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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 20:41

LA MÉMOIRE DE L’EAU

 

Version française – LA MÉMOIRE DE L’EAU – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson italienne – La memoria dell’acqua – Erica Boschiero – 2017

 

 

 

 

 

 

La nuit, on cherche un sens parmi les étoiles,
Car la nostalgie est toujours trop forte.
La voile dépliée vole par-dessus les vagues,
Car aller par mer est comme une maladie.

 

La nuit, les récifs parlent aux étoiles ;
Ils connaissent par cœur toute la géologie
Et ensemble écoutent la liste
De tous les noms emportés par les vagues.

 

L’eau n’oublie pas et n’oubliera pas
Tous les fils perdus dans le ventre de la mer ;
L’eau n’oublie pas et ne nous pardonnera pas
Toutes les promesses faites à terre.

 

Sur le fond de la mer, les yeux écarquillés
Conservent encore toute leur frénésie
Et parmi les coquilles, dort le passé
Entre les poissons où danse une photographie.

 

L’eau n’oublie pas et n’oubliera pas
Tous les fils perdus dans le ventre de la mer ;
L’eau n’oublie pas et ne nous pardonnera pas
Toutes les promesses faites à terre.

 

 
LA MÉMOIRE DE L'EAU
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Marco Valdo M.I.
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20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 13:12

LEÇONS DE FASCISME EN DIRECT – 

 

POUR ÉTUDIANTS PARESSEUX

 

Version française – LEÇONS DE FASCISME EN DIRECT – POUR ÉTUDIANTS PARESSEUX – Marco Valdo M.I. – 2017

 

 

 

ET SI C'ÉTAIT ERDOGAN 

 

On étudie le fascisme dans des livres

comme si c’était une chose lointaine,
Un visage du narcissisme
De la province italienne profonde

 

Avec ses mâchoires qui volent au vent,
Ses homoncules, vêtus d’orbace,
Levant la main et le menton triomphant,
Affirmant leur admiration pour le Duce.

 

Mais c’est un rêve d’antan
Et son engagement est bancal ;
Grâce à dieu, il y a Erdogan
Pour nous expliquer le fascisme intégral.

 

Premier pas : inventer un ennemi
Qui menace le peuple entier.
C’est mieux encore si on a un vieil ami,
Pour en expliquer toute la gravité.

 

Deux : appeler le peuple à défendre 
Les valeurs sacrées dans la rue,
Attiser ses pires instincts et le rejoindre
Pendant qu’il manifeste.

 

S’engager complètement
Dans l’aventure, se manifester
Pour qu’on sente facilement
La présence du chef vénéré.

 

Trois : maintenir au plus haut l’attention
Pour entretenir la tension,
Avec des mots d’insulte dans toutes les directions
Et des pratiques d'humiliation.

 

(On sait qu’au beauf, il plaît 
D’humilier les uns et les unes.
Il manie la ceinture et le fouet
À la Foire des Rancunes.)

 

Quatre : décréter une période d’urgence
Qui donne les pouvoirs spéciaux.
Alors on capture, on licencie, on expulse,
Dans les écoles, les casernes, les journaux.

 

(Épurer les juges, les tribunaux, la justice,
L’administration, l’armée et même la police,
Car pour appliquer les lois spéciales
Il faut des militaires, des agents et des juges serviles.)

 

Cinq : lancer des accusations délétères
À propos de complots et de puissances étrangères ;
Ce sont des affirmations qui plaisent tant
À la prostate des militants.

 

Six : parler de la patrie trahie
Aux défenseurs de la patrie
Qui n’ont pas compris plus tôt
Et sont une solide bande d’idiots.

 

Huit : donner l’impression
Qu’on serait disposé à traiter
Avec tous, à condition
D’être seul à commander.

 

Neuf : Proclamer à hauts cris
Qu’on défend la Turquie,
Que majorité est démocratie
Et tout le reste est interdit.

 

Dix : Utiliser comme chantage
Tous les réfugiés syriens
Dans la querelle de ménage
Entre Russes et Américains.

 

Avoir tous les atouts aux cartes,

Est un bon début, mais demain

Demain, on rebat les cartes

 

Et l’Europe reprend la main.

LEÇONS DE FASCISME EN DIRECT
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Marco Valdo M.I.
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13 juin 2017 2 13 /06 /juin /2017 17:51

L’ARTISTE DE LA FAIM

 

 

Version française – L’ARTISTE DE LA FAIM – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson allemande (berlinois) – Die Hungerkünstlerin – Friedrich Hollaender – Années 1920 (après 1922 et avant 29)

Paroles et musique de Friedrich Hollaender
Dans le cycle de chansons pour cabaret intitulé « Lieder eines armen Mädchens », écrit pour sa (première)
 femme Blandine Ebinger (1899-1993).

 

Une chanson inspirée du récit de Franz Kafka « Ein Hungerkünstler » (« Un artiste de la faim », ou « Un Jeûneur »), publié en 1922, où un soi-disant artiste réalise un jeûne à outrance en s’exposant au public dans une boîte de verre. Il meurt dans l'indifférence générale et sera remplacé par une panthère famélique .

 

 

 

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Cette fois, Lucien l’âne mon ami, je t’apporte la version française d’une chanson berlinoise, écrite à Berlin, pour Berlin, en berlinois et comment dire, dans l’esprit berlinois, du moins celui qui inspirait Kurt Tucholsky, Erich Kästner, Walter Mehring, Robert Gilbert et d’autres encore, dont bien évidemment, Friedrich Hoellander lui-même. Elle est tirée d’une histoire de Franz Kafka, lequel était cependant Pragois, Ein Hungerkünstler – Un artiste de la faim, un texte de Franz Kafka, publié pour la première fois en 1922 dans Die neue Rundschau (une très remarquable revue littéraire berlinoise, créée en 1890 et qui existe toujours sous sa forme trimestrielle).

 

Encore une fois, voici, Marco Valdo M.I. mon ami, un titre bien intrigant. Dois-je comprendre qu’il s’agit d’un artiste qui subit la faim ; ce ne serait pas une nouveauté ; ils sont nombreux dans le cas. Alors, pourquoi ce titre : L’Artiste de la Faim ?

 

D’abord, Lucien l’âne mon ami, laisse-moi te dire qu’on pourrait tout aussi bien intituler cette nouvelle et par conséquent, la canzone de Hollaender : La Faim de l’Artiste ou La Fin de l’Artiste ou L’Artiste de la Fin. Tous ces titres lui conviendraient et pour tout dire, à moi aussi.

 

Moi, je veux bien qu’on l’appelle ainsi , Marco Valdo M.I. mon ami, mais enfin, cela ne m’avance pas beaucoup. Dis-moi plutôt quel cet artiste et de quel art particulier, il est le créateur.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, je vais de ce pas satisfaire ta curiosité, très légitime au demeurant.

 

Je t’en remercie vivement, Marco Valdo M.I. mon ami. Moi, de mon côté, dit Lucien l’âne en riant, j’ai entendu parler du succès différencié que rencontraient à Paris, il y a bien longtemps, sans doute plus d’un siècle, Sara Bernard, alias Henriette-Marie-Sarah Bernardt, dite Sarah Bernhardt, grande artiste dramatique et de l’autre, Joseph Pujol, dit Le Pétomane, artiste lyrique, si l’on peut ainsi qualifier son art. Comme on peut l’imaginer, le public était plus nombreux et certes plus populaire pour le second, mais il riait plus.

 

Donc, reprend Marco Valdo M.I., le personnage et je pense même qu’il faudrait dire le « héros » de cette aventure artistique est un jeûneur professionnel, c’est-à-dire un artiste qui pratique le jeûne, considéré comme un des beaux arts. Comme tu peux le comprendre, il s’agit tout simplement du portrait de l’artiste maudit, tel qu’a pu l’incarner Charles Baudelaire ou Oscar Wilde. Dans le récit de K, l’artiste est dans une cage où, en public, il jeûne – sous contrôle – et tente d’établir un record de durée. Mais le public se lasse et finalement, l’artiste se retrouve – toujours en cage – dans la ménagerie d’un cirque ambulant où il finit par mourir dans l’indifférence générale. On met à sa place dans la cage une jeune panthère, dénommée Fakira, dont le nom évoque infiniment mieux l’Inde exotique et ses étranges fakirs, qui sont ces hommes qui dorment sans s’en faire sur des lits de clous. Fakira assurément connaîtra plus de succès auprès du public. Une telle prestation artistique, soit dit en passant, nous changerait des installations et des performances qui fleurissent un peu partout, lesquelles de toute façon, vont connaître le même parcours et subir la désaffection du public.

 

Oh, dit Lucien l’âne, Marco Valdo M.I. mon ami, cela me rappelle deux autres histoires. Une de la même époque où l’on voit un « homme » dans une cage de verre qui écrit un roman à la machine, le but de cette prestation publique était la promotion de la machine à écrire ; la seconde, c’est cette histoire du clown qui meurt en souriant au pied de l’échelle à l’aide de laquelle il désire tant atteindre la Lune, histoire que l’on doit à l’écrivain étazunien Henry Miller ; il en est même une troisième, c’est une chanson que nous connaissons bien tous les deux et qui nous a toujours tellement émus Le Clown de Gianni Esposito. Sans compter cette nouvelle de science-fiction où une effeuilleuse arrivée au point final de son exhibition se voit encouragée par le public – ce voyeur impénitent – à ôter encore quelque chose. Alors, la dame qui, comme tu l’as certainement compris, n’a vraiment plus un seul bout de tissu dont elle pourrait se dépouiller, commence tout simplement à s’enlever la peau de l’avant-bras droit comme un long gant de soi et sous les applaudissements nourris et insistants des spectateurs, elle enlève soigneusement tout en ondulant du tronc son long gant de gauche ; puis, partant du haut de sa cuisse droite, elle fait glisser lentement la peau de son bas et levant avec une infinie lenteur la jambe gauche, elle la pose sur la chaise et elle enroule dans un geste doux et sensuel, le bas gauche de sa peau d’abord jusqu’au genou, puis en se penchant, elle roule ce tissu autour du tibia, passe la cheville, le talon (on aperçoit un bout d’os) pour finir par l’ôter d’un petit geste sec ; ses orteils frétillent à peine. Elle se redresse alors et en croisant les bras, elle prend des deux mains, à hauteur du nombril, le haut de sa tenue de peau et commence doucement, doucement, à la remonter en se tortillant un peu du buste, elle arrive aux seins qu’elle dégage dans une jolie torsion, puis, arrivée aux épaules d’un mouvement subtil se dégage ainsi du haut, passe le tout par-dessus la tête et salue le public d’un sourire écarlate.

