Jeudi 10 décembre 2009 4 10 12 2009 17:22

Les Paladins de Sucre

Canzone léviane – Les Paladins de Sucre – Marco Valdo M.I. – 2009

Cycle du Cahier ligné – 70

 

Les Paladins de Sucre est la septantième chanson du Cycle du Cahier ligné, constitué d'éléments tirés du Quaderno a Cancelli de Carlo Levi.

 

Salut à toi Marco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en faisant un petit saut de bienvenue, comme souvent, ta canzone porte un titre bien étrange. Que viennent faire dans cette histoire ces paladins de sucre et d'abord, de quoi s'agit-il, qui sont ils, d'où viennent-ils ? Car je pense bien qu'ils doivent quand même avoir une signification, se référer à une histoire... Mais je me demande bien laquelle...

 

Et bien voilà, mon cher Lucien l'âne à la curiosité immense, je m'en vais t'expliquer tout çà. Toi qui as voyagé depuis tant d'années dans toute la Méditerranée, tu dois certainement connaître la Sicile et peut-être même as-tu participé à son histoire et te souvient-il qu'un moment, il y a de cela bien des siècles, elle fut une île mauresque, puis deux cents ans plus tard, une île normande... sans jamais cesser d'être sicilienne.Il te souviendra sans doute aussi d'avoir rencontré, si ce n'est accompagné des paladins et tu les vois peut-être encore avec leurs armures, leurs oliphants, leurs lances et leurs grandes épées s'en aller tout au travers de la France, de l'Espagne combattre les Maures. C'étaient des guerriers francs et on connaît l'histoire de ces preux de Charlemagne parmi lesquels on trouvait Roland, Olivier et l'infâme Ganelon. C'est bien d'eux qu'il s'agit quand on parle des paladins dans cette canzone et c'est à leurs effigies que sont faites ces sucettes de sucre que les enfants de Palerme reçoivent le Jour des Morts. On pourrait dès lors croire que ce serait là le souvenir de l'histoire de la « libération normande » de la Sicile. Et bien, détrompe-toi. Ce ne sont pas là des gestes transmises par voie orale depuis le Moyen-Âge; ce sont des histoires qui viennent tout droit du dix-neuvième siècle et que les contastorie racontaient sur les places, dans les parcs.... Et d'ailleurs, les guerriers francs de la geste caroloringienne ne sont jamais allés jusqu'en Sicile et étaient morts depuis deux cents ans quand les émirs durent quitter la Sicile.

 

Oui, dit l'âne Lucien en se dandinant comme le dodu dindon de Didon, bien évidemment que j'ai entendu parler de Roland, de Roncevaux et de l'oliphant et que je sais donc assez bien ce que sont ces paladins-là; bien évidemment que je sais aussi quand la Sicile fut mauresque et quand elle fut reprise par les Normands et ce qu'il en advint. Mais, dis-moi, si tu le veux bien, ce que sont ces paladins de sucre, car telle est mon interrogation.

Les paladins de sucre, dit Marco Valdo M.I. en souriant, mais ce sont les mêmes, c'est Roland, Charlemagne, Renaud, Ogier, Amadis, Marsile et tutti quanti. Mais tout simplement, comme pour les Puppi – les marionnettes siciliennes ou pour Tchanchès le Liégeois, ce sont des représentations, mais cette fois en sucre. Et ces personnages en sucre, un temps seules friandises, sous la houlette de Rosalie, sont donnés à Palerme, le Jour des Morts, aux enfants qui n'ont de cesse de les sucer jusqu'à disparition du sucre et du paladin. Mais en voilà assez sur les paladins... La canzone parle d'autre chose. Comme tu l'entendras, elle vient du cœur de la prison où se moisit notre ami le guerrier-prisonnier-blessé dans son quartier de haute sécurité et coupé de tout contact avec l'extérieur, y compris avec ses proches.

 

« Exilé à jamais.

Parmi les passeurs, les fraudeurs

Les trafiquants, les contrebandiers

Les bandits de grand chemin.

