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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 09:34

LA BALLADE DES PENDUS

 

Version française –  LA BALADE DES PENDUS - Marco Valdo M.I. – 2008.

Chanson italienne – Ballata dei impiccati – Fabrizio De André et Giuseppe Bentivoglio – 1968

 

 

 

Civils pendus par les Allemands et les fascistes en représailles. Figline Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un discours suspendu

 

par Riccardo Venturi

 

Figline Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. Civils pendus par les Allemands et les fascistes en représailles.

 

Ce site s'occupe, par définition, de la violence du pouvoir et de la confusion, de la dévastation qu'elle entraîne. Le même mot « guerre », « guerra » en italien, « war » en anglais, [« werra » (en francique)] nous reporte à ceci : elle est l'ancienne racine germanique, tant en italien qu'en anglais, de la confusion, en allemand « Verwirrung ». La confusion, donc, comme élément nécessaire pour que le pouvoir puisse exercer sa violence. Laquelle s'exprime, et il ne pourrait en être autrement, aussi au travers de la peine de mort. La peine capitale, c'est-à-dire primaire, sans retour. Les guerres ne sont rien d'autre que de gigantesques exécutions de masse, de soldats, de civils, de choses, de peuples et de paysages.

 

On a donc voulu, dans le cadre du nouveau parcours sur la peine de mort, insérer cette chanson de Fabrizio De André. Cette terrible chanson de ce terrible album qu'est Nous mourûmes tous à grand peine. Une chanson qui a des racines très anciennes, car le pendu a, de toujours, quasiment la fonction de condamné à mort « exemplaire », soit en raison de la honte particulière attachée à ce type d'exécution (à l'intérieur-même des condamnations à mort, il y a aussi l'extrême perversion des condamnation « nobles » et des « ignominieuses »), soit en raison des connotations rituelles et magiques qu'elle a assumées depuis les époques révolues. Ce n'est pas par hasard que le Pendu est une carte du tarot. L'afflux de sang soudain et forcé provoque chez l'homme pendu une érection et les femmes sous le gibet touchent le corps du mort pour assurer fécondité et virilité à leur compagnon. L'urine du pendu (une autre réaction physique usuelle) est recueillie et fait l'objet de rituels magiques. Et les pendus deviennent des figures symboliques, des personnages littéraires, des simulacres édifiants. L'arbre des pendus est une des images qui se transmet depuis la nuit des temps, une image en même temps symbolique et bien réelle (voir, par exemple, Strange Fruit).

 

En particulier, cette chanson de De André provient directement, même s'il n'en reprend pas le texte, de la Ballade des Pendus de François Villon, le grand poète maudit du Moyen-Âge, qui avait vu mourir sur le gibet ses amis. Une poésie qui fut par la suite mise en musique par Louis Bessières et interprétée par Serge Reggiani ; mais les influences villoniennes sont décisives aussi sur Brassens, auteur à son tour de diverses chansons où sont présents les pendus, parmi toutes La messe au pendu.[on ajoutera le merveilleux Verger du Roi Louis]. Mais dans sa chanson, Fabrizio De André va bien au delà. La tradition des pendus veut que ceux-ci, comme du reste beaucoup d'autres condamnés à mort, racontent leur triste vie et les motifs qui les ont conduits au gibet, en cueillant cette dernière occasion de demander pardon à Dieu et aux hommes ("mais priez Dieu que tous nous vueylle absouldre"). De André nous présente des pendus qui ne demandent aucun pardon.

 

Il nous présente des pendus remplis de fureur et de rancœur. Il nous présente un blasphème, pas une prière. Il nous présente une phrase qui devrait être rappelée à tous les gens qui, dans le monde, encore aujourd'hui, prononcent une condamnation à mort :

Avant même qu'elle fût finie

nous rappelâmes à ceux qui vivent encor

que le prix payé fut notre vie

pour un mal fait en une heure.

On pourrait aller plus loin et rappeler à ceux qui vivent encor, que volontiers et souvent la vie est le prix à payer pour n'avoir rien fait de mal, ni même une heure, ni même une minute. C'est même le prix réservé à celui qui s'est refusé à faire le mal, vu que la pendaison est une des pratiques les plus répandues pour l'exécution des déserteurs. À celui qui donc se refuse à tuer, est réservée la peine ignominieuse. La même appliquée à celui qui combat pour la liberté contre un oppresseur; la photographie ci-dessus n'est qu'une des milliers de preuves à cet égard.

 

Les pendus de cette chanson sont des hommes jusqu'au bout. Ils ne se prêtent pas à la peur du « divin », même pas au dernier moment. Ils souhaitent unanimement que celui qui les a fait finir de cette façon ait à subir le même destin. [Comme disait Brassens : « Gare au Gorille !!!! »; De André aussi du reste, qui le traduisit... NDT]. Ils en viennent à souhaiter du mal aux croque-morts qui les a enterrés comme si de rien n'était, par profession. Rien n'est plus loin de Brassens et de son humaine compassion pour le « Fossoyeur ». Celle-ci est chanson de rancœur. La rancœur de celui qui se voit arracher la vie par un pouvoir qui a décidé sa mort, peut-être même le même pouvoir qui bredouille de quelque chaire d'église que seul Dieu a le pouvoir de donner et de retirer la vie, mais qui, ensuite, sur terre, agit tout autrement.

 

C'est un discours suspendu. La douleur ne génère pas ici de la résignation, mais de la rage. La Ballade des Pendus de De André est, dans ce sens, encore une chanson politique. De ces corps qui lancent des coups de pieds au vent, on promet que l'histoire ne se termine pas ici. Elle continue, et continuera pour toujours, en criant contre.

 

 

 

 

Nous mourûmes tous à grand peine

Engloutissant notre ultime cri.

Balançant des coups de pieds au vent,

Nous vîmes s'estomper la lumière.

Notre hurlement emporta le soleil

Notre air se raréfia.

Des cristaux de mots dirent

Notre ultime blasphème.

 

Avant même qu'elle fût finie

Nous rappelâmes à ceux qui vivent encor

Que le prix payé fut notre vie

Pour un mal fait en une heure.

 

Puis nous balançâmes dans le gel

D'une mort sans abandon

En récitant l'antique credo

De ceux qui meurent sans pardon.

Que celui qui se moqua de notre détresse

De notre honte extrême et de notre façon

de suffoquer, connaisse

Le nœud du même étranglement.

 

Que celui qui répandit la terre sur nos os

Et reprit tranquillement son chemin

Parvienne lui aussi bouleversé à la fosse

Dans le brouillard du petit matin.

 

Que la femme qui cacha par un sourire

Le désagrément de se souvenir de nous,

Découvre chaque nuit sur son visage

Une insulte du temps et une scorie.

Nous cultivons pour tous une rancœur

Qui a l'odeur du sang perdu.

Ce qu'alors, nous appelions douleur

Est seulement un discours suspendu.

 
 
LA BALLADE DES PENDUS
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Marco Valdo M.I.
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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 16:01

Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection

 

Chanson française – Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection – Marco Valdo M.I. – 2015

 

Ulenspiegel le Gueux – 16

 

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

(Ulenspiegel – I, LVIII)

 

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :

Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.

Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

 

 

Ne pleure pas, aubergiste, je vais le ressusciter.

Debout ! Hop ! Et le cabot s’est levé.

 

 

 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la seizième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les quinze premières étaient, je te le rappelle :

 

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)

02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)

03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)

04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)

05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)

06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)

07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)

08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)

09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)

10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)

11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)

13Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)

14. Jef, l’âne du diable [[51076]] (Ulenspiegel – I, LVII)

15. Vois-tu jusque Bruxelles ? [[51124]] (Ulenspiegel – I, LVIII)

 

 

 

Lucien l’âne mon ami, voici un épisode un peu étrange des aventures de Till, car il se situe à la lisère des contes où intervient le merveilleux, des histoires d’amour et des facéties de ce Till d’Allemagne qui mourut de la peste vers 1350 et dont l’histoire, moult fois remaniée déjà, parut du temps de François Ier. À l’origine, c’étaient bien des historiettes d’un Till joyeux godelureau vivant de ruses et de niches.

 

 

Tout cela est bien beau, Marco Valdo M.I. mon ami, mais de quoi s’agit-il ? Je vois au titre qu’il s’agit d’une lamentation, d’une mule et d’une résurrection, ce qui d’un point de vue religieux n’est pas une mince affaire.

 

 

Reprenons du début. C’est bien une lamentation : celle de Nelle…

 

 

Et on la comprend, dit l’âne Lucien. Le temps est bien long, les jours toujours s’encourent pour qui espère un retour.

 

 

Till est parti depuis plus de trois ans. C’est long, vois-tu Lucien l'âne mon ami, quand on n’a pas encore vingt ans.

 

 

En effet. Et je vois que la chanson dit : « Nelle est triste et lasse et souffre fort de vivre. » À cet âge, face à l’absence, on est mal armé.

 

 

L’adolescence est un moment où bouillonnent émotions et sentiments. Un moment de grande poésie. Donc, Lucien l’âne mon ami, regarde la construction de la canzone. C’est comme dans un film. Nelle pense à Till et puis, la chanson montre Till en action. Cependant, cette façon de faire n’est pas une innovation cinématographique. On la trouve dans les contes orientaux…

 

Et pas seulement ; elle est déjà présente dans le roman qui m’a vu naître dans le monde en tant qu’âne. Mais, je t’en prie, Marco Valdo M.I. mon ami, dis-moi ce qu’il en est de la mule et de la résurrection.

 

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, ne te monte pas le bourrichon à l’idée de baiser la mule. Cette mule du Pape n’est pas celle de Daudet, elle n’a rien de commun avec la bourrique, le bourricot et toute la famille des asiniens. Cette mule-là, c’est la pantoufle papale, la Sainte Pantoufle que tout bon catholique se devait de baiser de ses lèvres ; je ne sais trop si c’est encore le cas. Et à vrai dire, je ne m’en soucie pas.

 

 

Halte-là ! Je ne me laisse plus prendre aux ruses des mules, moi non plus. J’en ai vu d’autres. Toutefois, je te rassure, je n’ai pas cru un instant que Till puisse trouver son content dans pareille circonstance. Passons. Quid enfin de la résurrection ?

 

 

Il me faut d’abord pour appuyer mon propos rappeler combien cette histoire de Till est emplie d’ironie, de causticité acide et que sa vocation première est de moquer la religion et l’Église. J’ajoute que ce serait du pareil au même s’il était question d’une autre religion ou d’une autre Église. Cela posé, après avoir blagué la mule du pape et le Pape lui-même, la chanson se délecte d’une résurrection. Car nul ne pourrait ne pas s’apercevoir que faire renaître le chien de l’aubergiste après avoir purgé celui du Pape, c’est présenter un point de vue particulier sur l’événement fondateur de la chrétienté, une manière innovante d’évoquer ces moments bibliques : la résurrection de Lazare et bien entendu, celle du Christ. Dans le roman, Till dévoile le mécanisme de la supercherie, ce que la canzone ne fait pas.

 

 

À présent que tu as tout dévoilé ou presque, voyons cette chanson, puis reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde superstitieux, croyant, crédule et cacochyme.

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

La troisième année du ban

S’est écoulée depuis longtemps

Nelle espère toujours son ami

Mais où reste le printemps épanoui ?

 

Nelle est triste et lasse et souffre fort de vivre.

Till ! Oh Till ! Comme un oiseau ivre,

Tu t’en allas ! sans moi, sans moi, déjà tantôt.

Mon cœur pleure, où es-tu mon beau matelot ?

 

Till s’en vient pourtant, au gré des détours.

Till approche, Nelle compte les jours.

D’où viens-tu voyageur ?, dit la vieille.

J’arrive de Rome, la ville des merveilles.

 

J’y guéris d’une pituite et de la colique

Le chien du Pape, ce grand maître catholique.

Que veux-tu ?, dit le camérier archisecret.

Baiser la mule et soigner le basset.

 

Et le Pape dit : Ah, c’est toi, Till !

Baise mon fils la mule d’or.

Mon chien, mangeur d’hérétiques, doit vivre encor.

Et le Pape dit : Ainsi soit-il !

 

Tu as baisé la mule, tu as purgé le chien.

Que veux-tu, glorieux pèlerin ?

Je viens de Rome et j’ai grand faim.

Pour payer mon écot, je sauverai ton carlin.

 

Las, la malheureuse bête meurt subitement.

Pauvre chiennet, dit la veuve, c’était mon enfant.

Ne pleure pas, aubergiste, je vais le ressusciter.

Debout ! Hop ! Et le cabot s’est levé.

 

Miracle ! Maintenant, dame, il te faut payer,

Dit Till. Le repas, merci bien, je l’ai mangé.

Pour la résurrection, c’est vingt florins ;

J’en ai grand besoin pour continuer mon chemin.

 

La gargotière émue aux larmes

Bénit son étrange visiteur.

Nelle, le cœur en alarme,

Espère le printemps et la venue des fleurs.

 

Quand se lève le matin,

Till reprend sa route.

Sans se soucier du destin.

Till s’en va sans doute.

Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection
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Marco Valdo M.I.
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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 17:04

LES TRAVAILLEURS DE VIENNE

 

Version française – LES TRAVAILLEURS DE VIENNE – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson en langue allemande – Die Arbeiter von Wien - Fritz Brügel - 1927

 

 

 

 

 

 

Nous sommes le peuple porteur du monde,

Nous sommes le semeur, la semence et la terre.

