Texte : Katerina Gogou
(Du receuil Τρία Κλικ Αριστερά, 1978)
Musique : Kyriakos Sfetsas
Album : Στο Δρόμο (« Sur la route »)
MARIA, UN TEMPS VIENDRA
Dialogue maïeutique
La création poétique reste, malgré tout, Lucien l’âne mon ami, une chose étrange et captivante — Pour celle ou celui ou ceux qui la font (faire est le mot exact pour dire faire de la poésie, pour « poéter » en français ; le poète est un homo faber) ; par ailleurs, la poésie est une compagne pleine de séduction et d’intelligence, au sens où cette dernière est compréhension profonde, capacité d’englober la conscience de tout et le monde dans la conscience et la conscience elle-même, bref, de prendre conscience et de la laisser et la regarder filtrer, sourdre, sourcer. Le texte poétique est son, couleur, mouvement, temps, rythme, syncope, musique, mélodie. En deux mots, la poésie fascine qui elle regarde. Si on peut faire une poésie pour soi, s’offrir de laisser couler sa conscience dehors, il est bon également de se baigner de l’ambiance d’une poésie autre ; elle aussi fascine. C’est le cas dans cette recréation qu’est la version ; en ce sens, la version se distingue de la traduction ; celle-ci aussi fascinée par l’image lointaine de la poétesse grecque — Katerina Gogou, en retaille une à sa manière. C’est un peu ce qui s’est passé — par exemple — entre Jean-François Millet (La Sieste) et Vincent Van Gogh (La Méridienne). C’est le cas pour celle-ci qui interpelle quant au destin des choses, du monde, des gens, de Maria et du moi poétique. Elle interpelle quant au temps à venir pour chacun pour soi.
Ah, dit Lucien l’âne, si on en restait là, sinon tu vas nous faire un traité d’esthétique.
Cependant, que tout ça ne nous empêche pas de tisser le linceul de ce vieux monde autopoétique, autocréateur, autonome, définitivement athée et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien l’âne
Un temps viendra où le monde changera.
Souviens-toi de ça, Maria.
Souviens-toi, Maria, à la récréation,
Quand on courait en tenant le bâton.
Ne me regarde pas. Ne pleure pas.
Tu es l’espoir. Écoute, un temps viendra
Où les enfants choieront leurs parents
Et ne s’envoleront pas à tous vents,
Où on ne claquera plus les portes,
Où on ne traitera plus les vieux de la sorte.
Et le travail, Maria,
On le choisira ;
On ne sera plus des chevaux
À la foire aux bestiaux.
Imagine, les gens parleront en couleurs
Et d’autres avec des notes et des fleurs.
On gardera certains mots
Dans une grande bouteille d’eau,
Des mots, des significations
Tels : défaut — oppression — solitude — prix — gain — humiliation
De quoi Katerina Gogou avait-elle le plus peur ? Elle nous le dit ici, avec la brutalité parfaite et sincère qui lui était coutumière. Elle avait terriblement peur de devenir une “poétesse”, et donc, d’une certaine manière, d’être engloutie par l’establishment. Elle avait peur, elle qui écrivait ses dissonances littéralement avec la matière de sa vie, d’être réduite à « contempler la mer » enfermée dans une chambre, en essayant d’oublier. Katerina Gogou voulait tout sauf contempler et oublier. Elle avait peur de devenir un pourvoyeur d'“opinions” vers lequel on se tourne pour obtenir une opinion plus ou moins élevée et éclairée. Elle craignait d’être enfermée dans des schémas métriques et techniques conçus spécialement pour le chant, ce qui est une chose spécifiquement hellénique.
Quiconque a suivi au fil du temps les événements et les aventures de la Section grecque, de l’ostensible 'Ελληνικό Τμήμα' de ce site, sait très bien que pratiquement tous les poètes grecs, même et surtout les plus classiques et les plus importants (Palamas, Solomos, Seferis, Kavafis, Ritsos, Elytis…) ont été mis en musique et chantés. Personnellement, je trouve que c’est une chose merveilleuse, qui fait de la chanson en grec quelque chose de beaucoup plus que de la simple chanson d’auteur, et qui ne trouve une certaine correspondance qu’en France et dans les pays francophones ; mais ce n’était pas le souhait de Katerina Gogou.