 

Mais, dit Marco Valdo M.I., c’est atroce ton histoire

 

Je sais, mais je n’ai pas fini. Donc, toujours sous le regard extasié du public, la femme se penche vers l’avant laissant pendre sa chevelure rousse, longue et touffue et à hauteur du bassin, une main de chaque côté du corps, elle se saisit de ce qu’on doit bien appeler sa culotte de peau et du même mouvement, elle fait descendre en s’aidant de deux ou trois saccades, cette ultime pièce d’habillement et découvre ses intestins. Le public exulte et crie « encore, encore ! ». L’artiste se redresse fièrement ; il ne lui reste plus que la tête et placide, la dame s’exécute : du bas du cou, si rose, si extensible, elle fait remonter la peau jusqu’au ras de la chevelure – ses yeux brillent à vif d’une folle gloire ; d’un geste ample et brusque cependant, elle arrache tout le reste, cheveux compris.

Il ne lui reste qu’un crâne blanc sanguinolent qui sourit, sourit. Elle tient par les cheveux son propre scalp et entre les muscles du visage, on distingue les mâchoires, les dents et les trous du nez avec en arrière-plan le blanc laiteux veiné de rouge du cerveau. Tout à l’arrière, tel une Tour de Pise, se penche sa colonne vertébrale, portant de chaque côté les béants regards d’égout, que sont ses orbites où vacillent encore ses yeux d’un bleu azuréen ou presque turquoise, selon l’endroit d’où on regarde la scène.

Ainsi sans dire un seul mot, elle finit par s’écorcher entièrement et salue le public en extase. Ce dernier reconnaissant lui fit immédiatement une ovation et lui lança, comme on lance des cacahuètes aux singes dans leur cage, une pluie d’argent : des pièces d’or, des billets, des liasses entières.

 

 
 

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, c’est vraiment épouvantable. Je ne sais trop si on pourrait en faire une chanson. Cependant, je te propose de revenir à celle de notre artiste de la faim et de conclure cette présentation comme tu en as l’ordinaire habitude.

 

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami. Toutes ces histoires illustrant deux choses : le destin tragique des artistes qui ne rencontrent pas tous, ni toujours la gloire et la fortune. Bien loin de là, c’est le cas de la plupart connaissent une vie miséreuse. Dans le grand jeu du monde, dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres, les artistes sont considérés comme des personnages domestiques, des marionnettes que l’on jette après usage et souvent le public se comporte comme un patron versatile et pervers. Nous autres, artistes précaires et méconnus – ainsi est le sort de la plupart – reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde méprisant, méprisable, médiocre, méritocratique et cacochyme.

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Comme à la maison, j’ai très faim,
Je me consacre à un art nouveau.
Avec fierté, je suis la Fille sortie du tombeau
Surnommée Fakira, l’artiste de la faim.
Dans une cage sans portes, ni fenêtres,
Comme dans un aquarium, derrière d’épaisses vitres.
Depuis 23 jours, on peut m’y voir assise
Cher public et sans rien manger, je jeûne.
On peut voir mon évolution,
À la pâleur qui marque mon visage.
Quelques bouteilles d’eau sont toute mon alimentation.

Aucun rapport sexuel, évidemment.

Pour la grandeur et les cercles les plus hauts
J’ai faim, car ça me plaît profondément.
L’Empereur est venu me voir en personne,
Il m’a serré la main à Breslau.
Qu’il fut enthousiaste, je peux le comprendre,
Il n’avait jamais rencontré un affamé.
Moi, je n’ai pas besoin de nœuds ou de ceinture.
J’aimerais pourtant bien manger à ma faim,
Car à force d’avoir faim, on attrape faim.
Et mon salaire est une vraie misère.

Je rêve d’un restaurant exotique
Avec ses suaves odeurs et de la musique.

 

Pitié, Messieurs,

Qui me regardez la nuit. À vos yeux,
Je dois paraître déformée à travers les vitres.
Regardez ! Soyez bienveillants !
Voulez-vous ma place dans la cage ?
Ici, c’est chouette ! Ici, tout est transparent !
On se nourrit d’une force accessoire
Et si je trépasse finalement,
Emmenez-moi en auto au laboratoire.

Alors, je figurerai dans des ouvrages de médecine :
(Un phénomène Unique, qu’on ne voit qu’une seule fois).

Fakira ne laissa rien paraître devant les autres
Jusqu’au jour où la faim la terrassa.
Elle était encore jeune et ne sera jamais vieille,
L’illustration 3 montre clairement son squelette
L’illustration 4 ses hautes décorations.
Elle mourut d’une côtelette de mouton.

 
L'ARTISTE DE LA FAIM
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Marco Valdo M.I.
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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 18:26

VIVE L’ITALIE !

Version française – VIVE L’ITALIE ! – Marco Valdo M.I. – 2017

 

Chanson italienne – W l’Italia – La Famiglia Rossi – 2010

 

 

 

Salut à toi, Marco Valdo M.I. mon ami.

 

Salut à toi, Lucien l’âne mon ami. Te voilà bien Rome antique dans ton propos.

 

Romantique ? Moi, un âne, romantique ? Où as-tu été chercher cette idée ? Mais enfin, Marco Valdo M.I. mon ami, que veux-tu dire par romantique ? D’autant que j’aurais plutôt tendance à me considérer comme un Grec antique.

 

C’est, vois-tu Lucien l’âne mon ami, à cause de la chanson et de ce qu’elle raconte. Car, comme tu vas pouvoir t’en assurer, elle parle d’une Italie décadente assez contemporaine qui, à bien des égards, me fait penser à la Rome antique quand elle était sur le déclin et en disant cela, je m’aperçois que cette comparaison est très fertile car, elle ouvre d’étonnants horizons à la réflexion. Par exemple, elle donne immédiatement une idée d’une certaine dimension temporelle, celle de l’évolution des sociétés humaines. C’est une dimension qui s’apparente aux marées longues ; ses amplitudes sont assez indifférentes aux événements qui captivent tant les médias ; la marée ignore superbement le paquebot qui coule, alors que le commentateur ne voit que le navire en train de sombrer. Je m’explique : quand on regarde la mer depuis une plage, on voit jusqu’à l’horizon – cependant, il faut comprendre immédiatement qu’on ne voit que jusqu’à l’horizon, même si un océan de plusieurs milliers de kilomètres se prolonge au-delà.

 

Oh, dit Lucien l’âne, ça me rappelle l’histoire de ces émigrés en route pour la Terre promise : « Dis papa, c’est loin l’Amérique ? Tais-toi et nage ! ».

 

 

 

En effet, il convient de nager, dit Marco Valdo M.I., mais je reprends. On ne voit que jusqu’à l’horizon, ce qui est une première limitation et la marée ne se voit qu’à peine et de près, sur la plage : elle avance, elle recule et là déjà, pour constater ce double mouvement, il faut du temps ; d’autant que cette progression-régression se superpose au mouvement similaire de la vaguelette qui vient lécher le pied de l’observateur, laquelle retient l’attention du baigneur. Donc, de près sur la plage, on ne voit que la dernière vague qui vient se casser et s’éteindre devant nous avant de refluer et c’est elle qu’on regarde. Pourtant, pour continuer la métaphore, la marée qu’on ne voit pas et qu’on ne peut pas voir conditionne le destin de la vague et même celui de la plage – en supposant qu’on en reste à une mer calme. Telle est l’idée : celle du temps long qui est celui des choses qu’on ne voit pas. Si maintenant, on applique cette réflexion au monde des humains, on peut constater qu’on a généralement tendance à ignorer ces processus quadridimensionnels, tant on a le nez collé sur les événements sans jamais – ou presque – les replacer dans le flux ou la marée de l’histoire. Il est vrai que certains – agissant de pareille façon – ont même été jusqu’à imaginer, je dirais plus exactement, fantasmer la fin de l’histoire. Comme si tant qu’il y aura des hommes, l’histoire pouvait s’interrompre et finir. C’est une aimable absurdité de théoricien événementiel. Ce n’est pas parce qu’on ferme les yeux ou qu’on met – telle une autruche, du moins si l’on en croit l’Histoire naturelle de Pline l’ancien – la tête dans le sable pour ne pas voir les choses, que les choses n’existent pas, que les effets du temps s’effacent et qu’il ne continue pas imperturbablement son parcours, fût-il erratique.

 

Et la Rome antique dans tout ça ?, Marco Valdo M.I., que vient-elle faire dans ton raisonnement ?

