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3 avril 2021 6 03 /04 /avril /2021 16:44
Une Pipe à Pépé

Chanson française – Une Pipe à PépéHenri Tachan1978

FUMEUSE DE PIPE

Gabriel Metsu – ca. 1650

 

Dialogue maïeutique

 

Laisse-moi d’abord, Lucien l’âne mon ami, te conter une aventure qui m’est arrivée il n’y a pas longtemps.

 

Je t’en prie, Marco Valdo M.I., je suis toujours très intéressé par les aventures qui peuvent t’arriver ; d’autant plus, si tu prends de telles précautions avant de les raconter.

 

L’autre jour, j’arrivai, Lucien l’âne mon ami, chez mon ami le libraire. Il tient ici et fait tenir avec vaillance comme un artilleur de Mayence, une librairie à l’enseigne de L’Écrivain public.

 

Oh, dit Lucien l’âne, ce doit être un saint homme.

 

Justement !, répond Marco Valdo M.I., il se démène comme un béat aux abois pour satisfaire sa clientèle, dont une part, comme tu l’imagines, a des allures quelque peu sauvages, puisque nous en sommes. Donc, en arrivant sur le trottoir, je chantonnais gaiement – chantonner c’est ma façon de contrecarrer cette ambiance mortifère dans laquelle sont baignées nos rues. Je chantonnais une chanson de Tonton Georges qui me turlupinais à juste titre, en raison de la situation générale morbide et de mon propre grand âge.

 

Laisse-moi deviner, dit Lucien l’âne. Vraiment, je suis persuadé qu’il s’agit de « L’ancêtre ». Je te vois bien partir pour l’au-delà – pas avant trois-quart de siècle cependant, au son des guitares (pas des orgues liturgiques, foutu athée !), te gorgeant de bon vin (pas d’eau bénite, et du gros rouge, cré nom de nom !) et cajolé par de jolies donzelles (pas des enfants de Marie, pas des nonnes, mais de belles mignonnes).

 

Tout juste, Lucien l’âne mon ami. J’en étais là de mes pensées et de la chanson quand le libraire me dit : je connais la chanson et il enchaîne « et des qui fument, crénom de nom ! ». Il avait manifestement reconnu mon petit refrain. Je le regarde goguenard, en jetant un coup d’œil aux dames derrière le comptoir. C’est là, qu’en me regardant soudain, il se ravise et me dit : « Oh !, je n’y avais jamais pensé ; jusqu’ici, j’ai pensé que ces dames fumaient la cigarette, ce qui était chose interdite dans les établissements de soins et religieux. » Enfin, lui dis-je, au pays de Magritte ? Ne pas voir la pipe, c’est un comble.

 

Évidemment, dit Lucien l’âne, là, Tonton Georges était resté évasif. Comme je dis toujours, « Attention ! Une pipe peut en cacher une autre ! ».

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, mais ce n’est pas du tout le cas d’Henri Tachan, qui fut son compagnon de tournées, car ces deux anars-là se connaissaient et s’appréciaient. Voici dès lors une chanson de Tachan qui propose une solution humaine aux derniers moments, qui servirait bien ces mourants isolés qui peuplent nos institutions :

 

« Infirmière dévouée,

Au fond de ton hôpital,

Donne donc à l’ancêtre

Une ultime caresse »

 

À propos, ces vieux, du moins quand ils ont encore assez d’énergie, se révoltent contre la morosité des lieux de rétention ; du moins, c’est ce que raconte « La Vieille » de Patrick Font.

 

 

Soit, dit Lucien l’âne, mais quelle est cette solution humaine ?

 

Si tu veux le savoir, répond Marco Valdo M.I., il ne me reste qu’à te seriner le refrain de la chanson d’Henri Tachan :

 

« Faisons une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussons pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme nous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon. »

 

Évidemment, la chose n’est pas toujours réalisable. Par exemple, en raison des confinements ou de l’éloignement, mais le principe fondamental est excellent : faites quelque chose d’aimable pour la vieille ou le vieux qui s’en va, faites surtout autre chose que de vous lamenter sur votre pauvre sort de survivant, car au fond, arrivé là, la mort est une compagne bienheureuse, elle dit d’ailleurs à Oncle Archibald :

 

« Si tu te couches dans mes bras
Alors la vie te semblera
Plus facile
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles,
Imbéciles.

 

Et mon oncle emboîta le pas
De la belle, qui ne semblait pas
Si féroce
Et les voilà, bras dessus, bras dessous,
Les voilà partis je ne sais où
Faire leurs noces,
Faire leurs noces. »

 

Oui, c’est vraiment bien, dit Lucien l’âne. Ce n’était pas l’avis du bedeau qui me déclarait l’autre jour : « Décidément, ces anars ont des conceptions bizarres, ils défendent le bonheur des vieux et même quand il s’agit de mourir, ils ont pas l’air de s’en faire.

 

Et même au-delà, reprend Marco Valdo M.I., car à leurs yeux (et aux nôtres), la mort apparaît comme la fin des ennuis et le début de très grandes vacances où on n’aura jamais plus mal aux dents.

 

C’est assez sympathique de voir les choses ainsi, conclut Lucien l’âne, et pour tout le monde encore bien. Pour le futur mort, c’est une perspective agréable comme pour les amis qui l’ont remis en de bonnes mains. En attendant notre tour, tissons le linceul de ce vieux monde triste, lamentable, sinistre, affligeant, grave,  fâcheux, morose, lugubre, cafardeux, maussade, amer, sépulcral, dramatique, funèbre, funeste, calamiteux, atterré, neurasthénique, hypocondriaque, constipé, bileux et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Adolescent paumé,

Qui saignes les vieillards

Pour de la menue monnaie,

Pour quelques pauvres liards,

Donne-leur donc, au lieu

D’un coup de yatagan,

Le p'tit coup du Bon Dieu :

Un dernier bon moment.

Fais une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne pousse pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme toi, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

Infirmière dévouée,

Au fond de ton hôpital,

Au lieu du comprimé,

Du calmant, du bocal,

Au lieu du thermomètre,

Cette épée de Damoclès,

Donne donc à l’ancêtre

Une ultime caresse.

Fais une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne pousse pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme toi, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

Adultes répugnants,

Qui clouez au fauteuil

Comme dans un cercueil,

Grand-papa, Grand-maman,

Au lieu de vous cacher

Pour d’intimes prouesses,

Allez donc les chercher

Ça leur refera une jeunesse.

Faites une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussez pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme vous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

Au chevet de nos vieux

Sont perchés les cornettes,

Les corbeaux du Bon Dieu,

Les curés, les nonnettes,

Au lieu de ces oiseaux,

Donnez-leur des marins

Et des putes pour un beau

Dernier petit coup de rein.

Faites une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussez pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme vous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

 

La vieillesse, mes frères,

C’est pas le paradis,

Ce serait plutôt l’enfer

Des plaisirs interdits.

Car à quatre-vingts ans,

Papa Hugo l’a dit :

On cache son sentiment

Dessous ses bigoudis.

Faisons une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussons pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme nous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.

Une Pipe à Pépé
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Published by Marco Valdo M.I.
31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 10:42

 

AU-DELÀ DE L’ARC-EN-CIEL

 

 

Version française – AU-DELÀ DE L’ARC-EN-CIEL – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Oltre l’arcobaleno – Germano Bonaveri – 2007

 

 

 

 

 

ARC-EN-CIEL SUR PARIS

Robert Delaunay – 1914

 


 

 

Possible d’arriver

Quand elle s’en est déjà allée

Et de rester avec l’idée

De s’être trompé.

 

Possible qu’on soit fatigué

De se lever un matin

Après une nuit sans fin

Avec une envie de café.


Possible que le devoir social

De voter aux élections

Pose le dilemme moral

D’être pris pour un couillon.