Tout s'est ainsi dégradé,

Ce monde me maltraite. »

 

Elle est aussi une chanson de protestation – les Anglosaxons disent : protestsong. Puis, dans ce voyage intérieur, dont je te rappelle qu'il est le seul possible, on retrouve l'enfance, le paysage de l'enfance et les personnages de l'enfance... Un peu aussi la Turin du début du siècle dernier.

 

Je vois, dit Lucien l'âne en soupirant, toujours cette nécessité de résister... Résister : Ora e sempre : Resistenza !

 

Ainsi parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien l'âne.

 

Je porte sur mes épaules,

Pour dix centimes, et pour deux sous,

Comme un Etna blanchi par la neige,

Les paladins de sucre

Que les enfants de Palerme

Lèchent le jour des Morts.

Exilé à jamais.

Parmi les passeurs, les fraudeurs

Les trafiquants, les contrebandiers

Les bandits de grand chemin.

Tout s'est ainsi dégradé,

Ce monde me maltraite.

Ma mère fort âgée téléphone

Elle demande que je lui ressonne.

On me l'interdit.

Sans en dire la raison.

Ma Nonna Tortue Pétrifiée

Insensible et intouchable

Me contraignait à trafiquer le sucre,

À, passé la guérite de l'octroi,

L'acheter à la droguerie de Val Salice,

Plus que pauvre et mal famé.

Mon quartier Le Rubatto était misérable,

Les douaniers parlaient le dialecte

Avec les paysannes qui venaient au marché.

Ils fermaient un œil, c'est probable,

Honteux, je rentrais avec le kilo de sucre,

À notre maison en construction dans les prés.

"Qu'apportes-tu de bon ? Dis-moi, dis-moi ?

Apportes-tu le sucre ?"

Et pour 10 centimes, et pour 2 sous,

Tout s'est ainsi dégradé,

Ce monde conspire,

Me maltraite et me torture.

Exilé à jamais.

Parmi les passeurs, les fraudeurs

Je porte sur mes épaules,

Les paladins de sucre

Que les enfants de Palerme

Lèchent le jour des Morts.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Marco Valdo M.I.
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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 12 2009 09:54

PAS EN MON NOM

 

Version française – PAS EN MON NOM – Marco Valdo M.I.– 2009

Chanson italienne – Non in moi nome – Casa del Vento – 2003

 

 

Ce sera un voyage sans retour

Avec un billet aller simple

Proclame la propagande

Pas en mon nom, pas en mon nom.

La douleur n'a pas enseigné

Plus qu'une guerre mondiale

Ce ne sera pas moi à la lancer

Pas en mon nom, pas en mon nom

Contre un ennemi présumé

De la civilisation et de religion

Une bouche qui boit du pétrole

Pas en mon nom, pas en mon nom

 

Ils veulent faire une nouvelle guerre

Et nous, on devrait partir

Comme des animaux à l'abattoir

Pas en mon nom, pas en mon nom

 

Certes pas au nom de mon frère

Cœur migrant pour travailler

Pas plus au nom de mon père

Qui m'a enseigné le respect

Ni même au nom de mon oncle

Qui dut fuir les bombes

Pour que mon fils regarde toujours en avant

Et que nous voulons aller de l'avant.

 

Comme le marché et l'économie

Comptent plus que les personnes

Pour le dollar et l'or noir

Pas en mon nom, pas en mon nom

 

Les gouvernants ne partiront pas

Ni Son Excellence, ni le Parlement

Ils enverront des jeunes en armes

Pas en mon nom, pas en mon nom.

 

Certes pas au nom des enfants

Qui veulent seulement jouer

Pas plus au nom de votre Dieu

Qui s'est perdu et ne peut revenir

Ni même au nom des soldats

Que la peur fait trembler

Et qui ne sont pas prêts à la mort

Je n'ai pas de drapeau à ensanglanter.


Pas en mon nom, pas en mon nom.

Mais te souvient-il des fleurs des champs

Là où un jour tu tombas à la bataille

Seules restent les fleurs coupées

Et une mer rouge mêlée à la terre.