 

En premier lieu, Lucien l’âne mon ami, elle vient donner un cadre de réflexion dans lequel on peut situer des événements contemporains qui, cahin-caha, grosso modo, s’entrechoquent et se bousculent comme ceux qui mirent progressivement fin à l’Empire romain, après avoir liquidé la royauté, puis la République. Mais pour ma réflexion, peu importe le type d’organisation du pouvoir en place ou les détails de son fonctionnement ; ce qui compte c’est le comportement quasiment organique du corps de cet être complexe et collectif qui mourut sous le costume de l’Empire. L’affaire avait duré, je te le rappelle des centaines d’années et à divers moments du processus, certains auraient, là encore, pu proclamer la fin de l’Histoire, sans pour autant en interrompre le parcours. Encore une fois, peu importe l’agitation ou le calme du moment, l’Histoire continue son erre. Voilà pour la Rome antique ; de plus, comme tu ne l’ignores pas, l’actuelle Italie est considérée comme ce qui géographiquement correspondrait à cette Rome antique.

 

 

 

Oui, je le sais, dit Lucien l’âne. C’est même parfois assez toxique comme idée, et elle recèle même des effets de nostalgies perverses.

Mais revenons à la canzone qui traite, comme je te l’ai dit, Lucien l’âne mon ami, d’une Italie plus contemporaine. Avant d’aller plus loin, je voudrais la rapprocher d’une autre chanson, tout aussi italienne et qui porte d’ailleurs le même titre. En effet, on ne peut s’empêcher de penser à Viva l’ItaliaVive l’Italie que chantait Francesco De Gregori ; c’était peu avant 1980 ; celle-ci, dont je viens de faire la version française, date de 2010 : il y a donc 30 ans entre les deux, mais c’est le même chant amer. Je suis d’ailleurs absolument persuadé que la plus récente renvoie très directement à son aînée et que la lecture parallèle des deux canzones le montre plus d’une fois. Ce qui expliquerait la façon dont le titre est présenté « W l’Italia », qui est une autre manière d’écrire « Viva l’Italia » : c’est la même chose et c’est tout autre chose et malgré tout, oblige à se poser la question : L’Italie ? Dans le fond, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas dire ses dérives et ses déchéances et sa soumission au pouvoir et aux pouvoirs des mages et des maîtres-chanteurs de la nation catholique ? Ici, dans cette version la plus récente, l’Italie est assimilée à un bateau qui va tout droit sur les récifs pendant que l’orchestre du bord s’échine à la fanfare et que le commandant fait la roue devant les passagères, tout pétri de la certitude de son insubmersibilité et de celle de son mastodonte. « Dites, commandant, c’est un croiseur ou un sous-marin, votre navire ? Un croiseur, évidemment ! Alors on coule. »

 

Moi, dit Lucien l’âne, cette histoire de navire me fait penser au titanic, au Concordia et à certain homme politique italien qui chantait des bluettes dans les croisières pour vieilles dames sur le retour, qui se targuait du titre de Cavaliere et comme homme d’affaires fut un pionnier de la déliquescence démocratique. À ce dernier titre, il a ouvert la voie à bien des personnages en vue de nos jours. Donc, Marco Valdo M.I., on parlait de l’Italie.

 

Justement !, Lucien l’âne mon ami. Justement ! Maintenant, si tu veux bien conclure, car telle est ta mission.

 

Conclure ? Tu en as de bonnes, Marco Valdo M.I. mon ami. C’est un peu tôt, car je voudrais en quelque sorte introduire la conclusion par une chanson qui me semble appropriée et qui me permettra de rendre un hommage appuyé à un groupe musical allemand Comedian harmonists qui est à l’origine d’une forme musicale qui a perduré jusqu’aujourd’hui, au travers d’ensemble d’hommes chantants, avec parfois l’une ou l’autre dame : Ray Ventura, Frères Jacques, Quatre Barbus, I Gufi, Quartetto Cetra, Chansons plus bifluorée… Le succès de ces Comédiens harmonistes (en réalité, Comedians harmonists) fut interrompu dès 1934 et le groupe dissout en 1935 ; il y avait des Juifs dans le groupe et puis, ils opposaient la légèreté du propos aux discours en forme de panzers qui envahissaient l’horizon. Faire du léger quand les temps sont lourds est une forme de résistance assez subtile, mais dangereuse. J’ai pensé à eux, car ils avaient créé une chanson qui pourrait être le chœur de cette Italie qui court tout droit sur les rochers. Ils chantaent en plusieurs langues : en allemand : Das Ist Die Liebe Der Matrosen, en français : C’est nous les gars de la marine et une version anglaise : The Way With Every Sailor. Compte tenu de l’époque et de certain pendant nationaliste local, c’était en soi déjà une réponse à l’imbécillité ambiante. Un film raconte leur aventure : Conclure, enfin, voici : l’Italie n’en finit pas de sombrer, comme le fait toute la frange méditerranéenne de l’Europe. Pour le reste, je suis un âne et je ne suis pas devin. Je te propose dès lors de reprendre notre tâche et de tisser le linceul de ce vieux monde plein d’hommes d’affaires, affairistes, arrogants, avides, arides, ambitieux et cacochymes.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I et Lucien Lane

 

 

Notre beau navire trace son sillon altier ;

À son bord, les gens ne savent pas nager,

Mais qu’importe ? !

Où donc, il nous emporte ?

C’est une frégate sans timon,

Mais sur le gaillard, il y a un bouffon

Avec une casquette de chef de train

Qui chante des jérémiades en napolitain.

L’orchestre joue,

Les gens dansent

Fascinés par le fracas des musiciens.

 

Vive l’Italie de grattez et gagnez ;
Si vous perdez, recommencez !
Vive l’Italie des chevaliers,
Des lèche-culs, des putassiers !

Vive l’Italie des fraudeurs
Accueillis comme des bienfaiteurs !
Vive l’Italie des moutons
Qui se prennent pour des lions !

 

Et vive l’Italie des moralistes
Où les salopes sont ministres
Et inventent des lois d’airain
Pour qu’on arrête les putains.

 

Vive vive l’Italie à la dérive !
Vive vive tant qu’il y a des vivres !
Vive vive l’Italie à la dérive !
Vive l’Italie, c’est un spectacle grandiose !

Vive l’Italie du piduiste,
Du chef mafieux en tête de liste !
Vive l’Italie de la famille
Du mange-mange, du pique-pique !

Vive l’Italie de l’information
Toujours à la laisse de son patron
Qui nous endort et nous réconforte
En vendant des mensonges de porte à porte.

 

Vive l’Italie du bon droit,
Du bon pasteur et du vieux cabot !
S’il y a un problème, on fera une loi
Qui sauvera le porc qui baise le troupeau !

 

 

Vive vive l’Italie à la dérive !
Viv
e vive tant qu’il y a des vivres !
Vive vive l’Italie à la dérive !
Viv
e l’Italie, c’est un spectacle grandiose !

VIVE L'ITALIE !
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Marco Valdo M.I.
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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 13:50

BOUCHE DE ROSE

Version française – BOUCHE DE ROSE – Marco Valdo M.I. – 2008 – révision : 2017

Chanson italienne – Bocca di Rosa – Fabrizio De André – 1967

 

 

 

 

 

 

Une remarque d’abord avant d’aller plus loin. Donc, une remarque préliminaire. Je n’ai jamais compris pourquoi les CCG n’ont pas mis Bocca di Rosa parmi les Chansons contre la Guerre, alors qu’il existe par exemple, un « parcours » de la « guerre contre les femmes ». Je dis cela, car j’avais envoyé une traduction de Bocca di Rosa – Bouche de Rose, il y a bien longtemps. Je pense même que c’était la première ou une des premières que j’avais faites. Était-elle si mauvaise ? Je ne sais. D’ailleurs, je la représente aujourd’hui « telle quelle ». J’ai tout juste un peu plus nourri notre conversation.

Je le fais, car notre bon Ventu vient d’insérer tout un texte de sa main à propos de Bocca di Rosa dans les commentaires à une chanson de Georges Brassens : Le Père Noël et la petite fille .

Cela dit… Je tiens personnellement Bocca di Rosa pour une des plus belles chansons de Fabrizio De André et aussi, comme l’illustration de sa complicité avec Georges Brassens, tout comme sa Chanson de Marinelle – Canzone di Marinella.

Et je ne comprends pas pourquoi elles sont ainsi ostracisées, renvoyées dans les commentaires à une chanson de tonton Georges, chanson qui est tout aussi indirectement qu’elles, une chanson contre la guerre. Il me paraît de toute justice et de toute équité de les replacer comme chansons – canzoni à part entière dans cette formidable chantothèque…

 

 

Et puis, ce portrait d’une femme libre et légère, libertine (Ah ! Voltaire, Ah ! Diderot !) est un fameux pied de nez à toutes les bien-pensantes, à toutes les mégères, Mysogynie à part, à toutes les emmerdeuses et aux emmerderesses itou. Cela dit, je ne leur fais pas la guerre à celles-là, je me contente de les écarter, de les ignorer et tout comme toi, de poursuivre mon chemin. Sauf bien évidemment, si comme pour Margoton, elles s’en prennent à mon chat – là, je leur enverrai mon fantôme pour les persécuter dans toute l’éternité.

J’insère donc ici la traduction du texte de Riccardo Venturi : BOCCA DI ROSA
di
 Riccardo Venturi(2001)

 

 

BOUCHE DE ROSE

 

 

Riccardo Venturi (2001)

(traduit de l’italien : Bocca di Rosa – Riccardo Venturi 2001 )

 

 

Peut-être, peut-être serait-ce la « bonne page» pour mettre cette vieille histoire, écrite en son temps pour une mailing list. Une « Bocca di Rosa » légèrement adaptée aux « temps nouveaux », mais il y a quand même un peu de « Marinella », surtout à la fin. Je me rappelle qu’à l’époque, quelqu’un l’avait prise pour une vraie nouvelle ; on voit qu’elle était entièrement plausible. Mala tempora currunt. La « Gazette du Levant » et plus exactement, La Gazette du Levant n’existe pas ; ou mieux, elle existe partout. (rv)

 

Ils l’appelaient Bouche de Rose, qui était – ainsi dit la « La Gazette du Levant » – la traduction exacte de son nom en langue yoruba : Okôbwa Gblé. Débarquée clandestinement sur une improbable côte italienne, sortie d’un quelconque camion roumain ou ukrainien, arrivée en avion du Nigeria avec quatre autres filles de même pas vingt ans, avec les billets payés par l’habituel « on ne sait qui ».

