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17 mai 2019 5 17 /05 /mai /2019 10:56
PAS UNE DE MOINS

 

Version française – PAS UNE DE MOINS – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson guatémaltèque (langue espagnole) – Ni una menosRebeca Lane – 2017

 

 

 

 

 

« Ni Una Menos » est un cri collectif contre la violence machiste. Elle est née de la nécessité de dire « Assez de féminicides ! », car en Argentine, toutes les 30 heures, une femme est assassinée simplement car elle est une femme. L’appel venait d’un groupe de journalistes, de militants, d’artistes, mais il s’est amplifié lorsque la société s’en est emparé et en a fait une campagne collective. (La campagne)« Ni Una Menos » a été rejointe par des milliers de personnes, des centaines d’organisations à travers le pays, des écoles et des militants de tous les partis politiques. Parce que la demande est urgente et que le changement est possible, Ni Una Menos s’est imposée dans l’agenda public et politique.

 

 

 

 

J’aimerais avoir de jolies choses à écrire,

Mais je dois me décider et je me décide à la colère.

Aujourd’hui, 5 femmes ont été assassinées

Et chaque heure, au moins 20 femmes violées

Au Guatemala, c’est une journée ordinaire.

Multiplie et tu sauras pourquoi nous sommes en colère.

Je ne vais pas me gêner vis-à-vis de ceux qui refusent de comprendre

Que c’est une urgence et que nous sommes prêtes.

Je ne suis pas pacifiste, qu’on ne me demande pas des choses que je n’offre pas.

Je n’ai pas demandé de piédestal et je ne le mérite pas.

J’en ai marre de marcher dans la peur, comme les autres.

Je suis agressive, car c’est ma façon de me défendre.

 

 

Moi, je n’ai pas de privilège qui protège ce corps

Dans la rue, ils pensent que je suis d’un blanc parfait,

Mais je suis noire comme mon drapeau et courageuse

En mon nom et au nom de mes bisaïeules.

La guérisseuse après tant de coups, connut la mort,

Car l’homme qui l’aimait, en réalité la détestait.

L’autre qui a été abandonnée avec un enfant

Et quand elle tomba infirme, elle a dû l’envoyer dans un hospice.

 

 

Pour moi, à l’âge de 15 ans.

Une gifle m’a percé le visage,

Car aucun humain ne s’est montré

Le jour où un délinquant a laissé mon téton marqué.

C’est aussi pour la fillette de 9 ans

Enceinte, car son frère la viola.

Une enfant sans droits, car le clergé

Considère que l’avortement est pire que ce qu’on lui a fait.

Je m’en tiens aux faits.

Je ne vais pas expliquer avec des dessins à ces hommes.

Qui croient qu’avec leur intelligence, ils viendront nous éduquer

Du haut de leur privilège.

 

 

Moi, je n’ai pas de privilège qui protège ce corps.

Dans la rue, on pense que je suis d’un blanc parfait,

Mais je suis noire comme mon drapeau et courageuse

En mon nom et au nom de mes bisaïeules.

Dans les rues nous sommes des milliers

Du Mexique au Chili et dans le monde entier.

Sur pied de guerre, vivantes, nous revendiquons

Nous n’avons pas peur. Toutes et pas une de moins, nous revendiquons.

 

 

On dit que je suis hystérique et outrancière

Mais aujourd’hui, je chante en mon nom

Et celui de toutes mes sœurs. Ne nous accusez pas de violence.

C’est de la légitime défense.

Nous ne sommes plus impuissantes, nous sommes en résistance,

Mais je suis noire comme mon drapeau et courageuse

En mon nom et au nom de mes bisaïeules.

 

 

 

PAS UNE DE MOINS
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Published by Marco Valdo M.I.
15 mai 2019 3 15 /05 /mai /2019 16:47

 

LA CUMBIA DE LA MÉMOIRE

 

 

Version française – LA CUMBIA DE LA MÉMOIRE – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson guatémaltèque (langue espagnole) – Cumbia de la MemoriaRebeca Lane – 2017

 

Paroles et musique : Rebeca Eunice Vargas Tamayac, alias Rebeca Lane

 

 

 

Alors que je me demandais pourquoi personne – à part John Sayles, en 1997, avec son magnifique "Men With Guns" (mal traduit en italien avec "Angeli armati") – n’a jamais réalisé un film sur ce génocide (El genocidio maya -llamado también genocidio guatemalteco) pour le grand public (je dirais que le terme est approprié, vu les plus de 200.000 morts sur une population totale qui dans les années 80 n’atteignait pas 8 millions d’habitants) au Guatemala entre 1960 et 1996, opéré par l’armée et ses féroces "kaibiles" entraînés aux Etats-Unis, principalement contre la population civile autochtone....

 

 

Alors que je me demandais pourquoi personne n’a écrit et réalisé un film sur des gens comme Otto René Castillo et bien d’autres qui ont donné leur vie pour s’opposer à la dictature et à l’horreur incarnée par des salauds comme Efraín Ríos Montt, condamné en 2013 à 80 ans de prison pour génocide des peuples mayas du Guatemala, mais mort dans son lit, car il était trop vieux pour aller en prison (qu’il brûle en enfer)…

 

 

Alors que je me demandais comment il est possible qu’il n’y a pas si longtemps (2007), certains de nos "Folgorati" (commandos italiens) pouvaient encore participer à un exercice de kaibiles au Guatemala, axé non pas sur l’annihilation d’une maison du trafic de drogue, mais d’un camp de guérilla...

 

Alors que je me posais cette question, j’ai heureusement découvert les paroles de cette chanson écrite par une poète, rappeuse et sociologue anarchiste guatémaltèque, née dans les années où l’horreur était la plus grande dans ces régions… La seule lecture du massacre de Las Dos Erres en 1982 donne la chair de poule…[Bernart Bartleby.]