 

 

 

 

 


La chanson Die Arbeiter von Wien (Les travailleurs de Vienne) est la principale chanson de lutte née pendant la Révolte du juillet viennois de 1927 ; depuis lors, elle fait partie intégrante des chants antifascistes internationaux. Le texte fut écrit par Fritz Brügel (Bedřich Bruegel, d'origine tchèque, né en 1897 à Vienne et mort en 1955 à Londres) ; c'était un bibliothécaire et diplomate ; à ces activités, il adjoignait une discrète activité littéraire. Pour la musique, Brügel reprit celle que le compositeur prolétarien russe Samuel Pokrass avait écrit en 1920 pour une célèbre chanson révolutionnaire, Белая армия, чёрный барон (« Armée blanche, Baron noir »), à propos du baron Pjotr Wrangel (https://fr.wikipedia.org/wiki/Piotr_Nikola%C3%AFevitch_Wrangel)

La Révolte de juillet de 1927 (connue 
sous le nom de « L'incendie du Palais de Justice de Vienne », en allemand : Wiener Justizpalastbrand) fut une révolte populaire de grande dimension qui éclata dans la capitale autrichienne – Vienne, le 15 juillet 1927. La révolte culmina quand les forces de police tirèrent sur la foule : 84 manifestants et 5 policiers furent tués. Parmi les manifestants, il y eut en outre six cents blessés. 
La révolte éclata suite au conflit entre le parti social-démocrate autrichien et une alliance de droite, formée par les riches industriels et l'Église Catholique, dans la tragique situation autrichienne suite à l'écroulement de l'Empire des Habsbourg. Dans les premières année1920, s'étaient formées en Autriche beaucoup de bandes paramilitaires nationalistes et protonazies, parmi lesquelles le Frontkämpfervereinigung deutsch-Österreichs (« Front Uni de Combat Austro-allemand ») commandé du colonel Hermann Hiltl ; les sociaux-démocrates opposaient leur Republikanischer Schutzbund (« Ligue de Défense Républicaine ») dans un climat de guerre civile. Un premier heurt parmi les deux formations eut lieu le 30 janvier 1927 lors d'une manifestation à Schattendorf, dans Burgenland ; dans l'affrontement, moururent un vétéran de la Grande Guerre et un enfant de 8 ans. Trois membres de la formation nationaliste furent arrêtés et devaient être jugés au mois de juillet à Vienne, sous l’inculpation de massacre et de guet-apens armé. Défendus par l'avocat Walter Riehl, ils plaidèrent l'autodéfense et furent acquittés dans l'indignation générale.

Le « Verdict de Schattendorf » provoqua une grève générale convoquée pour faire démissionner le gouvernement du chancelier social-chrétien Ignaz Seipel. Les protestations massives commencèrent au matin du 15 juillet 1927, quand une foule furieuse tenta de prendre d'assaut le rectorat de l'Université de Vienne dans la Ringstrasse. Les révoltés attaquèrent et détruisirent un commissariat de police voisin et le siège d'un journal, avant de se diriger vers le Parlement autrichien. Repoussés par la police, ils se dirigèrent vers le Palais de JusticeVers midi, les révoltés entrèrent dans le palais en fracassant portes et fenêtres ; après avoir détruit les bureaux, ils mirent le feu aux archives et au casier judiciaire. En un instant, le palais tout entier fut en proie aux flammes ; le feu se propagea rapidement, tandis que les révoltés assaillaient les pompiers en coupant les tuyaux et en détruisant les bouches d'incendie. Le feu ne put être dompté avant le matin suivant.

Le chef de la police viennoise, Johann Schober (qui avait été premier ministre et qui le serait encore), réprima la révolte avec une violence inouïe. Il força le maire de Vienne, le social-démocrate Karl Seitz, à faire intervenir l'armée autrichienne ; Seitz refusa, suivi par le ministre de la Défense, le social-chrétien Carl Vaugoin. Schober fit alors équiper les forces de police de fusils de guerre de l'armée, et annonça publiquement qu'il ferait évacuer la place par la force après que Seitz et le secrétaire du Republikanischer Schutzbund, Theodor Körner, eussent tenté (en vain) de convaincre la foule de se disperser. La police ouvrit le feu et ce fut un massacre de dimensions énormes.

La chanson, composée dans la foulée des événements, fut présentée pour la première fois seulement en 1929 à l'occasion de la IIe Journée Internationale de la Jeunesse Ouvrière. En 1934, à l'occasion de la « Bataille de février » entre le mouvement ouvrier autrichien et le gouvernement fasciste de Dollfuss, elle connut encore une grande diffusion durant la révolte, contre l'« Austrofascisme » soutenu par Mussolini, réprimée dans le sang. Elle fut employée aussi dans un documentaire électoral du Parti Social-democrate autrichieno, Geschichte der Nummer 17 (« Histoire du n° 17 »). Depuis lors, Die Arbeiter von Wien fait partie du répertoire antifasciste international, où elle se diffusa immédiatement. [RV]

 

Commentaire à propos des versions norvégienne et suédoise.


La première, historique traduction de ce chant fut la version hongroise, et ce n'est certainement pas un hasard: les deux composantes principales de l'Empire des Habsbourg avaient connu des destins semblables. Si en Autriche, on vit se configurer un régime cléricalo-fasciste soutenu par Mussolini et en raison de sa nature violemment répressif, la Hongrie (qui en 1919 avait connu la brève expérience révolutionnaire de la « République des Conseils » de Béla Kun, renversée et réprimée dans le sangconnaissait déjà depuis 1920 le régime réactionnaire et para-fasciste de l'amiral Miklós Horthy von Nagybánya (pas par hasard « réévalué » fortement dans la Hongrie actuelle du fasciste Orbán). La chose peut être lue en termes de classes : lors de la répression du mouvement ouvrier, les travailleurs autrichiens et hongrois ne virent pas de différences « nationales ». [RV] 

La chanson arriva en Norvège en 1934, après avoir été un des hymnes de bataille de la lutte antifasciste en Autriche et utilisée dans le documentaire électoral intitulé « L'histoire du n° 17 ». Elle fut traduite en norvégien par Arne Paasche Aasen (1901-1978), pour être immédiatement reprise par le Suédois Karl Fredriksson qui la rendit dans sa langue (pratiquement identique au norvégien).

Importée en Suède en 1934, Die Arbeiter von Wien devint immédiatement un classique du mouvement ouvrier suédois. La chanson était reprise de la traduction norvégienne d'Arne Paasche Aasen, dont elle reprend même le titre (en norvégien et suédois : Vi bygger landet – « Nous bâtissons le pays ») : la quasi-identité entre les deux langues transparaît là aussi. Les traductions scandinaves ne reflètent pas cependant l'origine viennoise dchant (signe de précoce internationalisation de ce dernier), mais sont assez fidèles quoique d'empreinte plus pacifiste. Vi bygger landet fut chantée en mars 1986, à l'enterrement du Premier ministre suédois Olof Palme, assassiné le 28 février précédent à Stockholm.

 

 

 

Nous sommes le peuple porteur du monde,
Nous sommes le semeur, la semence et la terre.
Nous sommes les faucheurs de la prochaine moisson,
Nous sommes l'avenir et nous sommes l'action.


Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,
Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes du futur les combattants fidèles,
Nous sommes les travailleurs de Vienne.


Maîtres des usines, maîtres du monde,
Finalement votre pouvoir sera liquidé.
Nous, l'armée qui crée l'avenir des hommes,
Ferons sauter les chaînes des prisonniers.

 

Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,
Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes du futur les combattants fidèles,
Nous sommes les travailleurs de Vienne.

 

Bien que le mensonge détestable nous entoure,
L'esprit s'élève triomphant à son tour.
Sa force brisera les prisons et les fers ,
Nous nous préparons à la bataille dernière.


Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,
Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes du futur les combattants fidèles,
Nous sommes les travailleurs de Vienne.

 

Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,

Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes 
du futur les combattants fidèles,

Nous sommes les travailleurs de Vienne.

 

 

LES TRAVAILLEURS DE VIENNE
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Marco Valdo M.I.
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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 15:57

Vois-tu jusque Bruxelles ?

 

Chanson française – Vois-tu jusque Bruxelles ? – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 15

 

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

(Ulenspiegel – I, LVIII)

 

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :

Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.

Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

 

 

 

 

Je laisse mes duchés, comtés jusqu'à mes baronnies

Dès à présent à mon fils. Dieu lui prête vie !

 

 

 

 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la quatorzième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les quatorze premières étaient, je te le rappelle :

 

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)

02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)

03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)

04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)

05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)

06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)

07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)

08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)

09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)

10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)

11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)

13Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)

14. Jef, l'âne du diable [[51076]] (Ulenspiegel – I, LVII)

 

 

 

Ce soir, Lucien l’âne mon ami, je n’ai pas le cœur à parler de cette chanson, je suis bien fatigué comme cet empereur (pourtant si jeune encore) qui va abdiquer. Cependant, je vais rompre avec toutes mes habitudes et les tiennes et celles de nos (éventuels) lecteurs.

 

 

Voilà qui me surprend un peu, car je te sais systématique et précautionneux quand il s’agit d’écrire.

 

 

Certes, Lucien l’âne mon ami, tu as raison, mais précisément à cause de ce penchant qui me garantit une certaine paix de l’esprit et me tient éloigné de tracas, je vais innover. Il n’y a rien là de hasardeux pourtant. Tu vas comprendre pourquoi dès le moment où je t’aurai dit ce qui m’a contraint à pareil bouleversement. Cela tient à la nature de la chanson. Suis bien. C’est une chanson qui raconte l’abdication de Charles-Quint et la transmission parallèle à son frère Ferdinand de son titre d’Archiduc d’Autriche, et par suite, de celui d’Empereur ; et à son fils, Philippe, celui de Roi d’Espagne et le reste : Pays-bas, Amérique, etc : un empire où le soleil ne se couche jamais et par parenthèse et corollaire, la nuit non plus, alternativement.

 

 

Lors donc, Marco Valdo M.I. mon ami, je vois bien ce que représente cette abdication, mais je ne sais toujours pas où tu voulais en venir quand tu parlais de rompre tes habitudes…

 

 

Eh bien, tout simplement au fait que j’avais l’idée de parler à partir de l’illustration. Comme tu le vois, j’illustre cette abdication de ce duc de Bourgogne, Archiduc d’Autriche, Roi d’Espagne, Empereur du Saint Empire, etc par une tapisserie.

 

 

Une tapisserie ? Quelle idée !

 

 

Oh, j’aurais pu le faire avec le tableau monumental de Louis Gallait, une pièce de 5 mètres de haut sur 8 mètres de long, datée (ça a son importance) de 1841 ; ou avec le tableau un peu plus ancien de Joseph Paelinck, un objet nettement plus petit – 110 sur 147 cm, daté de 1832 ou 1836. Mais donc, la tapisserie… Revenons-y. Pourquoi ? Car, c’est un art moins connu et qu’on a peu l’occasion d’user en ce lieu. De plus, cette abdication se passe au Coudenberg, où se trouve l’actuel Parc de Bruxelles et que coïncidence

 

Il faut, dit Lucien l’âne rigolard, toujours se laisser séduire par les coïncidences. C’est une bonne raison.

 

Cette tapisserie se trouve encore à deux pas de là, quelque part dans l’Hôtel de Ville de Bruxelles ; toujours en usage…

 

C’est un tapis qui aura bien servi, dit Lucien l’âne d’une voix sépulcrale.

Cela dit, elle est aussi assez monumentale avec ses 3,36 m de haut sur 4,05 m de long. Elle n’entrerait pas facilement partout. Pour le reste, il suffit d’écouter ou de lire la chanson, dont l’image est un instantané, même si cette composition ne fut tissée, de laine et de soie par le licier Leyniers, que plus de 150 ans après l’événement qu’elle relate, soit en 1718. Mais ce qui m’importe depuis le début et où je voulais en venir, c’est de faire remarquer que ces trois illustrations que j’ai citées sont antérieures au roman de Charles De Coster et que je suis persuadé – au moins pour ce qui concerne la tapisserie du cartonnier Janssens et le tableau du peintre Gallait – que ’il s’en est inspiré. Ainsi, l’illustration a précédé le texte.

 

Tout ceci ne donne pas à la chanson une place particulière dans les Chansons contre la Guerre, Dit Lucien l’âne un peu perplexe.

 

C’est vite dit. D’abord, elle raconte la fin de l’Empire chrétien d’Occident ; Charles-Quint est le dernier à avoir poursuivi cette chimère et à mon avis, c’est très consciemment qu’il la brise. Ensuite, la canzone anime l’image, elle la fait parler et voilà que tout d’un coup le non-dit explose au visage ; soudain, l’oppression débonde, la vraie nature du pouvoir est mise au jour et ce n’est ni beau, ni rassurant. Bref, la chanson raconte l’événement du point de vue personnel de Charles-Quint et montre comment on manipule les peuples et dans quel mépris, ces grands du monde tiennent les gens du commun. Enfin, les conseils que cet Empereur d’expérience donne à son successeur sont proprement effarants, mais révèlent aux aussi toute la fourberie des puissants, leur mauvaise foi, leur mépris et la haine profonde qui les guide. Il y a là une parfait illustration du mécanisme fondamental qui conduit la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants (d’hier et d’aujourd’hui) font aux pauvres afin de maintenir leur domination, d’étendre leur pouvoir, de multiplier leurs richesses, de consolider l’exploitation, d’augmenter leurs profits…

 

C’est bien ainsi que je la comprenais cette canzone. Voyons voir et reprenons ensuite notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde héréditaire, infesté de richesses, malade de l’avidité, rongé par le profit et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

On était au jour de l’abdication

Nele vaguait sous le charme de Katheline

Jusqu’à plus de cent lieues, elle devine

Les gens jusque dans les maisons.

 

Claes dit : Vois-tu jusque Bruxelles ?

Je vois le Coudenberg et le parc, dit Nele.

Je vois dans la petite maison. À l’intérieur,

Il est une pièce verte où se tient l’Empereur.

 

Un homme bonhomme dans la cinquantaine

Chauve et gris, barbe blonde sur bedaine,

Mentant, mentonnant, toussant, expectorant,

L’œil mauvais, Charles le Cinquième, né à Gand.

 

Charles pesant sur l’épaule d’Orange en la salle,

Domine le roi Philippe, son fils et sa suite commensale.

Pour la gloire de Dieu et le bien de mes peuples,

J’ai bâti un empire où jamais le soleil ne se couche.

 

Je laisse tous mes duchés, comtés jusqu’à mes baronnies

Dès à présent à mon fils. Dieu lui prête vie !

Dit le monarque en une tirade finale

Et chacun pleure dans la salle.

 

Comme il faut peu pour attendrir les hommes.

Quel déluge de larmes !