Que leurs avaient-ils dit ? Il suffit de dire peu à une fille qui vit dans une baraque de la périphérie de Lagos ; il suffit une promesse vague, un travail, quelque chose à gagner pour une mère et six frères et sœurs, dont quatre malades du SIDA. Une très belle fille, de celles qui font tourner la tête ; violée à onze ans et demi par un oncle petit « ras » (chef) du bidonville. Il n’y a pas de quoi s’étonner ; ça se passe aussi chez nous.

Et le travail, elle l’a trouvé, Bouche de Rose ; accueillie un métis de ses compatriotes et par des « Italiens », elle a été affectée à sa zone. Elle lui plaisait même relativement bien : un quartier de l’extrême périphérie du levant génois, de Sant’Ilario, qui un temps était un village et maintenant se confond avec les autres quartiers peuplés d’autoroutes au cinquième étage des maisons, de viaducs et d’anciens clochers coloriés qui paraissent vraiment des diamants dans le fumier.

Sur la nouvelle allée d’accès au quartier, obtenu après tant d’années grâce à la bataille de l’habituel comité civique (présidé par le notaire, chevalier. Tiberio Deogratias, et du principal du collège local – on ne se rappelle pas de son nom, mais qui était connu, assez curieusement, comme « Moustache de Suif »), la fille nigériane Okôbwa Gblé – les accents ne sont pas mis là par hasard ; ils indiquent des « tons » précis de sa langue compliquée – semble avoir obtenu immédiatement un grand « succès ». Avec d’autres compagnes de routes – albanaises, roumaines, sénégalaises – elle arrivait lorsque, d’été, quand il faisait encore jour. Un travail comme un autre, se disait-elle. Mieux que mourir de faim à la maison. Mieux que mourir du SIDA. Ici, tout au moins, tous sont bien propres et mettent le préservatif. Le « Mal d’Afrique », les blancs l’ont inventé, non ?

La « Gazette du Levant », comme tous les journaux locaux de ce monde, accorde beaucoup d’importance aux « faits divers » ; on ne sait peut-être pas ceux qui sont authentiques et ceux inventés de toutes pièces, mais il faut faire bouillir la soupe, et il faut aussi survivre à la concurrence impitoyable du GQC (Grand Quotidien Citadin, de tendances philogouvernementales indépendamment du Gouvernement). Il semble donc que, pour passer une demi-heure avec Bouche de Rose, ils arrivaient même du centre et même de l’extrême ponant. De Voltri et d’Arenzano, en somme ; et, si vous connaissez Gênes, ça fait une belle trotte. Inutile de dire, ensuite, que la population masculine de Sant’Ilario formait souvent, entre onze heures et minuit, un petit engorgement sur le boulevard. Parfois, il y avait la régulière descente de la Police ou des Carabiniers, et puisque la fille était en attente d’un permis de séjour, un commissaire maigre, qui était connu pour séquestrer des valises de pendentifs, émettait un permis provisoire. Mais Bouche de Rose, ensuite, devait retourner à son boulevard ; ceux de la bande n’étaient pas tendres avec celle qui traînait.

Cette histoire a une allure singulière ; quelqu’un, qui sait, pourrait un jour nous écrire une chanson dessus (même si, franchement, on ne voit pas actuellement qui pourrait). Sant’Ilario, comme nous avons dit (et comme, d’autre part, particulièrement la « Gazette du Levant ») est un village pas fort urbanisé ; le résultat est qu’il vit les problèmes de la grande ville et des périphéries dégradées sans avoir perdu les caractères et les défauts du village. Vu que maris, fiancés et amants de vingt à soixante ans démontraient un fameux penchant à aimer s’entretenir un peu trop avec cette « sale nègre » (ils le faisaient même depuis longtemps avec d’autres, mais on sent bien que Bouche de Rose devait être légèrement plus belle que la moyenne), les commères étaient compréhensiblement et visiblement préoccupées. « Et s’il me revient à la maison avec le SIDA, ce porc ? », « On devrait les rejeter toutes à la mer ! », « Maudites, qu’elles restent chez elles ! », « Mon mari, je ne le touche même plus avec un doigt ! Il est infecté ! », « Mais comment c’est possible que l’État et la Police ne fassent rien ? »

Que rapporta la « Gazette du Levant » ; voici un échantillon des phrases plus fréquentes qui s’entendirent à une assemblée publique enflammée convoquée au cinéma « Odéon » (ou « Métropolitan » ? « Gambrinus » ? Bof.). Il fallait faire quelque chose ; en dehors du cinéma, stationnait une petite foule, convoquée par la section de la Ligue d’Action Populaire (un mouvement qui commençait à avoir quelque succès, même au niveau national). Il y avait des écriteaux jaunes avec lettres noires (le jaune et noir sont les « couleurs officielles » du mouvement) ; quelqu’un disait « Dehors Bouche de Rose », ou bien « Bocca de Rosa go home » ; quelqu’un plus audacieux que les autres, mais certain d’interpréter correctement les sentiments de la masse, s’était hasardé à écrire « Dehors la sale nègre de Sant’Ilario ».

(Bien entendu, diverses personnes qui manifestaient étaient habituellement vues – entre onze heures et minuit sur le boulevard ; mais sur ce détail, la « Gazette du Levant » glisse légèrement).

Comme dans toutes les assemblées du genre, on n’arrivait cependant pas à une conclusion claire. Elle semblait être l’habituelle manifestation de muscles qui se termine en queue de poisson, lorsque, tout à coup, une vieille du quartier prit la parole. Jamais mariée, sans enfant et – de l’avis unanime, laide comme la faim [laide comme un pou, dit-on usuellement en français], elle parla peu. Il y en avait qui continuaient à invoquer la Police et l’État ; elle, par contre, dit simplement que « nous devons y penser tout seuls, et d’une manière définitive ». On la laissa partir avec des ovations, comme disait Brassens dans le Mécréant.

La nuit d’après – et ici la « Gazette du Levant » se fait vague, parce qu’il y a une enquête en cours et le procureur n’admet pas de fuites – il semble qu’une auto avec à bord trois hommes se soit rendue à l’endroit où Bouche de Rose avait coutume stationner en attente des clients. Enlevée avec la promesse d’une substantielle compensation, la fille nigériane Okôbwa Gblé de 19 ans, une clandestine en attente de régulariser son permis de séjour, est emmenée sur un viaduc de l’autre côté de la ville. Peut-être pressentit-elle quelque chose, peut-être non ; à un certain moment, elle sortit un couteau de cuisine. Il y eut, comme on lit toujours dans la gazette, un « bref corps-à-corps » ; et il était forcé qu’il soit bref. Une fille seule contre trois énergumènes. Elle en a même reconnu un ; c’était celui qui demandait toujours un « pissing ».
Ils la prennent de force. Elle est déjà assommée. Il est quatre heures du matin, il n’y a pas une âme alentour. Quatre-vingts mètres de vol; et personne ne l’a vu voler.

L’a trouvée, à sept heures et demi du matin, un garçon qui allait à école ; il a tout raconté la police ; mais à la « Gazette du Levant », il ne voulut rien dire. Vous le comprendrez. Avez-vous jamais vu quelqu’un qui est balancé de la moitié ou du tiers de ces (80) mètres ? Moi oui, au moins une dizaine ; et je vous assure que c’est un spectacle auquel on ne s’habitue jamais. Plus on voit la mort, et moins on s’y habitue.

Donc, adieu Bouche de Rose. Quelqu’un t’a fait un enterrement de troisième catégorie, sans vierges aux premiers rangs. Tu as fini dans un cimetière quelconque, avec ton nom et ton âge. Pas de photo. La célèbre « pitié anonyme » de temps en temps dépose une fleur sur ta tombe, qui d’ailleurs se fane rapidement. Tu penses quelle affaire : un chanteur d’ici, tant d’années avant, sur un fait du genre, nous avait vraiment écrit une chanson. À propos d’une qui « s’était envolée au ciel sur une étoile ». Malheureusement, ce chanteur est mort, il y a quelques années ; pour toi aucune chanson, aucune étoile. Tu ne t’es pas envolée au ciel, mais seulement d’un viaduc dans une nuit sans lune.

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Ah, Lucien l’âne mon ami toujours très porté sur les choses de l’amour, tu vas aimer cette chanson. C’est une chanson d’amour, c’est évident, mais une chanson qui relate un épisode de guerre, tout aussi clair. Elle s’intitule Bouche de Rose.

 

 

Oh, oh !, dit Lucien l’âne en rougissant du bout des lèvres, voilà qui me paraît passionnant et tout à fait dans mes préoccupations, moi qui, comme tu le sais, suis ensorcelé et ne pourrai retrouver mon apparence originelle que si j’arrive à manger certaine rose. Peut-être, vais-je enfin la rencontrer. Mais que raconte au juste cette chanson et de qui est-elle ?