 

Possible que manger des organismes

Génétiquement modifiés

Oblige à faire un petit exorcisme,

Car ils ne sont pas testés.

 

Possible qu’ils soient des millions

Les enfants qui passent leurs journées

À coudre des ballons toute l’année

Pour que vous vous preniez pour un champion.

 

Possible qu’un journal télévisé

Ne raconte pas la réalité profonde,

Mais on ne peut accepter

Toutes ces guerres dans le monde.

 

Possible qu’à côté des poubelles,

Il y a chaque matin

De vieux chenus, de vieilles demoiselles

Fouillant pour apaiser leur faim.

 

Possible qu’on soit ensorcelés,

Victimes d’une hypnose

Qui nous a enfoncés

Au fond de nos névroses.

 

Possible qu’ailleurs un diable sage

Séduise les gens avec une poignée

De riz qu’ici, on lance au mariage :

En criant « Vive la mariée ! »


Possible qu’ailleurs sur terre,

Les hommes ont faim, véritablement

Quand on fait la guerre

Pour du carburant.

 

Possible aussi qu’à chaque seconde,

Se trament de noirs complots

Et dans toutes les parties du monde,

S’exploitent de sombres tripots.

 

Possible que certains fort civils,

Avec tout leur argent,

S’en vont au Brésil

Acheter des enfants.

 

Possible qu’on éclate d’indignation

De voir gracier un assassin,

Quand les amis sont en prison

Pour un vol de deux fois rien.

 

Possible qu’on soit un peu dégoûté

De notre bonne société,

Car on se fait exploiter

Comme le reste de l’humanité.

 

Possible que ce n’est qu’une illusion,

Qu’un roulement de tambour,

Qu’un simple discours,

Que ce n’est qu’une chanson.

 

Possible que ce n’est qu’une chanson,

Qu’un roulement de tambour,

Qu’un simple discours,

Que ce n’est qu’une illusion,

 

Mais vous êtes vivants,

Mais soyez vivants !

 

 

 AU-DELÀ DE L’ARC-EN-CIEL
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Published by Marco Valdo M.I.
30 mars 2021 2 30 /03 /mars /2021 09:24

 

MESURE DE L’ÉTERNITÉ

 

DES CHANSONS CONTRE LA GUERRE

 

 

Comme ce sont les Chansons contre la Guerre qui nous ont depuis environ treize ans alimentés en chansons « à traduire » et que, en quelque sorte en contrepartie, nous avons alimentées en versions françaises de notre cru ou en chansons françaises d’autres auteurs, auteurs-interprètes ou tout simplement, d’interprètes, il nous a paru utile et courtois de publier ce texte-anniversaire.

 

Un dernier mot : Les Chansons contre la Guerre cherchent « des gars et des filles qui connaissent au moins quinze langues et qui sont prêts à s’engager pleinement, pendant les dix-huit prochaines années, dans un travail difficile, fatigant, qui ne donne aucune gloire et qui ne rapporte pas un seul euro. » D’expérience, nous qui ne connaissons que la langue française (et encore de manière approximative), nous pouvons garantir que la seule exigence est de connaître sa propre langue – pour le reste, on se débrouille et avec le temps, on s’améliore.

Donc, si le cœur vous en dit…

 

Longue vie (éternelle, enfin tant qu’il y aura du linge à laver ou tant que durera La Guerre de Cent Mille Ans) aux Chansons contre la Guerre et à leurs créateurs, leurs promoteurs et leurs administrateurs.

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

LES CHANSONS CONTRE LA GUERRE MAJEURES !

 

 

Depuis le 20 mars dernier, c’est-à-dire du 20 mars 2021, « Canzoni Contro la Guerra / Antiwar Songs / Chansons Contre la Guerre » peut voter, obtenir un permis de conduire, aller dans les prisons ordinaires, contracter mariage, conclure librement des contrats et faire un testament : le site est devenu majeur. Il a dix-huit ans, en somme. Comme le dit la célèbre légende de la page d’accueil : « Canzoni Contro la Guerra est en ligne depuis le soir du 20 mars 2003, jour où ont commencé les bombardements étazuniens sur l’Irak ». Donc, si ce n’est pas vraiment un Millennial, c’est de peu ; sans compter, naturellement, que dix-huit ans, pour un site Internet, c’est pratiquement une éternité. Je ne sais pas combien d’autres sites dans le monde peuvent se targuer d’une telle longévité : nous n’avons jamais été hors ligne, il n’y a eu aucune interruption si ce n’est quelques brèves « pauses techniques » dues à des pannes de serveur.

 

Au cours de ces dix-huit années, nous avons inséré, commenté et traduit près de trente-quatre mille chansons, morceaux de musique, paroles en musique, musique sans paroles, bandes sonores de films, opéras, chansons anciennes et chansons écrites il y a deux heures, poèmes, œuvres des plus sérieuses et très tristes, chansons à pisser de rire, parodies et je ne sais même pas quoi encore. La “guerre” s’est dilatée à toutes les guerres et luttes possibles et imaginables de l’homme contre l’homme, les animaux et l’environnement ; il y a des pages qui ont fait le tour du monde, d’autres qui ont fait le tour d’Italie ou de France et d’autres qui n’ont même pas fait le tour de leur propre maison. L’auteur étant allergique aux “bilans”, qui lui donnent de mauvaises réactions semblables à l’urticaire, il est préférable de s’arrêter là. Non sans avoir toutefois rappelé qu’en dix-huit ans d’existence, CCG, ou AWS, s’est volontairement passé – et continuera à le faire – de deux choses : toute forme de publicité à l’intérieur, pas même une seule bannière, et des « médias sociaux » de merde. Nous appartenons à la préhistoire, c’est vrai, et nous resterons fièrement préhistoriques. Maîtres de rien et serviteurs de personne.

 

Au cours de ces dix-huit années, nous avons recueilli : des éloges dithyrambiques, des critiques féroces, des déclarations d’amour, des insultes, des sarcasmes, des discussions intéressantes, des discussions délirantes, des citations de livres, des menaces de violation du copyright, des tonnes de spam, des contributions d’auteurs et d’artistes, n’importe quoi. Il y avait même le fou furieux qui avait pris le livre d’or pour son journal intime (« Chers amis du livre d’or »…). Selon quelqu’un, le site est « esthétiquement laid » (ceux de Stormfront ou de Forza Nuova seraient très beaux, qui sait). Un administrateur s’est fiancé avec une administratrice. Des administrateurs et des collaborateurs sont partis, sont venus, sont repartis et, espérons-le, reviendront. D’autres collaborateurs nous ont quittés pour toujours. Une babel de langues et de dialectes contenant même la seule tentative au monde de restitution d’un texte en chinois ancien.

 

Chansons contre la guerre, contre le travail (son plus proche parent), contre tout et pour tout. Il y a “Extras” et il y a la « Marque de dégoût » (“Bollino Bleah”). Nous avons fait connaître des inconnus en insérant même des chansons écrites par un garçon grec de douze ans. Nous n’avons jamais tiré un centime de tout cela : nous sommes ainsi. Et pourtant, il semble que nous ayons, selon les sites spécialisés dans la monétisation, une valeur économique d’environ 190 000 dollars : gardez-les, ou plutôt, mettez-vous-les dans le cul.