Sa terreur était celle de devoir se soumettre à la normalisation et donc, en défintive, à la neutralisation. Pour faire une comparaison nostalgique, la même chose est arrivée dans le temps à un Fabrizio De André ; ou, pour aller encore plus loin, aux « poètes maudits » français. Une neutralisation derrière laquelle on entrevoit toujours des universitaires, des prêtres et des policiers, trois catégories qui ont d’ailleurs beaucoup en commun, avec l’aide bienveillante et décisive des psychiatres qui contribuent à créer les mythes des « fous nationaux », des irréguliers régularisés, des anarchistes romantisés et des combattants anodisés. Rien de tout cela pour Katerina Gogou, qui court toujours de haut en bas en Patissìon. Et puis, bien sûr, parfois, il lui est arrivé d’être mise en musique et chantée ; on voit bien que c’est un prix à payer. [RV].
Ma plus grande crainte
Est de devenir un “poète”,
De m’enfermer dans ma chambre
Pour contempler la mer, sombre
Et m’y morfondre.
Mes veines, il ne faut surtout pas les suturer,
Car de souvenirs flous et des nouvelles de la télé,
Paroles : Κατερίνα Γώγου / Katerina Gogou
“Τρία κλικ αριστερά”, 1978 Musique : Κυριακός Σφέτσας / Kyriakos Sfetsas Album : Στο Δρόμο, 1981 (Sur la route) Lecture : Katerina Gogou
LA VIE EN PATISSÌON
Certains poèmes de Katerina Gogou ont effectivement été " mis en musique ", c’est-à-dire chantés sur une mélodie spécialement composée ; d’autres, notamment ceux de Τρία κλικ αριστερά, le recueil de poèmes publié en 1978 (comment traduire le titre ?), ont été récités par Katerina Gogou elle-même dans un album de 1981, Στο δρόμο (" Sur la route " ; mais la langue grecque autorise aussi le sens de " Voyage "), sur fond de musique dissonante, réminiscences du cool jazz, composée par Kyriakos Sfetsas. Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons cet album, voir par exemple Καμιά φορά ; mais ce poème est celui où Katerina, en un vers, monte et descend Patissìon, πάνω κάτω η Πατησίων. Toute une vie passée à arpenter cette immense et très longue rue du centre d’Athènes, à propos de laquelle il est bon de saisir l’occasion, enfin, de raconter quelque chose. Les Athéniens, aujourd’hui encore, l’appellent Patissìon (proprement : Λεωφορείον Πατησίων « avenue de Patissia ») parce que, parmi les nombreux quartiers qu’elle traverse, il y a précisément celui de Patissia ; mais son nom officiel est « Avenue du 28 octobre », d’après la date à laquelle le dictateur Ioannis Metaxas a prononcé son fameux “OXI” (« Non !") à l’ultimatum de Benito Mussolini. Sur Patissìon, dont la construction a commencé en 1841, la vie et l’histoire de l’Athènes moderne et, peut-être, de toute la Grèce sont littéralement passées. La Résistance y est passée, comme le dimanche 20 septembre 1942, lorsqu’un petit groupe de partisans, les PEAN, a fait sauter le siège de l’ESPO, l’organisation nazie grecque qui recrutait les jeunes hommes pour la Wehrmacht, avec son siège au n° 8 de Patissìon. Le même sort a été réservé, le 10 décembre 1944, au siège de la « Sûreté générale », détruit par ELAS à l’angle des rues Patissìon et Stournari. Sur Patissìon se trouve également l’entrée principale de l’école polytechnique athénienne, par laquelle les chars de la Junte sont entrés pour écraser la révolte étudiante du 17 novembre 1973.
