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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 16:59

 

Arlecchino au Couvent

 

Chanson française – Arlecchino au Couvent – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 7 bis

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Ah, Lucien l’âne mon ami, commençons par resituer note Arlequin dans son parcours tourmenté : parti de Marengo, pour cause de désertion, il fuit à travers l’Europe des premières années du siècle, quand Bonaparte se muait en Napoléon. Après un passage par Venise, il parvient au terme d’une errance à travers les Alpes autrichiennes à retrouver pour un temps fort court son Arlecchina, perdue de vue depuis onze ans ; puis, chacun repart de son côté – elle vers l’Italie et lui, notre déserteur, passé par Prague aboutit sous l’identité de Sevastiano, homme de théâtre et d’opéra napolitain, au château de sa ville de Litomyšl où la Comtesse Franziska en fait son bouffon en attendant le retour de son mari, le Comte Wallenstein. Au retour du maître des lieux, tout semblait bien se passer jusqu’au moment où notre Matthias, en statue nue du Commandeur, laisse tomber le voile et montre son cul sur la scène. Renvoyé sur le champ, il doit aussitôt fuir, car il est reconnu par un officier de son ex-régiment ; Arlequin le déserteur se réfugie au couvent. C’est là que nous en sommes dans cette chanson faite elle aussi de morceaux excédentaires qui sans elle, seraient irrémédiablement perdus.

 

Eh bien, merci mille fois, Marco Valdo M.I. mon ami, car depuis le temps et avec tous ces bouleversements, je ne m’y retrouvais plus trop dans cette odyssée baroque.

 

Tu vois, Lucien l’âne mon ami, la vie est parfois absurde et contraignante. Ainsi, notre déserteur Matthias, si épris de liberté, s’est lui-même enfermé – d’abord dans un château où il s’ennuyait en attendant il ne savait trop quoi et à peine sorti, il se terre dans un couvent où la vie est plutôt monotone. Soit, on doit bien concéder qu’il n’avait pas le choix. Cependant, pour ce faire, il doit se plier à la vie monastique, qui n’est pas de tout repos et surtout, il lui faut ménager la foi et les exigences de l’Église. Certes, il suffit, mais c’est beaucoup et c’est lourd, il suffit de faire semblant de croire et adopter les attitudes et les gestes de rigueur.

 

Sans doute, dit Lucien l’âne, mais ce ne doit pas être trop difficile pour un comédien comme lui.

 

Bof, pas sûr que ce soit si facile. Je te rappelle, Lucien l’âne mon ami, que comme comédien, il est plutôt spécialisé dans les rôles burlesques, dans la farce et le gros comique du théâtre de cirque. On verra d’ailleurs que sa profession de foi est des plus élastiques et pas vraiment convaincante. On la dirait pour tout dire forcée ou imposée par les nécessités du moment. Cependant, le père Prosper, qui est le religieux qui l’accueille, fait celui qui ne comprend pas ; en fait, il s’arrange de la façade de religiosité présentée par Matthias et qui sauve les apparences.

 

En somme, dit Lucien l’âne, si je comprends bien, le père Prosper n’est pas plus catholique que le Pape ou pas moins et agit comme Jules II lorsqu’il reçut Till au Vatican. Je me souviens de la chanson « La Messe du Pape, le pardon de Till et les florins de l’Hôtesse » dans laquelle ces deux-là se disaient :

 

« Le Pape lui demande : « Quelle est ta foi ? »
« La même que mon hôtesse qui partage la vôtre,
ma foi. »
« C’est fort bien
comme ça. Mais à quoi, à quoi,
À quoi donc, en vérité, pèlerin, tu crois ? »
« Je crois ce que vous croyez que je crois. »

 

Et notre Arlequin, reprend Marco Valdo M.I., a la croyance aussi évanescente que celle de Till :

 

« Que dis-tu ? Tu ne crois pas en Dieu ?

Père Prosper, j’aimerais croire

À la Sainte Église et même au bon Dieu.

Enfin, si, presque, c’est-à-dire, peut-être… »

 

Si tu veux mon avis, Marco Valdo M.I. mon ami, Matthias ne restera pas longtemps dans la maison de Dieu. En attendant la suite, tissons le linceul de ce vieux monde jean-foutre, croyant, crédule, incroyable et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Chez les moines, la prière ;

À voix haute, le pater

Et le bénédicité, deux fois ;

Le lait ne refroidira pas.

 

Arlecchino, encore toi, mécréant !

Garde-moi en cellule, notre Père !

Au couvent, tout l’hiver.

Dans les champs, au printemps.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Appelez-moi, Matthias, je n’ai plus de nom ;

Gardez-moi dans cette sainte maison

Jusqu’à la fin de mes jours, sans rémission.
Le Père recteur n’y voit pas d’objection.

 

Matthias, c’est le matin.

La clochette sonne l’heure,

Il est cinq heures,

Le jour s’en vient.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Montreur de marionnettes, funambule,

J’ai dansé avec un ours, j’ai mendié, moi.

J’ai vagabondé, j’ai volé à l’église.

Parfois, je vois Dieu danser sur le toit.

 

Que dis-tu ? Tu ne crois pas en Dieu ?

Père Prosper, j’aimerais croire

À la Sainte Église et même au bon Dieu.

Enfin, si, presque, c’est-à-dire, peut-être…

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Arlecchino au Couvent
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Published by Marco Valdo M.I.
24 octobre 2019 4 24 /10 /octobre /2019 20:13

Arlequin et l’Histoire

 

Chanson française – Arlequin et l’Histoire – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 5 bis

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

C’est terrible Lucien l’âne mon ami, de vivre avec la poésie, car la poésie est une personne exigeante et entêtée. Elle veut souvent plus ; elle en veut toujours mieux. Mieux, s’entend : à ses yeux ! Elle redemande à la fois rigueur et fantaisie ; ordre et déroute des mots. Sans cesse, elle rebat les cartes ; elle refait, elle redessine, elle redestine, elle reforme ; du vieux, de l’épars, elle se vêt.

 

Que barbotes-tu là, Marco Valdo M.I. mon ami ?

 

Oui, Lucien l’âne mon ami, je te le dis, la poésie, c’est toute une histoire, comme l’histoire d’Arlequin, de Matthias Pollo Arlecchino. Vois, il y avait un temps – en fait, il y a quelques jours à peine –, dix chansons laissées en chantier des mois durant. Et à la reprise du cycle de l’Arlequin amoureux, il m’a fallu tout revoir et inventer le bis et le ter pour combler les creux de l’histoire. Tout ça pour te dire que celle-ci, Arlequin et l’Histoire est faite de bric et de broc de pages anciennes qui étaient excédentaires par rapport à la structure générale commune : trois fois deux quatrains suivis d’un refrain du même format. Et certains – les excédentaires – en comportaient curieusement quatre. Il a donc fallu raboter.

 

Ah !, dit Lucien l’âne en riant, raboter, raboter, c’est malin, ça ! Et qu’as-tu fait des morceaux ?

 

Eh bien, vois-tu, Lucien l’âne mon ami, que je n’ai rien perdu au change, car en fin de compte, je me suis aperçu – miracle de la poésie – qu’il me restait en trop précisément : trois fois deux quatrains et un refrain et en les regroupant, j’en ai fait cette chanson.

 

Alors, te voilà structuraliste, maintenant, Marco Valdo M.I. mon ami. Moi, je veux bien, mais quel sens peut avoir pareille histoire ainsi inventée ?

