup de choses à dire. Maintenant, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde carcéral, monacal, sombre et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Ici, que faire d’autre

Que d’attendre ?

Il me vient d’écrire :

« Le monde n’est pas le monde,

Rome n’est pas Rome ! »

 

Moi, qui voulais voir

Les pins du Janicule.

Pour ce que je peux en apercevoir,

Rome est un trou noir,

Une oubliette, une cellule.

 

Par-delà ce mur et ces barreaux,

Il y a la Villa Borghese, la piazza di Spagna,

Le Triton, la piazza Navona,

À la Quadriennale, mes tableaux

Et moi, je peux juste imaginer tout ça.

 

Mes tableaux, ah, mes tableaux !

Exposés à l’Exposition italienne de Paris

Et à Turin où j’ai un prix.

Je rêve de faire à nouveau

De œuvres utiles à mon pays.

 

On m’interroge le matin ;

On me laisse à midi

Le temps de combler mon appétit

Et on me repose l’après-midi,

Les mêmes questions qu’à Turin.

 

De lui-même, le grand château

De leurs soupçons va s’effondrer.

Tout y est faux.

Quand vont-ils se décider

À me libérer ?

 

 Les Pins du Janicule
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Published by Marco Valdo M.I.

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