Quelques événements pour faire comprendre un peu mieux ce que signifie « monter et descendre Patissìon », un sens que Katerina Gogou connaissait bien, un sens entrecroisé avec sa vie difficile passée à « voyager comme des pauvres », à se battre, à s’affronter, à se poignarder de haut en bas de cette rue. Ce n’est pas un hasard si l’album hommage dédié à Katerina Gogou après sa mort porte précisément ce titre : Πάνω κάτω η Πατησίων. Comment vont les choses actuellement, Katerina ? Comme dans tout le reste de l’Europe et du monde. En Grèce, il y a l’habituel gouvernement de droite. À l’intérieur de Polytechnique, il y a quelque temps, ils ont réussi à réinstaller une garnison de soldats et de policiers, évidemment pour la “sécurité” ; il y a eu quelques protestations d’étudiants, mais pas beaucoup. Ces jours-ci, ils finissent d’éliminer Exarchia, qui était déjà devenu un « quartier à la mode », ou presque. Ici, chez nous, nous nous préparons à vivre quelques années de fascisme, le vrai, celui qui n’a pas de limites, celui qui est soutenu par le “peuple”. Ces jours-ci, d’ailleurs, ces “gens” pleurent le décès d’une vieille dame de 96 ans et tremblent, comme toujours, devant les événements du championnat de football. Quant à moi, je dois me contenter de monter et descendre la via dell'Argingrosso. Autre chose que Patissìon. [RV]
Chanson française — Les Sauveurs de l’Humanité— Marco Valdo M.I. — 2022
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Quel curieux titre encore une fois, dit Lucien l’âne ; j’imagine qu’il ne s’agit pas d’obtenir la liste des illuminés qui ont prétendu, dont on prétend qu’ils… ou qui prétendent — il y en a encore en circulation, en être. Il y en aurait un sacré paquet.
Évidemment, Lucien l’âne mon ami, évidemment qu’il ne s’agit pas d’un palmarès œcuménique des messies, mais tout au contraire, il s’agit dans la chanson de personnages plus terre à terre. Si on lit attentivement le texte en reliant ce qui définit ces sauveurs de l’humanité, on obtient ceci :
« Le passage des sauveurs de l’humanité
Pour acclamer en groupe sur les trottoirs.
Les Guides, les chefs et les hommes d’État
Il convient de saluer tous ces gens-là.
… ces glorieuses personnalités »
Ah, dit Lucien l’âne, je commence à les situer et à coprendre de quoi il s’agit. Dis-moi si je me trompe. Il me semble qu’il s’agit de ces grandes manifestations obligatoirement spontanées qui saluent d’un enthousiasme hiérarchiquement organisé la venue — en l’occurrence, dans la capitale de la Zinovie — de personnages que le protocole désigne aux populations ébahies comme les « sauveurs de l’humanité ».
C’est une bonne compréhension de la chose, Lucien l’âne mon ami, et le plus grand des Sauveurs, c’est le Guide de la Zinovie — du moins, il le croit et force à le croire bien des gens ; les autres sont tout simplement ses disciples. Résumons : les gens ont congé pour aller faire la claque et ensuite, il est impossible de les ramener au travail ; ils en profitent pour se défiler et vaquer à leurs petites affaires. Ce qui fait que ces venues de « Sauveurs du Monde » sont quand même très appréciées des travailleurs. Justement, à propos de petite affaire, c’est dans la deuxième strophe, la « voix » raconte un rendez-vous galant, une approche de séduction et le début d’une idylle. On n’en saura pas beaucoup plus. Appelons ça, une scène de la vie quotidienne en Zinovie.
Si je peux me permettre, dit Lucien l’âne, c’est tout le contraire de ce qui se passe dans la chanson de Boris Vian : « On n’est pas là pour se faire engueuler », mais il faut dire que là les gens vont au défilé de leur plein gré, comme à la fête, comme à la foire ou au cirque ; pour eux, le défilé est un moment joyeux. C’est d’ailleurs ce qui donne aux défilés « Potemkine », tout leur sens ; il y a résolument là abus de confiance des organisateurs. Et puis ?
Et puis ?, répond Marco Valdo M.I. ; le reste de la chanson est une dénonciation du Guide, du régime et de ses objectifs insensés. Mais il vaut mieux les découvrir par soi-même et réfléchir à ce qu’ils impliquent. Notamment, ce qui est supputé à la fin et la réponse directe et réaliste de l’icône populaire — vox populi, en quelque sorte.
« Certains s’opposent et résistent
Avec l’espoir de changer ça.
Mariamarie s’exclame très réaliste :
Comme ça ? N’y comptez pas ! »
Même si, j’attire ton attention sur l’énorme ambiguïté de cette réponse pour qui en tire les conséquences logiques : pas comme ça, mais autrement peut-être ? Telle est la question
Oui, dit Lucien l’âne, elle ouvre des horizons. Soit, je vais faire ainsi. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde factice, menteur, hâbleur, bravache, rodomont et cacochyme.