Le président vomit

Son mensonge sur la nation

Je ne réponds pas à son appel

Pas en mon nom, pas en mon nom


Pas en mon nom, pas en mon nom....

 

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Casa del vento
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Lundi 7 décembre 2009 1 07 12 2009 22:45

LE DÉSERTEUR

 

Version française – LE DÉSERTEUR – Marco Valdo M.I. – 2009

Chanson italienne – Il Disertore – Tuttigiùperterra – 2008

 

 

Quoi, dit Lucien l'âne en se raidissant sur ses quatre pieds, guindé comme une statue, quoi, Marco Valdo M.I., encore un déserteur... Il y en aura bientôt une armée.

 

Oh, Lucien l'âne mon ami, tu ne penses pas si bien dire. Vu le nombre de déserteurs dans l'histoire des hommes, c'est-à-dire les déserteurs, disons effectifs et tous les autres, ceux qui se sont arrangés pour ne pas avoir à jouer les soldats, il y aurait de quoi faire une armée gigantesque et même, je crois le deviner, plus importante que la somme des armées qui ont jamais existé. Note que le concept d'une armée de déserteurs est assez ironique, mais cela se tient... On aurait là cette fameuse armée de la paix qu'on cherche désespérément partout. Une armée qui s'en irait ne pas se battre... Pense qu'il s'agirait là d'une armée composée de tous ceux qui ont eu le courage de refuser d'aller tuer les autres au péril de leur propre vie, ou tout simplement l'idée de se tenir à l'écart des folies meurtrières. Cependant, ce n''est pas là une position de tout repos. C'est même assez effrayant, mon ami l'âne; car imagine-toi que les hommes sont tellement cons qu'ils ont été jusqu'à assassiner ceux qui ne voulaient pas être des assassins. Après quoi, ils ont invoqué la civilisation et la justice.

 

C'est proprement hallucinant, dit l'âne en se campant dans une position héroïque... Mais à vrai dire, il faut replacer tous ces assassinats dans le contexte de la guerre, où on n'est pas à un assassinat près, ni très regardant sur qui on assassine, ni comment. L'essentiel étant somme toute d'assassiner.

 

En effet, dit Marco Valdo M.I., et il faut rechercher la racine de tous ces comportements aberrants dans cette foutue Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour précisément s'enrichir encore, pour asseoir leur domination et pérenniser leur exploitation. Ah, les couleurs chatoyantes des drapeaux et les beautés de l'uniforme cachent de bien vilaines choses, d'abominables intentions.

 

Quand donc en finira-t-on avec tous ces assassinats ?, demande Lucien l'âne en hochant son long museau.

 

Mais tout simplement quand on en aura fini avec ce satané goût de la richesse et du pouvoir, quand l'homme sera devenu enfin l'homme.

 

À ce que je vois ou j'entends, nous en sommes encore loin, se lamente l'âne Lucien.

 

Qui sait ?, dit Marco Valdo M.I.

 

En attendant, dit Lucien l'âne, aide-moi à tisser le linceul de ce vieux monde sanglant et cacochyme.

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

On dit que les morts à la bataille

N'ont pas de caries entre les dents

Et qu'il leur suffit d'une bouteille

Pour être contents.

 

Le pas d'un soldat avale

Des kilomètres de chemin

Mais on ne comprend pas cette joie

Quand on reste chez soi.

 

Avec les yeux, je compte les os

Avec le doigt mes cicatrices

Arrêtez de creuser ma tombe

Là je ne prendrai pas racines.

 

On peut échapper à la peur

Quand au moment opportun

J'ai coupé la corde

Et excusez-moi si je n'ai salué personne.

 

Il y a des années que je ne fais plus l'amour

Et on m'appelle le déserteur

Il y a des années que j'ai perdu la stupeur

Et on m'appelle le déserteur.

 

J'ai échappé au sort

Joué aux dés du destin

Car la loi du plus fort

N'a rien de divin.