 

Dans l’ordre : c’est une chanson de Fabrizio De André, grand auteur-compositeur-interprète italien. On lui connaît plus d’une centaine de chansons. Il est aussi connu comme celui qui a fait connaître Georges Brassens au public italien. Cette chanson-ci, Bouche de Rose est d’ailleurs à mon sens une chanson qui irait très bien dans l’univers de Tonton Georges. Une sorte de variante de Margoton, mais en plus explicite cependant. Je suis même à peu près sûr de la filiation : on y retrouve les gendarmes, tous les hommes de la commune, les femmes coalisées, jalouses et rancunières contre la jeune et jolie bergère, qui plaît tant aux hommes. C’est quasiment un archétype. D’ailleurs, va lire À l’Est d’Éden du bon Steinbeck. Dans un certain sens, c’est une critique féroce du groupisme, du panurgisme et du « Il faut être comme tout le monde », qui est le fondement de tout fascisme. Car à quoi crois-tu que sert la mode ? Bien sûr, à développer le chiffre d’affaires de commerçants, mais aussi et je pense même surtout, à tenir le troupeau.

Nous les ânes, on n’est pas trop portés sur le troupeau et moi qui te parle, Marco Valdo M.I. mon ami, moi qui te parle, je serais plutôt partisan de la mauvaise herbe ; bien entendu, de celle qui se broute et se mâche au bord des chemins de traverse.

 

 

Je sais, je sais, je te connais assez, Lucien l’âne mon ami, pour savoir que tu as – comme moi d’ailleurs et tonton Georges et Fabrizio et Riccardo et Bouche de Rose et des millions d’autres (heureusement !) – « mauvaise réputation » ou cette autre réputation mauvaise elle aussi – celle des chômeurs.

Comme aurait dit Michel Simon à propos de sa gueule et il en avait une fameuse et laide avec ça : « Mieux vaut avoir mauvaise réputation que pas de réputation du tout ».

Donc, je te disais une histoire de guerre, une dénonciation d’une forme de guerre sournoise que les femmes de bien mènent contre les femmes qui répandent le bien. Une guerre féroce, parfois même carrément atroce dans laquelle on retrouve les pires coups tordus, jusque et y compris le meurtre. La femme libre – tout comme l’homme libre, d’ailleurs – est souvent mise au ban, reléguée en quarantaine, écartée, puis, poursuivie, chassée – c’est le cas de Bouche de Rose ou franchement poussée à la mort, c’est le cas de Clara la pazza, celle qui ne pouvait dire que Hou hou !

 

 

Alors, dit Lucien l’âne, il n’y a pas que les hommes à être d’aussi exécrables tueurs.

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

On l’appelait Bouche de Rose,

Elle mettait l’amour au-dessus de tout.

On l’appelait Bouche de Rose,

Elle mettait l’amour par-dessus tout.

Dès son arrivée à la gare

Du village de Saint Hilaire,

Tous s’aperçurent d’un regard

Qu’elle n’avait rien d’un missionnaire.

Y en a qui font l’amour par ennui,

Y en a qui en font une profession,

Bouche de Rose ni l’un ni l’autre,

Elle le faisait par passion.

Mais la passion souvent conduit

À satisfaire ses propres envies

Sans chercher si le bien-aimé

A le cœur libre ou est marié.

Il fallut que cela un jour advienne,

Bouche de Rose s’attira

La colère funeste des chiennes

Auxquelles elle avait piqué leur plat.

Mais les commères du village

Ne brillaient pas par l’initiative ;

Leurs répliques à cet outrage

Se limitèrent à l’invective.

On sait que les gens donnent de bons conseils,

Discourant comme Jésus au Temple,

On sait que les gens donnent de bons conseils

Quand ils ne peuvent donner le mauvais exemple.

Ainsi une vieille jamais mariée,

Sans enfant et sans désir,

S’efforça avec plaisir

De donner à toutes le conseil approprié.

S’adressant à ces cornues, elle dit

Sur un ton sans réplique :

« Le vol d’amour doit être puni

par les autorités publiques ».

Elles s’en allèrent trouver le commandant

Et lui dirent sans barguigner :

« Cette salope a déjà plus de clients

Que tout un supermarché ! »

On envoya quatre gendarmes

Avec leur plumet, avec leur plumet,

On envoya quatre gendarmes

Avec leurs armes et leur plumet.

Le cœur tendre n’est pas du métier

Que pratiquent les carabiniers,

Mais cette fois au train,

Ils l’emmenèrent sans trop d’entrain.

Cette nouvelle originale

N’eut besoin d’aucun journal.

Comme une flèche décochée,

Partout, elle s’est envolée.

 

À la gare, tous étaient là :

Du commandant au sacristain.

À la gare, tous étaient là :

Les yeux rouges, le chapeau à la main.

Pour saluer celle qui,

Sans aucune prétention,

Pour saluer celle qui

Importa l’amour dans le canton.

Sur le quai, une pancarte jaune,

Avec un écrit au mitan,

Disait : « Adieu Bouche de Rose,

Avec toi, s’en va le printemps ».

Et à l’arrêt suivant, à la gare,

L’attendaient plus de gens qu’à son départ.

Celui-ci lançait un baiser, celui-là une fleur,

Ce dernier la réservait pour deux heures.

Jusqu’au curé, qui ne déteste pas,

Entre un Miserere et un Ave-Maria,

La beauté sans concession,

Qui la voulut dans sa procession.

On promena l’un menant l’autre, dans tout le pays,

Les deux amours : le sacré et le mécréant.

Bouche de Rose en surplis

Et la Vierge au premier rang.

Bouche de Rose en 2017

Bouche de Rose en 2017

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Marco Valdo M.I.
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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 16:40

REPENSE INVENTE

 

Version française – REPENSE INVENTE – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson italienne – Ripensa inventa– Ennio Rega – 2017

 

Je suis l’inconnue,

 

Votre passé qui doit être repensé,

 

Le nouveau début qui doit être inventé.

 

 

 

Nous sommes ceux qui ne portent rien, nous parlons des langues inconnues ;
Ceux qui ouvrent les bras et disent nous sommes ici aidez-nous !
Nous avons frappé à votre porte et ce fut épouvantable,
Votre démocratie est une énorme tromperie !

 

Conquête-reconquête, repense, invente !
Tout change.

 

Ne me demandez pas d’où je suis et d’où je viens,
Où je suis né, demandez-moi d’où je me sens.
J’adore le ciel et je suis soutenu des étoiles ;
À côté des maisons des autres, je vis seul resserré dans ma peau.

 

Conquête-reconquête, repense, invente !
Tout change.

 

Et je pars, je me bouge et je fuis, car je suis vivant ;
Jgarde mes racines et le voyage et l’arrivée comme 
Joséphine Baker danse reflétée dans les verres de Murano.
Le monde est un salon mobile, l’homme est dans le mélange.

 

Je suis l’inconnue,
Votre passé qui doit être repensé,
Le nouveau début qui doit être inventé.
Je suis une révolution, car j’ai montré
Que ce que vous dites être, 
Vous ne l’avez jamais été.

 

 
REPENSE INVENTE
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Marco Valdo M.I.
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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 20:04

LES ENNEMIS SONT ENTRÉS

 

DANS LA VILLE

 

Version française – LES ENNEMIS SONT ENTRÉS DANS LA VILLE – Marco Valdo M.I. – 2017

d’après

la version italienne – I NEMICI ENTRARONO IN CITTA' – Riccardo Venturi – 2017

 

Texte : Giorgios Skourtis

Musique : Giannis Markopoulos

 

 

 

 

 

La chanson « Μπήκαν στην πόλη οι οχτροί » fut écrite par Giorgios Skourtis en 1970, en pleine dictature, et mise en musique par un des plus importants musiciens grecs contemporains,. Elle fut interprétée par le Crétois Nikos Xylouris, qui trois ans après, ira la chanter parmi les étudiants du Polytechnique en révolte et en attente d’être massacrés. La chanson, en général, décrit bien ce qui arrive lorsque « les ennemis entrent en ville » : arrestations, meurtres, des déportations, pendant que la « majorité » rit, plaisante, il regarde les filles et crie hourra parce que l'« ordre » et la « sécurité » sont revenus.

Publié par Riccardo Venturi

 

Monologue de Lucien l’âne

 

Mon ami Marco Valdo M.I., qui a écrit la version française, dit Lucien l’âne, est pour le moment très pris par d’autres activités ; je parlerai donc pour lui afin de vous proposer une réflexion, si tant est qu’un âne comme moi puisse réfléchir et que vous aurez la patience de m’écouter. Voici de quoi il s’agit : J’aimerais souligner la parenté de cette chanson grecque de 1970 avec cette chanson allemande attribuée généralement à Bertolt Brecht et qui sans doute, trouve plus exactement son origine dans le texte de Martin Niemöller, pasteur de son état : Als die Nazis die Kommunisten holten (1945 ou antérieure)même si je garde l’impression que la source de ce poème de Niemöller est bien antérieure et devrait se trouver dans les récits d’origine religieuse, liés aux persécutions, qui font partie du fonds de la prédication, particulièrement dans les églises protestantes. À tout le moins, ça y ressemble beaucoup. Cette parenté tient à deux choses : le caractère progressif de l’histoire ici d’un quatrain à l’autre et cette dénonciation de la lâcheté, de l’indifférence d’un « nous », qui s’accommode finalement de tout régime en ignorant totalement le sort des persécutés ; un « nous » volontairement aveugle, sourd et muet, e « nous » pleutre, qui est très exactement le contraire de cet autre « nous » de la Résistance.

 

Par ailleurs, cette chanson me rappelle aussi Les loups sont entrés dans Paris (1964), où on trouve cette même progressivité de l’histoire et au fond, les mêmes « loups ».

 

Ainsi Parlait Lucien Lane.

 

 

 

 

Les ennemis sont entrés dans la ville,

Les ennemis ont forcé les portes

Et nous, dans nos quartiers, on riait ;

Oui, le premier jour, on riait.