 

Fondamentalement, « Canzoni Contro la Guerra » – CHANSONS CONTRE LA GUERRE est un site de mémoire et d’Histoire racontée à travers des chansons et de la musique ; de manière sûrement discontinue et avec des milliers de précisions, de corrections et d’intégrations dans ses milliers de pages, c’est ce que nous avons toujours essayé de faire et ce que nous continuerons à faire aussi longtemps que nous le pourrons. Un jour, quelqu’un – par la loi de la nature – partira dans le Vaste Rien, en espérant qu’auparavant, il ne soit pas devenu stupide. Si tout cela vous plaît un tant soit peu, nous recherchons des gars et des filles qui connaissent au moins quinze langues et qui sont prêts à s’engager pleinement, pendant les dix-huit prochaines années, dans un travail difficile, fatigant, qui ne donne aucune gloire et qui ne rapporte pas un seul euro. Merci et à bientôt. Pour l’instant, avançons, malgré le Covid. (Staff CCG)

 MESURE DE L’ÉTERNITÉ DES CHANSONS CONTRE LA GUERRE
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Published by Marco Valdo M.I.
28 mars 2021 7 28 /03 /mars /2021 10:53
Dans les Wagons de Première Classe


 

Chanson française – Dans les Wagons de Première ClasseHenri Tachan1965

 

DANS LES WAGONS DE PREMIÈRE CLASSE

Jean Edouard Vuillard - 1908

 

 

Dialogue maïeutique

 

Voici, commence Marco Valdo M.I., une illustration métropolitaine (adjectif qui veut dire de « grande ville » et qui comme nom désigne le Métropolitain – qui est le métro de Paris) de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour maintenir leur domination, défendre leurs privilèges, étendre le champ de leur pouvoir, accroître leurs prérogatives, augmenter leurs richesses et nourrir leur ambition.

 

Ah, dit Lucien l’âne, on en parle souvent de cette guerre, mais je n’avais jamais encore entendu évoquer une telle illustration. Je suis donc fort intéressé à connaître ce qui peut bien se cacher sous cette expression.

 

Tout simplement une chanson, évidemment, dit Marco Valdo M.I. ; et tout d’abord, un petit topo s’impose. Pour la clarté, je rappelle que la plupart des noms propres cités dans ce parcours subferroviaire sont des noms de stations de métro de Paris – j’ajoute entre parenthèses la date d’inauguration : de Lamarck (1912) à la Trinité (1910), de Notre-Dame de Lorette (1910) au Panthéon, du Père Lachaise (1903), de Sébasto (1904) à Montparnasse (1906). Donc, ce topo : depuis fort longtemps, les humains se regroupent et forment des agglomérations, lesquelles deviennent de plus en plus grandes et de plus en plus peuplées. On signale à présent des métropoles de plusieurs millions d’habitants et même, on dénombre quelques cités de plus de vingt millions d’habitants. C’est considérable et entraîne toutes sortes de conséquences. Ainsi, depuis longtemps, dans les conurbations atteintes de gigantisme se posent des problèmes de circulation et une des solutions pour éviter les embarras superficiels est de construire sous le sol ; c’est le métro, dont les premières lignes sont apparues à la fin du XIXe siècle.

 

Oui, oui, tout ça, je le sais, répond Lucien l’âne, mais ce que je ne vois toujours pas, c’est ce qu’il en est de la chanson.

 

J’y viens, Lucien l’âne mon ami. Ici, il s’agit du métro de Paris, dit le Métropolitain, lequel comporte deux classes destinées aux usagers – car à Paris, les clients du métro (qui est un organisme public – La Régie Autonome des transports parisiens, dit communément la RATP) ne sont pas des voyageurs, mais des usagers. On a donc pour tout le monde, pour le peuple, les wagons de deuxième classe, qui aux heures utiles sont la plupart du temps pleins à craquer, une foule s’y presse et pour ceux qui peuvent se le payer (censément les plus riches), une autre classe, plus chique…

 

Quoi, dit Lucien l’âne, même La Rousse et le Petit Robert disent que chic doit toujours rester invariable en genre.

 

Oui, je sais, Lucien l’âne mon ami, il serait plus chic de laisser chic invariable, mais ce serait terriblement snob de ne pas écrire chique comme de ne pas écrire une classe snobe – pourquoi, en effet, rejeter le féminin des mots ? Donc pour en revenir à cette autre classe plus chique, plus snobe, plus chère, on la dénomme la Ière Classe. Cette division sociale du métro est le cœur du sujet de la chanson ; c’est le thème moteur de son récit. Elle montre la division sociale, économique à laquelle sacrifie cet utile moyen de transport ; fort heureusement, on n’a pas (encore ?) créer cette distinction sur les trottoirs des villes.

 

Oh, dit Lucien l’âne, il n’est pas impossible qu’on le fasse, comme on pourrait étendre ce genre de mesure aux routes, aux places et même, aux files dans les commerces.

 

Ainsi, reprend Marco Valdo M.I., la chanson se fait l’écho du sentiment populaire vis-à-vis de cette discrimination métropolitaine. Cependant, et c’est sa particularité, au lieu de décrire la foule, la presse qui étouffe dans les wagons de deuxième classe, elle focalise sur le vide contrasté du wagon de Ière classe et décrit la clientèle qui s’y tient, à l’aise, dans son cocon, loin de la populace et des pinces-culs prolétariens. C’est un portrait au picrate de ces dames et messieurs de la bourgeoisie.

 

Ah oui, je vois, dit Lucien l’âne, je vois de quel genre de gens il s’agit ; de ceux qui prennent les autres de haut, même quand ils roulent en sous-sol. Enfin, voyons ça et reprenons notre longue tâche et tissons le linceul de ce vieux monde méprisant, ambitieux, arrogant, avide et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Isolés de la populace

Par un mur en duralumin,

Les privilégiés de première classe,

Sur le cuir, posent leur popotin ;

 

Tout constipés, derrière la glace,

Leur beau ticket vert à la main,

Pour quelques centimes de surtaxe,

Ils emmerdent le genre humain.

 

Dans les wagons de première classe

Du métropo-po-politain,

Il n’y a pas de cris, il n’y a pas de crasse,

Pas de pinces-culs prolétariens !

 

Il n’y a là, que des douairières,

Entre deux toasts, entre deux thés,

Qui, le dimanche, s’offrent une croisière,

De Lamarck à la Trinité.

 

Il n’y a là, que des rombières,

Talons pointus, envisonnées,

Cils en carton et cœur de pierre,

Et les tétons amidonnés.

 

Dans les wagons de première classe

Du métropo-po-politain,

Il n’y a pas de cris, il n’y a pas de crasse,

Pas de pinces-culs prolétariens !

 

Dans ces fourgons frigorifiques,

J’allais oublier ces Dupont,

Qui, comme titre honorifique,

Pour eux tout seuls, se payent un wagon !

 

 

D’autres reçoivent la rosette,

La croix des vaches au Panthéon :

C’est à Notre-Dame de Lorette,

Que vit le mérite de la nation !

 

Dans les wagons de première classe

Du métropo-po-politain,

Il n’y a pas de cris, il n’y a pas de crasse,

Pas de pinces-culs prolétariens !

 

C’est là qu’ils se défoulent un

Brin, un petit chouïa, un tantinet,

Qu’ils se prennent pour l’agent zéro-un

En Mercedes comme au ciné.

 

Leur rêve, c’est d’aller dans la glaise

En corbillard de première classe,

Un pied-à-terre au Père Lachaise

Plus grand que le dôme du Val de Grâce.

 

Dans les wagons de première classe

Du métropo-po-politain,

Il n’y a pas de cris, il n’y a pas de crasse,

Pas de pinces-culs prolétariens !

 

Oui, c’est ainsi que nous vivons,

Chacun de nous numéroté,

Depuis les rois et les wagons,

Jusqu’à la Sainte-Trinité.

 

Alors, Bon Dieu ! Ne me parlez

Plus de l’égalité des races,

Même le métro vous rit au nez,

De Sébasto à Montparnasse !

 

Dans les wagons de première classe

Du métropo-po-politain,

Il n’y a pas de cris, il n’y a pas de crasse,

Pas de pinces-culs prolétariens !

Dans les Wagons de Première Classe
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Published by Marco Valdo M.I.
27 mars 2021 6 27 /03 /mars /2021 09:11
Le Rockfort

Chanson française – Le Rockfort – Marco Valdo M.I.- 2021

 

Rockfort

 

Dialogue maïeutique

 

Comme sans doute, tu as dû en entendre parler, il y a, Lucien l’âne mon ami, une pandémie qui traverse notre monde. Apparemment et c’est rassurant pour toi, les ânes ne sont pas touchés.

