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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 22:34

L’Araignée de l’Escurial

 

Chanson française – L’Araignée de l’Escurial – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 30

 

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

(Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :

Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.

Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

 

Philippe, plus apostolique que le pape,

Plus catholique, plus romain que les conciles,

Araignée solitaire, depuis son Escurial,

Pinces noires ouvertes, étend sa toile.

 

 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la trentième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-neuf premières étaient, je te le rappelle :

 

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)

02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)

03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)

04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)

05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)

06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)

07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)

08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)

09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)

10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)

11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)

13. Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)

14. Jef, l’âne du diable [[51076]] (Ulenspiegel – I, LVII)

15. Vois-tu jusque Bruxelles ? [[51124]] (Ulenspiegel – I, LVIII)

16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection [[51150]] (Ulenspiegel – I, LXVIII)

17. Hérétique le Bonhomme [[51196]] (Ulenspiegel – I, LXIX)

18. Procès et condamnation [[51215]] (Ulenspiegel – I, LXIX)

19. La Mort de Claes, le charbonnier [[51256]] (Ulenspiegel – I, LXXIV)

20. Le Talisman rouge et noir [[51272]] (Ulenspiegel – I, LXXV)

21. La Vente à l’encan [[51310]] (Ulenspiegel – I, LXXVI)

22. Telle est la Question [[51392]] (Ulenspiegel – I, LXXVIII)

23. Charles et Claes [[51454]] (Ulenspiegel – I, LXXIX)

24. Trois cents ans de torture [[51457]] (Ulenspiegel – I, LXXIX)

25. Au bord du canal [[51479]] (Ulenspiegel – I, LXXXIV)

26. Le Géant Hiver [[51532]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)

27. Le Roi Printemps [[51540]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)

28. Le Printemps [[51543]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)

29. Vengeance et Mort – Till et Nelle (4) [[51546]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

 

 

Je sais, je sais, Lucien l’âne mon ami, ce que tu vas immanquablement me dire et me demander. Tu vas trouver ce titre « L’Araignée de l’Escurial » fort énigmatique et tu vas me demander de te l’expliquer.

 

 

Évidemment, je ne peux faire autrement que te tendre la perche. En somme, c’est le rôle du faire-valoir et ici, à ce moment de notre dialogue maïeutique – encore une de tes belles trouvailles – le faire-valoir, ici, c’est moi. Donc, je te dis que ce titre énigmatique est fort étrange et demande une explication. Tu remarqueras cependant que c’est le titre qui demande une explication et pas moi.

 

 

Maintenant que la perche est tendue, j’en profite pour répondre à la demande et expliquer cette Araignée de l’Escurial. Mais allons-y pas à pas. Donc, en premier, l’araignée est cet animal arthropode, si je ne me trompe ; du moins, l’araignée commune. Pas celle de la chanson, qui elle est un homme, comme on le verra plus loin. Donc, l’araignée est cet animal qui tisse sa toile pour y (notamment) capturer d’autres insectes et les dévorer. À proprement parler, elle ne dévore pas ; elle dissout et puis, elle suce sa proie, tout simplement, car elle ne peut mastiquer. Puis, il y a l’Escurial.

 

 

Ah ! L’Escurial, celui-là, je le connais. C’est un grand bâtiment, une série de bâtiments qui servaient de palais royal, de monastère, de basilique et de cimetière pour les monarques espagnols. Je me souviens même du temps où il n’était pas là, du temps où il n’avait pas encore été construit. J’y étais passé du temps de Don Quichotte, de ce temps où j’accompagnai le Chevalier au plat à barbe.

 

 

C’est bien celui-là. Et c’est Philippe – celui dont parle la canzone – qui l’avait fait bâtir. Il avait fallu plus de vingt ans pour le terminer. C’est dans ce palais que Philippe va se retirer. Et l’Araignée dont il est question dans la chanson, c’est lui.