 

Justement, Lucien l’âne mon ami, et c’est là le mystère poétique, cet assemblage hétéroclite fonctionne fort bien et donne in fine le sens de l’histoire et de la manière la plus orthodoxe et formelle qui soit. Arlequin qui, lourd d’ennui, voulait repartir sur les routes de traverse, sur les entiers détournés, s’était laissé convaincre par la Comtesse Hohenfeld de rester auprès d’elle comme bouffon. Ils formaient un étrange couple devisant souvent, assis sur un banc dans la cour du château. C’est au cours de cette étrange stase qu’Arlequin pense ; il se met à méditer.

 

Naturellement, dit Lucien l’âne. Très bon, la méditation, c’est un remède pour ceux qui s’ennuient d’eux-mêmes et même aussi, pour ceux que la vie coince dans l’ennui.

 

Quoi ?, Toi aussi, mon ami Lucien l’âne ! Toi, je ne peux l’imaginer, tu t’ennuies ? Je n’aurais jamais pensé que cette détestable habitude t’aurais même un instant poursuivi.

 

Que nenni, Marco Valdo M.I. mon ami, je n’ai jamais connu l’ennui. Quand donc eût-ce été possible ? Et puis, dis-moi l’ami, ce que c’est que l’ennui.

 

Oh, répond Marco Valdo M.I., l’ennui ? L’ennui, je ne sais pas, je n’ai jamais eu que des ennuis ; mais, paradoxalement, avec les ennuis, on n’a pas le loisir de connaître l’ennui. Ce qui fait que comme toi, je ne sais ce qu’est l’ennui. Cependant, ma curiosité m’empêche de découvrir ce qu’il est.

 

Évidemment, rétorque Lucien l’âne en riant, c’est logique ; je veux dire qu’il est logiquement impossible de découvrir l’ennui en le cherchant puisque le simple fait de faire quelque chose l’empêche d’exister. C’est une étrange chose que l’ennui. Donc, Arlecchino médite et comme il en a la manie, il devise avec Arlecchina, ou plutôt avec ce double d’Arlecchina, ce fantôme qui depuis leur séparation pour cause de voyages contradictoires, lui tient compagnie. Tel un mentiloque, qui serait un anti-ventriloque, il cause silencieusement avec elle de tout ça et du sens de l’histoire, de son histoire enclose dans l’Histoire.

 

On dirait, conclut Lucien l’âne, qu’il philosophe, on dirait que lui, l’Arlequin et son Arlequine, comme toi et moi, pratiquent le dialogue maïeutique, question de s’entretenir et de meubler le temps agréablement et somme toute, utilement. Mais, foin d’Histoire, voyons ta chanson recomposée et tissons le linceul de ce vieux monde morne, ennuyeux, désolant, aberrant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

Arlecchina, ma rose blanche

Refais-toi une beauté, Arlecchina

Un peu de poudre à tes yeux, c’est dimanche.

Galop, galop, on va, on va, on va…

Demain ma mie, il y aura du pain, de la viande

Des saucisses, des anchois, des anguilles

Un citron, deux oranges, des airelles

De la crème, des raisins, des amandes.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Faust, mon cher Faust, regarde-moi !

Arlecchina, je te reconnais, c’est bien toi :

Ces épaules nues, ce corps dans la soie.

Suc de pavot, mon rêve, Arlecchina.

Oh, Pollo Sevastiano, je suis ta mie

Tu parles tchèque, n’est-ce pas ?

Was ist Leben ? Qu’est donc la vie ?

À quoi peut bien rimer tout ça ?

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

À l’Histoire, il n’y a pas d’échappatoire !

L’Histoire, c’est toute une histoire ;

Mais l’Histoire, Matthias, ne se soucie pas de toi,

L’Histoire ne te connaît pas.

Le sergent-recruteur, lui, se souvient de toi.

Longtemps après, il te retrouvera.

Matĕj, Matthias, Mathieu le déserteur,

Cache-toi dans le trou du souffleur.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Arlequin et l’Histoire
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Published by Marco Valdo M.I.
22 octobre 2019 2 22 /10 /octobre /2019 20:32

 

 

JE VOUDRAIS PARTIR SEULE

 

 

Version française – JE VOUDRAIS PARTIR SEULE – Marco Valdo M.I. – 2019

d’après la version italienne trouvée sur I pensieri di Protagora

SENZA TITOLO (VORREI ANDARE SOLA)

d’une chanson tchèque – Bez názvu (Chtěla bych jít sama)Alena Synková – 1942-45

 

 

 

 

 

 

Poème d'Alena Synková (1926-2008), journaliste, écrivain, scénariste et dramaturge tchèque, juive, née à Prague. En 1942, elle fut internée dans le ghetto de Terezín et en fut l'une des rares survivantes.

Son poème a été mis en musique par plusieurs auteurs, dont le pianiste et compositeur Leonard J. Lehrman dans sa Suite #2 pour Quatuor à cordes : Souvenir, op. 197, composée en 2010.

 

 

 

Je voudrais partir seule ailleurs

Où il y a d’autres gens meilleurs,

Sur quelque terre inconnue

Où personne ne tue.

 

Nous irons vers ce rêve pénétrant,

Peut-être nous, en grand nombre,

À mille peut-être,

Et pourquoi pas maintenant.

 

 

JE VOUDRAIS PARTIR SEULE
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Published by Marco Valdo M.I.
17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 15:23

 

L’Errance

 

Chanson française – L’Errance – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 3 ter

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

L’Errance, dit Lucien l’âne, je connais ça ; je la pratique depuis la plus haute Antiquité et même avant – peut-être. Mais quel merveilleux titre que l’errance et surtout quel moteur de l’aventure et du récit. Et de l’histoire ; oui, de l’Histoire, car elle est au cœur de l’Histoire et même de la Préhistoire. L’errance, c’est le destin des vivants ; ils ne font rien d’autre que d’errer, d’aller à l’aventure, de migrer. Le vivant est une histoire de migration. Demandez aux oiseaux, demandez aux poissons, demandez aux virus, demandez aux bactéries.

 

Certainement, Lucien l’âne mon ami, l’errance est l’âme du mouvement et le moteur premier de l’évolution qui est le sens même de la vie. En fait le sédentaire est un migrant qui s’est arrêté. Le sédentaire est un migrant qui se terre et un jour, comme tous les autres migrants, il lui faudra bouger, il lui faudra se remettre en marche. Mille circonstances l’y amènent : la famine, l’inondation, les pluies, la sécheresse, le mildiou, le froid, le chaud, l’ambition, la religion, le désir d’un ailleurs meilleur, l’illusion, les pogroms, les massacres, la guerre, que sais-je et je ne sais quoi d’autre encore. Il n’est pas un vivant qui ne soit migrant, en mouvement ou provisoirement arrêté. Seuls les morts atteignent vraiment à la sédentarité définitive. Les Gaulois et les Francs, pour ne citer qu’eux, n’étaient rien d’autres que des migrants.

 

Oh, Marco Valdo M.I., tu peux y ajouter les Lombards et les Germains et tant d’autres encore jusqu’au milieu des océans. En effet, et même avec le recul des temps et des temps, je peux voir le monde comme un grand carrousel, qui tourne, qui tourne. Mais, foin des considérations générales, il nous faut progresser et j’aimerais savoir ce que raconte la chanson.