 

Oui, dit Lucien l’âne, j’en ai entendu des échos et depuis un bout de temps déjà, mais ça ne m’affolait pas, car j’en ai connu d’autres et des pires. J’ai même remarqué que les femmes et les hommes, et même certains enfants, se promènent masqués à présent. C’est un changement. Par ailleurs, j’ai entendu dire qu’un cheval avait été contaminé par son cavalier, mais c’est une histoire américaine. Alors, dis-moi, la chanson qu’est-ce qu’elle raconte ?

 

Ah, répond Marco Valdo M.I., la chanson raconte l’histoire d’un gars qui veut en imposer, qui se prend pour un dur – dur comme le roc, et qui, dans sa vie, joue le rôle d’un rockeur. En fait, c’est plus que ça : il se prend pour un rockeur et il essaye de faire croire aux autres qu’il l’est.

 

Oh, dit Lucien l’âne, des comme ça, il y en a des tas. On les voit déambuler en roulant des mécaniques, se déhanchant comme des bourriques.

 

Donc, tu vois de quoi on cause, Lucien l’âne mon ami, et il n’y a pas besoin de t’en dire plus. Tu vois très bien le genre de personnage que c’est. Mais depuis la lointaine époque des Teddy Boys, les choses ont un peu évolué et à la figuration de rue, il faut maintenant ajouter la pantomime sur les écrans, car c’est là que ça se passe ; c’est là aussi qu’on s’affirme, qu’on dit, qu’on fait savoir qu’on est un dur, qu’on a des idées (bien arrêtées – surtout, arrêtées), qu’on sait des secrets et qu’on ne s’en laisse pas conter. Tu sais comme ça se passe : on choisit un nom de bataille et on y va.

 

Oui, dit Lucien l’âne, je vois bien ça.

 

Alors, reprend Marco Valdo M.I., le gars – celui de la chanson, se fait appeler Rockfort : rock – fort, fort comme un roc. C’est balaise, non ?

 

Ça pose son homme, dit Lucien l’âne, et même, avec un nom pareil, on doit le sentir venir de loin.

 

Sûr que le roquefort, ça sent, d’accord, mon ami Lucien l’âne, mais il n’y avait pas pensé quand il a choisi son nom. Comme je l’ai dit, il se répand sur les réseaux et il joue son cinéma de dur. À force de comploter, de fustiger les étrangers, il se radicalise et de fil en aiguille, il s’achète une arme. Peut-être même, allait-il passer à l’acte et s’apprêtait-il à aller abattre quelques-uns de ses contemporains. Il en était là, mais seulement voilà, le virus l’a rattrapé, l’a infecté et a gâché tous ses projets. Pour la suite, il faut lire la chanson. Au fait quand même, il faut que je te dise que cette chanson m’a été inspirée par celle de Georges Brassens, intitulée « Corne d’Aurochs », dont elle a conservé quelques traces et par celle – pour la fin, de Boby Lapointe, intitulée « Bobo Léon » :

 

« On l’a mené à l’hôpital
Pour le soigner où il avait mal ;
Il s’était fait mal dans la rue,
Mais on l’a soigné autre part
Et il est mort ! »

 

Eh bien, dit Lucien l’âne, ce me semble d’ailleurs être le même personnage que Corne d’Aurochs, simplement, il est dans une autre époque et pour les funérailles nationales, il attendra. Concluons, et tissons le linceul de ce vieux monde dur, solide, lapidaire et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 


 

Fort comme le rock,

Fier comme un phoque,

Il rêve d’être Johnny,

Ce virus hante ses nuits.

Il le presse, il le talonne,

Et menace sa santé.

Il résiste, il fredonne,

Il chante, il commence à dégoiser,

Il déclare à tour de bras sans détour,

Nuit et jour, sans désemparer :

« Il n’y a que les idiots qui restent dans leur tour,

Moi, je n’ai pas peur, je sors nuit et jour ! »

 

Fort comme le rock,

Fier comme un phoque,

Seul dans sa chambre, il s’agite

Il diffuse sur les réseaux,

C’est tout son mérite,

Des bruits, des rumeurs de complots,

Il voit partout des ennemis,

Il porte toujours une arme sur lui,

Sur les écrans du monde entier,

Il dénonce les étrangers.

Il se dit solide comme le roc,

En songe, il poursuit l’auroch.

 

Les jours de confinement,

Il mange chez sa maman.

Il refuse d’être vacciné :

Les vaccins, c’est sûr,

C’est pour les demeurés.

Lui, il résiste, c’est un dur.

Il dénonce mille et mille scandales,

Il répand des histoires de cabales.

Il s’est fait membre d’une confrérie,

Il chasse les athées, les impies.

Il prophétise de grands lendemains,

Il s’invente de grands festins.

 

Et puis, un soir, il se sent mal :

Il ressent un mal pas normal,

Les symptômes d’une infection,

Il vibre comme un violon,

Il tousse comme une trompette,

Il résonne comme un tambour,

Il siffle comme une clarinette,

Il se tient la tête,

Il soupire, il expire, il s’affale.

À sa tête, à son souffle court,

À son air traqué, on court,

On l’emmène à la clinique locale.

 

On prend sa température,

On l’oxygène, on le triture.

On se dit, c’est la fin, il va passer.

À une infirmière masquée,

Son agonie est confiée,

Il refuse de se laisser soigner,

Car cette femme vient de l’étranger.

Au terme de ce parcours final,

Évidemment, il meurt, c’est fatal.

On garde de lui un souvenir bancal.

Il était beau comme un roc,

Il voulait marquer son époque.

 

Dur comme le roc,

Fier comme le phoque,

Il s’appelait Rockfort,

Et maintenant, il est mort.
 

Le Rockfort
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Published by Marco Valdo M.I.
23 mars 2021 2 23 /03 /mars /2021 11:32

RECHERCHE GÉNÉALOGIQUE

Version française – RECHERCHE GÉNÉALOGIQUE – Marco Valdo M.I. – 2021

d’après la version italienne – Ricerca genealogica (Bärnhard Matter) – Riccardo Venturi – 2021

d’une chanson suisse alémanique en Bärndüüdsch (bernois) – Ahneforschig (dr Bärnhard Matter)Mani Matter [1972]

ARBRE DES AÏEUX CHINOIS

 

 

Sincèrement, je n’ai jamais eu le démon des recherches généalogiques, bien qu’ayant eu une certaine proximité avec un pays, l’Islande, où la généalogie est le sport national. Certes, parfois il m’est arrivé, pour m’occuper, quelque pensée, ou arrière-pensée, sur qui furent mes parents du passé, ce qu’ils ont fait dans leur vie, si quelqu’un aura été au moins un peu semblable à moi, et ainsi de suite ; mais rien de plus. Pourtant, à un moment donné, paf, l’arbre généalogique, tout à fait inopinément, est apparu pour de bon. Il y a trois ou quatre ans, à la maison sur l’île d’Elbe, mon frère a sorti d’un tiroir un grand dossier dont même lui ne savait rien, fait faire par on ne sait qui de ma famille et resté enfoui pour on ne sait combien de temps dans l’armoire de tante Clara.

Bien sûr, le généalogiste inconnu avait fait les choses sérieusement ; il y avait jusqu’au blason héraldique de la famille, consistant en un merle au bec jaune – et, en fait, ma lignée, dans le territoire de Campo nell'Elba est connue depuis des temps immémoriaux comme les “Becchigialli” (becs jaunes – écrit en un seul mot, et une tuile avec un merle au bec jaune se trouve encore à l’entrée de la maison). Je suis donc moi aussi un “Becchigiallo”, et je le dis parce que le singulier du terme a toujours été ainsi, et non pas “Beccogiallo” comme on pourrait le penser du point de vue de la grammaire. D’une ramille d’un rameau d’une branche ont même jailli mon nom et celui de mon frère, avec les dates de naissance y relatives ; en compagnie de dizaines et de centaines d’autres personnes, c’est-à-dire d’autres vies, dont peu nous étaient connues. À présent, il semble que le dossier soit conservé par une jeune cousine qui vit à proximité, là-bas à Marina di Campo ; comme la cousine porte un nom résolument royal (Elisabetta), je dirais qu’il est en de très bonnes mains.

