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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 23:26

CHANSON TÉLÉGRAPHIQUE

 

Version française – CHANSON TÉLÉGRAPHIQUE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Telegrafen-Chanson – Jura Soyfer – 1936

 

 

 


 



Après Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre), voilà une autre chanson (celle-ci occupe toute la seconde scène) du drame « Der Weltuntergang, oder, Die Welt steht auf kein’Fall mehr lang », exorde littéraire de Jura Soyfer (1912-1939), de famille juive, originaire de Charkiv (Empire russe, aujourd’hui en Ukraine), journaliste et écrivain, Viennois d’adoption.

Soyfer s’inspirait du théâtre comique viennois du dix-neuvième siècle de Johann Nestroy et de Ferdinand Raimund.

(Texte Projekt Gutenberg)

 


« Le spectacle, une sorte de cabaret agressif et plein d’énergie, est une piquante satire du genre humain, montré ici attendant la fin du monde. En fait, une assemblée des planètes guidées par le Soleil décide de libérer la planète Terre de la fastidieuse présence de ses habitants, les hommes, qui détonne furieusement dans l’harmonie cosmique, en envoyant une comète dessus. La réaction des humains est un condensé de cynisme, de vulgarité, de je-m’en-foutisme, de superficialité, développée par une galerie de personnages qui représentent le genre humain. Il y a un dictateur moustachu et grotesque qui renvoie de façon évidente à l’Allemagne du Troisième Reich, la cible préférée de l’auteur ; il y a deux femmes chez le coiffeur qui réduisent l’événement au rang de potin quotidien : « Qu’est-ce que nous mettrons pour la fin du monde ? » L’unique à prendre au sérieux la chose est un scientifique qui est moqué par tous ; sa tendance à s’alarmer passe au second plan face à la croissance de la consommation qu’on enregistre en attente de l’événement. La scène du cauchemar du scientifique troublé d’une myriade d’annonces publicitaires, est remarquable, à rapprocher par rapport de notre époque, témoignage d’un stade déjà avancé de la société de consommation. Seuls quelques riches américains peuvent se sauver en s’embarquant avec leurs actions sur un astronef qui au moment crucial se révèle cependant entièrement inefficace. Cependant, la comète, qui est tombée amoureuse de la Terre, au dernier moment manque la cible. L’humanité est sauve, mais à juger par les images transmises sur un écran, destructions et pollution sauvage des hommes, ce salut risque d’être de courte durée. »

(Résumé d’une recension de la représentation réalisée de la Compagnie Bo/Uthopia de Ciro Masella)



Jura Soyfer fut arrêté à Vienne une première fois en 1937, accusé d’être un sympathisant communiste. Tous ses manuscrits furent séquestrés, dont beaucoup encore inédits, qui ne furent jamais plus retrouvés. Au début de l’année suivante, il fut délivré quand on édicta une mesure de grâce pour les prisonniers politiques, mais peu après vint l’« Anschluss », l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie… Jura Soyfer fut arrêté par des gardes-frontière pendant qu’il tentait de rejoindre la Suisse. Il fut interné à Dachau, où avec Herbert Zipper, il composa le Dachaulied (« Le Chant de Dachau »). En septembre 1938, il fut transféré à Buchenwald, où il fit partie du comité clandestin de résistance et où il écrivit encore quelques textes théâtraux. Jura Soyfer mourut à Buchenwald du typhus le 16 février de 1939, tué par la stupidité et la cruauté des hommes si bien décrite dans sa chanson « La Fin du Monde ».

 

Dialogue maïeutique

 

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui se qualifie elle-même de télégraphique. Qu’est-ce à dire ?

 

 

Écoute, Marco Valdo M.I. mon ami, tu ne vas quand même pas m’expliquer ce qu’est le télégraphe, comment ça fonctionne et tout ça. Je le sais. Et d’ailleurs, pour que tu ne le fasses pas toi, je vais le faire moi, là, tout de suite, à l’instant. Donc, le télégraphe a quasiment disparu de notre vie quotidienne, et son langage particulier qui fut improprement appelé le « Morse » - car son inventeur supposé n’était pas son inventeur, n’est plus utilisé que dans de rares circonstances. Mais quand même, il faut un peu éclaircir la chose. À l’époque où se situe la chanson, le télégraphe (puis, le télex) étaient les moyens les plus rapides de transmettre une information d’un bout du monde à l’autre. C’était un gigantesque réseau de câbles en cuivre qui transmettait des impulsions électriques, lesquelles pouvaient être courtes ou longues selon la pression qu’exerçait l’opérateur – nommé le « télégraphiste » et dans la marine et l’aviation, le « marconiste », souvent abrégé en « marco ». Ce texte avait des caractéristiques particulières : il s’imprimait sur une bande de papier et marquait la fin ses phrases ou ses messages par le mot : stop.

 

C’est bien cela, Lucien l’âne mon ami. Dans la vie courante, on devait se rendre au bureau du télégraphe pour déposer son texte et faire confiance – à la poste – pour son acheminement final, car il arrivait dans un autre bureau, d’où il convenait de le faire parvenir à son destinataire. Comme tu vas le comprendre à l’audition de la chanson, il eût mieux valu l’appeler « Chanson radiophonique », car des télégrammes ne disent pas « Allo » et n’attendent pas de réponses immédiates. Mais enfin, ce n’est pas ce qui préoccupe le plus l’auteur de la chanson. Ce qui l’inquiète, ce dont il veut réellement parler, c’est du destin du monde, entendu comme l’espèce humaine et là, il devient immédiatement notre contemporain. Car la question qu’il pose de la menace d’une « fin (prochaine) du monde (humain) » est bien au cœur des angoisses actuelles. L’idée de la comète n’est ni fausse, ni récente, mais sa probabilité est lointaine.

 

On dit, rappelle Lucien l’âne, que ce serait une comète qui, il y a très longtemps (des dizaines de millions d’années), aurait mis fin au règne des sauriens. Personnellement, je n’y étais pas encore, ni toi, ni personne qui vit aujourd’hui. Cependant, il se pourrait que pareille désastre se reproduise, mais il est certain – pas tout de suite.

 

Bien sûr et c’est déjà une bonne chose, mais, Lucien l’âne mon ami, la véritable menace contre l’espèce ne vient pas de l’espace, mais de l’espèce elle-même et elle met en cause les autres espèces également ; en tout cas, une bonne partie d’entre elles. Mais dans la réflexion de la chanson de Jura Soyfer, cette histoire de comète n’est que le moyen d’attirer l’attention (on est en 1936) sur le véritable danger qui menace le monde à ce moment. Le nœud est dans cette strophe :

 

« Victimes tombent – Cours augmentent – 
Pactes de paix en paix reposent . 
Ciel plein de violons – 
Et de grenades. 
Accords de Rome – Précipitations
Pas encore atteint domination– 
Besoin soldats patrie. 
Gaz – tank – court – long »

où l’on voit des violons euphémiques et une correcte analyse, un état des lieux fort précis en style télégraphique. Mais comme souvent, le monde ne prenait pas la véritable dimension de ce danger, en effet mortel pour des dizaines de millions de personnes.

 

Oui, sans aucun doute et ce n’est pas encore fini. Je trouve aussi très éclairant, très lucide à rebours en quelque sorte la correspondance d’Allemagne :

 

« Nouvelles d’Allemagne ! 
Dans le pays, le calme règne, la Bourse est ferme. 
Les actions de l’acier grimpent. 
D’un petit coin perdu
Nous arrive une blague très drôle :

Dans quatre semaines, le monde aura disparu ! »

 

À propos de ce petit coin perdu, je pense qu’on peut très exactement le nommer ; il s’agit de Braunschweig, lieu où au cours d’un voyage en autostop (1932), le jeune Jura Soyfer avait entendu hurler le futur Führer en perpétuelle fureur. En matière de drôlerie, il s’y entendait et savait s’exprimer avec une virulente ironie, comme tu peux le voir.

 

J’avais perçu la chose, Marco Valdo M.I. mon ami, et plus encore, laisse-moi te dire que c’est une des formes d’humour que j’apprécie : l’ironie autant que la dérision. Enfin, car il faut bien en finir, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde inconscient, autodestructeur, apoplectique et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

Une voix arrive du haut-parleur d’une radio. Sur la scène, règne l’obscurité et on entend distinctement le tac-tac d’une transmission en Morse… Ensuite, ce sont divers correspondants qui donnent des nouvelles de la situation dans le monde au bord du gouffre…

 

 

[La scène est complètement obscurcie. On entend le tac-tac du télégraphe.
Le haut-parleur 
diffuse la « CHANSON TÉLÉGRAPHIQUE ».]



De tous les secteurs
De cette terre ronde et dense
Exsudent de milliers d’émetteurs
Des correspondances. –


Par les brillants, durs, tendres
Nerfs de cuivre de cette terre 
L’histoire universelle sonne le bourdon. 
Chant – son – court – long
Envoi – réception. 
Stop.


Victimes tombent – Cours augmentent – 
Pactes de paix 
en paix reposent 
Ciel plein de violons – 
Et 
de grenades
Accords de Rome – Précipitations
Pas encore atteint domination– 
Besoin soldats patrie
Gaz – 
tank – court – long
Envoi – réception
Stop.


Signes, syllabes, mots, phrases 
Naissent, glissent le long 
Des fils de cuivre durs, tendres
Et s’en vont
Et seul, seul
e une petite phrase

Par le réseau est retenue
Et reste là en suspens. 
Longtemps – longtemps
 :

« Fin du monde. » 
Stop.



Et dans tous les coins
De cette terre ronde et dense
On déchire les bandes morse
Toutes les radios la portent au loin
Sur des rails en fer, dans les ports
Vers le sud, vers le nord : 
Ce monde des mille 
états
Plein 
d’hommes et de machines
A été condamné au trépas ! 
Et la condamnation à mort 
sera
Exécutée fin mai ! 
Stop ! Stop ! Arrêt !


[De l’obscurité, les voix des correspondants retentissent.] 


De Berlin :


Allo, Paris ? Bonjour, qui parle ? 
« Le Temps » ? 
Nouvelles d’Allemagne ! 
Dans le pays, le 
calme règne, la Bourse est ferme. 
Les actions de l’acier grimpent
D’
un petit coin perdu
Nous arrive une blague très drôle : 
Dans quatre semaines, le monde aura disparu !


De Paris :


Allo ! Londres ? Qui parle ? 
« The Times ? » Nouvelles de France
Un
 krach bancaire a ruiné dix mille épargnants. 
Chahut et raffut
Le budget d’armée augment
é de deux pour cent
Un bruit circule, 
qui nous laisse sceptique
Dans quatre semaines, le monde aura disparu !


De Londres :


Allo, vous entendez ? Ici Londres ! 
Correspondance pour le « New York Times » ! 
« We 
do our best », annonce lForeign Office. 
Monsieur Eden croit 
aux miracles. 
Lors d’une rencontre de diplomates,
Un bruit têtu a couru : 
Dans quatre semaines, le monde aura disparu !