 

J’hésitais à t’en parler directement, répond Marco Valdo M.I., car elle est triste cette chanson.

 

Triste ? Triste à pleurer ?, demande Lucien l’âne.

 

Triste à pleurer, exactement !, Lucien l’âne mon ami. Tellement triste que le ciel lui-même débonde ses nuages et s’en donne à cœur joie ; il déverse une insondable averse sur ce moment d’indicible désespoir de ces deux vieux amoureux que le destin contrariant réunit et sépare. L’errance, c’est aussi ça, la séparation d’Arlequin et d’Arlequine. Et pourquoi ? Tout simplement ceci que pour l’une comme pour l’autre, il faut bien vivre. Alors, elle repart dans la carriole du cirque ; lui reprend son chemin chaotique et forcément clandestin de déserteur. Bohémien, il retourne vers sa Bohême ; il retrouve cette errance qui caractérise aux yeux des sédentaires d’Europe, les bohémiens. Comme l’archétype, il lui faut se cacher des autorités et ne jamais longtemps s’attarder parmi les sédentaires. Il ne peut être que fugace ; un souffle, à peine entrevu, il lui faut fui ; passer comme l’ombre d’un nuage. Encore et encore perdre son Arlequine, se perdre dans le paysage, ça le désespère et ça l’attriste.

 

« Faust, mon Faust, de ma terre lointaine,

J’étais venue à toi,

Et tu te détournes de moi.

Je pars, Marguerite, j’ai trop de peine. »

 

Il aurait sans doute aimé le vieil amoureux pour arrêter l’errance en un mariage d’amour, avoir un cortège nuptial :

 

« dans un char à bœufs, s’il faut parler bien franc
Tiré par les amis, poussé par les parents
Que les vieux amoureux firent leurs épousailles
Après long temps d’amour, long temps de fiançailles »

 

Voilà bien toute sa tristesse et voilà le trop de peine qui l’emporte vers sa Bohême, tenant son amour bien serré dans son mouchoir.

 

Je comprends, Marco Valdo M.I., pourquoi tu as si longtemps retenu ses larmes et je trouve si triste sa tristesse, mais sans doute aussi, n’y avait-il pas d’autre issue ; c’est le lot des déserteurs que d’être contraint à l’errance et à l’exil jusque chez eux. Enfin, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce monde hostile, soupçonneux, rébarbatif et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

La pluie fait rage, on n’y voit pas.

Pollo, où donc te mène ton errance ?

Déserteur, où aller sinon en haut là-bas

En Bohême, mon chez moi en déshérence.

 

Arlequine retrouvée, l’Arlecchina !

Avant l’hiver froid, retour à Venezia.

Et le cirque déjà s’en reva.

Arlequine reperdue, l’Arlecchina !

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Pollo, dis-moi, la Bohême ?

La Bohême, oh, je ne sais pas.

Tu trembles, la belle, tu as froid ?

Je ne sais pas, Pollo, quand même.

 

Pollo, tu as quelqu’un, là-bas ?

Où là-bas ? En Bohême, chez toi ?

Depuis le temps, on ne sait pas.

Personne, sans doute ; on verra.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Assis sous la galerie de bois,

Écoutant la pluie qui s’obstine

Sous sa cape mouillée, l’Arlequine

Frissonne et Mathias lui tient le bras.

 

Faust, mon Faust, de ma terre lointaine,

J’étais venue à toi,

Et tu te détournes de moi.

Je pars, Marguerite, j’ai trop de peine.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

L’Errance
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Published by Marco Valdo M.I.
15 octobre 2019 2 15 /10 /octobre /2019 13:15

 

LE CHEVAL VERT

 

 

Version française – LE CHEVAL VERT Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italiennePoeta CompañeroJemima Zeller – 1974

 

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Mon ami Marco Valdo M.I., tu surprendras toujours lecteur par les titres que tu donnes aux chansons que tu écris ou aux versions françaises de chansons conçues en d’autres langues. Ainsi en va-t-il de ce Cheval vert, anima passablement surréaliste. J’aimerais quand même que tu m’expliques comment ce Poeta compañero, Poète Camarade ou à la rigueur, Camarade Poète est devenu un Cheval vert ; là, les bras m’en tombent, façon de parler.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, comme je te l’ai déjà expliqué, les titres ont comme fonction d’attirer l’attention, de susciter la question, d’éveiller le regard du lecteur ; par ailleurs, ils ont aussi l’usage de donner une signification, de tracer un rai de lumière au travers du brouillard des messages nébuleux qui encombrent l’horizon de nos temps. Et comme on peut le voir, ce Cheval vert a parfaitement atteint cet objectif. Voici qui répond à ta question, je suppose ?

 

Certainement pas, Marco Valdo M.I. mon ami, car ce que tu dis là, je le savais avant même que tu répondes. Par contre, ce que je ne sais toujours pas, c’est ce que vient faire ici ce Cheval vert en lieu et place de ce Camarade Poète.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, tu as parfaitement raison, je n’ai rien dit du cheval vert et de son poète compagnon. Alors, voici : en 1935, à Madrid, au temps où en Italie, Carlo Levi était mis en prison, un citoyen chilien, le dénommé Neftalí Ricardo Reyes Basoalto, par ailleurs poète, fondait une revue de poésie dont le titre était CABALLO VERDE, littéralement : Cheval vert et en assurait l’édition et la direction sous le nom (de plume) de Pablo Neruda. Or, il ne s’agissait pas vraiment d’une revue politique au sens habituel du mot, mais bien plus d’un brûlot proche du courant surréaliste qui traversait depuis quelques années déjà la culture du temps. Ce Cheval vert avait comme idée de porter à travers le monde la poésie « impure ».

 

C’est de plus en plus mystérieux, dit Lucien l’âne, je me demande ce que peut bien être une poésie impure portée par un cheval vert. Dis-moi.

 

Eh bien, voilà, reprend Marco Valdo M.I., cette poésie impure avait comme sens de mettre en question le statut de l’objet poétique tel que l’entendait la poésie « pure » ; ce qui, soit dit en passant, recélait purement et simple une révolution. Le Cheval vert de Madrid se cabrait face à la Nueva Poesia de Séville. En clair, Neruda affirmait ainsi que tout est objet de poésie, alors que d’autres tenaient à l’existence d’un monde à part, d’une chasse gardée, où seuls seraient admis certains aspects de la vie et du monde et que dès lors, en seraient bannis tous les autres. Il y aurait donc un univers poétique, en quelque sorte réservé à une élite (forcément à une élite) et le reste des choses et des gens considérés comme impropres et exclus du domaine poétique. On mettait le trivial et le réel à la porte ; on interdisait à la vision poétique de dévoiler les vérités cruelles du monde. En poésie aussi, c’était le règne des tabous. Voilà pour la ligne de partage et voilà ce contre quoi se dressait le Cheval vert. Mais il eut une vie courte, tellement courte que son quatrième numéro fut le dernier et pire, lui qui était déjà imprimé, ne fut jamais plié, ni a fortiori, publié pour cause de guerre civile en Espagne et depuis ce 18 juillet 1936, personne n’en a retrouvé la trace.

 

Si je comprends bien, dit Lucien l’âne, de ce Cheval vert, on ne connaît que trois numéros de 20 pages ; alors, pourquoi en faire un tel cas ?