Un spectacle pour le cœur populaire ; en somme,

Plus utile que les armes.

 

Les peuples, ah, les peuples sont ridicules.

Plus on les exploite, plus on les accule,

Plus ils nous aiment, plus ils nous adulent ;

Et s’ils regimbent, on les écrase, on les enfume.

 

Soyez avec eux comme je le fus

Bénin en paroles, rude en action.

Jurez, jurez toujours, tout et même plus

Et reniez aussitôt sans hésitation.

 

Frappez l’hérésie qui ruine l’autorité.

Tuez la libre-conscience, ce crime de lèse-majesté.

J’ai fait périr cinquante mille hérétiques sans remords ;

Faites-en disparaître plus encore.
Vois-tu jusque Bruxelles ?
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Marco Valdo M.I.
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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 23:22


LETTRE À MON PAPA LOINTAIN

 

Version française – LETTRE À MON PAPA LOINTAIN – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson italienne – Lettera al papà lontano – Franco Trincale – 1967

 

 

 

 

Personne ne pourra plus nous séparer,

Petit poussin de mon cœur.

 

 

 

 

 


Voici, Lucien l’âne mon ami, une bien jolie canzone à propos de l’émigration. Elle ne raconte pas comme le font – à juste titre – bien des autres, une histoire terrible, comme celle d’Attilio [[51087]]. Souviens-toi, c’était l’histoire d’un mineur assassiné, en exil, en émigration, par des voyous indigènes.

 

Je m’en souviens fort bien, tout comme j’ai en mémoire les terribles accidents qui peuvent survenir dans le travail – accident individuel, catastrophe collective.

 

On peut y ajouter les mauvaises conditions de vie, les maladies professionnelles… Les mineurs émigrés se sont battus ici pour la reconnaissance de la silicose comme maladie professionnelle ; il y a cinquante ans et ils ont gagné ce combat. Que dire encore des usines d’amiante ou des carrières de chaux ? Tout cela est assurément terrible et mérite, nécessite qu’on en parle. Mais

 

 

Mais quoi donc, Marco Valdo M.I. mon ami ? Quoi donc ? Quoi donc encore ?

 

 

Eh bien, il y a d’autres facettes à l’émigration, des facettes tout aussi terribles, même si elles sont d’un caractère qu’on dira plus personnel, plus intime, plus intérieur, plus sentimental, plus familial… elles n’en sont pas moins douloureuses. Car, mon ami Lucien l’âne, il ne t’aura pas échappé que l’humain, comme bien d’autres animaux, est un être d’émotion, est un animal sentimental. Et cette dimension émotionnelle, je le pense, est sans doute au moins aussi importante que les conditions matérielles d’existence. Et, voilà le point : l’émigration engendre une coupure vive, une blessure saignante dans ces êtres sentimentaux que sont les humains – aussi bien chez l’émigré que chez les proches restés au pays.

 

 

Je le conçois très bien ; la douleur de la séparation est terrible, même pour les ânes. Mais revenons à la canzone. Que dit-elle ?

 

 

Elle raconte, elle raconte, car c’est une canzone de cantastorie – littéralement, de raconteur d’histoires – elle raconte une histoire. Pour la raconter, elle organise une mise en scène particulière. Elle présente tout d’abord une lettre qu’un petit enfant resté au pays écrit à son papa émigré au loin ; une lettre où il lui demande, il le supplie de revenir ; et la réponse qu’adresse le papa exilé à son enfant. Et voilà tout.

 

 

Oh, dit Lucien l’âne, j’en suis par avance tout troublé. Elle me plaît beaucoup cette histoire et j’espère qu’au moins cette fois, on connaîtra une fin heureuse.

 

 

Rassure-toi, je pense que c’est le cas. Le papa annonce son retour. Mais avant de conclure, je dois avouer que j’ai légèrement changé cette histoire. Dans la canzone italienne, c’est un petit garçon qui écrivait à son papa ; moi, j’ai choisi d’en faire une petite fille. D’abord, pour faire place aux fillettes, dont à la vérité, je ne sais si elles sont plus tendres que les gars ; mais aussi, car Franco Trincale interprète la chanson avec sa fille Mariella.

 

Tu as donc bien fait. Maintenant, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde malade de l’économie, perclus d’avidité, d’oppression, d’émigration, d’exil et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

L'enfant :


Cher papa, je t’écris cette lettre,
On ne se voit pas depuis quatre ans
La maison semble vide sans toi,
Nous t’attendons, avec maman.
Si je fais des fautes, excuse-moi papa, 
Cette lettre que je t’écris ; c’est la première.
J’ai mis ce que mon cœur me dicte,
Je t’en prie, reviens, papa.
Si tu reviens, papa, le soleil brillera,
La maison ne sera plus triste et sombre.
Maman souffre mille tourments,
Elle t’aime encore plus qu’avant.
Reviens à la maison, cher papa lointain,
Je t’embrasse. Signé : ton cher poussin.


Le père :

 

Petit poussin de mon cœur,
Comme tu es belle, comme tu as grandi.
Sans toi, je n’aurais pas eu tout ce courage,
Ma petite, je reviens pour cela ici.
J’ai lu ta chère petite lettre,
Ton papa aime sa petite maman.
Le passé n’existe plus dorénavant ,
Le soleil est revenu dans le ciel bleu 
Et serre-toi contre mon cœur, ma petite blonde,
Moi, quand je t’embrasse, j’embrasse le monde.
Moi et maman, tu vois, on ne pleure pas,
Et on te serre fort, fort contre notre cœur.
À présent, plus personne ne nous séparera,
Petit poussin de mon cœur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
LETTRE À MON PAPA LOINTAIN
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Marco Valdo M.I.
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10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 16:02

LA BALLADE D'ATTILIO

 

 

Version française – LA BALLADE D'ATTILIO – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson italienne – La ballata di Attilio – Franco Trincale – 1970

 

Qui cherche la fortune trouve la mort

 

Attilio est un garçon sicilien émigré en Suisse et qui, épargné par les catastrophes minièresfut tué par des voyous helvétiques, racistes et xénophobes qui, encore dans les annéesoixante et septante, traitaient les Italiens comme des chiens. Dans ce texte Trincale, en plus de rappeler les morts de Mattmark (et de Marcinelle)fait une allusion ironique et amère au fait que les frais de voyage pour les rapatriements des corps des émigrés morts dans des circonstances violentes étaient à charge de l'État - chose qui revient souvent dans les chansons de l'émigration. Consolation vraiment maigre pour une vie brutalement détruite.

 

Depuis ce temps où Trincale faisait cette chanson, Lucien l'âne mon ami, les choses ont évolué, en apparence, mais dans les faits n'ont pas changé. Et sans doute, ont empiré.

 

Comment ça ? Je n'ai pas entendu parler de beaucoup d'accidents de mine, je n'ai pas entendu parler de beaucoup d'émigrants italiens morts dans les usines...