Tous savent pourtant comment vont les choses avec les arbres généalogiques. Quand on remonte dans le temps, on découvre toujours, d’une façon ou d’une autre, que nous sommes tous comtes ou marquis, même si nous venons de siècles de culs terreux, et que nous descendons invariablement de Charlemagne. Ou de Jules César. Ou du roi Clovis, du roi Canute d’Angleterre, d’Énée, de la reine Elizabeth (ma cousine, c’est sûr). En ce qui me concerne, il me plairait vraiment de descendre du capitaine Ned Ludd, et je me promets de mieux feuilleter mon arbre généalogique la prochaine fois que j’irai à l’île d’Elbe.

Ce qui est certain, à un certain moment, le démon de la généalogie a dû aussi prendre l’avocat Hans Peter Jan Matter, dit “Mani”, qui, il y a une cinquantaine d’années – quand il ne savait pas encore qu’il périrait tragiquement peu après –, a commencé à faire une des plus typiques Ahnenforschungen de la tradition germanique pour « s’éclaircir un peu les idées" ; il n’est pas improbable que, se sentant un jeune homme un peu étrange, partagé en deux entre le droit et son renversement, il ait voulu voir si, dans sa lignée, il y avait eu quelqu’un qui s’était distingué dans un domaine quelconque, atteignant une certaine renommée. Il n’en a trouvé qu’un seul : un aïeul nommé Bernhard Matter, un arrière-grand-oncle ou quelque chose comme ça, originaire du canton d’Argovie (Aargau en allemand). Et pas du tout de Charlemagne : celui-ci était un voleur et un bandit, et il avait fini par atteindre la gloire en se faisant décapiter pour des crimes très graves, comme voler une poule ou deux dindes, une langue fumée et d’une dizaine de pièces d’or. De plus, comme il s’était échappé à plusieurs reprises de la prison où il avait parfois été incarcéré, finalement, le tribunal avait jugé bon de ne pas fermer les prisons (il ne manquerait plus que ça), mais de lui faire couper la tête.

Ainsi, évidemment frappé par le fait que, dans la lignée des Matter, l’unique à avoir atteint une certaine notoriété y était arrivé par cette voie pas vraiment recommandable, l’avocat Hans Peter Matter se transforma en « Mani Matter » et écrivit à ce sujet la chansonnette suivante, contenant à la fois l’histoire de son ancêtre mis à mort et certaines de ses considérations. La première de toutes, et cela fait un certain effet de l’entendre de la bouche d’un homme de loi qu’il était, celle des tribunaux, qui ne pensent pas à prendre des décisions comme la fermeture des prisons ; ils pensent, à la rigueur, à faire décapiter un pauvre voleur de poules et dérobeur de langues fumées avec son hobby des évasions, la moitié du canton d’Argovie venant assister à son exécution.

La deuxième considération est que personne ne doit se sentir en sécurité ; il est inutile de faire des histoires de « lignées brillantes », de travailleurs honnêtes, d’œuvres nobles et toutes ces sornettes ; il y a toujours quelqu’un qui a pu mal finir, et qui sait si le prochain ne sera pas vous. Le fameux « mouton noir », en somme. L’oncle inconnu dont vous ne saviez rien de rien, qui surgit à l’improviste et vous contraint à réfléchir un peu. Sûrement, à sa manière, Mani Matter y a réfléchi alors qu’il se préparait à devenir le second de sa lignée qui aurait atteint une certaine notoriété. En chantant même, lui homme de loi, son aïeul hors-la-loi, mais il faut dire qu’il a atteint la célébrité comme une sorte de hors-la-loi de la chanson. Et sur ce point, il y aurait beaucoup à méditer.

Ainsi, sur la base de cette petite chanson, je me promets aussi à moi-même de rendre visite à ma cousine pour vérifier si dans ma lignée il y a eu un bandit, un galérien, un anarchiste poseur de bombe, un oncle guillotiné ou je ne sais qui. Je jure que je ne vais pas chercher Napoléon parmi mes ancêtres – même si, étant donné qu’il s’agit de l’île d’Elbe et que la Corse se trouve juste devant, il pourrait y avoir quelques motifs pour cela. Qui sait, si ne surgira pas, on ne sait jamais, l’oncle Bernardo, conduit à la potence en 1741 au milieu des tambours. Ou peut-être son cousin Nicola, un libertaire elbain, barbier de profession, qui a accompagné sur le vapeur d’Amérique un jeune homme de Coiano di Prato qui rentrait en Italie pour faire un petit travail au parc royal de Monza, le 29 juillet 1900. J’espère seulement, gloup, ne pas être comme M. Charles Dexter Ward de Providence, Rhode Island, qui découvrit parmi ses ancêtres un certain Joseph Curwen, dont il était entre autres le sosie… [RV].


 


 

Une fois, pour m’éclaircir un peu la tête,

J’ai parcouru mon arbre généalogique,

J’ai suivi toutes les pistes historiques,

Je me suis mis martel en tête,

J’ai exploré tout mon monde.

Jusqu’aux racines les plus profondes :

De mes aïeux, un seul a connu la célébrité :

Il a été décapité.


C’est le bandit Bernhard Matter,

Il venait d’Argovie, comme moi ;

S’il n’était mon arrière-grand-père,

C’était un arrière-grand-oncle, ma foi.

Il y a cent ans, il a écrit notre histoire ;

De notre famille, il a fait la gloire.

Je viens de le découvrir,

Et plus rien d’autre ne m’inspire.


 

Dans sa vie, il a volé

Tout ce qui lui tombait sous la main,

Et toujours, il prenait bien soin

De chercher ce qui était bien caché.

La nuit, il s’introduisait chez les gens

Pour voler des poulets et de l’argent,

Il emportait deux langues fumées et encore

Parfois, une dizaine de ducats d’or.


Trois ou quatre fois, ils l’ont attrapé,

Et le tribunal l’a jeté en prison,

Mais son séjour n’était jamais long,

Il a toujours trouvé le moyen de s’échapper.

Dame, ce régime au pain et à l’eau

Ne lui plaisait vraiment pas,

Il faisait tout au plus tôt

Pour se loger en un meilleur endroit.

 

Tout ça dut déplaire au tribunal

Qui le prit tellement mal,

Qu’à la fin, il décida formel

De faire couper la tête du criminel.

L’Argovie était venue, plus qu’à moitié,

Pour voir un sabre séparer

Mon ancêtre de sa toque,

Comme on coupe la pointe d’un œuf à la coque


 

Dès lors, je ne peux pas

Être certain de ce qu’il adviendra,

Tout peut m’arriver,

L’hérédité a son rôle à jouer.

Et si d’aventure, vous êtes certain

Que rien ne peut vous arriver,

Méfiez-vous du destin,

L’oncle dont on n’a jamais entendu parler

Peut se révéler soudain,

L’oncle revenant du passé.


 

L’oncle dont on n’a jamais entendu parler,

L’oncle revenant du passé.

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Published by Marco Valdo M.I.
21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 12:27

La Guerre bien tempérée

 

Chanson française – La Guerre bien tempérée – Marco Valdo M.I. – 2021

 

LA GUERRE

Henri Rousseau – 1893

 

Dialogue maïeutique

 

Lucien l’âne mon ami, je te convie à un jeu auquel, cette chanson écrite, je me suis surpris à jouer moi-même.