 

 

 

 

 

 

Nous sommes ici pour revendiquer la mémoire du peuple Ixil.

Nous sommes ici pour dire

Là, au Guatemala, il y a eu un génocide ! 

Des rivières de sang que la Terre a pleuré

Après tant de massacres en temps de guerre.

Et ne pensez pas que ça s’est passé seulement dans les années 80.

Tant de villages dévastés d’une manière si cruelle,

Si violente fut la façon d’ôter l’eau aux poissons

 

 

L’armée a tué encore d’autres fois

Comme ils pensent à partir de la haine, ils font tout à l’envers.

En défendant les intérêts des riches chaque fois

Vous ne vous êtes pas rendu compte que l’extermination

Des villages mayas, prouvait l’intention de commettre un génocide

Lansofía a dit qu’il fallait tuer le plus possible

Quel hasard qu’il y a sur cette terre aujourd’hui une mine,

Des fusils et des haricots pour la rééducation,

Ce sont des camps de concentration pour ladiniser.

 

 

Rios Montt ne le nie pas, nous allons te juger.

Autant de fois que nécessaire, je vais témoigner.

C’est clair, il y a eu un génocide.

Ce corps le sait, car en lui, l’oubli n’existe pas.

Tu essaies d’effacer l’histoire, j’écris la mémoire

Écoute, cette chanson est une sentence de condamnation.

C’est clair, il y a eu un génocide.

Ce corps le sait, car en lui, l’oubli n’existe pas.

Tu essaies d’effacer l’histoire, j’écris la mémoire

Écoute, cette chanson est une sentence de condamnation.

 

 

Le génocide n’est pas moi.

On ne pourra jamais imposer l’amnésie historique à notre mémoire collective.

Je me bats

Le génocide n’est pas nous.

Au visage de ceux qui soutiennent n’y a pas eu de génocide : si, il y a eu génocide !

Le génocide, c’est Rios Montt.

Le peuple d’Ixil t’a déjà jugé.

 

 

Le juge de Jasmin Barrios l’a dit !

Pendant des jours, tu as écouté la torture

Des gens si courageux qu’ils refusent l’oubli

Le pouvoir a réussi à annuler le procès.

Les hommes d’affaires dinosaures ont forcé le retour en arrière

Ce qu’ils craignent, c’est que nous avons déjà perdu notre peur.

Nous renaissons de la terre avec tous nos morts

 

 

C’est clair, il y a eu un génocide.

Ce corps le sait, car en lui, l’oubli n’existe pas.

Tu essaies d’effacer l’histoire, j’écris la mémoire

Écoute, cette chanson est une sentence de condamnation.

C’est clair, il y a eu un génocide.

Ce corps le sait, car en lui, l’oubli n’existe pas.

Tu essaies d’effacer l’histoire, j’écris la mémoire

Écoute, cette chanson est une sentence de condamnation.

 

 

Écoute, cette chanson est une sentence de condamnation.

Le génocide n’est plus seulement une lutte de nous dans le pays, mais

C’est aussi une revendication dans le monde qui

Juge et condamne les génocidaires au Guatemala

Si, il y a eu génocide !

 

LA CUMBIA DE LA MÉMOIRE
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Published by Marco Valdo M.I.
13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 20:49

 

Le Voyage en Cage

 

 

Lettre de prison 27

7 juin 1935

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Le Voyage en Cage ?, demande Lucien l’âne. Carlo Levi a été libéré ? Ou va-t-il l’être ? Mais alors pourquoi en cage ? Je ne comprends pas.

 

Je comprends, Lucien l’âne mon ami, que tu ne comprennes pas ce titre. D’abord, comme tu le subodores en quelque sorte en supposant que Carlo Levi a été libéré, cr pour voyager, c’est l’évidence, il faut sortir de la prison. On ne peut voyager en cellule. Sauf évidemment à supposer que le mot « cage » désigne la cellule, dans ce cas on retrouverait ce que Levi a expérimenté jusque là : le voyage en cellule, comme Xavier de Maistre avait expérimenté le voyage autour de sa chambre – c’était bien avant, même si c’était aussi à Turin. Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit.

 

Mais alors, s’étonne Lucien l’âne, de quoi s’agit-il ?

 

D’un vrai voyage dans une vraie cage, voilà tout, répond Marco Valdo M.I. ; en fait, nous sommes à un moment clé de l’histoire. Alors que tout laissait penser à Carlo Levi qu’il allait être libéré et que ses interlocuteurs judiciaires le lui avaient affirmé, au moment où après deux ans de surveillance et d’enquêtes, les magistrats turinois s’apprêtent à le relâcher, soudainement, on le transfère de la prison des Nuove à Turin où il séjournait depuis des semaines vers la prison de Regina Cœli à Rome. Derrière cette manœuvre inattendue, il y a clairement eu une intervention venue d’en haut et tout spécialement des services du Tribunal Spécial qui se saisit du dossier de Carlo Levi, qui est donc bien considéré comme un ennemi de l’État (fasciste) et un opposant politique dangereux.

 

Alors quoi, dit Lucien l’âne, c’est un enlèvement ?

 

Oui, on peut qualifier l’affaire ainsi, répond Marco Valdo M.I. C’est même un rapt et les conditions du transfert sont assez rocambolesques. Des agents venus de Rome viennent le chercher, l’emmènent à la gare et l’enferment dans une cage placée dans le fourgon à bagages. Le voyage Turin-Rome dure 17 heures et à l’arrivée, Le Dr. Levi est poussé dans une auto aux vitres occultées et conduit à toute allure à l’historique prison romaine de Regina Cœli que le régime fasciste avait réservée aux prisonniers politiques. À son arrivée sans plus attendre, on le replace illico dans une cellule isolée au fond du couloir. La suite au prochain numéro.

 

Il n’y a pas à dire, cette fois, il y a de l’action, commente Lucien l’âne. On se croirait au cinéma.