De partout

 


Allo ! Qui est là ? Allo ! Qui parle ? 
Allo, Die Zeit ? Dernières nouvelles ! 
Ici Frisco ! Shanghai ! Budapest ! 
Ici l’est
 ! Ici l’ouest ! 
Ici 
la banque du pétrole ! Ici le trust des allumettes ! 
Agenouill
ez-vous et priez pour un miracle ! 
Si le ciel ne fait rien, c’est foutu.
Dans quatre semaines, le monde aura disparu !

CHANSON TÉLÉGRAPHIQUE
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Marco Valdo M.I.
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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 22:04

LE PRINCE DE MENTERIE

 

Version française – LE PRINCE DE MENTERIE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Der Prinz von Lügenland – Erika Mann – 1934

 

 


Poème d’Erika et Klaus Mann 
Musique de Magnus Henning (1904-1995), compositeur et pianiste bavarois 
Dans le spectacle de cabaret intitulé « Die Pfeffermühle », « le Moulin à poivre », imaginé par Erika et Klaus Mann, avec la collaboration de Walter Mehring et de Wolfgang Koeppen, et interprété par la même Erika, son amie Therese Giehse et d’autres acteurs et de danseurs (Lotte Goslar, Sybille Schloß, Cilli Wang et Igor Pahlen.)

 

 

 

 

 

 

 

 


« Le grand final [du Moulin à poivre, lors du spectacle du 1er janvier 1934 à Zurich, ndr] est présenté par Erika et ses célèbres, coupantes chansons avec des textes qui attaquent en rafales la folie nazie. Elle est en scène avec casque d’argent, pantalon noir et des bottes de cavalière. Ce soir, elle est le Lügenprinz, « le Prince de Menterie » :

 

« Je suis le Prince de Menterie, 
Je
 mens à faire rougir les prairies, – 
Bon Dieu, comme je peux mentir, 
Personne au monde ne peut autant mentir. » 

(introduction de « Kabarett ! Satire, politique et culture allemande en scène de 1901 à 1967 », par Paola Sorge, Lit Éditions, 2014).

 

 

Lucien l’âne mon ami, voici une intéressante chanson et intéressante à plus d’un titre. D’abord, car c’est une bonne chanson, ce qui ne court pas les rues. Ensuite, c’est une chanson courageuse, une chanson de résistance au nazisme, une chanson en allemand, présentée en 1934 à Zurich dans un de ces cabarets de l’exil. Zurich se situe en Suisse alémanique, comme sans doute tu le sais, mais il importe de le préciser en ce sens que c’est un des derniers territoires de langue allemande qui échappe à la domination des nazis et à leur éteignoir. Enfin, c’est une chanson d’Erika Mann, interprétée par elle au cabaret ; elle payait de sa personne.

 

Eh bien, Marco Valdo M.I. mon ami, voilà qui m’intéresse beaucoup, car Erika Mann est une artiste, une écrivaine aussi dont les tableaux qu’elle brosse dans ses textes littéraires sont des descriptions précises, chirurgicales, atmosphériques de ce qui se passait dans les villes allemandes en train de sombrer dans le flot de boue qui submergeait le pays. Et puis, elle avait de qui tenir : toute une famille d’écrivains en ne tenant compte que de ceux qui lui étaient vraiment proches – les chiffres entre. Donc, il y avait son père : Thomas (1875) ; son oncle, Heinrich (1871) ; son frère Klaus (1906), son frère Golo (1909), sa sœur Monika (1910) – tous écrivains. Je précise tout ça, car même si les familles d’écrivains n’ont rien d’exceptionnel – tout comme les familles de musiciens, elles sont cependant assez rares et rarement si nombreuses. Cela étant, raconte-moi un peu ce que dit la chanson.

 

Lors de sa création, la canzone est interprétée par Erika Mann elle-même, qui arrive en scène casquée et bottée, en uniforme : elle est le Prince de Menterie. La Menterie est un pays, en l’occurrence une principauté, qui a un prince et un principe : le mensonge. En fait, tout le monde (on est en 1934 et la chanteuse est une Allemande exilée) dans le cabaret comprenait immédiatement qu’il s’agissait de la Germanie, de l’Allemagne nazie et que le Prince n’était autre qu’Adolf H., chancelier du Reich de Mille Ans qui n’en a duré que douze. Dès lors, le personnage en scène – le Prince de Menterie fait un discours de propagande, autoglorificateur et mensonger qui est soudain interrompu par Erika, qui enlève son casque, reprend sa voix et récite le dernier couplet qui appelle à la résistance.

 

« N’allez pas les croire !
Jetez la vérité
Au visage du mensonge ! 
Car 
en vérité, il ne reste que la vérité ! »

 

Moi, dit Lucien l’âne en souriant jusqu’à ses noires oreilles, moi, j’aime les gens qui pratiquent la résistance. Même si je sais que selon les lieux et les circonstances, la résistance est un concept assez flou, assez variable et que par exemple, dans le cas qui nous occupe, Erika Mann avait d’abord – et toute la famille avec elle – dû quitter l’Allemagne avant de pouvoir porter ce spectacle en public. En Allemagne, un tel spectacle les aurait tous conduit dans les prisons de la Gestapo ou dans les camps des SS et vraisemblablement, à une mort prématurée. Et nous-mêmes, à un degré encore moindre de danger, même si nous avons souvent le sentiment de vivre en exil dans notre propre région.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, ta double constatation est exacte : d’une part, on est dans une zone où existe une relative liberté et d’autre part, on est une sorte d’émigrés de l’intérieur, d’exilés en écriture, de plus, réfugiés dans les réserves indiennes de Wallonie. Pour le reste, je propose qu’on arrête ici notre bavardage et que fasse place à la chanson d’Erika Mann.

 

Faisons ainsi et reprenons notre tâche qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde déséquilibré, malade de la richesse, de l’avidité, de l’ambition et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Je suis le Prince de Menterie, 
Je mens à faire rougir les prairies, – 
Bon Dieu, comme je peux mentir, 
Personne au monde ne peut autant mentir.


Je mens avec tant d’imagination
Que le bleu du ciel en tombe ;
Voyez l’air fourmille de mensonges,
De l’étang monte un vent de putréfaction.

Le bel été approche maintenant, 
Les arbres sont tout bourgeonnants,
Les renoncules envahissent les prés, 
Au cours de la guerre, personne ne sera blessé.


Ha, ha, vous me croyez, c’est sûr, 
Je peux le lire sur vos figures. 
Bien que ce soit pur mensonge, 
Pour vous, c’est vérité pure.


Il est beau de mentir,

Il est bon de mentir.
Mentir porte chance, 
Mentir donne du courage,
Mentir embellit les choses,
Mentir rend riche,
Mentir est habile,
Mentir, c’est simuler la vérité
Puis se laver
Et suivre docile comme un chiot en laisse.


La Menterie est mon foyer,
Ici, personne ne peut plus dire la vérité, – 
Un filet multicolore de mensonge tressé 
Tient notre grand Reich enserré.


Chez nous, on est bien, c’est joli.
On peut tuer nos ennemis. 
On décerne même les plus hauts ordres
Aux brillants mensonges et au faux courage.


Celui qui ment une fois, on ne le croit pas ;
Celui qui ment toujours, on le croit. 
Mais à la fin, le monde ne se laisse pas berner, 
Celle qui l’emporte, c’est la vérité.


Mentir est juste, 
Mentir est facile, 
Tout est bien, 
Quand au but, on arrive, – 
Mentir est notre moyen. 
Mentir apporte la gloire
À la Menterie, 
Mentir est chatoyant
Et élégant ; 
La naïve vérité va en chemise grise.


Prince de Menterie, 
Face à la vérité, je joue ma survie.
Racrapoté derrière les murs du mensonge, 
J’arrête les plus terribles orages.

 

Je prépare le poison, j’allume l’incendie ;
Je mène mon royaume à la guerre. 
Celui qui ne me croit pas, je l’accuse de mensonge, 
Moi, moi, le prince de Menterie !

 

Le monde a beaucoup de patience avec moi, 
Et même jusqu’au fond me soutiendra. 
On m’entend croasser sur les décombres : 
Que tout est la faute des autres !

Doux sont les mensonges,
Subtils sont les mensonges,
Soyez calmes !
Vocalisez, chantonnez
Jusqu’au réveil horrible.

Qu’il faudrait empêcher !


(À ce moment, le Prince enlève son casque, se tourne vers le public et déclare avec force :)

 

N’allez pas les croire !
Jetez la vérité
Au visage du mensonge ! 
Car 
en vérité, il ne reste que la vérité !

LE PRINCE DE MENTERIE
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Marco Valdo M.I.
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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 19:59

HANS LA CHANCE

 

Version française – HANS LA CHANCE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemandeHans im GlückErika Mann – 1934

Poème d’Erika et Klaus Mann 
Musique de Magnus Henning (1904-1995), compositeur et pianiste bavarois 
Dans le spectacle de cabaret intitulé « Die Pfeffermühle », « le Moulin à poivre », imaginé par Erika et Klaus Mann, avec la collaboration de Walter Mehring et de Wolfgang Koeppen, et interprété par la même Erika, son amie Therese Giehse et d’autres acteurs et de danseurs (Lotte Goslar, Sybille Schloß, Cilli Wang et Igor Pahlen.)

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour cette chanson du « Moulin à poivre », Erika Mann emprunta le titre d’un conte des frères Grimm (chez nous « Jean la Chance », l’idiot qui finit par troquer un énorme lingot d’or contre un tas de pierres, et trouve dans le fait de n’avoir plus rien le bonheur et la liberté) et en fit une réflexion sur le déracinement progressif et très rapide que beaucoup d’artistes, écrivains et intellectuels allemands, Juifs ou non, subirent avec l’arrivée du nazisme. D’abord la perte du travail, ensuite l’introduction dans les listes de proscription, donc l’exil et enfin le retrait de la citoyenneté, la confiscation de tous leurs biens et la destruction de leurs œuvres « dégénérées ». Dans tous les cas, une vraie chance, comme les pierres du pauvre Hans, si on pense à ceux qui finirent leurs jours dans les prisons secrètes de la Gestapo et dans les camps de concentration débordant de prisonniers depuis la fin février 1933…

 

 

DIALOGUE MAÏEUTIQUE

 

 

Donc, Lucien l’âne mon ami, comme il est exposé dans la notice d’introduction italienne (avant notre dialogue), il s’agit d’un conte des frères Grimm (première moitié des années 1800). Mais relativement à cette histoire, je vais te poser une question : sais-tu, ce qu’est le KHM 83 ?

 

Beuh, dit Lucien l’âne en dressant ses oreilles et sa queue à la verticale, là, tu pensais me berner, mais, Marco Valdo M.I. mon ami, étant moi-même issu d’un conte ou d’une sorte de conte, tu dois bien imaginer que je ne me laisserais pas avoir par une pareille question. Je m’explique : comme ces érudits allemands de frères Grimm, n’ont cessé leur vie durant de produire des contes, de sorte qu’à la fin, il y en avait plus de 200 ; c’était une quantité telle qu’on a désigné chacun de ces contes par un numéro de code pour s’y retrouver. Quant au conte auquel la chanson renvoie – le KHM 83, je peux même – et je pense que cela te sera utile – te le résumer.