 

Pour plusieurs raisons, répond Marco Valdo M.I. ; la première étant qu’il est une des premières victimes des généraux félons qui ont détruit et déshonoré l’Espagne et massacré sa culture et ses habitants ; la deuxième étant que cette minuscule revue rassemblait une grande part de la poésie de son temps aussi bien d’Espagne que d’Europe et d’Amérique et au-delà. Elle fut le rendez-vous des poètes du monde entier face au nationalisme hispanique et à tous les autres. En ce sens, c’était une publication prophylactique. La troisième est que je voulais une fois encore souligner le rôle de Cassandre que sont amenés à jouer – souvent sans le savoir – les poètes et les textes poétiques : poèmes ou chansons, comme on voudra. La quatrième raison est que ce Cheval vert et son goût de la poésie impure sont l’origine de ce Canto General de Pablo Neruda, qui est sans doute un des poèmes les plus célèbres du siècle dernier.

 

Oui, d’accord, mais alors, dit Lucien l’âne, je me demande toujours pourquoi cette chanson s’intitule en italien le camarade poète ?

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, car elle entend célébrer plus particulièrement le Pablo Neruda militant politique et frère des Mapuches, raconter certains épisodes de sa vie et par la même occasion, en oublier beaucoup d’autres. Disons qu’elle met l’accent sur le compagnon de route de Salvador Allende et de cette révolution pacifique au Chili que les « boys de Chicago » assassinèrent un 11 septembre, très exactement le 11 septembre 1972.

 

Je comprends maintenant ton titre, dit Lucien l’âne et même, j’approuve totalement ce choix qui met en perspective les deux drames qui balisent la vie du poète chilien : celui de 1936 à Madrid et celui de 1972 à Santiago. Ceci dit, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde révoltant, pur, trop pur, nationaliste, trop nationaliste et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


 


 


 

Dans le ciel bleu de Santiago,

Le 12 juillet d’il y a tant d’années,

La courte saison des fleurs est passée ;

Puis, ton esprit s’est enfui très haut :


 

Dans une nuit qui jamais n’aura de fin,

Sang du peuple araucain et cendres.

Dans l’obscurité, il y eut un rai de lumière

Quand Gabriela te tendit sa main.


 

Poète compañero de la liberté,

Dans tout l’univers,

Ton nom vivra toujours.


 

Là-bas, en Espagne, fracas des sons,

Un cheval vert dans le ciel s’est dressé,

Mais la violence des généraux félons

Dans le sang, a tout brisé.


 

Rouge est la couleur de ta plume

Qui de l’Espagne retrace l’histoire

Et à maudire les chacals et les hyènes,

Elle court sur des feuilles baignées de larmes


 

Poète compañero de la liberté,

Dans tout l’univers,

Ton nom vivra toujours.


 

Quand Stockholm honora ton nom,

Tu ressentis la joie, mais tu sentis l’agonie

Quand ton esprit revenait à ce nom

D'Araucanie, à ta première Marie.


 

Quand la mort choisit ton jour

En ce septembre amer et lourd,

Tu trouvas la force d’un dernier cri

Contre les putschistes vendus aux Yankees.


 

Poète compañero de la liberté,

Dans tout l’univers,

Ton nom vivra toujours.


 

Poète compañero de la liberté,

Dans tout l’univers,

Ton nom vivra toujours.


 
LE CHEVAL VERT
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Published by Marco Valdo M.I.
11 octobre 2019 5 11 /10 /octobre /2019 21:01

 

L’Apologie des Jambes

 

 

 

 

 

Chanson française – L’Apologie des Jambes – Marco Valdo M.I. – 2019

 

 

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 3 bis

 

 

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Et les jambes, maintenant ! Marco Valdo M.I. mon ami, tu ne sais qu’inventer pour attirer l’attention du populo, pour piquer le badaud au vif, pour capturer un instant le chaland qui passe. Des jambes, je le demande, à quoi ça rime ? Où cela nous mène ?

 

À peu près n’importe où, Lucien l’âne mon ami. Les jambes nous mènent du début à la fin, elles conduisent immanquablement ailleurs, plus loin, ici. Comme tu ne l’as pas souligné – et c’est dommage, car tu aurais tout compris – comme le dit le titre : les jambes sont faites pour cavaler.

 

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, si je te suis bien, les jambes sont faites pour fuir et cette fuite finalement mène tout le monde nulle part, au même endroit, au néant. Pas la peine de se presser, dès lors.

Certes, Lucien l’âne mon ami, pas la peine de se presser, mais qu’y faire, ce sont les jambes qui mènent le train et on ne peut que les suivre. Cela dit, cesse de philosopher, ce n’est pas de ça que les jambes parlent. Et puis, ce ne sont pas toutes les jambes, ce ne sont pas n’importe quelles jambes qui parlent, ce sont celles de notre Arlequin, éternel déserteur et pour lui, ses jambes, c’est en quelque sorte son instrument de travail et surtout, son équipement de survie. C’est vrai aussi pour les jambes de la danseuse, mais différemment. Donc, il est important de fixer la chose, le locuteur, celui qui parle dans la chanson, c’est Mathias, l’Arlequin amoureux, notre Mathias Kuře, qui vient après onze ans de retrouver son Arlecchina, restée – en dépit de tous ses vagabondages – son Étoile du berger, sa Vénus stellaire, l’ultime destination de ses pérégrinations.

 

Je m’imaginais que, certainement, ce récit de fugues et de jambes serait le fait de cet Arlequin échappé à la déroute autrichienne de Marengo, réplique Lucien l’âne, et que ce fugueur ferait l’apologie des jambes.

 

Alors, Lucien l’âne mon ami, je ne pourrai pas t’apprendre grand-chose. Notre Mathias qu’on avait vu couché et caché dans la charpente d’une grange est marqué par un signe d’amour pour une dame, danseuse de cirque ambulant et vendeuse de charmes à ses heures, qu’il appelle son Arlecchina. Il en est tellement toqué que ça faisait onze années, comme je te l’ai dit, qu’il la cherchait – véritablement, partout. Onze années d’errance déjà depuis la Bavière et sa première incorporation et sa première désertion. Il s’était dérobé au monde militaire, dès qu’il l’avait pu jusqu’à ce qu’à quarante ans passés, on le reprenne et on le remette en uniforme. Entretemps, il avait vécu de vagabondage et du désir de retrouver son Arlequine danseuse.

 

En fait, dit Lucien l’âne, ton Arlequin amoureux est un héros malgré lui, un déserteur romantique et de plus, obstiné dans son refus de la guerre et des guerriers.

 

Il faut dire, Lucien l’âne mon ami, qu’en cela, il n’avait qu’un seul choix : fuir ou mourir. C’était un maître stratège de la débine ; c’est sur la cavale qu’il bâtit son épopée, laquelle diffère nettement de celle d’Ulysse, même si pour Odysseus comme pour Mathias, il s’agit de chercher la femme. Cependant, Pénélope était une dame casanière et Ulysse rentrait chez lui par un chemin compliqué, mais il allait quelque part. La danseuse La Tournesse était une femme vagabonde et à la rejoindre, notre Arlequin allait ailleurs, un lieu insaisissable, un ailleurs toujours fuyant. Leurs épopées , leurs errances magnifiques étaient de natures différentes.

 

Je vois bien tout ça et mille autres choses, Marco Valdo M.I. mon ami, mais il nous faut conclure et tisser le linceul de ce vieux monde dur aux vagabonds et aux déserteurs et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Arlecchina, je suis ensorcelé

Mordu de toi : Amor vincit omnia,

Viens, viens ma beauté

Prendre un café chez moi.