 

Un jeu ?, Marco Valdo M.I. ; un jeu ?, mais à quel genre de jeu, tu veux jouer à partir de cette chanson ?

 

Eh bien, répond Marco Valdo M.I., il s’agit du jeu des réminiscences. Il est né ce jeu de ce que – me relisant – j’avais soudain des remembrances. Je dois avouer que ce sont des sensations qui m’arrivent souvent, comme des tourbillons dans un lieu venteux. Et ce jeu, on peut le jouer avec les mots, les textes, mais aussi, avec des musiques, des peintures et que sais-je encore… Un jeu qui consiste – en gros – à repérer des similarités, des origines, des choses comme ça.

 

Soit, dit Lucien l’âne, commençons par le titre. Quel est-il ?

 

Le titre, Lucien l’âne mon ami, fait déjà référence à un autre titre, à toute une œuvre si je ne me trompe pas. C’est « La Guerre bien tempérée ».

J’imagine, dit Lucien l’âne, que l’œuvre en question doit être le clavecin bien tempéré de ce vieil athée de Jean Sébastien Bach.

 

Ma foi, dit Marco Valdo M.I., tu as touché juste. Passons maintenant aux premiers vers qui sont :

« La guerre, celle de l’an de Quarante,

Avait beaucoup détruit ».

Qu’en penses-tu ?

 

Moi, Marco Valdo M.I. mon ami, ils m’évoquent plutôt La Guerre de Quatorze – Dix-huit ; enfin, je veux parler de la chanson de Georges Brassens :

 

« Bien sûr, celle de l’An quarante
Ne m’a pas tout à fait déçu ;
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus… »

 

Pile poil, dit Marco Valdo M.I. ; j’avais la même sensation de déjà entendu. Plus subtile, car presque imperceptible, à première vue ; mais à première audition, la sensation est plus nette pour ceci :

« Entre la Russie et l’Amérique,

Sur les tas de tas de morts »

et je ne t’en voudrai pas si tu donnes ta langue au chat.

Oh, dit Lucien l’âne en riant, vu qu’il s’agit de guerre et connaissant ton répertoire mental, je dirais que ce qui me semble s’en rapprocher, c’est un vers d’Aragon, qu’on trouve dans Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? :

 

« Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne »

 

Là, c’est fortiche, Lucien l’âne mon ami, c’était aussi mon impression. Maintenant, Hiroshima, Nagasaki ? Qu’est-ce que ça te dit, quelle chanson te vient à l’esprit ?

 

Dit comme ça, répond Lucien l’âne, là, c’est très facile, c’est sûrement la chanson de Sttellla – Nagasaki ne profite jamais ; un titre qui était déjà une réminiscence du proverbe, dont rebat les oreilles aux enfants : « Bien mal acquis ne profite jamais ». Et comme disait le cousin Michel, celui qui au temps chaud, avait le cul au frigo et la tête au bistro, qui n’en manquait pas une et qui n’avait qu’un seul rein (comme l’Allemagne) : « Un foie, un rein ; deux raisons de boire une Stella ! ».

 

Bien, bien, interroge Marco Valdo M.I., « La Guerre, la Guerre, la Guerre,

Toujours recommencée », à qui, à quoi te fait-elle penser ?

 

Marco Valdo M.I. mon ami, tu ne m’auras pas encore cette fois. Pour moi, il s’agit de Brassens, Valéry et du Cimetière marin où on trouve « La mer, la mer, toujours recommencée ». Évidemment, comme au billard, il y a des réminiscences indirectes ; c’est le cas ici où il faut aller chercher dans la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète », le « Déférence gardée envers Paul Valéry ».

 

J’admets volontiers que c’est un peu compliqué, dit Marco Valdo M.I. ; pour la suivante, c’est plus facile. Voici :

« S’en va clopin-clopant,

Tuant les vieux et les enfants

Et nul ne sait sûrement si elle

N’est pas vraiment éternelle. »

 

Clopin-clopant, s’écrie Lucien l’âne, je connais ça. C’est une chanson de Pierre Dudan, que chantaient dans le temps Jean Sablon, Yves Montand, Juliette Gréco et d’autres. Il faudrait reprendre presque toute la chanson, mais par exemple ceci :

« Et je m’en vais clopin-clopant

En promenant mon cœur d’enfant
Comme s’envole une hirondelle
La vie s’enfuit à tire-d’aile »

 

Peux-tu, Lucien l’âne mon ami, démêler ce nœud ? :

« le soleil

Par-dessus les toits du monde

Continue sa ronde ronde ronde ronde. »

 

J’ai le plaisir de t’avouer, Marco Valdo M.I. mon ami, que j’ai reconnu ton méli-mélo de Verlaine et de Vian. Verlaine : « Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme » et Vian pour le soleil… ronde, ronde, il faut aller voir la Valse Jaune, où il est dit :

« Et le soleil
De l’autre côté du monde
Danse une valse blonde
Avec la terre ronde, ronde, ronde, ronde »

 

Je termine, dit Marco Valdo M.I, en signalant le « vivre sa vie » qui vient d’Ostende, chanson de Jean-Roger Caussimon :

« Comme à Ostende
Et comm
e partout,
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s
e demande
Si c’est utile
Et puis surtout,
Si ça vaut l
e coup,
Si ça vaut l
e coup
D
e vivre sa vie ! »

 

C’est à l’évidence une bonne question, dit Lucien l’âne. Une question essentielle et même existentielle.

 

On ne peut vraiment en finir, dit Marco Valdo M.I., sans saluer le bon vieux Willemetz et son « Dans la vie faut pas s’en faire ».

 

Quel micmac, dit Lucien l’âne. On dirait le bain du chaos primitif de la chanson, un foutu bordel, un magnifique capharnaüm. On prend, on agence, on modifie, on mêle, on grappille, on recompose et puis, voilà, la chanson est là. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde complexe, sans cesse recommencé, saoul de lui-même et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

 

 

La guerre, celle de l’an de Quarante,

Avait beaucoup détruit,

Le monde entier en avait le tournis,

On glissait sur une mauvaise pente.

Les vainqueurs jouaient au plus fort

Entre la Russie et l’Amérique,

Sur les tas de tas de morts,

On allait tout faire sauter,

Finir tous ensemble irradiés,

Grâce aux bombes atomiques.

 

Hiroshima, Nagasaki, dévastées,

Et depuis, tout partout sur la Terre,

On continue continuellement la guerre,

Mais la guerre bien tempérée.

La Guerre, la Guerre, la Guerre,

Toujours recommencée,

S’en va clopin-clopant,

Tuant les vieux et les enfants

Et nul ne sait sûrement si elle

N’est pas vraiment éternelle.

 

Et malgré tout, on s’émerveille !

Les jours s’en viennent et le soleil

Par-dessus les toits du monde

Continue sa ronde ronde ronde ronde.

Entre les ennuis et la pluie,

On mange, on rit, on se promène

On se dispute, on se démène,

On dort, on veille, on fait sa vie.

Finalement, faut pas trop s’en faire,

Si on veut vivre sa vie sur cette terre.

 

Car :

 

« Dans la vie, faut pas s’en faire,

Moi, je ne m’en fais pas,

Toutes ces petites misères

Sont bien passagères,

Tout ça s’arrangera.

Je n’ai pas un caractère

À me faire du tracas,

Croyez-moi sur terre

Faut jamais s’en faire,

Moi, je ne m’en fais pas. »

 

(Dans la vie, faut pas s’en faire – paroles : A. Willemetz ; Musique : H. Christiné – 1934)

La Guerre bien tempérée
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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 14:37

  

HIROSHIMA

 

Version française – HIROSHIMA – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – HiroshimaLuca Bonaffini – 1999

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Hiroshima, c’était il y a trois quarts de siècle déjà, dit Marco Valdo M.I.