 

Résumé par Lucien l’âne du conte « Hans im Glück »

 

C’est l’histoire d’un gars, prétendument idiot, mais comme on le verra, il ne l’est pas du tout, qu’on dit chanceux, ce qu’il n’est pas du tout ; en fait, il ne l’est pas plus qu’un autre : il peut juste suivre son destin. Donc, voici. Au début de l’histoire, Hans reçoit – après sept ans de travail, un lingot d’or en paiement de ses services. Ce lingot, cette fortune, il va l’échanger contre un cheval, puis le cheval contre une vache, la vache contre un cochon, le cochon contre une oie, l’oie contre une pierre à aiguiser et in fine, il jette la pierre. Tous les gens avec qui il fait affaire, tout ce beau monde le convainc qu’il gagne au change. On verra qu’ils n’ont pas tort – mais à leur insu. Ayant jeté la pierre, Hans se retrouve tout léger et débarrassé de ces biens encombrants, et rentre tranquillement chez lui – parfaitement satisfait de son sort, très heureux.

 

En effet, Lucien l’âne, c’est bien ça, tu as résumé ce conte et tu m’as rendu un fier service. Je ne dois plus le raconter. C’est toujours ça de fait.

 

J’en suis heureux, dit Lucien l’âne en riant. En échange, j’aimerais que tu me dises ce que tu penses de ce conte et de Hans et puis, que tu fasses pareil pour le Hans de la version d’Erika Mann.

 

En premier pour ce conte, ce que j’aurais à en dire en premier, c’est qu’il devait être à l’origine une chanson, une de ces chansons paysannes où l’on fait s’enchaîner des énumérations de biens précieux pour les paysans, comme dans la chanson du « Fermier dans son pré » (elle-même d’origine allemande), qui dit :

 

Le fermier dans son pré,
Le fermier dans son pré,
Ohé, ohé, ohé,
Le fermier dans son pré.

Le fermier prend sa femme,
La femme prend son enfant, 
L’enfant prend sa nourrice,
La nourrice prend son chat,
Le chat prend sa souris, 
La souris prend son rat,
Le rat prend son fromage, 

Le fromage est battu (tout cru ! – ce qui plaît beaucoup aux enfants).

 

ou celle de la Fermière qui allait au marché :


Il était une fermière
Qui allait au marché ;
Elle portait sur sa tête
Trois pommes dans un panier ;
Les pommes faisaient Rouli Roula,

Les pommes faisaient Rouli Roula.



Halte !

Trois pas en avant,
Trois pas en arrière ;
Deux pas sur le côté
Deux pas de l’autre côté.

 

 

Il était une fermière...

et on recommence da capo – du début, autant de fois qu’on voudra ou qu’on pourra, jusqu’à plus soif.

Il existe évidemment d’autres comptines du genre. Elles sont le résultat d’une sorte de sagesse populaire, transmise de génération en génération par les chansons et les contes qu’on récite aux enfants. C’était d’ailleurs l’ambition des sérieux frères Grimm de rassembler de tels contes, considérés comme des éléments fondateurs de la culture, en l’occurrence, allemande. C’était un temps où la « nation allemande » se cherchait.

Maintenant, en ce qui concerne Hans, dit le chanceux, je pense qu’il y a généralement une erreur d’interprétation, comme je l’ai dit plus haut. Hans n’a pas un destin extraordinaire et ce n’est certes pas la chance qui le rendra satisfait et heureux. En réalité, c’est son intelligence qui va l’amener à se conduire avec sagesse. C’est d’ailleurs l’objectif du conte de montrer cela qu’en se débarrassant du poids des choses, Hans trouve la liberté et mieux que tout, en est fort heureux. Car tu le remarqueras, le fait de tout perdre, d’être débarrassé de tous ses biens ne devient une bonne chose qu’à partir du moment où on a l’intelligence de considérer les choses et les événements d’une manière particulière, de voir le monde d’un autre œil, de regarder son propre destin comme bénéfique. Cette capacité de renversement, cette révolution quotidienne (même si elle a des limites) permet de vivre en meilleur accord avec soi-même et avec les circonstances (même hostiles) de sa propre existence, sans sacrifier aux dieux du moment, ni aux autres d’ailleurs, ni a aucun.

 

 

Ce qui, somme toute, dit Lucien l’âne, est l’essentiel.

 

 

En effet. Quant à la chanson d’Erika Mann, elle applique ces principes aux circonstances que vivent les Allemands de son époque, c’est-à-dire sous le Reich de Mille Ans, qui n’en dura que douze, comme on sait. Pour ce faire, elle installe Hans la Chance dans le paysage historique et lui fait faire un parcours similaire à celui du Hans du conte ancien ; similaire par sa structure, mais fort différents par les situations auxquelles Hans est confronté.

Cela dit, cette chanson terrible est aussi une sorte de vade-mecum de l’exilé (dans le meilleur des cas) ou de l’opposant (condamné au silence, à la clandestinité, aux camps) auquel en finale, il faudra accepter avec équanimité la mort (assassinat ou suicide) considérée comme l’issue la plus probable et pour beaucoup d’entre eux, comme la meilleure possible. Pour ce qui est des détails de l’histoire selon Erika Mann, je les laisse découvrir…

 

 

Tu as raison, Marco Valdo M.I. mon ami, il est toujours mieux de laisser la chanson s’exprimer et raconter son histoire à sa manière sans aller jusqu’à la peigner jusqu’au dernier cheveu. Lors donc, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde avide, avaricieux, peu avenant, assassin et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Ah que vous dirais-je de moi ?
Ah oui, je suis Hans la Chance,

Je connais pas mal d’histoires

Qui remontent loin déjà.

Quand j’étais petit garçon

Connu sous le nom de Hans

J’avais reçu le don

D’être content avec constance.

Mes parents avaient des champs

Et ils vivaient fort bien,

Mais le bon argent

Glissait hors de leurs mains.

Soudain, ce fut la ruine

Et je dis, qu’est-ce qui vous chagrine ?

Attendez un peu, que je vous explique

Comment la pauvreté rend la vie plus riche.

Comme ça se trouve,

Comme ça se met,

Ai-je été si heureux de ma vie ? jamais !

Ce maudit argent n’a maintenant plus d’importance,

Car je suis toujours Hans la Chance.

J’ai trouvé du travail très vite,
Je gagnais mon pain et ma bière ;
Tous les jours pendant dix heures,
C’était beaucoup, il faut me croire.


Quand le gouvernement le décida,
Alors, on m’enleva mon boulot ;
J’étais heureux, car je me suis dit aussitôt :
C’était bien trop pénible tout ça.

 

Comme ça se trouve,

Comme ça se met,

Ai-je été si heureux de ma vie ? jamais !

Ce maudit travail n’a maintenant plus d’importance,

Car je suis toujours Hans la Chance.


Comme le vent et la pluie, j’étais libre 
D’un coup, daller me promener.
On n’aurait pas pu mieux souhaiter,
Et la Terre est si belle !

 

Et j’ai écrit dans l’effervescence
Quelque part sur une pierre :
Ho la, ça ne peut continuer encore, –
Ce ministre est un porc. 

Quand le gouvernement le décida,
Je duquitter sans délai le pays. 
Et un ami m’a dit :
Hans, 
tu es sur la liste de l’État


Et ainsi, j’ai fui dans le monde
Pas après pas, étape par étape;
Ah, je cours 
très volontiers,
Et 
il me faut digérer.


Comme ça se trouve,

Comme ça se met,

Je n’ai été si heureux de ma vie, jamais !

Ce maudit pays n’a maintenant plus d’importance

Car je suis toujours Hans la Chance.

J’ai perdu quelque part ;

Mon chapeau et ma veste
En tout cas, c’est mieux, car
C’est plus pratique le peu qui reste.

 

Mes souliers sont foutus,
Dorénavant, j’irai pieds nus ;
Ce sera une agréable découverte, –
De courir ainsi sur l’herbe verte.

 

Quand le gouvernement le décida,
Pour 
parfaire ma chance,
On confisqua mon passeport ;
Volontiers, je le leur donne
Et 
je possède encore :


Il me reste encore des droits,
Et bientôt 
on les emporta
Si je vou
lais les garder,
On ne me l’a pas demandé.

 

Comme ça se trouve,

Comme ça se met,

Je n’ai été si heureux de ma vie, jamais !

Ce maudit droit n’a maintenant plus d’importance

Car je suis toujours Hans la Chance.

 

Je suis libre, plus rien ne me pèse
Jvis sans contrainte et à mon aise ;
À part mon honneur, il ne me reste rien
Et pour lui, je ne crains rien.

 

Alors la mort vint enfin
Et – Hans 
dit gentiment à sa fin –
Presse-toine fais pas de manières,
Car mes yeux perdent la lumière.

Sans mauvais gré et sans peine,
Je suis prêt à y aller ;
Un jour 
à l’aube grise,
On me verra m’éloigner.

 

Comme ça se met,

Je n’ai été si heureux de ma vie, jamais !

Cette maudite vie n’a maintenant plus d’importance

Car je suis toujours Hans la Chance.

HANS LA CHANCE
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Marco Valdo M.I.
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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 16:09

DACHAU EXPRESS

 

est maintenant

 

un livre et une B.D.

 

 

 

 

 

 

DACHAU EXPRESS est cette série de 24 chansons, 24 canzones commentées qui avaient vu le jour dans les Chansons contre la Guerre (Antiwarsongs, Canzoni contro la guerra...), relayées par le blog de Marco Valdo M.I.

 

Par la suite, elles avaient fait l’objet d’une exposition – 25 panneaux, illustrés par Nicolas De Cicco – qui firent le tour de la Wallonie.

À présent, il y a un livre qui reprend les chansons, le texte des commentaires et les dessins originaux de Nicolas De Cicco.

 

Ce n’est pas tout, Nicolas De Cicco a entrepris de décliner cette histoire de Giuseppe – Joseph Porcu, cet insoumis italien qui déserta en 1939 de l’armée italienne pour ne pas être complice du fascisme, sous la forme d’une série de 3 volumes de bandes dessinées et même, peut-être, une trilogie de 4 volumes – 4 comme les 3 mousquetaires de Dumas. Ce premier volume s’intitule L’INSOUMIS – Je suis un déserteur.

 

 

 

 

 

 

 

UN LIVRE, UNE B.D. : OÙ LES TROUVER ?

 

Grâce à audace d’imprimeurs de la région, ces livres existent maintenant.

On peut les commander à l’adresse :

DACHAU EXPRESS, il comporte 152 pages.

 

 

L’INSOUMIS – Je suis un déserteur. - une B.D. au format classique, 48 pages.