 

En ces lieux désolés

Où tout peut arriver

Nous sommes des hommes perdus

Qui se retrouvent dans un verre.

 

Ici, l'unique richesse

Est le rubis du sang

L'unique douceur

Les larmes du pleur.

 

Ainsi, j'ai vendu mon uniforme

Pour suivre une espérance

Loin de cette guerre

Et excusez-moi, si je vous manque.

 

Ça fait des années que j'ai perdu la stupeur

Et on m'appelle déserteur

Ça fait des années que j'ai explosé mon cœur

Et on m'appelle déserteur

 

Malade sans soin

Pour éteindre ma peur

De mille étoiles amères

Qui n'arrêtent pas de trembler.

 

Contraint à fuir

J'erre comme un chien

Je n'ai rien à redire

Si vous m'appelez infâme.

 

Mais le pistolet à la main

Et les yeux sur le qui-vive

Je suis maintenant le gardien

De ma vérité.

 

Ça fait des années que j'ai explosé mon cœur

Et on m'appelle déserteur

Il y a des années que je ne fais plus l'amour

Et on m'appelle le déserteur

Par Marco Valdo M.I.
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 12 2009 15:54

LA CHANSON DU DÉSERTEUR

Version française – LA CHANSON DU DÉSERTEUR – Marco Valdo M.I. – 2009

Chanson italienne – La Canzone del Disertore – Nuove Tribù Zulu – 2003


Salut à toi, Lucien l'âne.


Salut à toi, Marco Valdo M.I., te voilà encore avec une chanson de déserteur...


Eh oui, mon ami aux oreilles d'ébène et aux lèvres aux nuances de rose. Je suis là à nouveau avec mes chansons de désertion sous le bras. Te souvient-il des autres ?


Sans doute, dit Lucien l'âne, et je vais même te les récapituler: jusqu'ici, on a eu celle de Boris Vian, celle de Jerrinez, celle que tu écrivis pour Joseph, celle d'Ascanio Celestini... et je vais même te surprendre en en rajoutant une qu'on avait oubliée... Celle de Mario Di Leo, « Uno dal pensiero diverso », que tu avais traduite par « Celui qui pense autrement ». Celle-là me tient particulièrement à cœur d'ailleurs, cette histoire du paysan qui ne veut pas tuer et qui trouve plus utile et plus intelligent de cultiver son champ ou ses vignes. D'autant plus, souviens-toi, que le paysan (le paysan pauvre, s'entend) est dénommé parfois le « somaro », la « bête de somme », presqu'un frère pour moi.


Oui, tu as bien raison, Lucien mon ami l'âne, de rappeler tout ça. Tu as bien raison et je me sens également frère des « somari », car aussi bien, rappelle-toi, « Noi, non siamo cristiani... »


« Siamo somari »... continue Lucien l'âne en riant de ses grandes dents d'âne.


Et de fait, dit Marco Valdo M.I., en ces temps de pandémie de créationnisme aigu, j'aime à réaffirmer que : « Io, non sono cristiano », que je suis un descendant par la pente la plus glissante de Cro-Magnon... Voilà d'où nous venons, voilà le sens de notre identité européenne.


Tu as raison, dit Lucien l'âne en secouant la queue de rire. Il ne faut pas péter plus haut que son cul. Somari on était, somari, on reste.


Bref, nous, nous sortons des grottes pas d'un jardin, ni d'un tombeau. C'est pour cela que nous nous sommes des déserteurs-nés. Cela dit, ce paysan qui trouve plus intelligent de cultiver son champ, me remémore – c'est juste une parenthèse – l'ineffable Candide, dont Voltaire conta l'aventure. Peut-être ferais-je un jour une canzone sur ce Candide qui préférait cultiver son jardin plutôt que de faire la guerre.


Quel homme admirable ! Et oh oui, fais-nous une chanson sur Candide, dit Lucien l'âne qui connut Pangloss, ce serait bien amusant et tu rendrais quand même un peu de son honneur à Voltaire dont tu as dit tant de mal lorsqu'il caviarda si vaillamment l'Abbé Meslier. Mais avec tout ça, on s'éloigne de la Chanson du déserteur...