 

Certes. Mais la raison est simple : il n'y a plus de mines (ou quasiment), il n'y a plus d'usines ou en tous cas, beaucoup de moins de travailleurs dans les usines et de plus, les migrants italiens sont devenus dans la plupart des cas, des gens du pays dans le pays d'émigration, même si souvent, ils gardent certains caractères spécifiques. Je maintiens cependant l'affirmation que les choses ont empiré et sans doute, vont-elles empirer encore... On en assassine plus, à présent et même, on les renvoie vers la mort et je ne vois pas comment on pourra parer à cette terrible dérive. Au fond, la vérité, c'est qu'il n'y a pas de moyens connus pour éradiquer la connerie, la bêtise, la méchanceté, l'avarice, l'avidité et la peur qui y préside. Nombre d'habitants de nos contrées ont peur et principalement, peur d'eux-mêmes, peur de leurs propres faiblesses, peur de leur sentiment d'infériorité, qu'ils déguisent en une affirmation de leur supériorité face à tout nouveau venu. Ils parlent même de civilisation...

 

Et des nouveaux venus, il va y en avoir beaucoup et de plus en plus et qui viennent de bien plus loin que l'Italie, de venir du bout du monde, dit Lucien l'âne en hochant son grand front pensif. Et ce n'est qu'un début. Ils sont des dizaines de millions à errer dans le monde. Et ce en quoi, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as pleinement raison, c'est qu'ils ne sont pas mieux traités, sinon pire, que leurs prédécesseurs qui étaient venus ici (et ailleurs) suite – tiens-toi bien – à la guerre, mais surtout, ô, surtout, en fuyant la misère. L'Italie, par exemple, dans ces années-là, et spécialement dans ses campagnes, crevait de faim et le pays – payant ainsi vingt ans de fascisme – exportait ses habitants. Uomini contro carbone… entre autres choses. Résultat : sur place, des bouches en moins à nourrir, des jeunes en moins à éduquer… et de l'argent frais venant de l'étranger.

 

Eh bien, Lucien l'âne mon ami, c'est évidemment la même situation que l'on trouve aujourd’hui sous le nom de « réfugiés politiques » pour ceux qui fuient la guerre et de « réfugiés économiques » pour ceux qui fuient la misère ; ces derniers font d'ailleurs l'objet d'une vindicte particulière, comme s'il était normal de mourir de faim… De la part de qui ? Et voilà un indigne paradoxe : de la part de gens qui ont connu (tous indistinctement nous sommes des ex-migrants – l'humaine nation n'ayant jamais cessé de se déplacer et de se mélanger) le même destin (directement ou dans leur ascendance).

 

Moi, je dis que ce sont d'indignes ex-migrants, d'indignes ex-paysans, des gens qui – si on leur avait appliqué ce qu'ils exigent aujourd'hui qu'on applique aux autres – notamment par leur vote et leurs manifestations diverses, ne seraient pas ici maintenant. On pourrait résumer leur attitude par un slogan : « Les étrangers dehors et à droite, toute ! ».

 

Et cette façon brutale et barbare d'accueillir l'étranger n'est paradoxale qu'en apparence. C'est, dans les faits, encore un effet de la Guerre de Cent Mille Ans [[7951]] que les riches font aux pauvres, les puissants aux plus faibles, les installés aux nouveaux arrivants. « Frères humains qui ... [[5843]]»

 

Et dire qu'ils parlent de civilisation… et tout ce qu'ils savent faire, c'est compter leurs sous. Enfin, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde peuplé d'émigrés en tous genres, suant la misère, puant la richesse et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 


Si tu veux voir l'enfer, mon ami,
Viens avec moi, je t'emmène,
Il s'appelle Mattmark et Marcinelle
Où sans laine vont les brebis.

 

Il y a l'enfer sur terre, mes amis,
Là où le soleil se cache dans la nuit,
Là où la neige tue les émigrants.
Là, il prend la couleur du sang.

 

Attilio quitta son village,
Embrassa sa maman au clair de lune
Et il partit à l'étranger avec sa valise
À la recherche du travail et de la fortune.

 

Il trouva le travail et fut insulté,
Par des voyous suisses, il fut tué.
La mort dans la mine l'avait épargné
Mais par la main de l'étranger, il fut frappé.

 

Vêtue de noir avec les yeux en larmes
Sa maman attend, la pauvre :
Avec le billet gratis, donné,
Dans un cercueil, Attilio est rentré.

 

Il y a un train chaque jour à la station
Qui a l'enfer pour destination.
De l'émigrant tel est le sort :
Qui cherche la fortune trouve la mort.

 
 
LA BALLADE D'ATTILIO
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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 17:52

 

LA GUERRE EST FINIE

 

 

Version française – LA GUERRE EST FINIE – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson italienne – La guerra è finita – Claudio Lolli – 1973

Album "Un uomo in crisi" (1973).

 

 

 

 

On apporte à table une tarte aux pommes 

Avec vingt bougies 

 

 

 

 

On apporte à table une tarte aux pommes 
Avec vingt bougies 
Et le mousseux de l’an passé, 
Gardé au frigo, un peu oublié.

 

On apporte à table l’émotion,

Tous les souvenirs de jeunesse. 
La roue tourne, tourne le timon 
Pointe un peu de tristesse.

 

Bouillonne un peu de rage, 
Resurgit une vie dégoûtante, 
Revient au clair le jour où la mère
Donna son fruit de jeune épouse.


Le voici mon garçon, le voilà jeune et fort, 
Il n’aura jamais de la peur de la mort .
Il ne vivra jamais ma vie de merde. 
Et désormais, il n’y a pas plus de guerre, 
La guerre est finie.


Sonne à la porte un peu de joie, 
Ce sont les enfants de ton frère, 
Ils viennent faire la fête, 
Car maintenant quelqu’un s’ennuie.

 

Un cadeau de trois mille lires, 

Pour remercier, tu ne sais que dire, 
Ta mère voit à l’instant, 
Qu’il n’est pas vrai que tu sois content.

 

Quelqu’un dit « Aujourd’hui, tout est différent » 

Et un autre rétorque le contraire. 
On blague une tête blanche maintenant 
Pour consoler une larme fatiguée.


Le voici ton gars, le voilà jeune et fort, 
Il n’aura jamais de la peur de la mort. 
Il ne vivra jamais ta vie de merde. 
Et désormais, il n’y a pas plus de guerre, 
La guerre est finie.

 

Passe minuit ainsi à bavarder, 
Quelqu’un veut s’en aller, 
Il dit que ça n’a pas d’importance, 
Même si on n’a pas mangé la tarte.

 

Et tu les salues là sur la porte 

Et tous disent des bêtises, 
Que tu es un beau jeune homme, 
Et qui plaît aux filles.

 

Même s’il a sommeil, ton père insiste,

Pour que tu souffles ces vingt lumières,
Que tu coupes une tranche de tarte aux pommes, 
« Nom de Dieu », dit-il, « c’est ton anniversaire ! ».

 

Le voici notre garsle voi jeune et fort, 

Il n’aura jamais de la peur de la mort. 
Il ne vivra jamais notre vie de merde
Et 
désormais, il n’y a pas plus de guerre, 
La guerre est finie.