 

Avant de te laisser conclure, Lucien l’âne mon ami, il me revient à la mémoire le titre d’une chanson que j’avais écrite, il y a des années et qui s’intitulait « La Moisissure de Regina Cœli », dans laquelle, bien des années après – vers 1970, Carlo Levi sur son lit d’hôpital se disait :

 

« Cette moisissure sur le mur gris
Est-elle celle de Regina
Cœli ? »

 

En attendant avec impatience le prochain numéro, dit Lucien l’âne, tissons le linceul de ce vieux monde fasciste, pénitentiaire, répressif, régressif et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Hier, Le Nuove à Turin ;

Aujourd’hui, Regina Cœli à Rome :

Hôtels judiciaires du régime.

D’un à l’autre, en train,
Charmant tourisme.

 

Regina Cœli express, en colis.

Rapallo, La Spezia, Pisa,

Civitavecchia, Roma.

Visite magique du pays,

Une mise en scène, un cinéma.

 

Ma libération était certaine,

Sûre dans la quinzaine,

Sous quelques jours, dans la semaine

Et me voici, ici,

En visite forcée à Regina Cœli.

 

Un enlèvement impromptu.
Leurs enquêtes négatives

Avaient pourtant conclu

À ma libération définitive

Sous réserve des mesures administratives.

 

Quel cirque, un vrai roman noir !

Un rapt à la prison,

Dix-sept heures de malle-armoire,

Deux mètres-cubes de cage,

La gare, le voyage, de l’action.

 

Rome, la lumière vibre.

Sur la berge dorée du Tibre,

Une belle auto noire

Glisse le long d’un boulevard

Et je finis au fond du couloir.

 

Le Voyage en Cage
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Published by Marco Valdo M.I.
12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 10:13

 

LE HURLEMENT


 

Version française – LE HURLEMENT – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – L’ululatoRocco Rosignoli – 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jeune loup grimpa sur la montagne

Laissant cette plaine derrière lui.

Il tournait et retournait dans son esprit

L'image macabre et confuse

De ses compagnons assassinés,

Exposés à la croisée des routes,

Où le diable s’est posté,

Là où les gens s’acoquinent.

 

 

 

Et il poussa son hurlement.

 

 

 

À chaque croisement, il choisit un chemin,

Qui va au désert, qui conduit à la mer,

Il choisit de traverser un enfer,

Choisit entre la mort et un avenir incertain.

Remonte des rivières comme des autoroutes,

Qui ramènent aux monts d’origine.

Passe les cols des routes,

Entend les voix des pays.

Les voix parlent de loups noirs et d’étrangers,

De moutons en danger,

De traditions assiégées par le présent

Et du sifflement du serpent.

 

 

 

Des voix gonflées par l’immonde terreur

Qui de la race humaine a fait la grandeur :

Pour qui tuer avant la menace

Est la seule tactique efficace.

 

 

 

Et il poussa son hurlement.

 

 

 

Le jeune loup ne s'arrête pas et remonte.

Entre un tas de paille et un pré pelé,

Son œil de prédateur affamé

Scrute à travers la broussaille.

Il cherche une bête affairée,

Qui cherche à manger et ne ralentit pas ;

Il reste seul, la chasse est terminée.

La force de la meute lui donnait sa voix.

 

 

 

Et il poussa son hurlement.

 

 

 

Un loup perdu ne se laisse pas mourir

Et cherche des compagnons pour repartir,

Une femelle forte pour procréer,

Les voix du serpent ne peuvent pas blesser

L’orgueil que le loup emporte en son âme

Aveugle de faim et de sang assoiffée

Et l’obstination meut ses jambes

Et crie à la pleine lune.

 

 

 

Et il pousse son hurlement.

 

LE HURLEMENT
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Published by Marco Valdo M.I.
11 mai 2019 6 11 /05 /mai /2019 10:43

 

L’Année philosophique

 

 

Lettre de prison 26

4 juin 1935

 

 

 

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

D’une année à l’autre, les occupations du prisonnier Levi, isolé dans sa cellule, évoluent. Ainsi, dit Marco Valdo M.I., si lors de sa première incarcération, l’ambiance était poétique ; cette année (1935) serait philosophique.

 

Qu’est-ce que c’est cette histoire ?, dit Lucien Lane. D’où vient qu’il y ait eu une année poétique et une autre philosophique ? Serait-ce comme l’année du Chat, du Chien, de l’Ours ou pourquoi pas, de l’Âne ? J’avoue ne pas trop comprendre.

 

Et je te comprends, Lucien l’âne mon ami. Il faut se reporter aux conditions de ses séjours en prison et se souvenir que comme prisonnier politique, il est en isolement et que de ce fait, il dispose d’énormément de temps vide. Et comme le peintre ne peut pas peindre, ni dessiner ; comme l’écrivain ne peut écrire que de courtes lettres et encore, deux fois par semaine sur un papier réglementaire à la surface réduite et que de surcroît, ces écritures destinées à la famille sont passées au crible de la censure et à la lunette grossissante de la police politique. Bref, le prisonnier politique ne peut communiquer que très peu et sous contrôle. Au peintre et écrivain Levi, finalement, il ne reste que la lecture. La lecture, donc : la première année, il avait lu essentiellement des poètes ; cette fois, il s’attaque à la philosophie.

 

Ah, dit Lucien l’âne, je commence à comprendre le sens de ces ambiances, mais je ne saisis pas le pourquoi. Pourquoi une année comme ci, pourquoi une année comme ça ?

 

Pourquoi ?, Lucien l’âne mon ami, mais tout simplement parce que le régime carcéral limite le champ des possibles et réduit le choix aux ouvrages présents dans la bibliothèque de l’établissement, sans compter le rôle de l’aumônier distributeur. Parmi les livres possibles, d’autres tris viennent encore réduire le champ : la censure et le mode d’approvisionnement de la bibliothèque, le tout complété ou modulé par la personnalité et les horizons culturels du bibliothécaire. Ainsi, on trouve facilement des ouvrages religieux, des hagiographies, des opuscules édifiants ; par contre, il va de soi que – sauf erreur ou distraction – les livres « révolutionnaires » sont bannis. Pour le reste, vu par les autorités, s’en tenir aux classiques patentés ou à des ouvrages scientifiques ou didactiques est une sécurité.