 

Te souviens-tu de la Bavière

Où les soldats me piégèrent ?

Cette fois-là, on me fit fantassin

Et marcher contre le Prussien.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Souviens-t-en, Arlecchina,

C’était la première fois.

Je m’étais éclipsé discrètement

En laissant là le régiment.

 

Je resterais bien avec vous.

Que sais-tu faire ?

Tirer, j’étais militaire

Et me sauver surtout.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Dis-moi, Pollo, tu étais prêtre avant.

Non pas, j’étais au couvent.

J’ai fui, je passe ma vie à fuir.

Filer où ? Je ne sais pas. Juste fuir.

 

Quand la mort rôde par là

Arlecchina, on ne choisit pas

Fissa fissa, on fuit épouvanté,

Les jambes sont faites pour cavaler.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,

Oui, Monsieur Chi,

Oui, Monsieur Nelle,

Oui, Monsieur Polichinelle.

 

L’Apologie des Jambes
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10 octobre 2019 4 10 /10 /octobre /2019 18:02
L’ÎLE

 

 

Version française – L’ÎLE – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – L’isolaMichele Gazich2018

 

 

 

 

San Servolo (Venise)

L'Asile : Dehors et Dedans

 

 

 

 

 

Crainte comme cri, attendue comme chant, cette œuvre peut à juste titre être décrite comme l’authentique « Spoon River » italienne. On parle de morts, c’est clair, mais les personnages impliqués ne sont pas « juste morts ». Ils sont morts deux fois : la première fois parce qu’ils étaient malades et internés dans un asile ; la deuxième fois parce que « les hôtes », les internés, d’origine juive, ont été déportés et tués. Tous les personnages racontés dans l’album vivaient, ou plutôt habitaient, sur la petite île de San Servolo, une oasis de terre pittoresque dans la lagune vénitienne. Ils vivaient dans un édifice très ancien, utilisé comme monastère pendant environ mille ans, mais en 1715, on l’a transformé en hôpital militaire et après moins de dix ans, en « hôpital psychiatrique ». Et cette destination est restée, malgré plusieurs changements, jusqu’en 1978, date à laquelle il a finalement été fermé. En ces 253 ans, dans ces murs, c’est toute une humanité qui est passée par là et qui, là, s’est brisée. On vivait là parce que quelqu’un vous y avait amené de force, parce qu’on était considéré comme « fou », inapte à la vie sociale, inapte à la vie, inadaptés et point final.

 

 

 

Michele Gazich a vécu sur l’île pendant environ un mois et a décidé de voir cet endroit avec les yeux d’aujourd’hui, mais en essayant de remonter le temps, en recueillant les histoires dans les dossiers individuels de milliers de personnes qui ont été enfermées dans ce lieu de tourment, en essayant de lire, dans ces journaux, la douleur et la souffrance humaines de qui est passé par cet endroit, vécu, végété, perdu sa vie. Une humanité problématique et, peut-être, pas nécessairement malade, mais seulement victime de dépressions, d’épuisement nerveux, de difficultés relationnelles. Malade ou peut-être seulement « dérangé », ou simplement ayant besoin d’un peu d’aide qui, peut-être, bien que demandée, n’est jamais arrivée. Une aide qui les aurait peut-être aidés à se libérer des angoisses de la vie quotidienne, ou du moins à les endurer, en vivant une existence « normale ». Nombreuses sont les histoires recueillies, faites de douleur et de peur, d’angoisse et d’épouvante, de silences et de hurlements nocturnes, de fantômes intérieurs et d’espérances interrompues. D’un coup d’œil, Gazich, comme les internés, pouvait observer la mer et le désir de liberté contenu dans l’horizon entre le ciel et l’eau. Avec un autre, il pouvait scruter les murs écaillés et remplis de ces « ombres » qui, dans ce lieu, ont perdu la santé mentale, l’intelligence, l’émotion, la dignité, la vie intérieure pour être, plus tard, prises et conduites au massacre, comme boucs émissaires de péchés jamais commis.

Pour écrire un album comme celui-ci, il ne pouvait suffire de lire un ou plusieurs livres, d’observer des photographies, de se remémorer la mémoire composée grâce à un article de journal ancien et périmé. Non, la réalité devait être affrontée, regardée dans les yeux, avec la peur de ne pas pouvoir y résister. Les photos des patients en prison devaient être observées et pénétrées avec soin, cadrées, intériorisées. Ces regards absents ou furieux devaient être portés au plus profond de soi pour comprendre, jusqu’au bout et autant que possible, comment ces vies ont été éteintes, lentement et avec une méthode inquiétante. En même temps que la vision des photographies, Gazich a également lu une myriade de dossiers médicaux, y compris ceux relatifs aux personnes racontées dans les chansons, dont les textes sont consignés dans le livret qui accompagne ce travail.

Il est clair que « Temuto come grido », entendu comme une chanson n’est pas un album aux couleurs douces, pastel, aux tons pleins de poésie tendre, qui est bien présente mais jamais tendre, en effet… Non, dans ces chansons (?), il y a la présence de l’humanité déchirée et crucifiée, il y a la présence de celui qui est « méprisé et rejeté par les hommes, un homme de douleur qui sait bien souffrir, comme celui devant qui on se couvre le visage, qui a été méprisé et que nous n’avions aucune estime pour lui » (Is 53,3), il y a la présence de celui qui, encore aujourd’hui, continue à réclamer sa dignité comme personne mais ne possède plus les droits ; il y a l’image de l’homme qui se transfigure dans le tourment d’une vie sans espoir, sans lumière, sans horizon, destinée à l’oubli de l’obscurité. Il y a l’homme dans son immensité niée. Il y a l’homme défiguré et offensé, sans même un semblant de salut, même lointain, imminent, possible.…

Ce travail, on l’aura compris, n’est certainement pas un travail simple, mais intrinsèquement composé de souffrances et de désespoirs, du mal qui a pénétré chaque espace de la vie et qui, après le martyre de l’enfermement, a fait subir à ces hommes et ces femmes, coupables d’être des enfants d’Abraham, subirent la déportation dans les chambres à gaz. Un événement qui a planté, dans ces pauvres corps, dans ces esprits dévastés, un autre clou, une autre lame tranchante enfoncée pour blesser le cœur. Et, il paraît insultant de dire, peut-être dans ce voyage, dans ce dernier voyage, que l’un d’entre eux a pu penser, peut-être un instant, que la destination de ce train, était la liberté. Mais ce ne fut pas le cas.

Tout commence sur cette île, San Servolo, où le cri des internés de l’asile se perdait vers les murs ou, parfois, vers la mer, sans que personne ne puisse l’entendre.

De cette mer autour, morphologiquement peu profonde mais immense pour ceux qui étaient internés, l’île est le premier signe de la douleur vécue. Cette île, qui ne sera jamais un « chez soi », est l’endroit où les internés arrivent, non pas comme hôtes, mais comme prisonniers. Le morceau est l’image de la solitude et du sentiment de claustrophobie qu’on vit et partage dans ce lieu, où tout est limité, « Couloir, jardin » où se consument les jours pendant que les corbeaux volent autour des murs. Et chez les internés qui ne sont pas obscurcis par la folie, qui est peut-être née dans ces salles, il y a la conscience que leur douleur nourrit la mer qui, au contraire, ne remercie pas, mais avec sa perfidie, déchire leur âme. La personne qui parle (dans la chanson) est née à Venise le 28 mai 1880, dossier n° 1943/202 (année d’hospitalisation et numéro progressif d’entrée à partir du mois de janvier) et le 11 octobre 1944 sera « retirée » par ordre du commandement allemand SS et transférée dans les camps…

 

 

 

Mes amis, je vais vous parler de l’île.