 

Les ennemis sont entrés dans la ville

Les ennemis ont emmené nos frères,

Et nous, avec les filles, on parlait.

Oui, le jour d’après.

 

 

Les ennemis sont entrés dans la ville,

Les ennemis ont mis le feu en ville

Et nous, dans la nuit, on criait,

Oui, au troisième jour, on criait.


Les ennemis sont entrés dans la ville,

Les ennemis marchaient l’épée à la main

Et nous, on riait débiles.

C’était le lendemain.

 

 

Les ennemis sont entrés dans la ville

Les ennemis se mirent en civil

Et nous, encore toujours, on riait

Oui, le cinquième jour, on riait.

 

 

Les ennemis sont entrés dans la ville

Les ennemis ont pris le tribunal et l’hôtel de ville

Et nous, on criait « Vivat ! » et « Hourra ! »

Et nous, on criait « Vivat ! » et « Hourra ! »

Et depuis, chaque jour, Hourra !

Et depuis, chaque jour, Vivat !

LES ENNEMIS SONT ENTRÉS DANS LA VILLE
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Marco Valdo M.I.
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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 21:15

Humains ! Trop Humains !

 

Chanson française – Humains ! Trop Humains ! – Marco Valdo M.I. – 2017

 

 

LES SURVIVANTS

 

 

Dialogue maïeutique 

 

 

Comme tu le sais, Lucien l’âne mon ami, comme tu as l’habitude de le voir, je m’en vais – nouveau Till en route vers Rome – pèlerinant un pèlerinage tout au travers de ce labyrinthe des Chansons contre la Guerre et d’Internet et de leurs infinies extensions. Au cours d’une de mes dernières excursions électroniques, je m’en suis retourné visiter le blog de notre ami R.V., alias Ventu l’asocial, comme il aime à se définir lui-même. J’y jette régulièrement un regard pour… Pourquoi exactement ? Je ne le sais trop. Sans doute, car c’est Riccardo. Sans doute, car ce Ventu en mâche pas ses mots, ni ses phrases et fait rare de nos temps, a des idées claires, les yeux en face des trous et quand il se fâche, une faconde à faire pleurer la Joconde. Mais aussi…

 

Mais aussi quoi ?, Marco Valdo M.I. mon ami, j’aimerais bien le savoir.

 

Mais aussi, ce qu’on y trouve dans ce blog de R.V. et qui ne manque certes ni d’intérêt, ni de caractère, ni de style. Oh, je sais, le style en écriture est un concept suranné, dévalorisé, décrié et même, carrément détesté par ceux qui n’en ont pas. Mais, rien à faire, quand on a le bonheur de rencontrer un style, qui – je te le rappelle – cette manière particulière d’écrire (note qu’un style peut aussi être un style de vie… cependant, alors, c’est du fabriqué, du trucage, du placage, du maquillage, du tape-à-l’œil et pour tout dire, c’est un ersatz), on ne sait trop comment cela se fait, on y reste accroché, on y est comme retenu, attaché, scotché au texte.

 

Oui, je sais tout cela, Marco Valdo M.I. mon ami. Je dirais même que c’est un phénomène étrange que de voir des petits signes inanimés, alignés en rangs aussi disparates, tirer tellement l’attention à eux.

 

Tu vois, Lucien l’âne mon ami, si on en reste à l’effet d’attirance, phénomène affinitaire, on passe à côté de l’essentiel de ce qui fait le texte, matière impalpable et pourtant, si prégnante, car…

 

Car ? Car quoi ? Car quoi exactement ?, demande l’âne Lucien en roulant des yeux comme s’ils suivaient à la trace la périphérie des anneaux de Saturne.

 

Car quoi ? Tu me demandes quoi exactement ? Eh bien, Lucien l’âne mon ami, car ce qui est là sur le papier (idéalement !) ou sur l’écran contemporain, ce ne sont pas seulement les signes, c’est une pensée vivante, un organisme respirant, une voix complexe et un assemblage kaléidoscopique – et tu sais mon pendant immodéré pour ce procédé du kaléidoscope, dont je suis persuadé qu’il est la meilleure représentation possible de la pensée en train de se faire, processus qui me fascine. Donc, le kaléidoscope est ce procédé qui stimule la machine organique qu’est le cerveau, à qui il revient et à lui seul, tel un soliste de l’archet, d’interpréter ces petits riens bizarrement ordonnés : le déchiffrement, d’abord ; et puis, l’art de leur redonner un corps et un sens, fût-il multiple comme la splendeur :

 

« prendre et capter cet infini en un cerveau,

 
pour lui donner ainsi sa plus haute existence
dans l' infini nouveau

des consciences. »

 

J’arrête là.

 

Bonne idée, car je me demandais où tu allais ainsi sur les pas de Verhaeren et je me demande encore où tu m’emmènes, où tu m’entraînes, tel un petit oiseau multicolore et distrait.

 

Ça tombe bien, je m’apprêtais à te l’expliquer, Lucien l’âne mon mai. Donc, je lisais un texte de R.V. qu’il avait intitulé « Il genere umano – LE GENRE HUMAIN », dont je te joindrai la version complète ci-après et la version française que j’en ai tirée, et un bref article de presse italienne relatant l’affaire, qui a mis notre bon Ventu en colère. Tout cela servira d’introduction à une chanson (celle-ci) que je me prépare à écrire. Je dis : « Je me prépare », car là maintenant, je n’en ai pas encore en tête le premier mot. Je n’en connais même pas le titre…

 

Quelle idée ?, Marco Valdo M.I. mon ami. À quelle expérience curieuse vas-tu me faire assister ? Je me demande vraiment ce qui va pouvoir en sortir.

 

Moi aussi, Lucien l’âne mon ami, et tu comprendras que cette fois, je ne puis rien, strictement rien te dire de cette chanson encore à concevoir.

 

Peu importe finalement puisqu’on aura au moins devant les yeux le texte de R.V., « Il genere umano » et sa version française.

 

« Avec des cœurs de flamme et des lèvres de miel,

Ils disaient simplement le verbe essentiel »

 

Toutefois, il nous faut reprendre notre tâche et tisser, tisser le linceul de ce vieux monde humain, trop humain, brutal, trop brutal, brute, brute, trop brute, barbare, trop barbare, imbécile, trop imbécile, xénophobe, trop xénophobe et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

LE GENRE HUMAIN

Mercredi 10 mai 2017

Publié par Riccardo Venturi

 

Vous vous étonnez ? Vous êtes abasourdis ? N’êtes-vous pas convaincus ? Moi non. Pas du tout. C’est tout à fait normal ; logique, même.

Tout à fait normal et logique, car je l’ai entendu de mes oreilles, apertis verbis, et même pas une seule fois. Et pas seulement dans les quartiers où il y a les Tziganes.

Ainsi, comme s’ils parlaient du temps qui fait ou d’un match de foot. Des personnes très normales. La maman avec la poussette. Le retraité et le jeune. Il faut les brûler tous, même les enfants. Surtout les enfants qui ensuite grandissent. Surtout les enfants qui volent eux aussi.

Ah, j’oubliais : les enfants, on les enlève aussi, donc il faut les brûler tout petits.

Je suspecte fort que des propositions du genre vous les avez entendues vous aussi, vous aussi. Et j’ai même l’impression qu’un ou l’autre d’entre vous ne les a pas seulement entendues, mais les a même émises.

 

Le président de la république a déclaré qu’il s’agit d’un fait « en dehors du genre humain ». Erreur absolue. Il s’agit d’une chose pleinement au dedans du genre humain, et seulement de celui-ci. Je n’ai pas connaissance de tapirs qui aient pris un cocktail molotov et l’aient lancé dans un camping-car de lémures. Ni même de fouines qui aient mis le feu à un poulailler. J’en arrive à reconsidérer les moustiques.

Le genre humain, par contre, sous peu s’époumonera sur les réseaux sociaux. Certain pour stigmatiser, certain pour justifier. D’aucun pour s’indigner, d’aucun pour exulter comme au stade. L’un pour s’opposer, l’autre pour s’impliquer. Celui-là anonyme et celui-ci avec nom et prénom.

Le genre humain peut très bien concevoir la haine. La haine se dévoile même ainsi. En prenant une bouteille incendiaire et en mettant le feu au camping-car des Tziganes. Il y a les enfants dedans ? Patience, si ça tombe, ils brûlent mieux.

Et non seulement, ils brûlent mieux. Ils servent mieux. Les enfants sont à usage multiple. Ils servent aux horreurs médiatiques et servent aux carrières politiques. Ils servent aux modérés et servent aux extrémistes. Ils servent aux guerres et servent aux paix. Ils servent au photographe et servent la maman avec la poussette. Ils servent au peuple et servent au pouvoir. D’un enfant, véritablement, on ne jette rien.

Ensuite, c’est clair, il y a enfant et enfant. En principe, ils se divisent en deux catégories : ceux qui quand ils meurent mal font les photos avec leurs poupées abandonnées, et ceux qui quand ils meurent mal sont seulement des misères diversement acclimatées (le camping-car de Rome, le quartier syrien, le fond de la mer).

Si j’étais un enfant, je commencerais à m’inquiéter sérieusement et à chercher à faire un peu cause commune. Mais s’il vous plaît. Il ne faut pas le dire. Il y a tant de ces bons enfants, d’écolière set d’écoliers, qui donneraient obéissants et sans moufter un coup de main à leur maman et à leur papa pour incendier le camping-car des Tziganes.

Et alors, comme on voit, tout est très normal et très logique, comme on disait au début. Et très humain. Un signe de parfaite humanité. Qui que ce fut, il a éliminé trois potentiels voleurs de nos très précieux objets. Il a éliminé deux morveuses tziganes et une jeunette de vingt ans, déjà sûrement voleuse déclarée ainsi que les enfants de merde d’autres voleurs et mendiants. Il a porté son aide au maintien du décorum urbain. Il a agi contre la dégradation et pour la sécurité. Le genre humain, justement.