 

Je perçois parfaitement la logique de cette politique d’encadrement, dit Lucien l’âne. Cependant, je n’y vois pas la réponse à ma question : la poésie, une année ; une année, la philosophie.

 

Oh mais, Lucien l’âne mon ami, du fait que le choix dans la bibliothèque, si réellement c’en est une, est assez limité et que Carlo Levi était un grand lecteur et son séjour se prolongeant, il était arrivé à épuiser le fonds poétique disponible qui pouvait tant soit peu l’intéresser et il avait dû se tourner vers les livres philosophiques. Au passage, j’attire quand même ton attention sur cette quasi-citation de Verlaine :

 

« Dans le ciel par-dessus le toit

Si haut, si bleu ».

 

Oui, je vois, dit Lucien l’âne, un souvenir de son séjour à la prison de Mons.

 

Mais incontestablement, Carlo Levi bouscule la perspective mélancolique et ouvre différemment, dynamiquement sur le monde. La prison n’est qu’une étape et n’est aussi qu’un lieu d’enfermement des corps ; la pensée se promène dans son propre univers extensible à l’infini et au-delà ; le chemin ne s’arrête pas là. Cette manière de philosopher « Tout change, tout a changé » est manière aussi d’affronter l’ennui qui meuble sournoisement les couloirs et les cellules de la prison. Et les réminiscences aussi une façon de se relier à l’ailleurs, hors d’atteinte des gardiens du monde. Et pour conclure, une pirouette en forme de comptine – sic transit :

 

« La condition humaine et les roses

Sont d’éphémères choses.

Dansez, chantez

Et embrassez le prisonnier. »

 

Je vois, je vois, dit l’âne Lucien en riant, je la connais celle-là :

 

« Entrez dans la danse
Voyez comme on danse.
Sautez, dansez,
Embrassez qui vous voudrez. »

 

C’est encore une fois un effet de l’art de l’ironie et de la dérision et de cette façon poétique de dire sans le dire, de laisser entendre. Cette fin met en perspective le Régime « éphémère chose ». Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde ennuyeux, fermé, triste, grossier, arrogant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Ici, l’an dernier était poétique,

Ici, cette année est philosophique.

Ces jours sont des conditions

Idéales pour les méditations

Les plus théoriques.

 

Du temps à foison,

Aucun bruit, aucun trouble,

Aucune autre occupation,

Une totale concentration

Et les murs blancs de la cellule.

 

Dans le ciel par-dessus le toit

Si haut, si bleu

Les infinis en moi

Si beaux, si lumineux

Savent un monde au-delà.

 

Les espaces intérieurs et le temps

Sont infiniment grands

Tels des vases communicants,

Ils s’étendent autant

Qu’on resserre le présent.

 

Ces érudits penseurs,

Si précieux ici en prison,

Je les donnerais sans erreur

Pour un bouquet de fleurs

À peindre à ma façon.

 

Tout change, tout a changé

La condition humaine et les roses

Sont d’éphémères choses.

Dansez, chantez

Et embrassez le prisonnier.

 

 L’Année philosophique
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Published by Marco Valdo M.I.
8 mai 2019 3 08 /05 /mai /2019 17:29

 

CÉLÉBRATION DES CHANTEURS

 

 ANONYMES


 

 

Version française – CÉLÉBRATION DES CHANTEURS ANONYMES – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Celebravamo cantori anonimiRocco Rosignoli – 2019
 

GAVRILO PRINCIP

 

 

Il ne fait aucun doute que les chanteurs contemporains de cette belle chanson née en ces mauvais jours continuent à célébrer les "chanteurs anonymes", c’est-à-dire tout le riche héritage du chant populaire produit par ce malheureux pays appelé "Italie".

 

Qu’on retrouve là Rocco Rosignoli, Francesco Pelosi, Alessio Lega, Max Manfredi, Rebi Rivale et Davide "Darmo" Giromini, avec leurs noms et des anonymes à la fois, parcourant les routes les plus improbables pour aller chanter ces chansons dans des endroits souvent encore plus improbables que ces routes ; et j’en sais quelque chose, les ayant souvent suivis même dans des endroits qui sont en désaccords insurmontables avec les cartes. Je ne suis pas surpris, alors, par cette chanson à peine sortie, et justement maintenant.

 

C’est un voyage, cette chanson, dans l’histoire de ce pays à travers la chanson collective qui l’a marquée. En l’écoutant et en lisant son texte, vous aurez remarqué que chaque strophe se réfère à tout cet héritage, que ce site et d’autres (pensez seulement au « Deposito ») conservent méticuleusement, qui forme l’activité de l’Institut Ernesto De Martino, qui dans ceux-là et d’autres médias désormais souterrains,pour qu’il ne soit pas laissé pour mort tandis que la mémoire semble céder aux lourdes attaques de l’imbécillité fasciste assistée de technologies toujours plus sophistiquées revenue à ses bestialités les plus brutes et les plus vulgaires.

 

Vous avez peut-être remarqué qu’une des strophes de cette chanson fait précisément référence à Gorizia, une chanson anonyme qui, redécouverte, il y a une cinquantaine d’années avait commencé à provoquer un tumulte et n’a pas encore cessé d’en provoquer. Et alors, comment dire : une chanson qui célèbre ces chansons, est nécessaire parce qu’il les célèbre en s’insérant entre elles, à part entière, et nonobstant que ses chanteurs ne soient pas anonymes. Je les remercie et nous les remercions tous parce que, d’une certaine façon, ils marquent une continuité que beaucoup voudraient interrompre avec insolence, avec arrogance, avec présomption. Ils ne réussiront pas. [RV]

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Mon ami Lucien l’âne, si tu prends la peine de m’écouter, je te dirai quelques mots à propos de ce Gavrilo dont parle la chanson.

