Bruit de Fond
Chanson française - Bruit de Fond - Marco Valdo M.I. - 2022
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Épisode 79
LE VIEUX
Anonyme - s.d.
Dialogue Maïeutique
Dans ce voyage en Zinovie, Lucien l’âne mon ami, ce qu’on entend la plupart du temps forme une sorte de brouillard sonore, ce sont ces voix qu’on entend et qui émergent de ce brouhaha de gens qui parlent, qui parlent ; c’est la vie de Zinovie qui se fait vague sonore. C’est l ‘écume de leurs parlotes, de leurs sempiternelles discussions qui vont et viennent dans tous les sens. En quelque sorte, on pourrait imaginer que tous ces gens parlent pour parler comme s’ils parlaient pour faire du vent, pour souffler du souffle et d’autre part, on dirait que de cette façon, ils affirment leur existence.
Oh, dit Lucien l’âne, les oiseaux font la même choses et si les hommes braillent, les ânes braient ; quant aux limaçons, je ne les ai jamais entendu.
Passons, dit Marco Valdo M.I., passons et venons-en à la chanson qui est quand même plus fournie que ça. En fait, c’est un monologue, le monologue d’un vieux, du vieux. C’est lui qui parle du bruit de fond et puis de lui-même, de sa vie détruite par son internement en camp, dont il ne connaît même pas la raison. Il pérore, mais dit cependant des choses fort dures sur la Zinovie telle qu’elle fut et telle qu’elle est, sur le poids inique du collectif qui écrase l’individu, sur la puissance du Guide ; en vérité, des Guides successifs. Il évoque, avec une sacrée dose d’incroyance et d’ironie, l’homme nouveau :
« Il faut des caractères d’acier trempé,
Des cœurs blindés face aux sentiments.
L’homme nouveau vivra mieux,
Il marchera d’un pas content
Sur la route de l’avenir radieux. »
Oh, dit Lucien l’âne, les bâtisseurs d’empire veulent toujours créer un homme nouveau, empreint de pureté et de force, allant d’un pas décidé vers un avenir lumineux. Le bonheur est toujours pour demain. Je connais ça, j’en ai rencontré beaucoup dans mon périple. Cela dit, il m’a l’air plutôt sympathique ce vieux.
Je pense aussi qu’il l’est, répond Marco Valdo M.I. et sans trop en avoir l’air, il dit aussi des choses terribles et il fait entrevoir l’univers destructeur qu’est, en réalité, la Zinovie du Guide. Il fait aussi surgir cette rébellion qui couve comme la lave du volcan dans le cœur des gens :
« Au bout du compte, au bout de tout ce temps,
En secret, on s’y fabrique très patiemment
Une terrible cassure de la conscience
Et l’envie de bousiller toutes les instances. »
En même temps, dit Lucien l’âne, je trouve aussi très drôle ce monument en forme d’œuf pour glorifier le Guide. Enfin, laissons courir la chanson.
Oui, Lucien l’âne mon ami, laissons courir, dire, parler la chanson ; elle dit tout et tant et tant de choses qu’on ne les découvre qu’en la laissant conter.
C’est ça, dit Lucien l’âne, laissons la chanson conter et tissons le linceul de ce vieux monde terne, morne, oppressif, oppressant, oppresseur et cacochyme
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Allonger la vie, tous pluricentenaires ?
En Zinovie, dit le vieux, ce serait l’enfer.
Ici, il y a toujours ce bruit de fond
Ce ne sont que discussions et rediscussions ;
De ci, delà, on parle, on cause de tout, de rien,
N’importe où, n’importe quand, de n’importe quoi.
On dit, on redit, on re-redit, on rabâche tant de fois ;
À la fin, on ne comprend plus, on ne sait plus bien,
On parle pour parler, on parle pour exister.
On entend un brouhaha sans système, sans logique.
Pour le reste, les gens vivent retirés
Ils font leurs petites affaires, c’est psychologique.
Moi, dit le vieux, j’ai une chienne de vie ;
C’est comme ça pour beaucoup en Zinovie.
Quand les dirigeants priment,
Les peuples dépriment,
Disait la grand-mère et bien entendu,
Toujours, le collectif écrase l’individu ;
Toujours, le collectif mate les réticents.
Ainsi, le Guide est très puissant.
On annonce un objectif limpide :
On va construire, en forme d’œuf,
Un monument à la gloire du Guide,
Qui refait le monde à neuf.
Avec les opinions, les émotions,
Dit le Guide, on ne fait pas de caleçon.
En Zinovie, tout ça ne compte pas,
Que faire du sens moral, de la dignité ?
Que faire de la conscience, de la bonté ?
Chez nous, c’est encombrant, ça ne sert pas.
Résidus surannés, restes du passé.
Il faut des caractères d’acier trempé,
Des cœurs blindés face aux sentiments.
L’homme nouveau vivra mieux,
Il marchera d’un pas content
Sur la route de l’avenir radieux.
Moi, dit le vieux, j’étais pilote-officier,
J’aimais voler, j’aimais mon métier.
Ils m’ont arrêté, ils m’ont séparé de ma famille,
Ils ont brisé ma carrière et gommé ma vie.
Ensuite, ils m’ont expédié au camp,
Dans ce bout du monde, j’y suis resté dix ans.
Le camp, dit le vieux, c’est l’école du désarroi ;
Le camp, dit le vieux, c’est une amputation de soi.
Au bout du compte, au bout de tout ce temps,
En secret, on s’y fabrique très patiemment
Une terrible cassure de la conscience
Et l’envie de bousiller toutes les instances.