 

 
 
DACHAU EXPRESS
DACHAU EXPRESS
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Marco Valdo M.I.
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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 18:36

CHA-CHA DE LA CONJONCTURE

Version française – CHA-CHA DE LA CONJONCTURE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Geh´n sie mit der Konjunktur (Konjunktur-Cha-Cha) – Hazy Osterwald Sextett – 1960

 

Paroles de Kurt Feltz (1910-1982)
Musique de Paul Durand (1907-1977)

 

 

 

 

 

Il s’agit d’une perle absolue qui en quelques strophes explique, selon moi, très bien comment du « Wirtschaftswunder », du « miracle économique » d’hier, on est arrivé au désastre d’aujourd’hui…

Dans la version anglaise de ce morceau, qui, à l’époque, fut un grand succès international, il manque complètement (peut-être censurée) une strophe très amusante (et glaçante) que j’ai comprise ainsi : « Mon amie a un fiancé qui, grâce à Dieu, est secrétaire d’un gros banquier. Il l’emmène « à dîner » (!) et lorsqu’il a bu lui dispense quelques conseils pour investir au mieux leurs actions »

Dans le sketch qui accompagnait la chanson, les membres du Hazy Osterwald Sextett descendaient, vêtus d’hommes d’affaires coiffés de chapeaux melon, d’une Mercedes modèle 300, mieux connue comme « 300 Adenauer », la voiture officielle préférée du chancelier allemand Konrad Adenauer. On raconte que quand Adenauer vit pour la première fois la majestueuse 300 (longue de plus de 5 mètres, large de presque 2, lourde de presque 2 tonnes), il dit : « Belle, mais n’avez-vous rien de plus gros ? ».
(commentaire traduit de l’italien)

 

 

Dialogue maïeutique

 

Mon ami Lucien l’âne, sais-tu ce qu’est la conjoncture ?

 

Oh oui, Marco Valdo M.I. mon ami, que je le sais. Il s’agit là d’une personne importante qu’il convient de suivre les yeux fermés.

 

C’est à peu près ça qu’elle raconte, Lucien l’âne mon ami, mais c’est une chanson baignée d’ironie. En fait, ce n’est pas la chanson qui dit « Suivez la conjoncture ! », elle ne fait que répéter le discours ambiant, la rumeur propagée par les affairistes, par les nouveaux « riches » ou par ceux qui aspirent à l’être qui sont des gens qui suivent la conjoncture eux aussi et hasard, chance, opportunisme ou le plus souvent, combine, magouilles, détournements, bref, les affaires, ils s’en tirent plutôt bien et profitent de ces mouvements fortuits et incontrôlés. Évidemment, comme tu l’as sans doute deviné, la conjoncture est en fait l’économie en mouvement et de ce fait, elle peut aller dans un sens ou dans l’autre et selon comment on la regarde ou la position qu’on occupe, elle peut aller dans le bon sens ou non. Outre que d’être bonne ou mauvaise, elle peut être basse, elle peut être haute ; elle peut être déprimée ou dépressive, elle peut être euphorique ; cette personne est sujette aux sautes d’humeur.

 

Je l’avais entendu dire que c’était une personne capricieuse et assez imprévisible, intervient Lucien l’âne.

 

Donc, Lucien l’âne mon ami, la chanson envisage la conjoncture dans le sens de la montée, dans la situation de ceux ou celles qui se trouvent en position de tirer profit de la situation, sans trop se poser de questions quant aux fondements de cette « bonne » conjoncture. La conjoncture, c’est en fait la marée qui rythme la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres en vue de magnifier leurs profits et tout ce qui en découle et comme telle, elle pose sa richesse sur un immense socle de pauvreté et de misère.

 

Moi qui ai parcouru le monde depuis longtemps, enchaîne Lucien l’âne, j’en ai vu des gens qui « suivaient la conjoncture » sans trop se poser de questions tant que les profits s’accumulaient et je les ai vus aussi se retrouver un peu plus tard le bec dans l’eau.

 

Juste, Lucien l’âne mon ami, la conjoncture est un genre spéculatif ; dans le meilleur des cas, elle tient de la météorologie ; habituellement, elle relèverait plutôt de l’astrologie. Si j’osais un néologisme, je dirais que c’est de l’éconologie. Son application tient du pari mutuel. On peut y connaître des lendemains qui déchantent. Dans cette chanson, il s’agit bien de la conjoncture considérée d’un point de vue général, cette sorte de nébuleuse insaisissable, dont on disserte comme du temps qu’il fait, car c’est aussi un intarissable sujet de conversation. Du moins dans certains milieux, plus que dans d’autres. Encore que les médias amplifient cette rumeur.

 

En fait, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as raison, c’est un peu comme le temps qu’il fait, qu’il a fait, qu’il va faire et comme pour le temps, on n’y peut rien. Elle va, elle vient.

 

Donc, à l’époque de la chanson, vers 1960, en Allemagne (et dans les pays similaires – disons de l’Europe industrielle), la conjoncture est haute et favorable, la machine économique tourne à plein régime, les villes et les usines ont été rebâties, le ciel est clair, la route est large. L’Europe est sortie de sa profonde dépression, s’est remise de la guerre et vit un moment d’euphorie économique.

 

En effet, Marco Valdo M.I. mon ami, mais la conjoncture est un phénomène assez hasardeux et peut amener ses plus ardents suiveurs au bord de la ruine ou entraîner des catastrophes majeures. On parle alors de « crise ».

 

Bien sûr, Lucien l’âne mon ami, mais on n’en est pas encore là au moment où se situe la chanson. Enfin, pas pour tout le monde et certainement pas pour ceux qui « surfent sur la vague ». Pour d’autres, les choses sont moins splendides. Par exemple, et je pense que ce n’est pas un hasard s’il y a un passage à propos de Krupp von Bohlen auquel on conseille d’aller chercher son charbon sur le grand marché mondial.

 

« Allez chercher votre charbon vous-même

Krupp von Bohlen sur le grand marché du monde ».

 

Oui, certainement, euh ?, dit Lucien l’âne en faisant un point d’interrogation avec sa queue.

 

Ah bon, dit Marco Valdo M.I., ça mérite une explication. Alors: Krupp von Bohlen est en fait le propriétaire des aciéries Krupp à Essen dans la Ruhr et sans doute, de bien d’autres choses. Pour alimenter ces aciéries en énergie, il lui faut du charbon et c’est l’époque où progressivement les mines européennes s’épuisent et les charbonnages ferment l’un après l’autre. Il lui reste donc – conjoncture oblige – à chercher à se fournir sur le grand marché mondial – notamment du charbon étazunien. « Suivez la conjoncture ! » s’applique aussi à lui, mais dans un autre sens, dans un sens plus réel, plus concret – cette fois, il s’agit de s’adapter à une évolution concrète et pas de spéculer sur une évolution hasardeuse. C’est un autre sens du mot conjoncture.

 

Je me demande bien s’il y avait d’autres raisons de citer ce Krupp von Bohlen dans la chanson, dit Lucien l’âne d’un air presque rêveur.

 

Bonne, excellente question, Lucien l’âne mon ami. Je vais te répondre, car en effet, il y a une raison plus ou moins cachée à cette présence de Krupp von Bohlen dans la chanson. Posons d’abord qu’au moment de la chanson et pour nombre d’Allemands, l’allusion était claire, même si elle s’est perdue dans les brumes de l’Histoire aujourd’hui. Voici la clé de cette mystérieuse allusion : l’homme en question est Alfried Krupp von Bohlen, qui fut un nazi de la première heure, qui par la suite outre de fournir le régime en acier, en armes, en canons, en fusées devint ministre de l’Armement, utilisant dans ses usines des prisonniers des camps de concentration (notamment Auschwitz) et pour toutes ces raisons et d’autres, fut condamné après la guerre pour « pillage et crime contre l’humanité », le 31 juillet 1948 lors du procès Krupp et condamné à douze ans d’emprisonnement et à la confiscation de ses biens.

 

Bien des autres ont été condamnés à mort pour moins que ça, dit Lucien l’âne en ouvrant de grands yeux noirs de colère.

 

Évidemment, mais ils ne s’appelaient pas Krupp. Le 5 décembre 1950, Konrad Adenauer (alors, chancelier de la République Fédérale – le même qui roule en Mercedes 300 et dont la chanson dit : « On reçoit gratuitement, si on roule en limousine » ) écrit une lettre exhortant les Alliés à la clémence pour Krupp. Alfried Krupp est libéré le 4 février 1951 – même pas 3 ans après sa condamnation. La confiscation des biens de la société est annulée et sa fortune personnelle de 10 000 000 de dollars (de l’époque) lui est restituée. Il reprend le contrôle du groupe en 1953 et d’une des plus grandes sociétés du monde.

À part ça, le miracle économique [[47078]] (la conjoncture va bien !) cachait une crise charbonnière, qui va mettre des milliers et des milliers de gens au chômage et chez les interlocuteurs de la chanson, pas un mot des mineurs, ni des régions sinistrées par l’effondrement charbonnier. En fait, la chanson chansonne les spéculateurs, ceux qui boursicotent en petit ou en grand, ceux qui tirent profit ou espèrent en tirer des hauts et des bas réels ou imaginaires de l’économie et plus particulièrement, de la bourse, du jeu sur les actions ou sur les valeurs ; en somme, une sorte de grand casino ; en plus vrai, en plus professionnel sans doute à leurs yeux de parasites, qui en font un métier. Quant à la petite secrétaire et à son ami, ils ne sont là que comme figurants dans la pièce ; ce sont des marionnettes.

 

En somme, un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans [[7951]] que les riches font aux pauvres afin de prospérer, de tirer des profits, de maintenir leur domination, dit Lucien l’âne en guise de conclusion. Il ne nous reste qu’à reprendre notre tâche et tisser, tisser encore le linceul de ce vieux monde spéculateur, parasite, exploiteur, dominateur et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Suivez, suivez

Suivez, suivez

Suivez la conjoncture !

Suivez cette aventure,

Prenez votre part, n’ayez aucun regret

Et ne soyez pas en retard au grand banquet !

 

 

Suivez la conjoncture, 
Suivez-la, suivez !

Suivez la dans cette aventure,

Suivez-la, suivez !

Voyez, là-bas, les autres déjà s’empiffrent

Au grand banquet, prenez de la crème à volonté

On est ce qu’on est, pas par sa valeur propre

On reçoit gratuitement, si on roule en limousine
Et on fait ce qu’on fait par habitude
Car on n’aime que soi-même.

 

 

Suivez la conjoncture, 
Suivez-la, suivez !

Suivez la dans cette aventure,

Suivez-la, suivez !

Allez chercher votre charbon vous-même

Krupp von Bohlen sur le grand marché du monde !

 

 

Oh jo to ho jo to hoo 
C’est la vie, oui !
Oh jo oh jo to ho jo to hoo 
Et je vois oui
Oh jo oh jo to ho jo to hoo 
Mon grand tournant aujourd’hui !
Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke 

 

Oh jo to ho jo to hoo 
C’est le bon moment !
Oh jo oh jo to ho jo to hoo 
Et je jure maintenant
Oh jo oh jo to ho jo to hoo 
Sur les nouveaux bons temps.
Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke Pinke 

 

 

Suivez la conjoncture, 
Suivez-la, suivez !

Suivez la dans cette aventure,

Suivez-la, suivez !
Prenez votre part et plumez les autres,
Sinon eux vous décapiteront de toute manière.


Suivez la conjoncture, 
Suivez-la, suivez !