 

« Gavrilo avait le nom d’un ange,

Mais il assassina le prince. »

 

Non seulement je vais t’écouter, Marco Valdo M.I., mais je vais le faire de mes deux grandes oreilles d’âne, car j’ai souvenir de Gavrilo et du prince qu’il assassina d’un ou deux coups de révolver. Tout le monde a ce souvenir. Mais j’ai aussi en mémoire ce que Gavrilo avait déclaré ensuite alors qu’il était déjà aux mains de ses bourreaux de Cacanie :

 

« Je suis un fils de paysans et je sais ce qui s’est passé dans les villages. C’est ça que j’ai voulu venger et je ne regrette rien. »

 

C’est bien de lui qu’il s’agit, reprend Marco Valdo M.I. et prémonition du destin ou coïncidence, il Gavrilo Princip, ce qui pourrait se traduire par Gavrilo Prince.

Nous avons célébré les chanteurs anonymes. Sur les événements proprement dits, les coups de révolver et ce qui s’ensuivit, je ne dirai rien de très nouveau – le monde entier est au courant. L’Autriche-Hongrie attaqua la Serbie et l’affaire fit des millions de morts. On l’a appelée la Grande Guerre. Mais comme je te l’ai dit, je veux parler du destin personnel de Gavrilo et au passage de deux ou trois choses incidentes.

 

C’est vrai, dit Lucien l’âne, on enseigne tojours le moment du fait divers, la péripétie et on évite d’en donner le contexte, de donner un sens à ce geste. Je t’ai déjà indiqué la déclaration de Gavrilo ; à elle seule, elle montre qu’il y avait autre chose là qu’un forcené. C’était un acte politique ; en fait, c’était un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres quasiment impunément depuis tant et tant de temps. C’était un acte politique et la réplique tout autant, et si elle fut tellement démesurée, c’est qu’il convenait d’imposer la terreur.

 

Donc, Lucien l’âne mon ami, ce qui m’intéresse, c’est le destin particulier de Gavrilo – considérant tout le reste connu ou dit par ailleurs. Mais tu as raison, il s’agissait d’imposer la terreur. Ainsi au début de l’affrontement, on trouve : d’un côté, l’Autriche-Hongrie, la Cacanie – 52 millions d’habitants ; de l’autre côté : la Serbie – 5 millions d’habitants. À la fin, du côté serbe : 1 250 000 de morts –essentiellement civils, soit un quart de la population massacrée dans cette absurde confrontation. Quant à Gavrilo, arrêté, on l’enferme à Theresienstadt et on va le laisser pourrir sur place, amputé d’un bras et tuberculeux jusqu’à ce que mort s’ensuive quatre ans plus tard. Ensuite, on s’empressa de faire disparaître sa dépouille.

 

Sans doute, dit Lucien l’âne, qu’ils craignaient qu’il ressuscite.

 

Et puis, ce n’est pas tout, continue Marco Valdo M.I. ; après la Grande Guerre, on installa à Sarajevo une plaque commémorative de son geste ; elle disait :

« Sur ce lieu historique, Gavrilo Princip annonça la liberté ».

 

Toutefois, l’affaire ne s’arrête pas là. Même si la Cacanie avait disparu dans cette aventure, ses successeurs s’en sont souvenu. En 1941, les Nazis, qui avaient envahit la Yougoslavie, l’ont arrachée du mur, l’ont ramenée à Berlin et offerte à Hitler pour son anniversaire, ce qui donne tout son sens au geste et au nom de Gavrilo.

 

Oh, dit Lucien l’âne, quand donc l’humanité cessera d’être aussi stupide ; sans doute quand elle cessera d’être menée par son goût de la domination et par son insatiable avidité. En attendant, tissons quand même le linceul de ce vieux monde vindicatif, cupide, avide, arrogant, altier, dominateur et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


 


 

En chantant leur musique

Selon l’usage ancien des pauvres

De ne pas se rendre.


 

Nous avons cherché un endroit pour se cacher

Pour être plus libres,

Mais dans l’histoire, il n’y avait pas de tanière

Qui pût nous abriter.


 

Et pourtant, sans mémoire, chantaient

Les voix qui luttaient

Pour émanciper

L’homme de sa pauvreté


 

Revendications idéalistes et vendettas ataviques

Dans leurs cœurs ont flambé

Avec des paroles parfois rhétoriques

Qui déchiraient la réalité.


 

Les têtes couronnées ont roulé

Au tournant du siècle dernier,

Gavrilo avait le nom d’un ange,

Mais il assassina le prince.


 

Des torrents humains mouraient sur le Carso,

Et dans la boue, ont gelé

Maudissant les lieux et les bourreaux

Dans chaque chant qu’ils ont laissé.


 

Puis, j’imagine, le long des crêtes marchèrent

Tous ceux-là qui s’opposèrent

À la brutale renaissance italique

En en chantant l’amertume.


 

La révolution comme miracle,

La fin de toute douleur :

Il n’y aurait plus eu d’obstacles,

De sujet, de tyran ou de dictateur.


 

Et retentissaient dans l’usine

Les rimes de cette époque

Quand les luttes nouvelles ont exigé

Travail et liberté.


 

Maintenant on est sans voix, ils nous font taire,

Car on ne comprend pas les règles

D’un jeu qui punit le plus faible

Et qui nous désespère.


 

Bourreaux et victimes

De sentiments falsifiés,

Enserrés dans des récits multiples

Qui façonnent la réalité,


 

Nous cédons à la haine des plus pauvres

Et aux chroniques diaphanes

Qui parlent d’une liberté unique

Vendue sous cellophane.