Où personne n’arrive de lui-même.

Sans port ni débarcadère,

Une île où on ne sera jamais chez soi.

Une île où on ne sera jamais chez soi.

 

 

Ne parviennent pas ici les hommes conscients

Ne parviennent pas ici, les hommes guidés par le vent.

Si quelqu’un arrive, c’est de force qu’on l’amena à

L’île où il ne sera jamais chez soi.

L’île où on ne sera jamais chez soi.

 

 

Certains parfois en paroles ont compati ;

Par pitié, ils donnent des vivres et des habits,

Mais si je dis que je veux m’en aller,

Il n’y a personne pour m’emmener,

Jamais personne ne veut me sortir d’ici.

 

 

Tous mes jours se consument :

Couloir, jardin, volent les corneilles.

Mon cœur pourrit à mesure que mon moi s’efface.

Je nourris la mer qui me tourmente,

Je nourris la mer qui me tourmente,

Je nourris la mer qui me tourmente,

Je nourris la mer qui me tourmente.

 

L’ÎLE
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Published by Marco Valdo M.I.
7 octobre 2019 1 07 /10 /octobre /2019 20:26

La Marengo du Lieutenant

 

 

Chanson française – La Marengo du Lieutenant – Marco Valdo M.I. – 2019

 

ARLEQUIN AMOUREUX – 1bis

 

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Ainsi, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as encore écrit une chanson où il est question de Marengo. Qu’est-ce à dire ? Est-il toujours question de la bataille qui s’y déroula il y a plus de deux siècles ? Et si comme je le pense, elle devait faire partie de ton Arlequin amoureux, pourquoi ne pas l’avoir écrite bien plus tôt ? Vu que cet « opéra-récit-historique » comme tu l’avais appelé, tu l’avais commencé par « Marengo », il y a déjà quelques années et que tu l’avais interrompue assez rapidement.

 

Disons plus exactement, Lucien l’âne mon ami, que je l’avais suspendue, car j’avais d’autres projets en cours, qui me requéraient entièrement. Lais en vérité, je ne l’avais pas oubliée. Il se trouve qu’à présent que je termine ma série de publications, je reprends le fil de cette histoire d’Arlequin amoureux par « La Marengo du Lieutenant ». Cependant, je te rappelle quand même que durant cette suspension, j’ai publié (voir le catalogue du Livre en Papier), outre Dachau Express (1 volume), les Histoires d’Allemagne (6 volumes), les Histoires Lévianes (3 volumes), La Geste de Liberté (3 volumes) et que je sortirai prochainement, les Lettres de Prison (1 volume).

 

Certes, lit Lucien l’âne, c’est là un travail considérable ; mais ce nouveau Marengo ?

 

D’abord, Lucien l’âne mon ami, j’ai rencontré une première difficulté à la reprise de cette « série » - c’est très à la mode, les « séries ».

 

Je me demande ce que tu as pu rencontrer comme difficulté, susurre Lucien l’âne.

 

Simplement, rétorque Marco Valdo M.I., il y a que les dix premières chansons étaient déjà placées dans un certain ordre et numérotées. Or, celle-ci devait nécessairement être proche de l’autre Marengo. J’ai donc arrangé cette affaire en la numérotant 1 bis.

 

C’est en effet une curiosité féconde, car rien n’empêche un ter, un quater, etc. Ce serait, dit Lucien l’âne, une série dans la série. Mais encore ?

 

Ensuite, Lucien l’âne mon ami, laisse-moi te faire remarquer qu’il ne s’agit pas d’« un », mais d’« une Marengo ». Pourquoi « La Marengo » ?, car en fait, il s’agit de la bataille de Marengo. J’ai dû imaginer un tel titre pour dire que c’est la bataille, la même bataille, mais vue d’un autre angle, par un officier, par le lieutenant qui commande notre futur Arlequin. C’est un tout autre point de vue, même si comme chez le Lieutenant Lukas, dont Chveik était l’ordonnance, toute cette logorrhée militaire se tourne elle-même en dérision.

 

Bien, bien, dit Lucien l’âne, je vois le genre. Mais quand même, un commentaire.

 

Soit, répond Marco Valdo M.I. : déjà le titre « La Marengo du Lieutenant » devrait te faire pressentir que lui aussi, quelque part dans un palais ou une maison viennoise, a une amoureuse, qu’il ne prend pas pour une « virago » ; au contraire, mais il n’en dira rien cette fois. La chanson (et en partie la première) est une lettre qu’il adresse à cette belle Viennoise et il décrit assez objectivement les armées en présence. Et le résultat assez désastreux de toute cette virile confrontation – un village ravagé, une dizaine milliers de victimes, rien que chez les Autrichiens ; pour les détails, il suffit de lire la chanson.

 

C’est ce que je vais faire illico, dit Lucien l’âne et cela fait, tissons le linceul de ce vieux monde militaire, médiocre, stupide, mortel et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

On était trente mille Autrichiens

Sur l’herbe, on avait posé nos fesses.

La Patrie requérait des prouesses

Et ce soir, on ne faisait rien.

 

Ils étaient vingt-deux mille Français

Dans Marengo à vider les barriques.

La République requérait l’ardeur patriotique :

Vaincre ou mourir, ils buvaient frais.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Au matin, les clairons sonnaient,

Les coqs appelaient au combat.

À l’attaque, on s’élançait :

En rangs, on y allait au pas.

 

Sans vigueur, sans discipline militaire,

Mes hommes ne sont pas des soldats

D’une fougue extraordinaire.

On prend le bourg, l’ennemi n’y est pas.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

Victoria ! Triomphe ! On tenait le village.

Mais, ma chère, empêcher le pillage ?

Enfin, n’y pensez même pas.

Les poules s’enfuyaient dans les bois.

 

Au soir, on perdit la bataille,

La cavalerie s’est enfuie ventre à terre.

Épuisés, pris en tenaille,

Dix mille fantassins se couchèrent.

 

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

 

La Marengo du Lieutenant
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3 octobre 2019 4 03 /10 /octobre /2019 09:46

 

LA MALLE DE CHARON

 

Version française – LA MALLE DE CHARON – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Il traghetto di CaronteFrancesco Camattini – 2007

 

 

 

Passage de Dante vers l'Enfer

 

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Dans le fond, Marco Valdo M.I., j’aime beaucoup les titres étranges dont tu pares tes chansons, même – comme c’est le cas cette fois-ci – s’il s’agit d’une version française d’une chanson originellement en langue étrangère. Car j’imagine que cette « Malle de Charon » n’est pas à proprement parler une traduction, du simple fait que la « Malle » considérée comme un bateau destiné à faire le passage d’une rive à l’autre est une dénomination un peu particulière et à ma connaissance, strictement régionale, qui désignait un bateau qui assurait le passage trans-Manche entre Ostende et Douvres et c’était même un service public ; je pense me souvenir qu’il a fonctionné pendant plus d’un siècle. C’était même un moyen d’excursion assez apprécié des gens ; il permettait une balade en mer d’une journée à un prix abordable.