Tournez à cette heure,

Tournez, tournez !

Courez,
Courez, s’il le faut, battez-vous
Et puis, vendez avec le profit de la conjoncture !

 

 

Mon ami a une amie 
Qui, dans une banque, est par chance
La Secrétaire en chef du patron.

Il a soupé avec elle et lui a donné en confidence
Des tuyaux pour les actions.

 

Suivez la conjoncture, 
Suivez-la, suivez !

Suivez la dans cette aventure,

Suivez-la, suivez !
L’argent est dans ce monde le seul ciment qui tient,
Quand on en a assez.
L’argent est dans ce monde le seul ciment qui tient,
Quand on en a assez,
Quand on en a assez, quand on en a assez.

CHA-CHA DE LA CONJONCTURE
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Marco Valdo M.I.
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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:46

LE TANGO DU CRIME

 

Version française – LE TANGO DU CRIME – Marco Valdo M.I. – 2016

 

Chanson allemande – Kriminal-Tango – Hazy Osterwald-Sextett – 1959

 

 

 

 

 

 

 

Le Tango du Crime est la version française de Kriminal-Tango (Texte : Kurt Feltz ; Musique : Piero Trombotta), une chanson allemande de 1959, qui fut interprétée et popularisée par le Hazy Osterwald-Sextett et qui connut un grand succès.

 

Ohlala, Marco Valdo M.I. mon ami, un tango du crime. Quelle histoire ! Il s’en passe des choses dans l’Allemagne de cette chanson.

 

Oui, Lucien l’âne, il s’en passe des choses dans cette Allemagne. Je précise d’abord qu’il s’agit de l’Allemagne Fédérale, peut-être à Berlin, sans doute, à Berlin ou dans une autre ville d’Allemagne de l’Ouest, impérativement de l’Ouest. La guerre est maintenant finie depuis longtemps et la vie quotidienne, y compris la vie nocturne, retrouve progressivement ses marques. Le miracle économique est passé par là, le plan Marshall aussi, Berlin retrouve une vie nocturne comme du temps de Weimar. Il y a quand même une nuance et elle est de taille.

 

J’aimerais bien savoir de quelle nuance d’une telle taille la vie allemande nocturne peut bien être marquée, dit Lucien l’âne en levant ses deux oreilles en points d’interrogation.

 

Je disais qu’elle retrouve une vie nocturne comme du temps de Weimar et ce n’est pas inexact, mais la nuance est que le phénomène d’américanisation est encore bien plus fort qu’il ne l’avait été dans les années vingt et cette fois s’étend à toutes les heures du jour. Que raconte la chanson, où se déroule son histoire ?, je vois que cela te turlupine. On se trouve dans une boîte de nuit où l’on danse le tango ; un de ces lieux où sévit un orchestre et où des couples viennent se distraire, viennent passer la soirée, la nuit et dans cet endroit à l’atmosphère argentine, il va se commettre un crime. Une sorte de roman noir express et finalement, loi du genre, parodique et sinistrement drôle et chanté avec un sérieux mortel. Un crime aura lieu, mais on ne saura pas grand-chose de plus ; la police non plus. Le seul qui aurait pu les renseigner est précisément le mort.

 

Je brûle quand même d’en savoir un peu plus Marco Valdo M.I mon ami, car tu m’as intéressé et tu ne peux me laisser comme ça.

 

Alors voilà ce que raconte la chanson : un couple vient danser, s’installe au bar, à une table, que sais-je. Il s’installe pour la soirée. On ne dit pas à quoi ils ressemblent, sauf que c’est un gars et une fille ; le genre maquereau avec une donzelle. Le maquereau serre la donzelle. Tango, tango. On boit du champagne. J’ai mis du champagne pour la rime, mais dans la version allemande, ils boivent des Manhattans (mélange de martini et de whisky). Dans cette boîte un peu minable – c’est un bouge, le tango dure toute la nuit.

 

On dirait une ambiance argentine, comme on dit qu’il y en a à Buenos Aires, dit Lucien l’âne.

 

Donc, nos deux danseurs, provisoirement attablés – lui, Jacky Brown ; elle, Baby Miller, ce qui ne doit pas être leurs noms, mais ça fait plus américain s’attendent quand même à quelque chose. Lui, en tous cas et il lui qu’elle se mette à l’abri quand il lèvera son verre. Un homme entre, Jacky lève son verre, on éteint précipitamment els lumières, on tire. L’homme est à terre. La police arrive. Personne n’a rien vu, personne ne sait rien. Point. Le tango repart. Voilà l’histoire.

 

On se croirait dans un film américain, comme dans une histoire de gangster ; brrr, j’en ai froid dans les poils du dos, dit Lucien l’âne en frissonnant de toute son échine.

 

Précisément, comme au cinéma et le cinéma raconte (lui aussi) la vie et principalement (surtout là et à l’époque) la vie comme en Amérique (aux Zétazunis d’Amérique et encore, dans certains quartiers des villes). Une chanson qui participe du mirage américain, amplement diffusé et injecté dans les populations.

 

On est loin de la chanson sociale et politique de Weimardit Lucien l’âne. Même si celle-ci me paraît jeter un éclairage assez cru sur l’américanisation de l’Allemagne (de l’Ouest) et l’ampleur de ce phénomène.

 

Remarque, Lucien l’âne mon ami, Bertolt Brecht avait quant à lui écrit « L’Opéra de Quatre Sous » qui se déroule dans un milieu analogue et Arturo Ui, qui s’y passe tout autant, avec une atmosphère de fait divers et de crime assez proche de cette chanson. D’un autre côté, à l’époque de cette chanson, dans la France d’après-guerre (et sans doute dans les autres pays de la future Europe), on notait le succès de tout ce qui venait d’Amérique – cinéma, voitures, frigos, etc et Boris Vian écrivait des romans noirs « américains ». Il faudra d’ailleurs à l’Allemagne beaucoup de temps pour se détacher de cette emprise ; elle n’y est pas encore tout à fait parvenue ; elle ne pourra à mon sens s’en dégager que si elle arrive réellement à se diluer dans l’Europe, non pas en tant que nation, ni en tant que collection de peuples, mais en se sabordant en tant que nation, peuple, etc pour atteindre la citoyenneté européenne individuelle des citoyens – sans frontière. Ce qui vaut pour les gens d’Allemagne, vaut tout autant pour tous les autres citoyens d’Europe.

 

Tu y vas fort, Marco Valdo M.I. mon ami.

 

Peut-être, Lucien l’âne mon ami, mais c’est la seule voie pour « se dégager de cette emprise ». Évidemment, les implications de pareille dilution des nations dans l’Europe sont énormes et multiples, mais quand même assez plus intéressantes que les pusillanimités actuelles, faites de méfiances, d’envies et de rancœurs.

 

On ne réglera pas ça ce soir et en attendant il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde méfiant, envieux, pusillanime et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Tango criminel dans le bouge,
Sombres formes et lumière rouge.

 

Brown Jacky et Miller Baby

Dansent un tango serré,
Il lui dit doucement : « Baby,
Fais-toi petite, si je fais santé. »
Il commande deux champagnes.
Arrive un homme avec des lunettes
Jack lève son verre et Baby tremble,
On coupe alors soudain la lumière.

 

Tango criminel dans le bouge,
Sombres formes et lumière rouge.

Soir après soir brûle la mèche,
Dans l’air, sue une tension moite
E tous dansent un tango,
Tous, sans rien soupçonner.
Ils demandent à l’orchestre :
« Vous n’avez rien de plus chaud ? »
Car ils ne peuvent pas imaginer,
Ce qui aux petites heures
Dans le bistrot nocturne
Va bientôt se passer, pendant le tango.

Tango criminel dans le bouge,
Sombres formes et lumière rouge.

 

Éclairs rouges, attention,
Un coup de feu dans la tension,
Jacky et Baby dansent un tango,
Un tango très chaud.
La police n’a rien trouvé,
Rien de suspect.
Sauf l’homme aux lunettes,
Que le tir dans le noir a frappé,
Pourrait dire ce qui s’est passé,
Mais l’homme a cessé de parler.

 

Tango criminel dans le bouge,
Sombres formes et lumière rouge.

 

Soir après soir – la même chose, mais
Ce tango – ne finit jamais,
Ne finit jamais, ne finit jamais !

LE TANGO DU CRIME
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Marco Valdo M.I.
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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 22:18

À LA GUEULE DU FÜHREUR

 

Version française – À LA GUEULE DU FÜHREUR – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson étazunienne – Der Fuerher’s face – Spike Jones – 1942

 

 

 

Gueule du Führer

Erwin Blumenfeld - 1933

 

 

Mon ami Lucien l’âne, voici une chanson qui va te réjouir, toi et bien d’autres personnes ; que tu la connaisses déjà ou non. Car si tu ne la connais pas tu vas découvrir un grand moment de la chanson de dérision , de la parodie et si tu la connais déjà, tu t’en délecteras d’autant plus volontiers. Cependant, dans les deux cas, tu ne l’auras jamais rencontrée en langue française. Je viens de la faire cette version française et je t’assure que c’est une sorte de gageure que d’adapter du Spike Jones en délire dans une autre langue. D’ailleurs, lui-même, dans quelle langue l’a-t-il écrite cette chanson ? En nazigermanglisch ? Seul, Viktor Klemperer pourrait en déceler les mystères.

 

Quoi ? Qui ? Viktor Klemperer ? Le frère du chef d’orchestre, Otto.

 

Oui, c’est bien à lui que je fais allusion et à son ouvrage L.T.I. (Lingua Tertii Imperii), la langue du Troisième Reich celle dans laquelle on emberlificota et on englua les Allemands jusqu’à leur faire perdre le sens du réel pour se noyer dans le lisier nazi. La langue n’est pas seulement la langue, elle n’est pas seulement moyen de communication, outil de culture, elle est aussi arme de propagande, puissant instrument de publicité et de contrôle et de domination des esprits. Mais ici, en tant que parodie de la LTI, elle joue pleinement son rôle d’arme de dévoilement. Cette contre-langue créée tout exprès par Spike Jones est terriblement ressemblante et parfaitement efficace dans ses effets. Elle est du même tonneau parodique que le discours final d’Adenoid Hynkel[[7631]], même si elle se décline autrement. Et précisément, c’est là que j’ai rencontré une difficulté que je n’ai pas pu résoudre de façon satisfaisante, mais comme tu le verras, c’est le lot de tous ceux qui s’y essayeraient. D’ailleurs, ici personne ne l’a encore ( ? Peut-être R.V.?) tenté. Il s’agit de traduire une langue qui n’existe pas dans une langue qui existe ? Ou dans une autre langue qui n’existe pas ? Bref, j’ai fait une version pour que les gens de langue française la comprennent. Pour le ton, je renvoie à Spike Jones, dont je signale ici outre les influences qui lui ont été – à juste titre – attribuées par ailleurs (voir la notice Wiki), les Monty Python (voir l’usage des noix de coco dans l’histoire de la musique par Spike Jones et celui du bruitage de cheval dans Le Saint-Graal).

 

Oui, tout cela est fort bien, mais cette chanson ?, demande Lucien l’âne en laissant un sabot en l’air comme la fin de la question.