 

Même si l’espoir de gagner

N’aboutit pas et ne peut pas pousser,

Toujours à sourire, on continuera

Tant qu’un chant s’élèvera.


 

Même si l’espoir de gagner

N’aboutit pas et ne peut pas pousser,

À sourire et à lutter, on continuera

Tant qu’un chant s’élèvera.

Tant qu’un chant s’élèvera.

Tant qu’un chant s’élèvera.

CÉLÉBRATION DES CHANTEURS ANONYMES
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Published by Marco Valdo M.I.
5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 08:19

 

ARBEIT MACHT FREI : 

 

LE TRAVAIL REND LIBRE – 2019

 

 

 

 

Version française – ARBEIT MACHT FREI : LE TRAVAIL REND LIBRE – Marco Valdo M.I. – 2019 (2008)

Chanson italienneArbeit macht frei (il lavoro rende liberi) – Frankenstein – Fariselli – 1973

 

 

 

 

 

 

On ne pouvait être plus clair.

Arbeit macht frei figure à l’entrée du camp de Dachau, où cette devise en fer forgé avait été fièrement installée par les nazis. Ceci indique une fois pour toute la signification réelle du travail dans une société où il est permis d’exploiter l’autre et les autres à des fins mercantiles. Arbeit macht frei : c’est le véritable fondement du libéralisme : le travail (celui des autres évidemment et en tous cas, principalement) ainsi conçu.

Arbeit macht frei : c’est le fondement de toutes les politiques de l’emploi, du plein emploi et autres fadaises libérales. C’est le fondement de l’escroquerie gigantesque qu’on appelle : le salariat.

Mais de fait, le travail des uns rend libre ceux qui l’exploitent. En ce sens, c’est une vérité éclatante. Le travail des pauvres rend riche les riches ; leur offre une liberté dont, par ailleurs, il est rare qu’ils usent avec qualité.

Arbeit macht frei : c’est précisément l’enjeu-même de la guerre de cent mille ans, cette guerre insensée que les riches mènent obstinément contre les pauvres.

Il va de soi que l’artiste, le poète, l’écrivain, le musicien, le chanteur, le danseur ne travaillent pas. Les artistes (les vrais – on ne parle pas ici de ceux qui se vendent) ne travaillent pas. De fait, ils créent et de fait, même pauvres, eux, sont libres.

Pour couper court au délire libéral et (faussement) moralisateur qui prétend à la sanctification du travail, il faut mettre en lumière toute la fausseté de celui qui prétend que le travail ennoblit l’homme, la femme ; c’est évidemment absolument faux. Le travail – tel que nous le connaissons dans cette société d’exploitation et à cause de cette exploitation, est dégradant, indigne d’un être humain et il faut dire cela bien haut.

 

Que l’on comprenne bien une fois pour toutes également que ce qui est gênant dans le travail, ce n’est pas l’effort qu’il représente, l’intelligence qu’il sollicite, la volonté qu’il met en œuvre : toutes qualités éminemment appréciables, et que personnellement, j’apprécie énormément ; ce qui est gênant dans le travail, c’est que l’opérateur, le travailleur doit se vendre, doit vendre son temps, sa force, la disponibilité de son corps et de son esprit à quelqu’un, personne ou société, qui en tire profit, qui en profite, qui en jouit et cela au travers d’un système coercitif, d’un chantage permanent. Ce même chantage qui est la base de la société de travail obligatoire (S.T.O.) dans laquelle on nous force à vivre (la seule sortie étant le suicide).

En fait, comment appelle-t-on celui qui tire profit de la disponibilité du corps d’une femme par la coercition, la force, le chantage?

Et, on fera remarquer que celui qui fait cela – proxénète, maquereau, tout en étant une immense ordure, est un gagne-petit à côté de ceux qui se constituent des fortunes sur le dos des travailleurs.

Il n’y a aucun argument qui justifie l’exploitation. Jamais.

Par contre, dans une société commune, où l’ensemble de l’effort nécessaire pour faire vivre la communauté est partagé, où chacun apporte en quelque sorte sa pierre à l’édifice, porte sa part de la charge commune, le travail aurait une autre signification et dans cette mesure deviendrait une activité honorable. Il faut bien le dire et le répéter : ce n’est malheureusement pas le cas dans le système actuel.

 

 

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.

 

 

 

 

 

 

 

Dans tes misères,

Tu reconnaîtras

La signification

D’un arbeit macht frei.

Pénible économie,

Quotidienne humilité

Te poussent toujours

Vers l’arbeit macht frei.

 

Conscience,

Chaque fois plus,

Te fera connaître

Ce qu’est l’arbeit macht frei.

 

 

ARBEIT MACHT FREI :    LE TRAVAIL REND LIBRE – 2019
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4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 20:44
PLANÈTE VERTE

 

 

Version française – PLANÈTE VERTE – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Pianeta verdeDeproducers2017

Les jeunes séquoias

 

 

 

Nous sommes les hôtes d’une planète

Où 97,3 % de la biomasse

Est végétale,

Les 2,7 % restants sont composés de 2/3 d’insectes

Le dernier tiers comprend les poissons, les oiseaux et les mammifères.

 

 

L’espèce humaine,

Avec ses sept milliards d’individus,

Ne représente que 0,01 % de la biomasse entière.

Pour un extraterrestre qui observerait la planète

Nous serions apparemment incongrus.

 

 

Imaginez des machines qui purifient l’air

Transformant l’anhydride carbonique en oxygène

Et sont capables de réguler la température de la planète.

Imaginez que ces machines n’ont pas besoin de maintenance

Et ont seulement besoin de l’énergie du Soleil et de la Terre.

 

 

Imaginez qu’elles soient capables de se répliquer par elles-mêmes.

Et leurs déchets ne sont pas polluants,

Mais sont à la base de la chaîne alimentaire

De tous les êtres vivants.