Treize personnes dans un camping-car : mais comment se peut-il ? Et ne pouvaient-ils pas « aller travailler » ? Et une maison ? Halte ! Les maisons se donnent d’abord aux Italiens. Genre les parents de Gianfranco Fini ou le ministre Scajola, à son insu. Et ensuite les tziganes ne sont-ils pas « nomades » ? Et vivent dans les roulottes. Et puis, comme le savent aussi les enfants, leurs roulottes sont tirées par des Mercedes (volées, naturellement). « Ils ont tous de ces grosses bagnoles dont je rêve… » (dit le père de famille qui s’est endetté jusqu’au cou pour acheter un SUV à cinquante mille euros).

 

Entretemps, l’imagination s’élance. S’imaginer, que sais-je, que les enfants tziganes du camping-car de Rome rencontrent ailleurs, dans le néant, les deux enfants liquidés à coups de marteau par leur papa ex-carabinier de Trente, celui propriétaire de l’appartement à un million d’euros.

S’imaginer tout bonnement les enfants juifs exterminés dans les camps de concentration qui rencontrent les enfants tziganes exterminés dans les camps de concentration.

Il suffit d’un peu d’imagination, cependant. Si non, ensuite, quelqu’un m’accusera d’être un « boniste ». Loin de moi, l’idée. Une fois je me disais « rêveur », maintenant finalement, je suis devenu réaliste. À la bonne heure, réaliste à cinquante-quatre ans.

Le réalisme le plus rigoureux m’impose de dire que c’est ainsi et qu’autrement maintenant, ce ne peut être. Dévoilons ainsi le nazi qui est en chacun de nous, et tout sera plus clair, moins hypocrite. Soyons les nazis noirs, les nazis modérés, « moi, je ne suis pas nazi, mais », les nazis rouges, les nazis anarchistes, les nazis de la porte à côté, les nazis à tache de léopard, les nazis gais, les nazis tristes, les nazis à Pontida, les nazis Posse, les nazis par légitime défense, les nazis intelligents, les nazis idiots, les nazis adultes et les nazis enfants.

Et comme ils sont humains, les nazis ! L’humanité à son état pur.

 

Xenoradio

 

Dans un camping-car, vivait un couple et leurs 11 enfants. Ils étaient Roms, autrement dit, des Tziganes [[7525]]. Le véhicule, garé sur le parking d’un supermarché, fut « incendié » de nuit vers 3 heures du matin. On enquête sur l’origine de cet incendie volontaire.

 

à Centocelle (Rome)

 

Deux fillettes et une jeune fille roms mortes dans un incendie.

 

Des milliers de « twites », messages enflammés, tristesse et violence embarrassante sur les réseaux sociaux. « Les Tziganes ne sont sympathiques à personne », twite Serena, « Dieu m’épargne de connaître des gens qui commettent et justifient certains actes ». « Aux bonistes, je dis qu’il ne peut être permis à personne de vivre à 11 dans un camping-car », écrit Luca, tandis qu’un autre dépasse l’imaginable : « Excusez, mais c’étaient des Roms. Ils l’ont cherché », « les parents sont sortis les premiers, les enfants, ils ont tant d’enfants » et encore, « vive le feu dans ces cas !!» et aussi un désolant : « Bof, tant d’histoire pour trois voleuses à la tire en moins… » : deux gamines et un jeune fille. Trois noms pour retrouver la raison : « Angelica, 4 ans, sa petite sœur Francesca et Élisabeth, morte à 20 ans. Nous avons tous perdu. », twite Roberto avec une pointe d’amertume.

 

Destin de migrants,

Fatalité des Gitans,

Les Tziganes ont brûlé.

Logique et normalité,

Les bons usages

Mènent au carnage.

Simple xénophobie :

Ici, on incendie

Les itinérants et les mendiants.

 

Les murmures des bonnes gens

Courent, courent, courent.

Comme s’ils parlaient du temps,

D’un match, de l’étape du jour,

Le vieux, le jeune et la maman

Disent, disent, disent,

Sans détour et sans gant,

Incendions-les tous, même les enfants.

 

Humains, trop humains !

Faudrait se lever bien tôt

Pour trouver un animal qui aussi bien

Qu’Amaury, abbé de Citeaux,

Légat du pape romain,

Avec autant de haine pousse

Ces paroles de bon chrétien :

« Tuez-les tous !

Dieu reconnaîtra les siens. »

 

Quand les enfants roms incendiés

Rencontreront

Les enfants juifs brûlés

De leurs incendiaires, ils diront :

Ils ont des pieds, ils ont des mains,

Ils nous ont liquidés ainsi

Ces braves gens nazis,

Car ils sont humains,

Humains, trop humains !

 

Destin de migrants,

Fatalité des Gitans,

Les Tziganes ont brûlé.

Logique et normalité,

Les bons usages

Mènent au carnage.

Simple xénophobie :

Ici, on incendie

Tous les errants, même les enfants.

Humains ! Trop humains !
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Marco Valdo M.I.
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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 21:41

LES MALÉDICTIONS

Version française – LES MALÉDICTIONS – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson italienne – Le maledizioniIvan Della Mea – 2000

 

 

 

Ivan Della Mea - Milan -1965

 

 

 

Cette « Canzone, forse : Chanson, peut-être », comme l’appela lui-même, Ivan Della Mea, fut écrite en février ou mars de l’an 2000. Elle fut longtemps considérée comme « inédite », mais en réalité, son texte fut publié quatre ans plus tard dans le volume « Prima di dire, Cantate dalla caduta del Muro di Berlino alla Seconda guerra del Golfo - Avant de dire, Cantate de la chute du Mur de Berlin à la Deuxième guerre du Golfe », éditions Jaca Book. Chanson, peut-être, donc. C’était la célèbre [année]« Dumila » – l’An Deux Mille, comme l’appelle toujours encoreLe début des « Millennials », car au jour d’aujourd’hui, une définition à base d’idiotismes anglais ne se refuse même pas à des jeunes de dix-sept ans qui, malgré euxse retrouvent cibles de ventes, de « modes », de « trends » (tendances), de catégorisations imposées par les mécanismes du système de pouvoir. C’était la célèbre [année]« Dumila » – l’An Zéro, comme je l’appelle toujours encoreIl restait encore un an et quelque mois avant le massacre de la génération précédente, à Gênes (NdT : il s’agit de la répression policière insensée et extrêmement brutale exercée lors du G8 en 2001 contre les manifestants pacifiques rassemblés dans la ville de Gênes). Il restait dix-sept ans et quelque mois jusqu’aujourd’hui, et Ivan Della Mea lançait une série de malédictions inédites, dans cette « Chanson, peut-être ». Et peut-être, serait-il bien de retourner il y dix-sept ans, lorsque avec ces Malédictions, Ivan Della Mea reparcourait sa vie alors qu’il lui restait, mais il ne le savait pasun peu plus de neuf ans pour la terminer. Habituellement, je déteste consteller de notes un texte original ; mais je me suis dit que, peut-être, pourrait venir à quelqu’un l’envie de la traduire dans sa langue maternelle ou de sa compétence, juste pour aller revoir comment c’était en « Dumila ». Le langage d’Ivan Della Mea était, sûrement, imaginatif ; mais d’autre part, il est indispensable pour comprendre mieux son Dumila maudit. [RV]

 

 

 

 

 

Je maudis l’amour soûl
qui en l’an Quarante me donna la vie [1]
Au cœur d’un monde mort fou.
Cette histoire est bel et bien finie.

 

Je maudis mes années au collège [2]
Bourrées de dogmes, d’enfer et d’angoisse.
La branlette [3] fut mortelle injure
Au Père éternel et à la nature.

 

Je maudis l’école avec ce deux
Plus deux qui fait toujours quatre.
Un seul doute et on passait pour dingues
Ou débiles ou balourds comme des bœufs.

 

Grandir en mâle, c’était les bagarres
Mais le sexe mâle était certain
Seulement si on avait chopé la vérole
Ou la prison pour un temps contraint.

 

Je maudis les savants et puissants
Macs[5] de toute culture.
Ils massacrent tout et ensuite, souriants
Nous disent comment supporter l’ordure.

 

Je maudis la télévision [6]
Téléviolente et télévile
Où sous les idioties de l’information,
Commande toujours la race patronne.

 

Je maudis les téléthonistes[7]
Qui raclent les euros de la mort et du coeur
Et aux talkistes et aux stranamoristes, [8]
J’envoie un crabe porte-bonheur.


Je maudis de mes râles cassés
Le grand camarade qui avec son savoir
Ignore la douleur des jeunes trépassés,
Dégoûtés de tout pouvoir.

 

Et je bénis les rêves détruits [9]
De qui comprend la grande classe morte
Des sans chefs, sans drapeaux et sans pays
Et imagine un monde sans portes.

 

Je le bénis en tant que créature
Humaine et naturelle, niée par le pouvoir.
Mais la classe morte a la vie dure
Et son monde est sans frontières.

 

 

[1] Luigi Della Mea, dit Ivan, né à Lucques le 16 octobre 1940, fils d’un soldat fasciste de la garde des finances (douanes). Il qualifie de « briaco » (saoul) l’amour qui lui donna la vie ; il fallait être plus que pété pour mettre au monde un fils durant cette période. Ainsi, Della Mea grandit dans un orphelinat. Il est ramené à Milan en 1946 par une amie de la famille.