Du recueil « Trois clicksà gauche », Katerina Gogou, 1978
AVEC LE RÊVE DE LA RÉVOLUTION
Dimitris Mytaras — 1994
Ce poème antiautoritaire et antifasciste a été remixé par un groupe punk, Endropia, sur lequel j’ai trouvé très peu d’informations (à part des références constantes à la " DIY Ethic ") ; on est loin de la chanson grecque " classique " ici, en somme, et on est très proche des soulèvements d’aujourd’hui. Katerina Gogou s’est suicidée en 1993 à l’âge de 53 ans ; en le lisant au fur et à mesure, j’ai réalisé à quel point je me sentais déjà proche d’elle. Je commence, en ce qui me concerne, par ici. [RV]
Poème de Katerina Gogou [1978]
Du recueil Τρία κλικ αριστερά (Trois clics à gauche) Musique et interprétation: Vangelis Kondopoulos Dans l’album collectif Πάνω κάτω η Πατησίων — Οι όψεις της μοναξιάς στην Κατερίνα Γώγου και 20 μελοποιημένα ποιήματα της (“De haut en bas par Patision — Les visions de la solitude chez Katerina Gogou et 20 de ses poèmes mis en musique”) [2012]
CHARON ET PSYCHÉ
John Stanhope — 1883
Chaque fois qu’on se trouve confronté à un texte de Katerina Gogou, tout se dérègle. Elle sort de tout schéma et de toute réalité prédéfinie, avec pour seule colle l’immense douleur qui envahit tout. Ce poème de 1978, extrait du recueil Τρία κλικ αριστερά, reflète sans doute, comme tant d’autres, l’histoire tragique de la vie de l’autrice, actrice et poète, qui s’est suicidée à l’âge de 43 ans ; mais il ne faut pas trop se laisser emporter par l’atmosphère apocalyptique qui semble l’imprégner, surtout au début (on dirait vraiment, au début, la scène d’une ville après un tsunami). Ce poème parle de quelque chose de bien défini : le quartier d’Exarchia à la fin des années 1970. Après la fin de son véritable « âge d’or », celui de la lutte sous la dictature des colonels, celui du peuple et de l’anarchie, celui où même la terrible police athénienne osait à peine mettre les pieds, celui de l’amitié et de la solidarité. Lorsque Katerina Gogou écrit ces lignes, tout semble déjà terminé : une ville vide, morte, qui subit déjà la transformation qui a fait au fil du temps de l’Exarchia, un lieu de résistance et d’humanité, une sorte de " quartier bobo " à la mode, où vit désormais une petite bourgeoisie en quête de " lieux alternatifs ", et où les touristes se rendent à la recherche d’un " frisson " assumé ; à tel point que le fait du dernier " référendum ", celui de Tsipras, où la population de l’Exarchia a voté majoritairement pour le " oui ", est bien connu. Katerina Gogou n’était pas une simple chanteuse de ces lieux, elle en était l’âme profonde, une âme de conscience et de résistance humaine, sociale et politique. Ses vers reflètent donc à la fois son histoire personnelle et celle des lieux qui l’ont vue et vécue. L'“apocalypse” est la fin d’une époque unique et, comme cela arrivera malheureusement, d’une vie. Comme pratiquement tous les poèmes de Katerina Gogou, celui-ci est aussi devenu, bien que tardivement, une chanson ; elle a été mise en musique et chantée, de manière nerveuse et hallucinatoire, par Vangelis Kondopoulos dans l’album collectif (entièrement dédié à Katerina Gogou) Πάνω κάτω η Πατησίων — Οι όψεις της μοναξιάς στην Κατερίνα Γώγου και 20 μελοποιημένα ποιήματα της ('Up and Down Patision — Visions of Loneliness in Katerina Gogou and 20 of her poems set to music'), 2012. [RV].