Ces dispositifs aussi sophistiqués existent.

Ce sont les arbres.

 

PLANÈTE VERTE
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3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 17:53

 

 

Cellini avait Raison

 

 

Lettre de prison 25

 

4 juin 1935

 

 

 

 

Persée et Méduse

 

 

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Tu as certes compris, Lucien l’âne mon ami, que ces lettres de prison se ressemblent toutes et aussi que quand on les lit pour la première fois sorties de leur contexte, elles paraissent assez banales et se répètent ; du moins en apparence. Et pourtant, elles véhiculent un flux d’émotions, de sentiments et quand on y regarde de plus près, tout un univers mental. En fait, elles reflètent le monde intérieur du prisonnier.

 

Je perçois ce dont tu parles, Marco Valdo M.I. mon ami, même si c’est de manière floue et du coup, j’aimerais que tu détailles un peu la chose.

 

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, ce sont là des considérations générales qui peuvent être appliquées à l’ensemble des lettres du prisonnier. Reste à creuser la spécificité de celle-ci, à la distinguer des toutes les autres, à suivre au plus près les méandres de la méditation du prisonnier Levi, qui a les allures d’un magma, d’un flot, d’un fleuve d’indéfini coulant jours et nuits. D’un jour à l’autre, il n’y a :

 

« Rien de neuf, tout reste pareil :

Les gouttes de pluie et le rayon de soleil. »

 

Oui, Marco Valdo M.I., il n’y a pas beaucoup d’action dans ces lieux désolés, je te le concède et par conséquent, au fil du temps, il n’y a pas grand-chose qui sorte de ce brouillard indifférencié. Moi, je vois quand même déjà quelque chose de particulier : c’est la formulation. Si le thème est le même, les mots pour le dire font la différence.

 

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, il y a la façon de (re)dire les choses et de traiter cette mélodie obsessionnelle qui meuble des heures de prison ; spécialement quand le prisonnier est seul en cellule. À qui causer ? L’homme a besoin de distraction ; je veux dire qu’il a besoin de distraire son esprit, de l’activer pour ne pas sombrer dans je ne sais quoi, dans le vide mental, dans l’atonie. L’immobilité forcée entraîne – si l’on n’y prend garde – un fort ralentissement de tout l’être et d’une certaine façon, le conduit à une sorte d’hibernation psychique et cet état qui finit par avoir raison du dynamisme. Il finit par épuiser la capacité de résistance du prisonnier et c’est sans doute aussi un des buts recherchés quand on tient un captif en isolement.

 

Et que vient faire ici l’orfèvre, le maître sculpteur Cellini, s’il s’agit bien de lui, de celui-là qui fondit l’immense Persée ?, demande Lucien l’âne.

 

En effet, Lucien l’âne, c’est de Benvenuto Cellini qu’il est question, le créateur de ce monstrueux Persée qui présente la tête à bout de bras et pose son pied sur le corps nu décapité de Méduse et de la Salière de François Ier, roi de France. Cependant, c’est à ses mémoires que Carlo Levi se réfère et au séjour qu’il fit dans la prison du Château Saint-Ange sur les bords du Tibre, à propos duquel il fit un éloge de la prison considérée comme une couveuse ou une nourrice d’écrivains :

 

« Comme de l’oiseau en cage la chanson,

La littérature des peuples

Est née en cellule

Derrière les barreaux des prisons. »

 

Il est fait aussi état dans sa lettre de Baruch Spinoza, qui jeune encore – il avait 23 ans, fut banni de la communauté juive sous l’accusation d’hérésie. Il faut dire qu’on le considérait alors déjà, comme un athée. C’est évidemment une manière d’annoncer ou de présager la future condamnation à la confination qui pèse sur les épaules de Carlo Levi. Ainsi donc, comme tu le vois, derrière les phrases et les mots où tout semble semblable à soi-même d’une lettre à l’autre, dans lesquelles Carlo Levi parle du temps, de la durée rythmée des jours, de l’inactivité, de son innocence, de sa qualité et de ses préoccupations d’artiste et de ses tableaux, de ses lectures limitées aux livres de la bibliothèque de l’établissement, on peut découvrir tut un monde en ébullition. Non, non, non, Carlo Levi n’est pas en état d’hibernation.

 

Voilà qui est rassurant, dit Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, monotone, hibernant et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Régulièrement, j’écris

Mes lettres le mardi et le vendredi.

C’est le régime ici.

Rien de neuf, tout reste pareil :

Les gouttes de pluie et le rayon de soleil.

 

Les jours s’égalent

Et semblables s’étalent

En un amas chronométrique.

Je mène une vie atonique,

Mais très hygiénique.

 

Ne pouvoir rien faire,

Ce mal me désespère.

Au Château Saint -Ange, Cellini

D’une brindille et de poussière,

Lui aussi, l’écrivit.

 

Je n’ai rien demandé :

Ni de pouvoir peindre,

Ni d’acheter des livres.

J’attends d’être libre

Et de pouvoir m’en aller.

 

Cellini avait raison,

Comme de l’oiseau en cage la chanson,

La littérature des peuples

Est née en cellule

Derrière les barreaux des prisons.

 

Du matin au soir, je lis,

Douze heures par jour.

Et me vient à l’esprit

Spinoza qu’on bannit

Pour toujours.