 

D’abord, Lucien l’âne mon ami, je te remercie de ton appréciation de mes titres énigmatiques, car comme tu l’as sans doute senti, j’y tiens beaucoup. Un titre, vois-tu, c’est un peu la signature, un peu aussi ce qui attire l’œil du passant inattentif, comme quand soudain l’œil accroche à un détail, se focalise sur un point excentrique. Ainsi quand on se déplace dans un lieu peuplé de milliers d’éléments dans la nature ou par exemple, au milieu de la ville dans une rue fort encombrée et que dans cet univers on décèle un oiseau, une fleur, une forme, un regard, que sais-je ? Eh bien, dans la monotonie des jours, des mots et des discours, soudain, un titre surgit et monopolise, tétanise l’attention comme une lumière dans la brume. Dans le cas présent, ç’aurait dû en bonne logique être la barque de Charon ou le bac de Charon, mais on est en mer, d’où cette curieuse Malle de Charon. Quant à Charon, c’est celui-là que Brassens évoquait dans Le Grand Pan en disant :

 

« La plus humble dépouille était alors bénie,

Embarquée par Charon, Silène et compagnie »

 

Oui, dit Lucien l’âne, je sais pertinemment bien qui est ce Charon qui utilisait une barque pour faire passer le Styx aux défunts ; on le désigne souvent sous l’appellation exotique de « nocher » – le nocher des Enfers, le nocher du Styx, le vieux nocher des morts ; c’était le passeur de l’Achéron. Comme tu le devines, je n’ai jamais eu recours à ses services. Mais passons.

 

Avant d’en venir à la chanson, je voudrais, Lucien l’âne mon ami, attirer ton attention sur un tableau d’Eugène Delacroix qui représente le passage vers l’Enfer de Dante sur la barque Charon. C’est une représentation terrible qui fait écho allégoriquement à la fin de la chanson.

 

Oh, dit Lucien l’âne, ce tableau est en effet terrible, mais n’est-il pas l’œuvre du même peintre qui fit Le Radeau de la Méduse, tableau dont tu illustras ta chanson Le Radeau de Lampéduse.

 

Eh non, Lucien l’âne mon ami, Le Radeau de la Méduse est l’œuvre de Théodore Géricault, dont précisément – et là, tu as raison – s’inspira Eugène Delacroix pour ce Charon passant Dante vers l’Enfer.

 

Mais quand même, dit Lucien l’âne, la chanson ne parle pas quand même pas de peinture. Que dit-elle vraiment ?

 

Elle dit des choses tout aussi épouvantables que ne disait Le Radeau de Lampéduse ; elle rapporte l’aventure infernale de réfugiés que des émules de Charon mercantiles et cupides mènent sur la mer vers un avenir radieux et jettent par-dessus bord à quelques encablures de la côte. À présent, cela se fait fréquemment directement au large de la Libye au départ de la croisière sans retour. Et pire encore, en Italie, jusque très récemment, un ministre s’entêtait à rejeter au large ces malheureux que des cœurs généreux avaient arrachés aux serres des vautours des côtes africaines.

 

Je vois, dit Lucien l’âne, c’est l’histoire de cette capitaine que tu racontes à ta manière dans Le petit Navire, la Capitaine et les Réfugiés et ce ministre sinistre est celui à qui tu proposais qu’on offre un « canard en plastique », quand on discutait de LA CAPITAINE, ta version française de la Capitana de Francesco Camattini, précisément ; le ministre déchu n’a pas eu le temps de recevoir son canard et encore moins d’apprécier les grands sentiments. Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde infernal, dantesque, barbare et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

La mer est sombre, le vent siffle.

60 miles, puis la côte du Salento,

Caron le démon aux yeux de braise

Emmène les âmes sur son bateau.

À présent, la coque tangue sur les eaux noires ;

Dans le dos, s’éloignent la patrie et le drapeau,

Rêves lointains qui s’embrasent,

L’enfer d’aujourd’hui est déjà au-delà :

Qui vivra verra.

 

 

Hurle la mer et crie le vent,

Nous sommes trop sur la barque de Charon,

Treize en tout, trop lourds, trop pesants.

Le cœur se serre, mais silencieux, on va de l’avant ;

32 milles et un orage :

Un éclair d’espoir, l’Italie, apparaît déjà

Ou alors, l’ombre d’une poule,

Terrifiée à l’idée que le renard est là.

 

 

Hurle la mer et siffle le vent.

2 miles encore, puis la côte du Salento,

Caron le démon se fâche bientôt,

Prend sa mitraillette et crie « Descendez maintenant ! »

Mon cher amour, je ne sais pas nager,

Le naufrage n’est pas doux pour moi ;

Déjà, dans le ciel, je vois s’envoler

Un corbeau noir, qui vivra, verra.

 

 

La mer est calmée et le vent est calmé.

Treize corps dérivent sous les eaux du Salento.

Caron le Démon, mais le vrai, le beau

Nous emporte parmi les âmes dans l’obscurité.

 

 

 

LA MALLE DE CHARON
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Published by Marco Valdo M.I.
27 septembre 2019 5 27 /09 /septembre /2019 15:01
NOUS NE VOULONS PAS DE GUERRE

 

Version française – NOUS NE VOULONS PAS DE GUERRE – Marco Valdo M.I. – 2019

 

Chanson allemande – Wir wollen keinen Krieg – Paul Burmann & AGB Band – 2014

 

 

 

 

Parfois, disons-le franchement, on se demande s’il existe encore des « chansons contre la guerre », les simples, les pacifistes, les qui disent non à la guerre, qui disent oui à l’amour qui entoure la Terre (! ! !), avec les peuples et le « Non à la guerre ! ». La réponse est oui : il y en a encore. Un exemple nous vient d’Allemagne, avec cette chanson de Paul Burmann et de son « band » : une chanson contre la guerre absolument classique, sans chichis, avec le vidéo qui s’ouvre sur l’enfant qui tend à son père musicien le formulaire d’appel aux armes et la scène dans un (authentique) cimetière de guerre, avec la jeune veuve qui pleure et jette les fleurs sur la tombe, et l’enfant blond devenu orphelin de père. À dire cependant que, dans ce contexte résolument « classique », cette chanson dit au moins une chose absolument vraie et importante, et elle insiste : la guerre fomentée et incitée par les mensonges des « médias », de plus au temps des « réseaux sociaux » et autres choses du genre. Il en a toujours été ainsi, et il en sera ainsi toujours et les « peuples d’Europe » ne la refuseront pas du tout, semble-t-il, la guerre. Ils ont périodiquement du besoin de leurs stupides nationalismes, de l’« ennemi », des « frontières » et de la « sécurité », et donc par les mensonges des médias toujours plus sophistiqués et capillaires, ils se laissent prendre joyeusement. Bienvenue, alors, même une chanson « classique », naïve, directe qui, évidemment, ne servira absolument à rien comme toutes les autres. [RV]

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Tu vois, Lucien l’âne mon ami, cette chanson dans sa présentation originelle et avec sa traduction italienne de la main de Riccardo Venturi, traînait dans ma liste de versions françaises « à faire ». Il y en a d’ailleurs des centaines. Mais voilà, je ne sais trop comment, ni pourquoi, je suis retombé dessus l’autre jour et je me suis dit, il faut vraiment que je la fasse, cette version.

 

 

Oh, dit Lucien l’âne, mieux vaut tard que jamais.