 

En effet, la chanson. Dès avant la sortie du film, la chanson Der Fuehrer’s Face composée par Oliver Wallace (musicien qui travaillait chez Disney dès 1936) pour ce court métrage avait été parodiée et enregistrée par Spike Jones and His City Slickers. La chanson rencontra un tel succès, que Disney fut conduit à changer le titre du film, qui était « Donald Duck in Nutziland » et de le remplacer par le titre de la chanson, en l’occurrence : « Der Fuerher’s face ». Dans cette version de Spike Jones, le son d’un petit instrument, le « sifflet péteur », une sorte de petite trompette de fantaisie, genre mirliton de farces et attrapes, imitant le bruit d’un « pet » moqueur, ponctue la chanson anti-nazie. Dans le film, la chanson est reprise par la fanfare. Le disque de la chanson s’est vendu à 200 000 exemplaires dès sa sortie en novembre 1942 et lorsque l’animateur newyorkais Martin Block a annoncé qu’il offrait ce disque pour toute souscription à des bons de guerre de 30 $, le soir même 10 000 souscriptions ont été enregistrées. Pour le reste, je reviens un instant à cette histoire de « pet » et de « doigt d’honneur ». Dans les versions américaines Heil est généralement suivi d’un pet – noté ici en français onomatopique : « Prout ! » ; en plus, dans l’interprétation de Spike Jones et des City Slickers, les chanteurs et l’orchestre lèvent le bras droit en tendant le majeur, un bras doigt d’honneur, si l’on peut résumer la chose ; d’où, l’expression « Doigt d’honneur à la gueule du Führeu », dont dans un souci d’équité vis-à-vis de l’effet linguistique dont j’ai parlé, j’ai francisé le nom en jouant sur la proximité phonique, l’homophonie entre fureur et Führe(u)r. Pour la bonne compréhension de l’ensemble, je proposerai ensuite la version « Dysney » de la chanson et sa traduction française (tirées de Wiki).

 

 

Formidable ! Je vais peut-être y comprendre quelque chose, dit Lucien l’âne en activant sa queue comme un métronome. Cependant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde plein de chansons et de Führeurs, idiot, insensé et cacochyme.

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

 

 

Quand le Führer gueule, nous sommes la race des seigneurs !

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! Doigt d’honneur à la gueule du Führeur.

Ne pas aimer le Führeur est une erreur.

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! Doigt d’honneur à la gueule du Führeur.

 

Quand Herr Goebbels dit : nous prendrons la terre et l’univers !

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! À la gueule de Goebbels, un doigt d’honneur.

Quand Herr Goering dit : il n’y aura jamais de bombes sur Nüremberg !

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! À la gueule de Goering, un doigt d’honneur.

 

Qui sont les Supermans, les purs Aryens supermans ?

Ja ! Nous sommes les surhommes, Hyper-super-supermans !

Le Naziland, c’est super. Voulez-vous le quitter ?

Ja ! Le Naziland est super. Nous voulons le quitter.

 

Nous apportons au monde l’Ordre Nouveau.

Heil pour Hitler et son Ordre Nouveau.

Tous, de toutes les races aimeront la gueule du Führeur,

Quand nous donnerons au monde le désordre du Führeur.

 

Quand le Führer gueule, nous sommes la race des saigneurs !

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! À la gueule du Führeur.

Ne pas aimer le Führeur est une erreur.

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! À la gueule du Führeur.

 

Quand le Führer gueule, nous sommes la race des vainqueurs !

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! À la gueule du Führeur.

Ne pas aimer le Führeur est une horreur.

Nous hurlons Heil (prout), Heil (prout) ! À la gueule du Führeur.

 

 

Der Fuehrer’s face

 

Version Spike Jones - 1942

 

Ven der Fuehrer says, Ve iss der Master Race! 

Ve Heil! (fart) heil! (fart) right in der Fuehrer's face. 
Not to love der Fuehrer iss a great disgrace, 
Ve Heil! 
(fart) heil! (fart) right in der Fuehrer's face. 
‎ 
Ven Herr Goebbels says, Ve own der Vorldt und space! 
Ve Heil! 
(fart) heil! (fart) right in Herr Goebbel's face. 
Ven Herr Goering says, De'll nefer bomb dis place! 
Ve heil! 
(fart) heil! (fart) right in Herr Goering's face. 
‎ 
Are ve not der Super Men, Aryan-pure Super Men? 
Ja! Ve iss der Super Men, Super-dooper-super men. 
Iss der Nazi land so goot? Vould you leave it iff you could? 
Ja! Dis Nazi land iss goot. Ve vould leave it iff ve could. 
‎ 
Ve bring der vorldt New Order 
Heil Hitler's vorldt New Order! 
Ef'ry one off foreign race 
Vill love der Fuehrer's face, 
Ven ve bring to der vorldt dis(-)order. 
‎ 
Ven der Fuehrer says, Ve iss der Master Race! 
Ve Heil! 
(fart) heil! (fart) right in der Fuehrer's face. 
Not to love der Fuehrer iss a great disgrace, 
So ve heil! 
(fart) heil! (fart) right in der Fuehrer's face. 

Ven der Fuehrer says, Ve iss der Master Race! 
Ve Heil! 
(fart) heil! (fart) right in der Fuehrer's face. 
Not to love der Fuehrer iss a great disgrace, 
So ve heil! 
(fart) heil! (fart) right in der Fuehrer's face.

 

Der Fuehrer’s face

 

Version Oliver Wallace pour le film de Walt Disney – 1943

 

When der Fuehrer says, "We ist der master race",

We HEIL! [fart] HEIL! [fart] right in der Fuehrer’s face !

Not to love der Fuehrer is a great disgrace,

So we HEIL! [fart] HEIL! [fart] right in der Fuehrer’s face !

 

When Herr Goebbels says we own the world and space

We heil heil right in Herr Goebbels’ face

When Herr Goring says they’ll never bomb dis place

We heil heil right in Herr Goring’s face

 

Are we not the supermen Aryan pure supermen

Ja we are the supermen (super duper supermen)

Is this Nutsy land so good

Would you leave it if you could

 

Ja this Nutsy land is good

We would leave it if we could

We bring the world to order

Heil Hitler’s world to order

 

Everyone of foreign race

Will love der fuehrer’s face

When we bring to the world dis order

 

 

 

LA FIGURE DU FÜHRER

Version française de Der Fuehrer’s face, version Dysney, 1943

 

Quand le Führer dit : « Nous sommes la race des seigneurs »,

Nous crions HEIL! [pet] HEIL ! [pet] droit vers la figure du Führer !

Ne pas aimer le Führer est une grande disgrâce,

Alors nous crions HEIL ! [pet] HEIL ! [pet] droit vers la figure du Führer !

 

Quand Herr Goebbels dit que le monde et l’univers nous appartiennent

Nous crions « heil ! » droit vers la figure d’Herr Goebbels

Quand Herr Göring dit qu’ils ne nous atteindront jamais

Nous crions « heil ! » droit vers la figure d’Herr Göring

 

Ne sommes-nous pas des surhommes, nous la pure race aryenne

Ja ! nous sommes des surhommes

Notre terre nazie est si belle

La quitterions-nous si nous le pouvions ?

 

Ja ! cette terre nazie est belle

Nous la quitterions si nous le pouvions

Nous remettrons de l’ordre sur la Terre

Faire crier Heil ! à la Terre entière

 

Toutes les races étrangères

Vénéreront le visage du Führer

Quand nous auront mis de l’ordre sur Terre

 
 
 
À LA GUEULE DU FÜHREUR
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Marco Valdo M.I.
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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 10:23

RISOTTO MILITAIRE

 

Version française – RISOTTO MILITAIRE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson italienne - Risotto Militare - I Gufi – 1969

 

 

Un pot-pourri de chansons anti-militaristes tiré de "Non spingete scappiamo anche noi" (1969),(POUSSEZ PAS, ON FOUT LE CAMP COMME VOUS). Ce spectacle est un voyage ironique, sarcastique au cours des siècles à la recherche des mythes patriotiques et militaires 

 

 

- Huile minérale
- Dans la nuit
- Fusil
- Et missiles sur les collines
- Chars de combat
- Ho, j'ai appris me débrouiller seul dans le noir
- Frères soldats
- Ma bataille (en version accélérée) , c’est le samedi soir

 

Huile, huile, huile minérale
Contre le cafard
Il faut la nationale.
Huile, huile, huile minérale
En temps d'élections
Arrive le cardinal
Huile, huile, huile minérale
Les sains d’esprit restent à la maison
Et les fous militaires se font.

Ainsi font, font, font

Les petites marionnettes militaires

Ainsi font, font, font

Trois petits saluts militaires

Et puis s’en vont.


Dans la nuit sombre et profonde
Marchant voici la ronde
Muette et silencieuse, la caserne

Quelqu'un ne dort pas, il semble


Le sergent qui ne dort pas
Pense seulement à ses cornes, ah, ah !
Sa femme s’est éclipsée
Pour dormir dans la chambrée.

Il la retrouve dans le lit tout doux
D'un soldat plein d’entrain
Et dans les lits voisins,
Tous sont au garde-à-vous !

 

C’est un plaisir un peu nocturne
À son tour, aucun ne renonce
Eravalant sa bile
Il se met au bout de la file.


Si par la suite, il naît quelque chose,
Se fâcher, il n'ose. 
Le nouveau-né ne se trompe pas,
La moitié de l’Italie est son papa.

 

Et après neuf mois, ce beau bambin,

Avec une plume noire d’alpin,

C’est le fils du sergent, ce gamin.

 

Moi, l’autre soir, j’ai déniché
Une fauvette brune

Je suis allé, à la fraîche,

La retrouver.

 

Je ne savais quoi lui porter :

Des fleurs, des castagnettes, des colombes,

À manger, des calmants, des bombes.

Finalement, un chant, je lui ai donné.


Fusil
Arme virile
Crache sur le lâche ennemi
Fusil

Arme de style
Vise juste même dans la nuit
Fusil
Arme civile
Au manche de bois verni
Fusil
Freine ton recul
Car tu rues et remues comme une mule !


Arme virile
Troue lâchement le corps et féconde
Fusil
Génie civil
Tu es la force qui peut dominer le monde
Fusil
Fierté de l’homme
Si la femme te retient dans son giron,
Fusil
Fais attention
Ou fais-en ton épouse !

 

Avec les missiles sur les sommets, 
Installés par les Américains,
Nous tirons, bons Italiens
Avec le 91/38, papa pan, notre mousquet !
Par contrenous avons les saints tutélaires
Qui sont nos protecteurs
Et un par secteur
Prend grand soin de nous, les militaires !


(Parlé :)


Revoyons les saints protecteurs comme à l’instruction :
Aviation ? 
Notre-Dame de Lorette !
Cavalerie ? Saint Georges !
Saint Gabriel pour les Transmissions.
Pour les Carabiniers ? La Vierge fidèle.
Parachutistes ? Saint Michel archange !
La Capitale de la Suisse ? Quelle question !