Poème de Katerina Gogou
(Da Τρία κλικ αριστερά, 1978)
Musique : Nikos Maindàs
Première interprétation :Magic de Spell
1998, Πάνω κάτω η Πατησίων (« Su e giù per Patisia »)
20 poèmes de Katerina Gogou misen musique Autres interprètes : Sokratis Malamas & Magic de Spell & Nikos Maindàs
LES OISEAUX NOIRS
Alekos Fassianos — 1987
Les banlieues athéniennes, les quartiers difficiles s’opposent un par un : Exarchia, Gyzi, Patisia, Metaxourgio. Le monde de Katerina Gogou et de son peuple, ses amis à la fin des années 1970. Si l’on pense au “dernier” de De André, les personnages de Katerina Gogou n’ont aucune aura “romantique”, pas même un milligramme. Ce sont des perdants, des gens qui ont d’abord été « pris ensemble » puis ont coulé, les amis et les petites amies de Katerina Gogou. « Oiseaux noirs et cordes à linge tendues ». Ils font n’importe quoi pour vivre, des métiers les plus courants aux plus impensables ; ils prennent des pilules et se saoulent pour dormir, mais ils ne dorment pas parce qu’ils ont des rêves (et là, dans la traduction, j’ai voulu suivre à la lettre la diction grecque originale : " ils voient des rêves "). Les amies de Katerina sont comme les cordes à linge qui pendent sur les terrasses des vieux HLM : les femmes sont attachées à tout avec des chevilles en fer. Culpabilité, blabla politique, maladies sexuelles et, surtout, violence, violence. Katerina Gogou a dédié à ses amis ces vers inoubliables, qui sont toujours écrits sur les murs. Des amis et des amis aux marges, mais ce sont des marges au-delà desquelles il n’y a que l’abîme. La même que celle qui a englouti Katerina Gogou le 3 octobre 1993, morte seule au milieu d’une rue d’une overdose et qui n’a même pas été reconnue et identifiée immédiatement (elle n’a été reconnue et identifiée que trois jours plus tard : son corps est resté tout ce temps à la morgue comme inconnu, et elle avait été l’une des actrices les plus connues de Grèce). Elle aussi n’avait plus d’espace, et elle aussi s’était mise à peindre en noir parce que son rouge avait été détruit. [RV]
Deux mots du traducteur (italien).
L’album de 1998 Πάνω κάτω η Πατησίων est un hommage collectif à Katerina Gogou contenant 20 de ses poèmes mis en musique par différents artistes grecs (les Magic de Spell ainsi que Sokratis Malamas et l’auteur de la musique, Nikos Maindàs), qui lui sont consacrés. Les quartiers populaires mentionnés dans le texte sont ceux que Katerina Gogou fréquentait vraiment : tout le monde connaît Exarchia pour être le « quartier anarchiste » athénien par excellence (celui-là même où Alexis Grigoropoulos a été assassiné, celui-là même des émeutes quasi quotidiennes dans la Grèce en crise), tandis que les autres ne seront connus que de ceux qui y (sur)vivent ou de ceux qui sont allés à Athènes pour ne pas voir le Parthénon ou pour se promener dans la fausse vie nocturne des clubs de la Plaka. Mais, là encore, ce serait comme aller à Rome pour visiter la Tor Bella Monaca ou le Laurentino 38, ou à Florence pour faire une visite des Piagge ou de la Case Minime. La séquence consacrée à ses amis, terrible fatras d’images allant des maladies infectieuses à la violence consommée dans l’indifférence, comporte même l’énonciation de la bactérie responsable de la vaginite, qui porte le nom de Trichomonas vaginalis. Après tout, le nom est grec : il signifie quelque chose comme « entité vaginale poilue ». Katerina Gogou, après tout, a écrit « dans sa propre langue parce que la vôtre ne sert qu’à lécher des culs ».
Mes amis à moi sont des oiseaux noirs ;
Mes amies à moi sont des cordes tendues.
Mes amis à moi sont des oiseaux noirs ;
Ils se balancent sur les toits des maisons en ruine.
Exarchia, Patisia, Metaxourgio, Mets.
Ils font ce qu’ils peuvent, ils vendent au porte à porte.
Des almanachs et des encyclopédies,
Ils font des routes, ils relient les déserts,
Ils chantent dans les clubs de la rue Zeno,
Révolutionnaires professionnels,
On les a ramassés, on les a brisés.
Maintenant, ils prennent des pilules et de l’alcool pour dormir.
Chanson française — À perdre la Raison— Marco Valdo M.I. — 2022
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
Toujours des voix, Lucien l’âne mon ami, une voix peut-être, peut-être même la même et peut-être pas. De toute façon, il vaut mieux qu’on ne le sache pas. Ainsi va la vie en Zinovie.