Pas du tout, pas tant que ça, ne t'inquiète pas, Lucien l'âne mon ami et ne te hérisse pas, tu as l'air d'un oursin trop cuit. Deux mots sur cette chanson du déserteur... C'est une histoire de désespoir d'amour. Nouvelle cause de désertion : le désespoir amoureux. Tu avoueras que c'est une bien étrange raison, mais enfin la cause finale est bonne.


Étrange raison, en effet, dit l'âne Lucien. Il aurait pareillement pu se faire tueur sanguinaire en invoquant le même mobile. D'ailleurs, c'est le fondement et l'excuse de tous les crimes passionnels. Belle excuse en vérité pour une telle stupidité... mais enfin, je te l'accorde le résultat est là, il déserte...


Quoi qu'il en soit, dit Marco Valdo M.I., ce n'est pas une raison pour que nous oublions de tisser le linceul de ce vieux monde mortifère et cacochyme.


Ainsi parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien l'âne.



Le jour où il partit

Le soleil était de fer et de feu

Il ne pleurait jamais

Depuis toujours, il parlait peu

Mais cette ombre au-dedans de lui

Sans pitié, le creusait

Et le laissait mariner

Dans le doute de jamais pouvoir aimer.


Détruit par elle

Il n'avait plus vécu

Il cherchait seulement un regard

L'étincelle qui lui provoquât

La délétère saveur d'un non

Un refus cuisant et soudain

Qui change tout.


Et il disparut

Mais ce ne fut pas la guerre

Qui aveugla sa solitude

Ce fut à cause d'elle

Et de cet absurde non

Qu'un matin d'éclairs et de rage

Il déserta

Sous un âpre déluge de boue

Il déserta.


Sans dignité

Il fut lâche pour se tirer

On raconte

Qu'il n'avait plus de lèvres

Dévorées par les morsures

De celui qui ne se supporte plus et qu'il mourut

Avec imprimé sur son visage le sourire

De celui qui a dit oui.


Et il disparut

Mais ce ne fut pas la guerre

Qui aveugla sa solitude

Ce fut à cause d'elle

Et de cet absurde non

Qu'un matin d'éclairs et de rage

Il déserta

Sous un âpre déluge de boue

Il déserta.

 

Par Marco Valdo M.I.
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Vendredi 4 décembre 2009 5 04 12 2009 23:25

Tira Poc

Canzone léviane – Tira Poc – Marco Valdo M.I. – 2009

Cycle du Cahier ligné – 69

 

 

Tira Poc est la soixante-neuvième chanson du Cycle du Cahier ligné, constitué d'éléments tirés du Quaderno a Cancelli de Carlo Levi.

 

 

Voici, mon ami Lucien l'âne si patient, un bien curieux titre pour une bien curieuse canzone. Si curieuse et si étrange, qu'il me faut t'entretenir un peu de son contenu. Ainsi qu'il est dit depuis le début de ce Cycle du Cahier Ligné, toutes ces canzones naissent au cœur d'un rêve, d'un songe, d'une méditation, enrobées de mystère et ce rêve, ce songe, ce mystère sont ceux d'un guerrier-blessé-prisonnier-enfermé et seraient pour lui, la seule manière de s'assurer qu'il vit encore et également, la seule manière de résister à une pression mortelle qui pèse sur lui. En outre, ce sont des canzones lévianes, c'est-à-dire qu'elles sont construites à partir et avec des éléments tirés de la traduction française du Cahier Ligné (titre original : Quaderno a cancelli) de Carlo Levi. Tu ne seras donc pas étonné, dès lors qu'apparaissent des personnages ou des événements de la vie de Carlo Levi.

 

Oui, oui, évidemment, dit Lucien l'âne en relevant d'un coup de tête ses oreilles et sa crinière qui lui tombait sur les yeux. Et en tous cas, je l'imaginais bien. Mais encore... Y a-t-il des choses si particulières cette fois ?