Je ne savais où aller
L'autre soir avec ma dulcinée,
Une jeune servante,
Gracieuse et très franche.
Il 
eut fallu une bonne carrée.
Je n’avais plus de liards
Alors, je l’ai aimée
Debout dans le char.

Char d’assaut,
Pied-à-terre des soldats
Sur tes chenilles bien droit.
Char d’assaut,
Lieu sombre et sûr,
Tu m'excites ; avec toi, je me sens plus dur.
« Si la ronde me surprend ici ainsi,

J’aurai des ennuis»

 

J'ai appris à me débrouiller
Quand j'étais militaire.
J’avais envie de baiser,
Je ne savais pas comment faire.
J'avais 100 lires par jour
Juste assez pour faire
Un tour dans les salles de jour
Avec ma solde militaire.

Prends ton fusil, tbaïonnette !
Prends ta bombarde, pointe ton canon !
Marches, manœuvres, manipulations,
C’est la vie des militaires !

 

L'amour, j'ai appris à le faire
Quand j'étais militaire
Dans les maisons toutes closes.
Je ne savais pas comment m’y prendre,
Je donnais aux dames
Mes gibernes et mes galettes,
Jsiphonnais l'essence 
Pour pouvoir toucher leurtettes.

 

Prends ton fusil, tbaïonnette !
Prends ta bombarde, pointe ton canon !
Marches, manœuvres, manipulations,
C’est la vie des militaires !

 

Prends ton fusil, tbaïonnette !
Prends ta bombarde, pointe ton canon !
Marches, manœuvres, manipulations,
C’est la vie des militaires !

 

Ôtez les frocs et les bérets !
Assez fait la cour !
Les sous sont prêts,
Faisons l'amour !

 

Frères soldats,
L’avenir le montrera :
Qui fait carrière
Pourrit militaire.


Laissons  ces souvenirs
Des jours d’ennui à mourir.
Frères soldats,
Fuyons de là !
D’ici !
De là !
D'ici, de làd’ici !


Ma bataille du samedi soir
Sans uniforme, sans chemise noire,
Un peu d'amour et la motocyclette,
Lcinéma et la gazette,
Un sandwich et une femme
Et le nid sous sa jupe.


Ma bataille du samedi soir
Sans uniforme, sans chemise noire,
Un coin de prairie et un drap par terre
et 
nous deux là, nous faisons la guerre.
Il n’y a ni morts, ni vaincus, ni coupables ;
Si elle perd l'honneur, elle est même contente !


Il n’y a ni morts ni vaincus ni coupables,
Si elle perd l'honneur, elle est même contente !

 

Il n’y a ni morts ni vaincus ni coupables,
Si elle perd l'honneur, elle est même contente !

(en s'évanouissant)

 

 

RISOTTO MILITAIRE
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Marco Valdo M.I.
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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 22:52

TEMPO DE BERCEUSE

(ICI NOUS SOMMES ENTERRÉS POUR TOUJOURS)

 

Version française – TEMPO DE BERCEUSE (ICI NOUS SOMMES ENTERRÉS POUR TOUJOURS) – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson italienne – Tempo di Berceuse (Qui siamo sepolti per sempre) – I Gufi – 1969

 

 

 

Lucien l’âne mon ami, voici une chanson des Gufi qui me paraît fort proche et même directement inspirée de l’anthologie de Spoon River d’Edgar Lee Masters, comme en fera plus tard – deux ans plus tard – Fabrizio De André et comme je pense également que furent inspirées les Voix du Charnier [[44836]] d’Erich Kästner, plus de quarante ans auparavant. Dans tous les cas, ces épitaphes sont très critiques à l’égard du monde des vivants.

 

Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, je les entends encore ces Voix du Charnier et aussi, les chansons de Fabrizio De André, du moins celles dont tu avais fait une version française – comme La Collina [[405]], Un Blasfemo [[36994]], Un Giudice [[45029]], Un Matto [[8630]], Un Medico [[36983]], tout comme le renvoi historique aux épigrammes, épitaphes grecs. Mais j’imagine que cette chanson des Gufi même si elle ressortit du même genre, se différencie des autres ; les Gufi étant ce qu’ils sont ; n’était-elle pas d’eux la chanson qui me fit tant rire « Poussez pas, on fout le camp comme vous ![[671]] ».

 

Tu te souviens bien, Lucien l’âne mon ami, ta mémoire est d’une grande fidélité, je le sais pour l’avoir si souvent expérimentée. Pour cette berceuse, car c’en est une, une berceuse pour le long sommeil sous la terre, les Gufi (les Hiboux, si tu préfères) n’ont pas abandonné leur ton mi-comique, mi-ironique, mi-sarcastique, un ton d’entre-deux, comme tu le vois. C’est donc un mort qui parle (un des enterrés là), mais pas seulement ; ils sont plusieurs cette fois, comme sur la colline d’Edgar Lee Masters et tous vivent leur mort dans la contradiction.

Le premier est un Allemand qu’on a enterré en le prenant pour un Anglais ;

Le second est Polonais qui prenait l’Italie pour le « pays où fleurissent les citronniers » et a trouvé le « pays où fleurissent (aussi) les canons [[1844]]» ;

Le troisième, un Étazunien, un noir du Mississippi très honoré d’être mort et enterré là avec les blancs.

La fin tient quant à elle de la science-fiction ou plus exactement, du roman d’anticipation qui se situe sur une Terre où la Guerre de Cent Mille Ans serait finie depuis longtemps ; depuis si longtemps qu’il faut raconter aux enfants de ce temps qu’il y a eu des guerres et leur expliquer ce que peut être une guerre.

 

Voilà, Marco Valdo M.I. mon ami, un bien heureux temps que celui-là. Mais comme j’entends, même en allant fort vite, il n’est pas pour demain. En tous cas, ce ne sont pas aux enfants d’aujourd’hui qu’il faut dire qu’il y a des guerres et que les humains assassinent avec une certaine obstination et en bandes. Alors, il ne nous reste qu’à continuer notre tâche et à mener à bien notre engagement de tisser le linceul de ce vieux monde catastrophal, belliqueux, guerrier, meurtrier et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 


Nous sommes enterrés ici pour toujours ;
Pour nous, le temps 
s’est arrêté ce jour.
On a pleuré pour nous,
On se souvient parfois encore de nous.

 

À peu à de pas d’ici, tout près,
À peu à de pas d’où,
Disent les autres, là où
« Nous reposons en paix »,
Les automobiles passent à toute vitesse
Sur la grand-route d’asphalte.

À la fenêtre arrière, on voit
Les enfants nerveux qui rient
Et sur le toit,

Le canot rouge ou les skis.
On aperçoit, derrière les pins, derrières les haies, discrètes,
Mille croix blanches
« Un cimetière militaire.

On pense, tant de morts ! »
Ensuite, 
d’un coup, on accélère
Vers le week-end et le port.

 

Sur ma croix, il n’y a pas de nom
À mon corps carbonisé sous un char, méconnaissable
Personne n’a pu donner de nom.
À l’examen des chaussures, l’unique élément reconnaissable,
On m’a déclaré « unidentfied British soldier »,
Soldat anglais non identifié.
Je faisais partie de la Wehrmacht ; en réalité,
Je suis de Berlin. Mon nom est Richard Gruber. 
Mes godillots étaient cassés,
J’avais emprunté ceux d’un mort oublié.
Elles servaient à tenir au chaud mes pieds. 
Finalementgrâce à eux, me voici :
Encore toujours parmi les vainqueurs, moi aussi.

 

Mon nom est Ian Piazinski.
Un 
début, une fin et deux dates.
Vingt ans entre ces dates.
La guerre m’a 
pris
Me chassant de la Pologne de mon cœur
En cette Italie, que j’avais toujours pressentie
Un pays de soleil, de chants et de fleurs
Et que j’ai vue par un terrible automne de feu et de pluie.
Je suis mort un jour, en novembre,
Touché par une bombe, par hasard.
J’ai vécu, sans avoir le temps de comprendre.

Je suis mort, sans avoir le temps de m’en apercevoir.

 

Charlie Wright est mon nom, toujours je riais,

Alors, on m’appela Smiley.
Pauvre nègre, je suis né sur les rives du Mississippi,
Traité à coups de pied, de crachats et de vexations

Par les blancs de mon pays.
Un jour, un homme blanc venu de Washington
M’a dit : « Ça suffit. Nous sommes tous égaux, 
Nous sommes tous frères,

Quelle que soit la couleur de notre peau.
Viens avec nous, frère nègre ! »
Je suis allé et, les gars, c’était vrai !
Je voyageais avec les blancs, je marchais avec les blancs,
J’ai eu l’honneur de mourir, avec les blancs !
Moi, Charlie Wright dit Smiley,
Pauvre nègre né sur les rivages du Mississippi
Et mort sur le bord d’un fossé,
Un jour de mars, en Italie.

 

Ce sont nos voix, entre mille autres,
Qu’entendent, la nuit, les arbres, la lune et les grillons.
Un jour nos croix tomberont
Et se confondront avec la terre.
Et avec la terre se confondront nos osselets,
Qui ne reposent pas encore en paix.
Sur les prés, viendront des enfants
Et parmi tant de questions d’enfant,
peut-être, aussi celle-ci : « Papa, c’est quoi la guerre ? »
Et alors, il faudra expliquer qu’un temps,
Mais il y a très très longtemps,
Les hommes se massacrèrent.
On rangea les hommes d’une tribu,
D’une ville, d’un État.

« C’est quoi un État ? »
Face aux hommes d’une autre tribu,

Ou d’un continent, 
D’une autre ville, d’un autre état, d’un autre continent
Avec des fusils.

« C’est quoi des fusils ? »
Avec des canons.

« C’est quoi des canons ? »
Avec des bombes.

« C’est quoi des bombes ? »
Ils se tuèrent. C’est ça la guerre.
« Oui, mais pourquoi papa ? Pourquoi ? »

 

Et alors pensifs, nous ferons silence.
Et, peut-être, alors nous saurons nous aussi, finalement, pourquoi. 

TEMPO DE BERCEUSE  (ICI NOUS SOMMES ENTERRÉS POUR TOUJOURS)
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Marco Valdo M.I.
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15 août 2016 1 15 /08 /août /2016 23:16

CHANSON DU MIRACLE ÉCONOMIQUE

 

Version française – CHANSON DU MIRACLE ÉCONOMIQUE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Lied vom Wirtschaftswunder – Wolfgang Neuss – 1958

Pseudonyme de Günter Neumann (1913-1972), d’artiste polyédrique, cabarettiste, auteur-compositeur et pianiste.

Musique de Günter Neumann et de Franz Grothe (1908-1982), compositeur.


Tirée du film : « Wir Wunderkinder » – 1958 (Nous les enfants prodiges).