LA GUERRE EST FINIE
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Marco Valdo M.I.
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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 20:58

LA GUERRE SOUABE, 

 

OU LE TAMBOUR ROULE

 

 

Version française – LA GUERRE SOUABE, OU LE TAMBOUR ROULE – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson allemande – Schwabenkrieg, oder Die Trommel schlägt – August Heinrich Hoffmann von Fallersleben – 1836


Poème : August Heinrich Hoffmann von Fallersleben
Musi
que : Ernst Richter (1808-1879)
Publi
cation dans les Unpolitische Lieder (1841)

 

 

Le tambour roule, dehors à la guerre
Avec des piques, des épées, des canons !
Vraiment, c’est un combat terrible !

 

 

 

La Guerre de Souabe se déroula entre les Habsbourg d'Autriche et les Suisses en 1499 et se conclut par la victoire des Suisses.

 

 

 

 

Le tambour roule, dehors à la guerre
Avec des piques, des épées, des canons !
Vraiment, c’est un combat terrible !
Nous partons avec armes et bagages,
Epersonne ne reste en arrière.


Et quand la barbare bataille a commencé,
Quand nous dûmes nous frapper,
Je dis alors : Donnez-moi mon homme -
En quoi me concerne donc votre guerre ? -
Avec lui, je veux m’accorder.


La proposition était étonnement neuve,
Pour les courageux comme pour les lâches.
Chacun pensa, ma foi et sans prétention,
Je ne suis pas un tigre, je ne suis pas un lion,
Et je veux rester un homme.

 

L’ennemi se mit à penser ainsi bientôt.
Et baissa ses drapeaux :
Nous voulons être unis fraternellement,
Et tant que pour nous, le soleil brillera au firmament,
Passer de bons moments.

Nous avons arrosé l’accord, sans délai
Et chanté des chants de paix ;
Et quand finit le banquet,
Chacun dit : ah, quand donc viendra le jour, 
Où nous nous battrons de retour !

 

 

 

LA GUERRE SOUABE, OU LE TAMBOUR ROULE
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Marco Valdo M.I.
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6 décembre 2015 7 06 /12 /décembre /2015 23:14

Jef, l'âne du diable

 

Chanson française – Jef, l'âne du diable – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 14

 

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

(Ulenspiegel – I, LVII)

 

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :

Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.

Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

 

 

 

Les sergents déjà l’avaient encerclé

L'âne rua, braya ; tous dans l'effroi,

Reculaient pétrifiés.

 

 

 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la quatorzième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les onze premières étaient, je te le rappelle :

 

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)

02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)

03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)

04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)

05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)

06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)

07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)

08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)

09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)

10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)

11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)

13. Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)

 

Cette fois, Lucien l'âne mon ami, c'est un grand moment que raconte la chanson. Celui de la rencontre de Till et de l'âne Jef, qui deviendra son ami. Till aura ainsi un interlocuteur, en quelque manière, personnel. D'expérience et c'est tout à ton honneur, je peux dire qu'un tel compagnonnage est précieux.

 

Je n'en doute pas un seul instant, dit Lucien l'âne en riant. Un âne est toujours un compagnon très précieux.

 

Et la chanson en rend compte, après l'auteur d'Ulenspiegel lui-même. Il suffit de voir comme l'âne est introduit, comme je le dirais si je parlais le charabia contemporain, car en franglais, on dit : « Puis-je vous introduire Madame Machin ? Ou Mesdames, Messieurs, je vais vous introduire Monsieur Truc. » Je t'assure tout de suite que personnellement, je ne vois pas d'un bon œil que l'on m'introduise Madame Chose ou Monsieur Untel et je n'ose imaginer où.

 

Moi non plus. Comme toi, je n'aimerais pas qu'on m'introduise qui que ce soit, ni quoi que ce soit… Encore que si j'ai bien entendu, il n'est pas question, dans cette phrase bâtarde, d'introduire dans l'âne… Mais d'introduire l'âne. Ce qui n'est pas moins curieux ; qui voudrait qu'on lui introduise un âne, tout entier ? Car la chose là aussi n'est pas claire. Pour ce qui est des ânesses, je m'introduirai bien tout seul.

 

Je l'imagine et je l'espère. Mais revenons au texte de la canzone. Donc, je disais avant qu'on ne s'égare un instant, je disais : il suffit de voir comment l'âne est présenté, avec toute la solennité d'une statue de procession ; c’est un âne de cortège, un âne de prestige comparable et comparé à la Vierge elle-même lors de sa grande sortie annuelle du 15 août. C'est un âne de fête. J'aimerais bien te voir ainsi déambuler couvert de « flocquarts, pendilloches et de clous ».

 

Là, il faut que tu m'expliques, car ce français-là m'échappe un peu. Que sont-ce ces flocquarts et pendilloches ? Que viennent faire là des clous ? J'ai eu beau consulter mes meilleurs dictionnaires, mais aucun n'en parle.

 

 

Et ils ont tort et tu as raison.Aucun n'en parle et pourtant, ce sont de beaux mots et qui existent dans la littérature française. Je t'en garantis la présence chez au moins un grand écrivain de langue française du dix-neuvième siècle, le père d'Ulenspiegel, notre Virgile : j'ai nommé Charles De Coster.

 

Soit, mais cela ne m'explique pas ce que sont les drôles de choses, ces pendillards et ces flocquets.

 

Eh bien, Lucien l'âne mon ami, comme disent les enfants qui jouent, tu brûles. Tu t'approches fort du sens de ces mots. Mais, laisse-moi conduire la danse. Comme toi, j'ai été surpris de trouver pareils mots, quoique j'en subodorais le sens. Alors, je me suis plongé, comme toi, dans les dictionnaires, pour confirmation de mon sentiment. Posons a priori qu'il devrait s'agir de machins qui floquent et d'autres objets qui pendouillent.

 

 

C'est comme l'eau de la Meuse, dit Lucien l'âne tout réjoui.

 

Si le mot flocquart n'existe pas dans les dictionnaires, c'est qu'on ne l'y a pas mis. La faute en est aux dictionnaires ; ça ne l’empêche pas d'exister et d'être connu sous d'autres formes. Comme bien des mots anciens, il est sans doute une variante d'une forme plus communément usitée par la suite. Je te rappelle que le récit se situe vers 1525-1550 et dans la partie nord de la France. J'ai trouvé la variante auvergnate « floquet » dans le Gaspard des montagnes d'Henri Pourrat, que je te cite : « Leurs chevaux, tous harnachés de même, à grelots et à floquets de laine bleue ». Cette phrase presque identique à celle de l'Ulenspiegel (lequel est bien antérieur) explique nos deux mots. On aura donc : floquet ou flocquart : petite touffe de laine » qui décore le tissu ; pendilloches ( à rapprocher de cloches, mailloches, veilloche, vailloche …) ou grelots : clochettes qui pendillent ou pendent sur un vêtement, une parure. Quant aux clous, dont je vois qu'ils t'inquiètent, ils sont de cuivre doré et ornent le harnachement de cuir.

 

Merci Beaucoup, dit Lucien Lane. Je n'en demandais pas tant. J'aimerais quand même connaître l'histoire que raconte cette canzone. 