 

Lucien mon ami, c'est un vrai plaisir de converser avec toi... Comment te dire ? La conversation en est comme facilitée... Voilà, cette fois-ci, je vais te donner des indications précises pour te montrer certaines réminiscences lévianes. Par exemple, Tira poc, qui est le titre de la canzone, sont des mots d'une phrase en piémontais... qui chez Carlo Levi est la langue de la connivence qu'il maintient avec Lucia, qui le soigne sur son lit d'hôpital. C'est pareil avec la Murge et le Carso ou avec « nost regio », qui renvoient très directement au Piémont et à Turin.

 

Mais que vient faire dans tout ça, la ville française, le restaurateur tunisien, les Anglais, les hordes barbares et ce Menzio..., demande l'âne Lucien très curieux de tout.

 

Il faut sérier les choses, Lucien mon ami l'âne. La ville française, les Anglais, les hordes se rapportent au même événement : l'exil de Carlo Levi en France – exil politique sous le fascisme régnant. En 1939, il est à La Baule, petite ville proche de Saint Nazaire, où il écrit Paura della Libertà, et regarde les Anglais rembarquer au plus vite avant l'arrivée des hordes de panzers. Et puis, la canzone bascule des années plus tard – c'est comme dans un film ou comme dans certains romans. Nous sommes donc subitement à un autre endroit de la mémoire et on y rencontre un restaurateur tunisien et sa famille, une plage à nouveau, et Menzio.

 

Justement, je me demande qui peut bien être ce Menzio ? , dit Lucien l'âne en croisant ses deux sabots antérieurs.

 

C'est un peintre d'origine sarde, qui fin des années 1920 avait fait partie avec Carlo Levi et d'autres du groupe des Six, groupe de peintres turinois qui s'étaient rassemblés pour créer une peinture nouvelle et moderne en résistance contre l'art national fasciste. Comme quoi, la peinture, comme la chanson, peut elle aussi entrer en résistance.... Au travers des événements qui ont succédé, Menzio est resté très ami avec Carlo Levi et ils se retrouvent là à passer un moment chez ce Tunisien à manger un – disons – montone cuit à la broche, ce qui est une tradition culinaire sarde – entre autres. Il y aurait bien d'autres choses à raconter à propos de cette canzone, mais j'arrête ici.

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 







La patrouille est choisie

Sortir de la tranchée : périlleuse mission;

Elle revient peu après, en chansons,

Parmi les rires, les lazzi et les moqueries.

Le rouge reste dans ce noir

La seule couleur, le seul noir

Tira poc, Lucia, cosa a cred ? Ansumma là la bandiera ?

Quand donc on en sortira ? Comment on en sortira ?

De quoi parlions-nous ?

Plonger dans le courant

Tumultueux d'un fleuve éblouissant,

Et rentrer chez nous

À travers les remous tourbillonnants

De la Murge ou du Carso

A l'è propri bel nost Regio

Gonflés par une pluie d'été

Vers le soir.

Voyage sans fin, dans l'obscurité.

Au cœur de ma mémoire

Je suis le promeneur tranquille,

Dans une petite ville,

De la côte française au bord de la mer,

Les Anglais rembarquent à Saint-Nazaire.

Les hordes félonnes déferlent déjà au loin.

Dans un petit restaurant franco-tunisien,

À la cuisine, on cuit en entier,

Une sorte de bique, de bouc ou de mouton

De biche, de gazelle ou de mouflon ?

Déjà bien doré.

Ses épaules ressortent du gras.

Le patron, aux fines moustaches, boit à une petite table.

Sa femme et sa fille préparent le repas,

Je sors sur la plage de sable.

Arrive mon commensal, Francesco Menzio

Délicat et vieux, Menzio,

Très beau, élégant et ironique, Menzio,

Peu de rides; une mèche sur le front, Menzio,

Affectueux et doux comme toujours, Menzio,

Il m'avait enseigné des choses précieuses, Menzio

Fondements et secrets de la peinture, Menzio.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Marco Valdo M.I.
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