 

[2] Arrivé à Milan, Luigi Della Mea rencontre pour la première fois son frère Luciano, son majeur de seize ans (né en 1924). Le frère de 22 ans emporte le petit Ivan dans une charrette à bras à Bergame ; là, il grandit avec son frère, sa soeur Marie et ses parents qui se sépareront après une dispute terrible. Ivan donc est inscrit au Collège Archiépiscopal d’Éloge, et ensuite de nouveau à Milan. À onze ans, pour gagner quelque sou, il figure dans le film Miracle à Milan de Vittorio De Sica. Du collège religieux, Ivan développe une granitique horreur de la religion (« Vieilles soeurs noires » etc, Francesco Guccini, Piccola città).

[3] Dénomination italienne commune de la masturbation masculine (en français commun : branlette). Après avoir manifesté ainsi son mépris au « Padreterno » (Père éternel), Luigi Ivan Della Mea s’inscrit au Parti Communiste Italien à l’âge de seize ans, en 1956, année de la stalinisation et de la révolution hongroise. À compter de cette année jusqu’en 60, Ivan Della Mea écrit les « Ballate della violenza – Ballades de la violence », basées sur ses souvenirs d’enfance et sur la figure du père, et d’autres chansons d’amour perdues.

 

[4] Luigi Ivan Della Mea assimile le milanais avec impressionnante rapidité, mais ne cesse pas de maintenir un substrat toscan pour toute sa vie. « Ghiozzo » est un toscanisme « côtier » : « stupide, imbécile, idiot ». Il dérive du nom d’un poisson (on peut aussi dire « ghiozzo de mer »).

 

[5] Dans le mélange linguistique d’Ivan Della Mea, existent ses célèbres créations : des néologismes, des mots-valise, des mots de l’archaïque langue ramenés à la vie, des dialectismes, préciosismes toujours employés avec une spontanéité absolue. Inutile dire que « baronlobbisti » en fait partie ; issu de « barons » et de « lobbyistes », mais « baronlobbisti » est cela et seulement cela.

 

[6] En 2000, Luigi Ivan Della Mea, déjà âgé de soixante ans, maudit la télévision ; il aurait été intéressant, au jour d’aujourd’hui, d’entendre ce qu’il aurait eu à dire sur les Médias sociaux (on peut augurer sa définition de « socialmerdia ») et autres choses du genre. De toute façon, ce qu’il dit à propos de la télévision peut être indifféremment applicable à la soi-disant « communication » actuelle, qui n’a évidemment pas cessé d’être entièrement au service de la race patronne, ainsi que son moyen de contrôle privilégié en complément à la répression toujours plus capillaire. Dans les « lazzi et frizzi » (idioties) peut être peut-être cultivé même un mépris ironique envers un des « telecialtroni » (télévils – télépourris) à la mode à l’époque, tel Fabrizio Frizzi.

[7] Comme on put le dire nombre de « mediologi », la TV est maintenant devenue un moyen obsolète, réservée aux vieux ou un peu plus. Cependant, la « telebeneficienza » (télécharité, télébienfaisance) est encore solide ; cette « charité » qui, naturellement, remplace les plus élémentaires fonds publics qui sont détournés vers les dépenses militaires & les sociétés musicales. Ainsi, pendant que (par exemple) la santé publique est démantelée d’un côté, de l’autre « on ramasse les fonds » pour telle ou telle recherche ou maladie commune ou rare, au moyen des « Telethons » et cetera.


[8] Les talkisti – talkistes (qui rappelle à l’évidence par sa construction le mot : tankistes) sont naturellement les animateurs des « causeries télévisées », en premier lieu, Maurizio Costanzo (carte n° 1819 de la Loggia P2 – Loge P2). Les « stranamori » sont les initiateurs et les animateurs de programmes basés sur l’intrusion dans les « affaires de cœur », qui sévissent toujours . « Stranamore » fut un programme TV des années ’90, animé par Alberto Castagna, un ex-journaliste du TG2. Le programme fut lancé en 1994 sur les chaînes de Berlusconi. Il était basé sur des « videomessaggi » de couples en crise, fiancé(e)s délaissé(e)s, maris trahis, etc.

[9] Je ne sais si, dans le thesaurus de la langue italienne, il existe vraiment un verbe « sfrangere », ou si c’est une création de « Della Mea ». Note du traducteur : le verbe « sfrangere » existe bel et bien en italien ; il correspond au verbe français : « effranger », qui veut dire créer des franges, déchirer sur les bords ou quelque chose d’approchant et par extension : déchiqueter, détruire.

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Marco Valdo M.I.
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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 22:18

ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE

 

Version française – ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson italienne – Filastrocca del precario – Disabilié – 2015

Texte et musique : Stefano Onnis

 

 

 


La comptine du précaire est une chanson, inspirée d’une comptine populaire d’origine toscane.

 

Comme celle-ci , il emploie les lettres de l'alphabet pour jouer avec les mots et endormir un enfant, l’idée est de renverser complètement cette image à partir du fait que tous les mots liés à l’actuelle condition de précarité ouvrière n’ont vraiment rien à voir avec la « bonne nuit et les rêves d’or »…

 

 

Dialogue maïeutique :

 

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui est une comptine, c’est-à-dire une de ces chansons qu’on chante aux enfants avant qu’ils s’endorment et même, pour qu’ils s’endorment. Ce sont des chansons qui racontent de jolies histoires, question d’apaiser l’esprit agité du bambin.

 

Oh, dit Lucien l’âne, des comptines, des litanies, des ritournelles, des cantilènes, des lallations, j’en ai entendu tant et tant ; j’ai été jusqu’à en accompagner de braiments harmonieux. Depuis le temps qu’on me colle dans les crèches, comme si je n’avais que ça à faire au cœur de l’hiver.

 

D’accord, Lucien l’âne mon ami, ne t’emballe pas comme ça. Je précisais les choses, car justement, cette comptine-ci ne fonctionne pas comme ça. C’est, si tu veux, une anti-comptine, une comptine à rebours. C’est une chanson réaliste, dure, construite sur le modèle d’une comptine, elle-même bâtie sur le schéma de l’alphabet. Comme l’alphabet scout, mais de façon différente cependant, car l’alphabet scout…

 

Celui-là aussi, je le connais, Marco Valdo M.I. mon ami. Pour la raison, que j’ai souvent pâturé près de leur camp à ces bruyants enfants. Je te chante le début :

« Un jour, la troupe campa

A, A, A.

La pluie se mit à tomber

B,B,B…. »

 

Arrête-toi là, on a compris, s’écrie Marco Valdo M.I. C’est bien celle-là, c’est bien cet alphabet, dont tu remarqueras qu’il utilise la lettre en répétition pour faire la rime. C’est exactement l’inverse dans cette comptine italienne. La lettre sert d’initiale au mot-clé – appelons-le ainsi – de référence.

On a donc – dans ma version française : A : annonce ; b : Bien ; C : Contrat ; D : Désolation ; E : Expérience ; F : Flexibilité ; G : Gens ; H : Homme ; I : inerte ; J : Jeu ; K : Kafka ; L : Lamentable ; M : Mort blanche ; N : Nouvelle tragédie ; O : ouvrier ; P : Précaire ; Q : Quantité ; R : Réforme ; S : Suppression ; T : Terrible ; U : Unité perdue ; V : Vilaine histoire ; X : Plus rien de fiXe ; Z : Zéro.

Ce qui, comme tu le vois, n’est pas vraiment un vocabulaire enfantin.

C’est aussi la raison pour laquelle je l’ai intitulée « ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE » et non, comptine. Même si aujourd’hui, nombreux sont les enfants qui n’ignorent rien de la situation absurde dans laquelle on maintient leur père, leur mère ou les deux.

 

Je vois, je vois, dit Lucien l’âne. Alors, voyons-le ton abécédaire qui m’a l’air de raconter un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d’accroître leurs richesses, de renforcer leur domination, d’instaurer la peur au cœur des gens et d’assurer ainsi leur obéissance et leur soumission. Quant à nous, reprenons notre travail et tissons le linceul de ce vieux monde avide, exploiteur, dominateur et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

A : annonce de travail dans un journal

 

B : bien : tout ira bien, ne pas penser, c’est vital

 

C : contrat à durée limitée, C.D.D.
Un projet de trois mois, qui peut-être sera renouvelé.

 

D : Désolation, on ne le renouvelle pas

Rien ne change, c’est toujours comme ça

 

E : Expérience, enthousiasme, et cetera

 

F : Flexibilité, nous voilà ! Il faut signer, sinon quoi ?

 

G : Tant de gens sont au chômage

 

H : Un homme couché au pied d’un échafaudage

 

I : Inerte, immobile. Arrive l’ambulance.

 

J : Jeu de sirène ; ç’aurait pu être plus grave.

 

K : C’est le monde de Kafka.

 

L : Lamentable : travail au noir sous-payé

 

M : Mort blanche, danger !

 

N : Nouvelle tragédie d’une vie, événement banal ;

Pas d’article dans le journal.

 

O : Ouvrier, autrefois, héros du travail adulé

 

P : Précaire au call-center, aujourd’hui méprisé.

 

Q : Quelle quantité de frais, il doit encore supporter :

Pas de congés de maladie, pas de vacances, sans jamais protester.

 

R : Réforme du travail, au boulot sans trêve :

 

S : Suppression du droit de grève,

 

T : Terrible : Toutes les luttes syndicales

Se perdent dans l’indifférence générale.

 

U : Unité perdue, triste destin ;

 

V : Vilaine histoire, triste fin.

 

X : X, on n’a plus rien de fixe.

 

Z : Finalement, on compte pour zéro.

Alors, je vais me coucher tôt

Sous les couvertures, tous les mots

 

Font un joli rêve et un beau contrat tout chaud.

ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE
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Marco Valdo M.I.
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