 

Cellini avait Raison
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1 mai 2019 3 01 /05 /mai /2019 19:15

 

 

 

LE MERDOMÈTRE

 

 

 

(ou Patron, ne vous fâchez pas)

 

 

 

 

Version française – LE MERDOMÈTRE (ou Patron, ne vous fâchez pas) – Marco Valdo M.I. – 2019

Chanson italienne – Signor padrone non si arrabbi (Il merdometro)Dario Fo – 1966

 

 

Chaîne de montage Ford 1913

 

 

 

 

Quand, en 1966, Dario Fo écrivit pour "Ci ragiono e canto", le spectacle de chansons populaires préparé avec l’Istituto Ernesto De Martino, Cesare Bermani et Franco Coggiola, son "Merdometro" voulait faire certainement paraître paradoxal, quoique pas trop : les temps ont toujours été comptés pour le montage, et il est certain que le "paradoxe" de cette chanson ne s’est jamais résolu au détriment de la chaîne. La réalité, comme toujours, dépasse la fiction ; et ainsi, par exemple chez Esselunga, il est arrivé et avéré (suite à une controverse syndicale) que la direction empêchait les employés de quitter pendant deux minutes les caisses ou les comptoirs de nourriture, de viande et de poisson pour se rendre aux toilettes pour faire un besoin. Bref, ils ont été forcés de se retenir ou, comme alternative, de se faire dessus. Le temps de travail n’admet pas de dérogations. [AiL]

 

 

Dialogue Maïeutique

 

Je me demande, dit Lucien l’âne, ce que peut être ce merdomètre qui est le titre de cette chanson. Est-ce une personne comme par exemple l’est le géomètre ou alors, est-ce un instrument comme peuvent l’être le thermomètre, le décamètre, l’odomètre, l’odontomètre, le calorimètre, le voltmètre, le pantomètre ou le tachymètre ? Pour le poète, j’offrirai le pentamètre ou l’hexamètre. Ainsi, face à ce merdomètre, tu me vois assez perplexe.

 

Assez perplexe, Lucien l’âne mon ami, mais quand même également fort lucide, car tu as bien perçu que ce merdomètre pourrait être une personne ou une chose, plus proprement un instrument. Et même puisque tu cites le décamètre, ce pourrait être une unité de mesure comme c’est le cas du décamètre, du centimètre, du décimètre, tous dérivés du mètre.

 

Quand je pense, Marco Valdo M.I. mon ami, au thermomètre et à certain endroit où, selon un usage longuement établi, on le glisse, je trouve qu’il entretient un certain lien de parenté avec le merdomètre.

 

Et moi, dit Marco Valdo M.I., j’ai en tête qu’il faudrait aussi inventer le copromètre de façon à différencier l’instrument de mesure de la densité et de la consistance de la « matière », rôle dévolu au merdomètre de l’instrument de mesure du volume et de la quantité de la « matière ». Cependant, il ne s’agit pas d’une chose ou d’un instrument, mais bien d’une personne qui mesure la durée employée à la production excrémentielle par une autre personne humaine. Car, vous les ânes, vus pouvez vous soulager en marchant et donc en travaillant, sans que la chose ne vous handicape ou ne vous dérange. Pour l’humain, c’est pas pareil. Du moins, l’humain et chez nous et de nos jours se doit d’entourer toutes ces activités d’un voile de protection ou de discrétion.

 

Marco Valdo M.I., en voilà assez sur cette matière ; je pense et j’espère que la chanson dit d’autres choses et j’aimerais que tu me les précises un peu. Que vient faire un « Patron » dans cette affaire ?

 

Le merdomètre, tout simplement, Lucien l’âne mon ami ; d’ailleurs, on aurait pu écrire le merdomaître. Le merdomètre, c’est lui en personne qui a l’honneur de ce nouveau mot, créé spécialement à son usage. Une désignation qui signifie qu’il persécute ses ouvriers, ceux affectés à la chaîne de fabrication. Ne me demande pas ce qu’ils pouvaient bien fabriquer, je n’en sais rien et ce n’est pas dit dans la chanson. Cependant, retiens ceci que le merdomètre est une des conséquences du taylorisme, un sous-produit de la recherche à tout prix de l’efficience ou de sa version soviétique qu’était le stakhanovisme.

 

Entre parenthèses, demande Lucien l’âne en souriant, je pose officiellement la question de savoir si le glorieux héros Aleksei Stakhanov arrêtait son effort titanesque pour des considérations aussi futiles ou bien, comme les soldats qui montent à l’assaut, faisait-il tout simplement dans son caleçon ?

 

C’est une excellente question, Lucien l’âne mon ami, mais là aussi, je n’en sais rien. Pour te résumer l’histoire en restant dans le ton qui convient, ce patron reproche à ses ouvriers de passer du temps aux toilettes et menace de sanctionner ces manquements au règlement d’atelier ; bref, il les fait chier au point que tout le personnel finit par en avoir plein le cul.

 

S’ils continuent comme ça, dit Lucien l’âne, ils vont tous – ouvriers et patron – se retrouver dans la merde. Il vaudrait mieux qu’ils trouvent une solution équitable pour évacuer ces difficultés et reprendre détendus la vie commune en chantant en chœur, ce joyeux refrain bien de chez nous :

 

« Pompons la merde, pompons-la gaiement »

 

Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde merdique, excrémentiel, coprophage et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Patron, ne vous fâchez pas,

Mais je voudrais aller aux toilettes.

– Vous y êtes allé avant-hier,

Vous voulez y aller tous les jours,

Vous voulez vraiment me ruiner,

Vous ralentissez la chaîne ! -

 

 

– Patron, je vous promets

Que dès demain, je n’irai plus,

Je ne mangerai que du bouillon

Et je ferai seulement pipi, ici. -

 

 

– Allez, mais dépêchez-vous, trois minutes,

Comme c’est écrit dans votre contrat,

On ne fume pas dans les toilettes,

On ne lit pas dans les toilettes,

Il y a un périscope qui vous vit.

 

 

Six secondes pour y arriver,

Trois secondes pour se déshabiller,

Trois secondes pour s’asseoir,

Arrive le patron pour vous presser.

Il ne vous reste qu’à vous dépêcher.

Trois secondes pour se lever.

Trois secondes pour se rhabiller.

Avec de la chance, tu peux te laver,

Et courir au travail tout de suite.

 

 

On n’en peut plus,

On n’en peut plus

 

LE MERDOMÈTRE
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