 

 

Mais elle n’est dans mes réserves que depuis 2018, autant dire hier, répond Marco Valdo M.I., et il y en a de bien plus anciennes, qui attendent, qui attendent et peut-être même, attendront toujours. Car, c’est inévitable, il y en a toujours de nouvelles qui arrivent. Et comment faire ? Quel critère, l’ancienneté ? En fait, c’est comme ça tombe. Pas vraiment le hasard, mais un sursaut, un clin d’œil, que sais-je ? Toujours est-il que j’ai fait celle-ci ; peut-être pour son affirmation péremptoire ou pour le commentaire de Riccardo Venturi, que je m’en vais te commenter à mon tour.

 

 

Oui, j’ai vu son commentaire et je suis fort curieux de ce que tu vas en dire, dit en riant Lucien l’âne. Personnellement, je trouve qu’il n’a vraiment pas tort de mettre les choses au point en ce qui concerne la guerre et les illusions populaires.

 

 

De fait, Lucien l’âne mon ami, j’allais commencer ainsi à reprendre un peu son argumentation afin de l’agrémenter de quelques réflexions supplémentaires. D’abord, il est vrai que cette chanson fait partie d’une espèce qui était plus en vogue, il y a déjà quelques temps : la chanson pacifiste naïve, diront certains, directe, diront d’autres. Moi, je dirais directe et naïve et même, directe, parce que naïve. Mais il me faut m’expliquer, je le vois à ton œil papillonnant. Le qualificatif « directe » ne suscite sans doute pas de controverse ; c’est le mot « naïve » qui pose problème, car d’aucuns y verront une sorte de dédain, une forme d’ironie ou une tentative de déconsidération. Rassure-toi, il n’en est rien, c’est une pure description, sans arrière-pensée. Tout comme en peinture, je n’ai rien contre le « naïf ». Cependant, nous savons ici, toi et moi et d’autres, que la guerre est un phénomène complexe et en grande partie, récurrent. En ça, la conclusion « pessimiste » de Riccardo Venturi est tout à fait pertinente ; si l’on n’y prend garde et si on laisse monter les populismes et les nationalistes, les discours haineux, les tirades patriotiques, on va tout droit à la guerre militaire, à la guerre directe, brutale, méchante et somme toute, « naïve » elle aussi.

 

 

Je le pense également, dit Lucien l’âne. À voir les discours imbéciles et les positions de matamore de certains, on pourrait y avoir droit. Mais, je t’en prie, poursuis.

 

 

Donc, Lucien l’âne mon ami, quand on veut vraiment comprendre la guerre et éventuellement, pouvoir s’en prémunir, il convient de la regarder dans toute sa complexité, autrement dit, dans le cadre de la Guerre de Cent Mille Ans, celle que les riches font aux pauvres pour assurer leur domination, protéger leurs privilèges, accroître leurs richesses et renforcer l’exploitation. Dans cette dimension, la guerre n’est pas que ce phénomène occasionnel où des gens en armes tuent, envahissent, écrasent, liquident occupent, etc. Celle-là, c’est la guerre « naïve », la guerre « bête et méchante » que font les militaires ou les para-militaires. Mais c’est un phénomène périphérique, c’est un moment épisodique, c’est l’acmé de la guerre. C’est contre cette forme virulente que s’élève notre « band » naïf, mais à l’analyse, ces passages de crise sont l’arbre qui cache la forêt. Les ravages de la guerre souterraine, de la guerre qui se meut ornée du masque de la paix, sont de loin pires. Par exemple, la Deuxième guerre mondiale a fait des dizaines de millions de morts – arrondissons à cent millions ; c’était certainement un bilan atroce. Mais la « paix », qui est l’état ordinaire de la Guerre de Cent Mille Ans, depuis lors, a tué énormément plus, terriblement plus par la faim, par la maladie qu’on ne soigne pas jusqu’à ce que mort s’ensuive, par les épidémies, par les inondations ou les sécheresses, par le sous-développement des uns dû au surdéveloppement des autres, par le racisme, par le mépris, etc. Cette guerre-là, cette forme-là de la guerre est bien plus atroce ; elle est endémique ; c’est la guerre silencieuse et permanente, qui rampe dans le corps de l’humanité comme un cancer irrémédiable. Alors, cette façon naïve de condamner seulement la « guerre naïve » est une véritable impasse, pour ne pas dire un leurre, une tromperie – sans doute, naïve, en ce qu’elle cache la vraie nature de la « guerre ». Dans la Guerre de Cent Mille Ans, la paix est la poursuite de la guerre par des moyens civils.

 

 

Soit, dit Lucien l’âne, comme je vois la chose, c’est pareil pour le climat, qui finalement n’est qu’un aspect de cette Guerre de cent Mille Ans, dont tu parles tout le temps et puis quoi ? Que faire ?

 

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, ce qu’il faut faire, est aussi complexe que le phénomène. D’abord, je dis qu’on sait à quelles conditions, cette guerre cessera, si évidemment, un jour elle cesse. Il faut et il suffit que l’homme cesse de vouloir la richesse, arrête sa course à la possession des choses, du monde, des autres êtres, restreigne ses appétits et ses consommations, arrête de s’arrêter aux apparences, abandonne ses ambitions, mette de côté son orgueil, son racisme, sa bêtise et se contente de vivre et du simple bonheur de la vie. Je précise toutefois que l’homme ici doit être compris comme chacun, sans distinction de race, de sexe, d’âge, etc. Autant te dire que c’est pas demain la veille que cela se fera, mais chacun peut commencer à tisser le linceul de ce vieux monde, à chaque geste de sa vie, à chaque heure de son destin.

 

 

D’accord, Marco Valdo M.I. mon ami, restons-en là et tissons, en effet, le linceul de ce vieux monde avide, amer, ambition, avare, absurde et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Depuis des décennies, les guerres hantent la Terre.
Et se font toujours sous un faux prétexte,
Par les mensonges, suscitées et fomentées.

Et combien vies humaines ruinées ?

 

Nous ne voulons pas de guerre,
Levons-nous pour qu’il n’y en ait plus aucune.
Les peuples d’Europe refusent cette guerre,
Où tous perdent et personne ne gagne.

 

Nous ne voulons pas de guerre,
Levons-nous pour qu’il n’y en ait plus aucune.
Les populations d’Europe refusent cette guerre,
Où tous perdent et personne ne gagne.

 

Pas de guerre ! Oh non !

 

Trompés par les médias et les commentaires,
On va aujourd’hui à nouveau vers la guerre,
Contre
l’Iran, contre la Chine, contre la Russie,
Vous menez les peuples à la mort par votre folie.

 

Nous ne voulons pas de guerre,
Levons-nous pour qu’il n’y en ait plus aucune.
Les peuples d’Europe refusent cette guerre,
Où tous perdent et personne ne gagne.

 

Nous ne voulons pas de guerre,
Levons-nous pour qu’il n’y en ait plus aucune.
Les peuples d’Europe refusent cette guerre,
Où tous perdent et personne ne gagne.

Nous n’irons jamais à la guerre,
Refusez-la, pour avoir la paix demain.
Tenons-nous ensemble par la main
Pour entourer ainsi d’amour la Terre.

 

Nous n’irons jamais à la guerre,
Refusez-la, pour avoir la paix demain.
Tenons-nous ensemble par la main
Pour entourer ainsi d’amour la Terre.

 

NOUS NE VOULONS PAS DE GUERRE
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Published by Marco Valdo M.I.

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