 

 

 

 

Allemagne du premier au second après-guerre. Le réalisateur Kurt Hoffmann transpose au cinéma un récit « Wir Wunderkinder » – 1958 (Nous les enfants prodiges) de l’écrivain Hugo Hartung (1902-1972) et, sur un ton pétillant et de cabaret (les scènes sont reliées entre elles par des chansons, en style brechtien), il raconte la montée du nazisme et ensuite la reconstruction de l’Allemagne après la guerre à travers des tribulations de deux protagonistes, Hans Boeckel (interprété de Hansjörg Felmy) et Bruno Tiches (Robert Graf), deux camarades de classe. Le premier est un journaliste honnête rencontrant beaucoup de difficultés sous le régime nazi ; le second est par contre un opportuniste intrigant qui fait carrière durant le Reich et ensuite, se livre au marché noir avec les Alliés et devient un gros entrepreneur. Mais un jour arrive le moment où il faut rendre des comptes.




Comme le racontait Horst Lommer dans ses Nürnberger Betrachtungen, la prétendue « dénazification » de l’Allemagne fut beaucoup plus de la propagande qu’autre chose. Par ailleurs, nous ne « défascistifiâmes » rien ou presque, il est vrai que dans les deux les pays les démocrate-chrétiens revinrent au pouvoir etse recyclèrent dans leurs rangs nombre de gens qui avaient (bien) vécu à l’ombre des régimes. On avait sauvé le statu quo du « grand péril rouge », au prix de quelque compromission avec ceux qui avaiensoutenu – ou au moins n’avaient pas dénoncé – le nazifascisme. La reconstruction de l’Europe Atlantique, soutenue par les généreuses subventions américaines, était une priorité qui ne pouvait pas se perdre dans des distinguos et des finesses : tout faisait farine. Ensuite le « miracle économique » des années 60 poussa les démocrate-chrétiens à coopter les sociaux-démocrates, pour se soutenir mutuellement et se partager l’appétissant gâteau ; en Allemagne, ce furent les « Große Koalition », inaugurées par un (ex-) nazi, le chancelier Kurt Georg Kiesinger ; en Italie, ce fut le « Centre-gauche » des divers gouvernements Fanfani (lequel avait beaucoup écrit sur la « Doctrine Fasciste » et avait été parmi les signataires du « Manifeste de la Race ») et Moro (qui pendant le fascisme avait été enseignant de « Politique coloniale » et avait activement participé aux « Littoriali » (Lictoriales), organisés par les Jeunesses Universitaires Fascistes).



Commentaire italien de Bernard Bartleby (Chansons contre la Guerre)

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Lucien l’âne mon ami, je pense que cette fois, tu ne me demanderas pas trop d’éclaircissements à propos du titre, ni de détails quant à la chanson et à l’histoire qu’elle raconte. Beaucoup a été dit par notre commentateur italien. Cela étant, il nous faut réfléchir au sens de cette histoire et à ce qu’elle peut signifier aujourd’hui. Et là, il y a des choses à dire.

 

Ho ho, dit Lucien l’âne en ouvrant des yeux comme des pupilles de chat à la tombée de la nuit. Je suis fort impatient de savoir de quelles choses il peut s’agir et aussi, de voir quels genres de commentaires cette chanson va t’inspirer. J’en ai bien une petite idée, mais tout en sachant que tu vas me bassiner de considérations à propos du miracle économique, je me dis que tu le feras d’une façon inhabituelle et c’est ce qui me turlupine – un peu. Ce sera sans doute – je le parie – dans le droit fil de ce qu’on peut deviner de l’ironie de la chanson, car il me paraît que cette chanson recadre les faits et situe – à sa manière – la résurrection économique de l’Allemagne dans un continuum, dans un flux issu des épisodes précédents de son histoire (et de la nôtre, conséquemment).

 

Tu as vu juste, Lucien l’âne mon ami, mais laisse-moi le temps de mettre mes lunettes. D’abord, car cette canzone est bien une parodie, elle est pleine d’ironie, amère sans soute, mais qui ne l’aurait pas été en voyant ce qui se passait alors en Allemagne. Par parenthèse, ce fut pareil dans tous les pays qui avaient fait partie de l’Axe (notamment, Japon, Italie) ou pour ceux qui dans les pays envahis s’étaient acoquinés avec l’occupant – marché noir, profits, fortunes, postes honorifiques, gratifications, sinécures, prébendes et bénéfices divers à des degrés divers. Bref, c’était « on prend les mêmes et on continue ». Ceci m’amène à une première réflexion concernant le titre du roman « Wir Wunderkinder » de Hugo Hartung et du film qui en est tiré par Kurt Hofmann. Cette réflexion porte sur la traduction du mot « Wunderkind », qui est généralement traduit par « enfant prodige ».

 

Voilà qui est intéressant, dit Lucien l’âne en approuvant solidement d’un mouvement vertical de la tête et de ses oreilles à contretemps. Mais encore ?

 

Mais encore ?, reprend Marco Valdo M.I. sans se soucier beaucoup plus de l’interruption. Mais encore ceci : j’ai l’idée qu’en français et dans le contexte historique de la chanson, il eût mieux valu utiliser le mot « prodigue », au sens biblique du terme. Autrement dit, il valait mieux évoquer des enfants qui reviennent et qu’on accueille à bras ouverts et « en tuant le veau gras », en faisant débauche de victuailles et de boissons et en passant pudiquement et soigneusement l’éponge sur le passé. Car c’est précisément e qui s’est passé en Allemagne et ailleurs. Il faut cependant distinguer les enfants, comme le fait implicitement la chanson. Car il y a plusieurs sortes d’enfants et il faut éclaircir une fameuse ambiguïté (sur laquelle repose l’ironie de la chanson) entre les enfants de l’Allemagne (les enfants du pays, de la patrie, laquelle est éternelle et amphibie, en ce quelle passe d’un régime à l’autre sans trop de distinction) et les enfants suffisamment jeunes pour ne pas avoir été impliqués directement dans les malversations et les crimes passés. Ceci, vois-tu Lucien l’âne, renvoie très exactement à mon problème de traduction du mot « Wunderkind ». Pour ce qui est des enfants : on aura les enfants « prodigues » qui ressurgissent du passé et les d’enfants « prodiges », ceux du présent. Encore que ce mot « prodiges » me semble sujet à caution, sauf pour les mères pour qui – par principe – tous leurs enfants sont des « prodiges ». Confondre les deux serait une terrible erreur, même si cette erreur fut volontairement orchestrée par les gens du pouvoir. Un discours dans le genre : « La patrie détruite a besoin de tous ses fils pour se reconstruire et retrouver sa prospérité d’antan. » Pour donner une dimension plus large à cette remarque, je te renverrais volontiers à quelques auteurs allemands de l’époque : Ernst Wiechert, Heinrich Böll, Hans-Magnus Enzensberger, Günter Grass et quelques autres sans doute, mais je ne suis pas une encyclopédie vivante et je ne peux te parler que de ce que je sais. Aucun de ceux-là n’a pu accepter cette Allemagne ventrue, mafflue, pesante et satisfaite d’elle-même, sans remords, plongeant sans l’ombre d’une conscience dans sa renaissance économique. Cette Allemagne recyclant sans vergogne – après (pour certains, mais pas pour tous) une sanction, une peine de prison que l’on qualifiera pudiquement de symbolique.

C’est ainsi qu’on a retrouvé à la tête des pouvoirs publics nationaux, régionaux, locaux, à la tête des villes, dans les partis politiques, à la tête des grandes entreprises, des grandes banques, des ministères, de la justice, etc, des gens qui avaient plus que collaboré avec le Troisième Reich, des gens qui en avaient été des acteurs et des responsables. Ce sont ceux-là les « enfants prodigues ». Quant au miracle économique – limité à l’Allemagne dite de l’Ouest, on sait qu’il fut le résultat des injections massives de capitaux et de prêts venant des Zétazunis, d’une mobilisation « patriotique », d’un réel effort populaire pour retrouver une vie plus confortable, d’une vraie compétence technique générale et d’une exploitation de la main d’œuvre, des réfugiés et de gens venant de régions plus défavorisées. Pour l’essentiel, ce fut le cas dans la plupart des pays d’Europe occidentale. Dans le cas de l’Allemagne, particulièrement, il faut ajouter qu’il y eut aussi le fait qu’elle n’a que très peu rendu ce qu’elle avait soutiré par la force aux pays occupés durant la guerre. Quant au miracle économique, tel qu’il est vu par la chanson, il est vu de l’intérieur, il est montré au niveau de la vie quotidienne, il est vu par un citoyen qui constate d’une part une extrême misère, qui n’est pas aidée ou secourue et de l’autre, la mansuétude à l’égard des anciens (?) nazis. Mais, je te laisse découvrir les détails en même temps que la chanson.

 

C’est bien ce que je disais, ce « miracle économique » n’en était pas un, il était simplement une restauration de l’ordre social tel que le rêve les riches. Quant aux nazis recyclés, il s’agit de nourrir les chiens de garde ; ce sont toujours les mêmes d’un régime à l’autre ; ce sont les piliers de tous les pouvoirs. Quant à nous, Marco Valdo M.I. mon ami, il nous reste à reprendre – miracle économique ou pas – notre tâche et tisser inlassablement le linceul de ce vieux monde peuplé d’enfants prodigues, oublieux, amnésique, amnistiant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Les rues sont remplies de solitude ;
Passe une auto, elle est très vieille,
Elle cliquette, elle avance de guingois.

Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue
Les rideaux sont du carton et du bois,
Une mosaïque de papier couvre la clôture.
Celui qui veut fumer peut se servir lui-même.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.

 

Nous étions libres auparavant
Maintenant, nous sommes occupés
Le pays est divisé
Que faire à présent ?

 

Maintenant, nous avons le miracle économique. 
Maintenant, nous avons le miracle économique.
Maintenant, on a des carbonnades et du flétan fumé.
Maintenant, nous avons le miracle économique.
Maintenant, nous avons le miracle économique. 
Le ventre allemand se refait et est déjà vraiment rondelet ;
Le jambonneau a retrouvé son bon goût dans sa gelée.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.
On ne doit plus épargner le combustible, on peut rouler ;
Celui qui a des soucis, a aussi de l’alcool et même en quantité ;
Les magasins nous offrent à nouveau des produits de luxe ;
Les premiers nazis écrivent avec application leurs mémoires,
Car les éditeurs manquent de sens critique.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.

 

Car nous sommes aussi un pays appauvri
Et qui est pas mal détruit,
Nous montrons que nous sommes imposants.
Comme nous sommes flamboyants,
Nous faisons la bringue à nouveau.
Nous vivons haut haut haut haut haut plus haut !

 

Car nous sommes aussi un pays appauvri
Et qui est pas mal détruit,
Montrons que nous sommes imposants.
Comme nous sommes flamboyants,
Nous faisons la bringue à nouveau.
Nous vivons haut haut haut haut haut plus haut !

 

C’est le miracle économique !
C’est le miracle économique !

 

 

Certes, il y a des gens qui vivent encore aujourd’hui dans la saleté et le désordre,
Mais pour les enfants des nazis qui sont responsables de cette purée,
Notre État a beaucoup d’argent et chaque mois, il leur distribue des subsides.
Nous sommes une république non qualifiée.
Il n’y a pas de miracle, il n’y a pas de miracle.
Il n’y a pas de miracle après la guerre perdue.

CHANSON DU MIRACLE ÉCONOMIQUE
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Marco Valdo M.I.
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