 

Comme tu viens de le voir, Till rencontre un âne. Autour de cet âne, il y a un attroupement de vieilles femmes et de sergents, qui sont des soldats de ville ou de policiers ; mais l'âne ne se laisse pas approcher. Il rue, il brait, il se fâche. On dirait un démon. Il est d'ailleurs, médisent les vieilles, l'âne de Gilles, le tueur d'enfants. Ce Gilles, je te le confie, ne serait dès lors autre que Gilles de Rais, seigneur breton à qui des jaloux et des extorqueurs dirent une sinistre mémoire pour le dépouiller, aidés en cela par l'Église, le roi et les bien-pensants qui ne supportaient pas le franc-parler et la franche conduite de GillesPour cela, ils l'ont accusé de rébellion (refus de s'incliner), de pacte avec le diable (magie, sorcellerie…) et d'actes contre nature (sodomie…). Bref, les accusations classiques contre ceux qui ne voulaient pas se soumettre ou contre ceux dont on voulait se débarrasser. Cependant, Till va en quelque sorte amadouer cet âne soi-disant démoniaque, le baptiser Jef (diminutif de Joseph) et s'en aller avec lui aux nez et aux barbes des vieilles et de la maréchaussée. Une histoire à la Brassens. Je te laisse découvrir le reste et la façon dont Till console Jef des piqûres de taon.

 

Avant de conclure, je dois dire que je suis très heureux que Till ait donné un si joli nom à l'âne et qu'il me plaît également qu'il entame une aussi jolie conversation consolante, à la manière de Jacques Brel, qui chantait : « Viens Jef, t'es pas tout seul ! », une chanson qui vous prend au ventre. Concluons quand même et reprenons notre tâche qui tient en ceci que nous tisserons le linceul du vieux monde, de ce vieux monde superstitieux, cancanier, médisant, stupide, avide et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Till vagabondait par voies et sentiers ;

Sur sa route se tenait un âne enharnaché,

Paré comme une madone au quinze août

De flocquarts, de pendilloches et de clous.

 

Des vieilles se dandinaient autour de lui,

Parlant toutes à la fois, faisant grand bruit.

C'est l'âne de Gilles, le tueur d'enfants,

Le diable le protège, c'est une âme de Satan.

 

Interloqué, l’âne se tenait coi.

Les sergents déjà l’avaient encerclé

L'âne rua, braya ; tous dans l'effroi,

Reculaient pétrifiés.

 

C'était un braire de démon ;

On le laissa brouter le chardon.

Et les poules caquetaient et les pies jacassaient

Au mouvement de la queue du baudet.

 

Alors, Till vînt qui le premier, l'âne considéra.

Il lui donna l'avoine et le monta.

Il bénit les vieilles, les sergents et s'en alla tout droit.

À l'âne, Till dit : Jef, je te baptise et mon ami, tu seras.

 

Viens Jef, tu n'es plus tout seul à trotter

On est deux à présent à tirer la queue du diable

Un peu plus tard, l'âne broutait, broutait, à l'arrêt.

Till dit : « Moi aussi, j'aimerais me trouver une table ».

 

Halte, Jef, ne te lamente pas

Tu as comblé ton estomac

N'étaient les taons suceurs

Ce serait le bonheur.

 

Ainsi, Jef, ne te lamente pas

Chacun a son taon, comme toi,

L'homme à la Sainte Pantoufle et les rois,

Et jusqu'à moi, dont le taon le sang boit.

Jef, l'âne du diable
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Marco Valdo M.I.
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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 11:33

BLUES DE L’HOMO SAPIENS

Version française – BLUES DE L’HOMO SAPIENS – Marco Valdo M.I. – 2015

 

Chanson italienne – Blues dell’Homo sapiens – Vintage Violence – 2011 
Album: Piccoli intrattenimenti musicaliParoles et musique : Rocco Arienti

 

 

 

Tels sont nos ancêtres et les racines de l'humaine nation

 

La petite chanson dont je viens de faire une version française me plaît beaucoup et je pense, elle te ravira. Déjà par son titre : « Blues dell’Homo sapiens ». Car, Lucien l’âne mon ami, l’homme a le blues. Enfin, il l’a depuis que les esclaves noirs d’Amérique l’ont inventé sur ce continent lointain pour exorciser leurs peurs, exprimer leurs douleurs et exhaler leurs nostalgies. Ils chantaient ainsi la mort de leur liberté.

 

Nous aussi, les ânes, les somari, les bêtes de somme comme ces hommes à la peau foncée venus d’Afrique, nous connaissons la nostalgie et la douleur de la privation de la liberté et de la dignité et nous remâchons cette mauvaise avoine en trottinant le long des chemins.

 

Sache, mon ami Lucien l’âne, que les bipèdes que nous sommes actuellement sont tous des homo sapiens sapiens, même si « sapiens », ils ne le sont pas beaucoup, à voir le nombre exagéré de massacres qu’ils perpètrent entre eux et parmi les autres espèces. Ils en sont à présent à rendre la planète insalubre à la vie, à détruire la vie organique sur la planète elle-même. Ce qui, comme je te l’ai déjà dit, m’indiffère assez, car mourir seul ou mourir tous ensemble… On finit tous par mourir. D’ailleurs, la planète elle-même connaîtra le même sort.

 

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, mais en attendant ?

 

En attendant, certes… C’est mieux si c’est plaisant.

 

Juste une dernière question, dit Lucien l’âne en papillotant de ses noires paupières. Je me demande, à voir le schéma de l’évolution de l’homo jusqu’au sapiens, où peuvent bien se trouver ces fameuses racines chrétiennes de l’Europe ?

 

Eh bien, c’est tout simple. Il n’y en a pas. C’est une marchandise d’importation. On ne saurait considérer comme des racines les effets d’une colonisation tardive. L’humaine nation n’a d’autres racines qu’elle-même et il n’y a pas lieu d’y insérer des intrusions de propagandistes religieux. C’est ce que raconte la canzone :

«  La religion ne nous représente pas.
Pour vivre entre angoisse et confusion, la conscience suffit
Et c’est bien ainsi.
Nous sommes nés ainsi... »

 

Certes, dit Lucien l’âne en opinant de deux oreilles, l’âne est l’âne et l’homme est l’homme, même quand il revendique une ascendance du côté de Monsieur de Cro Magnon. [[7817]] Cela étant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde enraciné, malade du sida, de la peste porcine, de la grippe aviaire et des religions, théologique, téléologique et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 


La religion ne nous représente pas.
Pour vivre entre angoisse et confusion, la conscience suffit
Et c’est bien ainsi.
Nous sommes nés ainsi
Et on ne peut s’arrêter à chaque pas.
Dans un kilo de cerveau, on ne se reconnaît pas
Et c’est bien ainsi.
On mourra ainsi :
Civilisés sans l’avoir choisi,
Forcés à mentir, à obéir
Pour mieux nous sentir.
Tous font ainsi.
Il suffit de dire de oui.
Mais on ne peut s’arrêter à chaque pas ;
Dans un kilo de cerveau, on ne se reconnaît pas
Et c’est bien ainsi.
On mourra ainsi.
Vivre entre évolution et révolution,
Âme et corps, sang et utopie
Mais à la fin de tout, on sera surpris,
On n’y aura rien compris
Et on finira en pleurant de nostalgie

 

 
 
BLUES DE L'HOMO SAPIENS
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