 

Oh, dit Lucien l’âne, c’était hier pour moi. D’ailleurs, pour ce que j’en ai entendu récemment, de ce massacre atomique, il y a encore des survivants.

 

Des survivants, sans doute, dit Marco Valdo M.I., mais mal en point, eux et leurs descendants. Cancers aux anciennes gens, cancers aux enfants et je me demande, jusqu’où s’étendra cette plaie. Après celle-ci qui martyrisa Hiroshima, tout de suite après, il y a eu celle qui écrasa Nagasaki et depuis, c’est heureux, on n’en a plus utilisé dans la Guerre de Cent Mille Ans qui se poursuit, qui réplique, qui se duplique obstinément en changeant de formes constamment.

 

C’est heureux, dit Lucien l’âne. Il est aussi heureux qu’elles (les deux bombes) aient tant fait peur aux hommes qu’ils n’ont plus osé les utiliser au combat. Pour combien de temps ?, je ne le sais pas.

Certes, Lucien l’âne mon ami, mais ils ont continué à les perfectionner et aussi, ceux qui n’en avaient pas se sont décarcassés pour en détenir au moins quelques-unes – à n’importe quel prix.

 

Et le résultat ?, demande Lucien l’âne.

 

Le résultat, répond Marco Valdo M.I., c’est que le monde des humains – peut-être insouciant à présent de la chose – est sous le coup d’une autodestruction potentielle permanente. Avec ces machins plus nombreux, plus gros, plus forts, plus efficaces, plus mobiles aussi, quasiment inarrêtables, avec ces apprentis sorciers aux égos surdéveloppés, un dérapage est vite arrivé.

 

Mais que veux-tu, dit Lucien l’âne, il faut vivre avec son temps. Il y aurait de quoi finir neurasthénique ou paranoïaque d’y penser tout le temps - et au reste ; alors, il est de bonne manière de vivre sans trop s’en faire. D’ailleurs, la nature pourrait bien réserver des surprises pires encore. Pour ce qui nous concerne, tissons le linceul de ce vieux monde fragile, volcanique, atomique, quantique et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

Peut-être la lune était dans le Cancer

Ou son destin faisait un cancer,

Le six août mil neuf cent quarante-cinq,

Au-dessus de la ville, le ciel a explosé.

Peut-être quelque chose devait changer

Et une guerre pour le faire ne suffisait pas.

Le six août mil neuf cent quarante-cinq,

Le ciel a explosé au-dessus d’Hiroshima.

 

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

 

De la mer de feu sur les embryons,

Les jaunes d’homme coulent encore.

Sans pluie, en un tourbillon,

Pleuvent les visages de la nouvelle mort

 

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima.

 

La terre absorbe le suc amer

Des consciences scientifiques

Bien dressées par les militaires

Et les esprits politiques.

L’histoire vend ses putes,

Mais sa douleur rebute

Toujours toute logique

Sur les trottoirs d’Hiroshima.

 

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima.

HIROSHIMA
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18 mars 2021 4 18 /03 /mars /2021 15:15

LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL (HYMNE DES MENDIANTS)

 

Version française – LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL (HYMNE DES MENDIANTS) – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – La marsigliese del lavoro (Inno dei pezzenti) – Carlo Monticelli1881

 

LA SOUPE DES PAUVRES

Jules Adler – 1906

 

 

En fait, cette chanson dérive d’un poème de Carlo Monticelli (journaliste, poète, militant anarchiste et socialiste : Monselice – 1857 – Rome – 1913), publié pour la première fois en 1881, et mis en musique vers 1895 par Guglielmo Vecchi, maestro de la fanfare de Gualtieri, Reggio Emilia.

 

 

Dialogue maïeutique

 

Comme on le sait, Lucien l’âne mon ami, la Marseillaise fut la mère de l’Internationale ; elle fut aussi le chant du cœur de la Commune de Paris et elle engendra foule de chansons ; c’était à la fin du dix-neuvième siècle. Depuis, elle s’est embourgeoisée dans les défilés de la République, moins portée sur le chant révolutionnaire ; abandonnée sous les Empereurs et les rois, complètement occultée par l’État national sous l’égide du Maréchal et interdite par les occupants nazis. Sa récupération sous forme d’hymne officiel n’enlève rien à son sens de chant populaire. Elle était née dans la résistance à l’étranger, à l’envahisseur et aux forces coalisées des riches et des puissants.

 

Ainsi, dit Lucien l’âne, la Marseillaise se fit une descendance multiple.

 

En effet, répond Marco Valdo M.I., et c’est précisément le cas de cette chanson de Carlo Monticelli. Mais avant de débattre de cette dernière, je veux donner un court exemple d’une autre chanson qu’elle inspira à Louise Michel en août 1870 dans l’ambiance qui, dans Paris, préludait à la Commune. C’est deux strophes tirées de des mémoires visent directement l’empereur Napoléon III (« l’aigle en pourriture », « cette charogne impure ») et se terminent par « Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons. Marchons ; qu’un sang impur abreuve nos sillons. » Quelques mois plus tard, en effet, la Commune appelait le peuple de Paris aux armes pour se défendre contre les Prussiens et les Versaillais. Maintenant, venons-en à La marsigliese del lavoro (Inno dei pezzenti) – Carlo Monticelli – 1881. Qu’en dire de plus qu’elle n’en dit elle-même ? Car elle est très claire, quasiment pédagogique. Elle explique à sa manière (et avec d’autres mots) la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour accroître leurs privilèges, étendre leur domination, multiplier leurs richesses et assurer par l’exploitation la production de leurs profits.

 

Soit, dit Lucien l’âne, maintenant, si la marsigliese est « pédagogique », ne peux-tu en détailler certains éléments ?

 

Je vais essayer, dit Marco Valdo M.I. ; donc, la marsigliese commence par définir son camp en indiquant qui la chante. Elle est chorale, c’est un personnage collectif qui l’interprète, même si la voix est solitaire. C’est en quelque sorte le chœur antique des pauvres, des mendiants, la plèbe crasseuse de ce temps, la foule innombrable des souffrants.

 

Bien, dit Lucien l’âne, mais ensuite ?

 

Ensuite ?, répond Marco Valdo M.I., elle précise le champ de la confrontation et ce déséquilibre fondamental qui fait marcher de guingois l’humanité : « Le soleil brille pour les riches et les puissants, Eux se réjouissent ; nous, nous avons faim. » Au fond de son refrain, elle martèle deux choses : le « droit naturel » des humains à l’égalité dont la transgression continuelle par les dominants (riches, puissants et leurs affidés) empêche l’avènement de la paix universelle : « Il n’y aura pas de paix entre les hommes tant que l’homme dominera l’homme. »

 

Jusque-là, dit Lucien l’âne, je suis fort bien le raisonnement.

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, tu mets ainsi au clair le moteur de la chanson, le principe qui la construit et la guide : c’est la raison. Tout comme le fait également l’Internationale :

« Debout, les damnés de la terre
Debout, les forçats de la faim
 !
La raison tonne en son cratère
C’est l’éruption de la fin. 
»

 

Oui, dit Lucien l’âne, mais il me paraît que cette éruption fut – jusqu’à présent – plus celle de la faim sans que jamais pour autant le monde ait réellement changé de base et pour tout dire, de n’être peut-être (pour certains) plus rien, on n’en est quand même pas tout.

 

Oh, dit Marco Valdo M.I., la marsigliese ne s’y trompe pas qui conclut en saluant « l’étoile lointaine », où « le règne odieux de la tyrannie et du privilège devra finir. » Il faut quand même être objectif : la réalité souvent enterre la fiction. Pour le reste, il suffit de lire la chanson dans son intégralité en se rappelant le temps et l’ambiance sociale dans lesquels elle a vu le jour – qui expliquent son caractère un peu suranné (le monde a changé de mode vestimentaire, mais n’a pas abandonné ses ressorts fondamentaux),

 

Oui, dit Lucien l’âne, c’est souvent déroutant les chansons d’un autre temps, d’un autre lieu ou d’une autre civilisation ou culture, même si au fond, les mondes sont fondés sur les mêmes bases. Au fond, de ce point de vue, tous ces vieux mondes n’en font qu’un seul et nous, nous tissons le linceul du vieux monde inique, inéquitable, injuste, implacable, infernal et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Nous sommes les pauvres, les mendiants,

La plèbe crasseuse de ce temps,

La foule innombrable des souffrants

Pour qui la vie n’est qu’un tourment.