Marco Valdo M.I., qu’est-ce que tu me chantes là ? Tout ça met en appétit ma curiosité. Quelle est donc cette voix qu’on ne connaît pas ?
Et qu’on ne connaîtra sans doute pas, dit Marco Valdo M.I., et je disais que ce pourrait être la voix habituelle qu’on entend dans ce voyage et à bien y réfléchir, il me semble que c’est elle.
Finalement, remarque Lucien l’âne, ce qui importe, c’est ce qu’elle raconte.
Très juste, dit Marco Valdo M.I. et pour commencer, elle parle de la vie du fantassin et de ce qu’il ressent au combat.
« Les peurs et l’horreur du fantassin.
L’attente, la soif, la faim
La boue, le froid, la fin
Et le rire de la mort partout »
Ensuite, ce qui explique le titre, elle souligne que dans le pays, l’ambiance est irrespirable, démente, insupportable, destructrice de la vie quotidienne :
« Le jour, la nuit, en toutes saisons,
Une senteur à perdre la raison. »
Et puis, la voix évoque le personnage — une dame nommée Mariamarie et surnommée l’Abrutie, qui, toujours selon la voix projetée d’on ne sait où, est l’incarnation légendaire de la Zinovie.
« Avec la Zinovie au cœur,
Lisier, purin, engrais, odeurs,
Voici venir Mariamarie l’Abrutie,
L’incarnation légendaire de notre État. »
Puis, elle parle du Guide et de son goût pour la gloriole et d’un condamné qui a « renoncé à exister » :
« Contre la guerre, un homme a protesté.
Un procès public a été organisé ;
L’accusé n’a pas pu y assister.
Condamné, il a renoncé à exister. »
Je vois, dit Lucien l’âne. Sans doute, a-t-il renoncé à vivre à l’insu de son plein gré. Bref, encore un suicidé volontaire pour l’exemple. Ça se fait beaucoup dans certains pays. Serait-ce le cas en Zinovie ? Et puis encore ?
La deuxième strophe, reprend Marco Valdo M.I., est un plaidoyer du Guide pour son statut de statue vivante.
Bien vu, dit Lucien l’âne, j’avais moi aussi cette impression qu’il jouait la partition du Grand Commandeur dans le Festin de Pierre ou dans le Don Giovanni. En fait, il m’a tout l’air d’une sorte d’ectoplasme autarcique.
Donc, je poursuis, dit Marco Valdo M.I. ; comme dans les étapes précédentes de ce long voyage, il y a toute une justification de la société zinovienne et du bon droit des chefs à l’être et à être respectés. C’est la doxa nationale. Je laisse à chacun savourer cette apologie du Guide par lui-même. Car en réalité, toute son adulation est dictée par lui et relayée par les bouches sonores de ses inconditionnels. Je ferai cependant juste un petit éclairage à propos du dernier vers de la chanson où un mot, un seul, change tout.
Ah, oui ?, dit Lucien l’âne, et lequel ?
Le mot « pour », explique Marco Valdo M.I., car selon que le mot « pour » est absent ou pas, le vers est plus ou moins effroyable. Regarde :
« Nous ne laisserons personne nous dénoncer. »
et
« Nous ne laisserons personne pour nous dénoncer. »
— Sans le « pour », dans le futur et si le Guide a encore le pouvoir, on empêchera les gens de dénoncer les erreurs et horreurs du régime , c’est-à-dire du guide, de son entourage et des dirigeants et de ceux qui les servent. Ce qui est déjà un projet monstrueux et hautement criminel.
— Avec le « pour », c’est pire encore ; il s’agit bel et bien de liquider préventivement tous les gens qui pourraient un jour dénoncer les erreurs et horreurs du régime , c’est-à-dire du guide, de son entourage et des dirigeants et de ceux qui les servent.
J’ai comme l’impression, dit Lucien l’âne, que c’est ce qui s’est fait et qui se fait encore dans certains pays ; mais en effet, s’ils souhaitent échapper à la justice, ces dirigeants ont tout intérêt à éliminer préventivement tous ceux qui pourraient témoigner de leurs crimes. Je leur suggère de commencer par eux-mêmes et si possible, immédiatement, car ainsi, il ne pourra y avoir d’aveux Allons, tissons le linceul de ce vieux monde dénonciateur, horrible, horrifique, dément et cacochyme.