Au cœur de l’hiver, nos enfants

Dépérissent d’une famine sans fin.

Le soleil brille pour les riches et les puissants,

Eux se réjouissent ; nous, nous avons faim.
 

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.

 

Encore impubères, leurs jupes détachées,

Triste spectacle, nos femmes, forcées

De se donner au seigneur sans amour.

N’ont plus pour nous les prémices d’amour ;

Et nos filles prostituées

Dans les hôpitaux, meurent désespérées ;

Les malheureuses s’en vont crever

Pour un repas, pour un tablier.
 

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.

 

Au nom de la patrie chaque fois poussés

Contre d’autres peuples, on s’est battu,

Mais vainqueurs ou vaincus,

Notre destin n’a jamais changé.

S’il y a un patron, italien ou allemand,

Il lui faut sucer notre sang.

La patrie libre est une dérision,

S’il nous faut toujours subir le bâton.
 

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant qu’un homme dominera un autre ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.
 

Dans les plaines et sur les monts,

Dans les usines et les mines, nous suons

Mais de nos efforts infinis,

Nous ne récoltons pas tout le fruit.

Puis, devenus vieux, on est enfermé

Dans des refuges de charité

Et sur notre tenue d’assisté,

Les riches vantent leur pitié.
 

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.

 

Ah, si en la justice de l’avenir,

L’espérance n’est pas folie,

Le règne odieux de la tyrannie

Et du privilège devra finir.

Notre honte, nos larmes, nos peines,

Nos pesantes angoisses devront

S’effacer et déjà, nous levons le front

Pour saluer l’étoile lointaine.
 

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.


 

 LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL (HYMNE DES MENDIANTS)
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Published by Marco Valdo M.I.
16 mars 2021 2 16 /03 /mars /2021 12:49

LA VACHE AU BOIS

 

Version française – LA VACHE AU BOIS (peinture) – Marco Valdo M.I. – 2021

d’après la version italienne Vacca al bordo della foresta – Riccardo Venturi – 2021

d’une chanson suisse alémanique en Bärndüüdsch (bernois) – Chue am WaldrandMani Matter [1972]

 

 

 


On parlait des fameux mythes suisses que la version nocturne de l’avocat Hans Peter Matter détruisait scientifiquement d’une main surréellement et méchamment douce. Et voilà donc, impossible de faire sans, les vaches. Cette chanson parle de la révolte d’une vache suisse qui ne veut se laisser peindre par un peintre de tableaux idylliques ; peins-toi, sacrebleu, tes petites montagnes, la belle prairie, la forêt et les petites fleurs, mais moi non. Au moins, si tu avais eu la courtoisie de me le demander, vu que je suis un être vivant et animé : Madame la vache, s’il vous plaît, puis-je vous peindre ? Rien.

Un élément du paysage, rien d’autre, sans autre dignité que celle d’en faire partie avant d’être traite ou abattue. Et donc, la vache joue un vilain tour au peintre du dimanche : elle s’en va. Disparaît. Le peintre est assis là, à attendre qu’elle revienne pour finir le tableau, qu’une vache revienne, mais rien. Les autres vaches du pré ont relevé le défi de leur compagne, et s’en sont allées elles aussi, dans un acte exquis de solidarité prolétarienne – on pourrait presque dire. Ils ont affirmé leur dignité d’êtres vivants et sensibles : exploitées pour le lait, exploitées pour la viande, et exploitées même pour les tableaux. Ça suffit, cochonne de vache !

En Suisse, comme on le sait peut-être, tout est immatriculé. Les bicyclettes sont immatriculées : et sont aussi immatriculées les vaches. Dans les oreilles, avec deux petites plaques cantonales réglementaires. Les chansons de Mani Matter sont souvent ainsi : elles visent, avec un surréalisme bien éduqué, les petites choses de son petit pays (souvent plus surréel que ses chansons) avec une adaptation admirable et irréprochable de l’esprit «  brassensien » dont elles sont généralement pénétrées. Définir l’« esprit brassensien » n’est cependant pas facile ; mais, si je devais le synthétiser en quelques mots, je dirais : une chanson est “brassensienne” lorsque, partant d’un petit détail, d’une petite histoire insignifiante, vraie ou inventée, d’une broutille, d’une imagette apparemment innocente, elle ouvre à la fin sur des considérations qui touchent à l’immensité infinie du monde, de ses mécanismes et de ses injustices.

Comme le dit Mani Matter dans le dernier couplet de cette chanson :

« le monde est perfide, rarement il se plie

Voire jamais, aux sublimes représentations

Qu’on fait de lui » ;

des images et des tableaux, des extérieurs, des beautés limitées à la surface et jamais à la profondeur de la réalité. Certes, Mani Matter précise que les vaches sont “ignares” de tout cela, réservant une part de hasard ; mais sommes-nous vraiment si sûrs que tout cela est entièrement dû au hasard ?

Peut-être que je vais un peu trop loin ? Après tout, ce n’est rien de plus qu’une chansonnette de cabaret comique, écoutez comment les gens rient sur l’enregistrement pendant que Mani Matter la chante dans son dialecte bernois. La vache est partie, le peintre est resté là avec sa tache blanche sur la toile, l’art suisse a perdu un chef-d’œuvre figuratif… mais il a acquis une chanson, l’une des nombreuses de cet homme de loi très sérieux qui a subverti les lois en écrivant des chansons et en les chantant dans une langue restreinte, ancienne, mystérieuse qui, entre ses mains, est devenue la voix du monde entier. Les lois, après tout, ressemblent beaucoup à des tableaux idylliques avec des prairies, des bois et des vaches suisses : elles ne sont que des représentations superficielles du monde perfide, qui imposent son image. Et il faut croire que Mani Matter le savait si bien qu’il s’est senti presque obligé de les renverser.

La chanson date de 1972 ; c’est l’une de ses dernières. Elle est sortie, la même année, sur un album intitulé Ir Ysebahn, c’est-à-dire : « À la gare ». Le 24 novembre 1972, Mani Matter prit un train sans retour. [RV]



 


 

Un dimanche, un peintre s’en allait avec son chevalet

Par la campagne à la recherche d’un sujet

Quand son œil d’artiste repéra à l’orée du bois,

Une vache, il pensa, voilà un chef-d’œuvre pour moi.


 

Il peint le bois, à gauche, au fond de la prairie,

Il peint une colline à droite, en haut, il peint le ciel.

Il peint l’herbe à l’avant, très fleurie,

Enfin, il arrive à la vache, à l’essentiel.


Avec soin, il mêle les bruns sur la palette.

De son pinceau, il étale les couleurs sur la toile.

Alors, quand un dernier regard, il jette,

Sangdieu ! La vache a mis les voiles.


 

Elle est sortie de son cadre, la belle vache ;

On ne sait qui l’a chassée, il ne la retrouve pas.

Il crie comme un fou, mais elle ne revient pas

Et sur la toile, il n’y a qu’une blanche tache.


 

Ce dimanche-là, il reste longtemps,

Assis devant son tableau, il attend

Une vache pour meubler la pâture,

N’importe quelle vache pour finir sa peinture.


Mais le monde est perfide, rarement il se plie

Voire jamais, aux sublimes représentations

Qu’on fait de lui ; et ainsi, sur la prairie,

Ces vaches ignares avortent une œuvre d’exception.


 

LA VACHE AU BOIS
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