Version française — CRISTALLOMANCIE — Marco Valdo M.I. — 2022 Chanson finlandaise (finnois) — Krystallomantia — Korpiklaani — 2022
Les superstars du Folk Metal finlandais KORPIKLAANI ont sorti un nouveau single intitulé “Krystallomantia” qui voit le groupe coupler son son caractéristique avec ses paroles les plus politiquement influencées à ce jour. La chanson anti-guerre, mélancolique mais optimiste, a été écrite sur l’Ukraine et l’invasion russe en cours dans ce pays.
Dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est-ce qui peut pousser les gens à recourir à la cristallomancie, laquelle, si je ne me trompe, consiste à lire l’avenir ou un présent distant et invisible au travers d’une boule ce cristal, un art qu’on attribuait aux sorcières et à certains anciens manciens.
Oui, dit Marco Valdo M.I., la cristallomancie était anciennement une science de la divination, disons plus exactement, une pseudo-science qu’étaient réputés maîtriser les sorcières, mais aussi toutes sortes de devineresses et de devins le plus souvent auto-proclamés tels. Depuis, d’autres s’y essaient également en amateurs de transes. Cela dit, c’est bien à cet art divinatoire que se réfère la chanson et à titre tout à fait métaphorique et en un usage purement poétique. J’ajoute qu’ici dans la chanson, il n’est nullement question d’une sorcière ; il s’agit d’une cristallomancienne — ça fait plus professionnel, un peu comme nécromancienne.
Je vois, dit Lucien l’âne. Mais au fait, que raconte-t-elle cette chanson, car encore une fois, tu as noyé le poisson avec ta digression.
Je m’en vais te répondre à l’instant, Lucien l’âne mon ami, mais avant ça, je voudrais situer la chanson dans son contexte et à plus sieurs égards. D’abord, souligner que c’est une chanson on ne peut plus contemporaine — elle date de quelques semaines et il faut bien vu qu’elle parle de la guerre en Ukraine. Un autre point, c’est qu’elle (du moins, sa version originelle en suomi) nous vient de la lointaine Finlande — en finnois, Suomi, laquelle entretient une proximité dangereuse avec l’ours Igor, nommé dans la chanson et figure emblématique de la Russie ; un voisinage périlleux de 1 200 Km de long, avec un ursidé féroce qui est actuellement
d’humeur à agresser et envahir ses voisins. C’est là que la divination a son rôle à jouer en tirant le signal d’alarme, en sonnant le tocsin.
En gros, dit Lucien l’âne, si je comprends bien, l’affaire se résume ainsi :
« Avant était avant ;
Avant, l’ours était assoupi.
Maintenant est maintenant ;
De sa tanière, l’ours est sorti. »
Tu résumes parfaitement, Lucien l’âne mon ami. Cependant, la chanson fait plus que sonner l’alerte, elle annonce la résistance, elle l’appelle de ses vœux, elle l’appelle par avance :
« Non, il n’y a aucune raison de s’incliner,
Vous pouvez peut-être nous écraser,
Nous mourrons, mais la terre mère
D’un sol d’or revivra fière. »
Elle a raison, dit Lucien l’âne, surtout, quand on vit près d’un ours, on n’est jamais trop prêt à se défendre et tous ensemble, les morts y compris, comme le disait Piero Calamandrei dans « Lo avrai Kamerata Kesselring ». En Italie, certains ont adopté et conservent cette antienne qu’on a faite nôtre également : « Ora e sempre : Resistenza ! ». Allons, tissons le linceul de ce vieux monde préhistorique, barbare, imbécile et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
La danseuse, devant le musicien silencieux,
Est pétrifiée ; le kantele est en feu.
Le soleil sans lumière,
Dans le rêve, se réverbère.
La cristallomancienne voit
Un guerrier, sa poitrine, où le fer
Jamais ne rouillera.
Elle dit la vie est comme la guerre
Et le temps ; aujourd’hui, le soleil passe ;
Demain, reviendront le gel et la glace.
Non, il n’y a aucune raison de s’incliner,
Vous pouvez peut-être nous écraser,
Nous mourrons, mais la terre mère
D’un sol d’or revivra fière.
La cristallomancienne voit
Un guerrier, sa poitrine, où le fer
Jamais ne rouillera.
Elle dit la vie est comme la guerre
Et le temps, aujourd’hui, le soleil vient ;
Mais demain…
Avant était avant, maintenant est colère.
Avant le grain houlait, le grain riait bien fort.
Avant était avant, maintenant est tonnerre.
Mauvaise faux, rumeur et réveil du fort :
Igor de l’Est massacre depuis sa tanière.
Avant était avant, maintenant est colère.
Avant le grain houlait, le grain riait encore.
Avant était avant, maintenant est guerre.
Mauvaise faux, rumeur et roulement et réveil du fort :
Chanson française — Le Congé éternel— Marco Valdo M.I. — 2022
LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.
À voir ce titre, dit Lucien l’âne, j’ai des visions macabres.
Eh bien, Lucien l’âne mon ami, détrompe-toi, il n’en est rien. Ce congé éternel est bien sûr une vision de l’esprit, mais pas nécessairement macabre. En fait, il désigne autre chose que ce que tu imaginais. Évidemment, cette expression de « congé éternel » convient parfaitement pour désigner la mort et de ce point de vue, tu as complètement raison, je ne saurais en disconvenir.
Soit, dit Lucien l’âne, mais alors quoi ? De quoi est-il question ?
Ah, dit Marco Valdo M.I., ce congé éternel, c’est tout le contraire du temps macabre, ce n’est vraiment pas l’univers de la mort, c’est la vie, mais par n’importe quelle vie. C’est là le thème central de la chanson : la vie en rêve.
« La vie en rêve, c’est évident,
C’est le véritable paradis.
…
En rêve, personne pour vous obliger ;
La vie alors est un éternel congé. »
Qui peut avoir de telles idées ?, demande Lucien l’âne.
Comme d’habitude en ce voyage, dit Marco Valdo M.I., et j’ajouterais, comme d’ordinaire en Zinovie, qui a de telles idées se garde bien de révéler son identité ; c’est une voix anonyme et c’est la voix de toute la chanson.
Et donc pas si anonyme que ça, dit Lucien l’âne, même si on ne peut lui mettre un nom.
Peut-être, répond Marco Valdo M.I., mais en tout cas, elle échappe ainsi aux services et à leurs sévices.
Alors, que dit-elle cette vox clamantis in deserto zinoviano ? , demande Lucien l’âne.
En fait, continue Marco Valdo M.I., cette vie en rêve est une manière de clandestinité, un moyen de résistance (au demeurant fort efficace) que cette voix anonyme expose – à bons entendeurs, salut ! C’est aussi un mode de survie en Zinovie, où la vie quotidienne est à la fois, terne et pesante, toujours sous contrôle et la victime des mouchards et des dénonciations. Cependant, la vie en rêve demande un apprentissage, de l’entraînement et de l’expérience – comme la marche, on l’apprend en la pratiquant. Elle suppose aussi une auto-discipline et une grande discrétion. En quelque sorte, il faut se fondre dans le paysage, ne jamais se laisser deviner.
Oh, dit Lucien l’âne, c’est l’intime forteresse ; c’est tout un art.
En effet, dit Marco Valdo M.I. ; et la leçon vaut également pour tous les mondes oppressifs, que l’oppression soit fille d’une autocratie, de l’idéologie ou de la religion, elle n’en est pas moins oppressive. Maintenant, pour le reste de la chanson, la voix de l’inconnu zinovien raconte sa vie, l’endroit où il est né – dans un village perdu d’une lointaine province là-bas au fond de la Zinovie ; son départ à la ville dans le grand exode des populations paysannes de Zinovie – il en résulta des disettes et des famines énormes ; un épisode imaginaire de défilé militaire ; ensuite, l’histoire d’un savant exilé que les services (dits de sécurité) vont empoisonner.
Voilà des choses très diverses et pas roses, dit Lucien l’âne, et pour la dernière, carrément effroyable. Je vais te dire, moi, avec tous ces épisodes de ce voyage – on en est au soixante-sixième, je commence à me faire une idée de la vie en Zinovie et j’avoue que je m’y ferais guère et même, à vrai dire, pas du tout. Raison de plus pour continuer notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde infâme, infernal, infirme, infini et cacochyme.