 

 

Voilà donc le mystère du titre éclairci. Pour le reste, que raconte cette chanson ?

 

 

C’est en fait une sorte de portrait de Philippe ; pas un portrait physique, mais un portrait « moral », une description de son caractère, plus exactement de sa façon de penser, une évocation de ses ruminations assassines. En fait, c’est un moment de mise au point dans le récit qui reprend en ce début du Livre Deux de la Légende. C’est un texte central dans la démonstration de Charles De Coster. Philippe est l’incarnation du pouvoir et de l’intolérance religieuse. Oh, Philippe n’est pas le seul tyran de son époque et l’intolérance et la dictature religieuses faisaient florès des deux côtés de la Réforme et de la Contre-Réforme.

 

 

Oh, dit Lucien l’âne sérieux comme un âne, la terreur a toujours été l’arme de la mauvaise foi. 

 

 

Certainement, mais à ce stade du récit, ici et maintenant, il s’agit de montrer celui qui représente tout ce que Till le Gueux va combattre et aussi de faire l’inventaire des raisons qui vont pousser les Gueux au combat contre l’intolérance religieuse et pour la liberté de conscience. Mais l’affaire va bien au-delà ; à la longue, cette lutte, qui se poursuit encore aujourd’hui, va promouvoir la libre pensée (libre de tout dogme – religieux ou non) et plus loin encore, la liberté de l’humaine nation et de l’individu face à tout pouvoir. La chanson se conclut d’ailleurs sur cette phrase lumineuse :

« Alors s’embrasent les feux de la résistance. »

 

 

Ce qui est assez proche, me semble-t-il, de notre motif : « Ora e sempre : resistenza ! », dit Lucien l’âne en clignant de ses yeux noirs de basalte. C’est quand même une chose curieuse que tu nous fais faire que ces chansons mises bout à bout qui racontent une si longue histoire et suscitent tant de réflexions.

 

D’ailleurs, il me faut te faire ici une confidence. Souvent quand je rencontre des gens, ils m’interrogent à propos des chansons, du genre de chansons que nous faisons ; ils veulent savoir combien il y en a ; ils sont très étonnés de ce que je leur réponds et certains même disent que ce ne sont pas là des chansons. Il m’est aisé de les détromper et de leur montrer chanson de Roland à l’appui ou à l’aide de la complainte des fileuses de Chrétien de Troyes, ce qu’est réellement la chanson et combien ils sont abusés par les marchands et leurs produits chansonniers mercantiles, écrasés, compactés, formatés, bref, totalement créés pour être vendus. J’imagine que tu sais tout cela et ceux qui s’intéressent à nous jusqu’à nous lire le savent aussi.

 

Mais à présent, je m’en vais, je m’en vais, car il nous faut reprendre notre tâche et tisser, inlassablement tels d’inconnus canuts, le linceul de ce vieux monde béni oui-oui, intolérant, obéissant, croyant et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Philippe le roi morne

Paperasse sans relâche

Il barbouille papiers et parchemins

De ses tortueuses pensées de souverain.

 

Philippe n’aime personne et pire

Personne ne l’aime.

Il porte seul tout son empire

Et sous le poids du fardeau, la tête s’incline.

 

Philippe, roi triste, froid, sec, dur rumine

Détestant même jusqu’au visage du bonheur.

Philippe dort mal et le travail le mine.

Son corps faible s’use sous l’effet de langueur.

 

Philippe tient en haine la gaieté

En haine aussi le libre parler.

La révolte contre l’Église romaine

Par mille sectes pique sa folle haine.

 

Philippe tourmenté du désir superbe

De tenir Sa Sainte Mère l’Église vierge

De changement : une, entière, universelle,

Confirme à tous sa vérité éternelle.

 

Philippe, plus apostolique que le pape,

Plus catholique, plus romain que les conciles,

Araignée solitaire, depuis son Escurial,

Pinces noires ouvertes, étend sa toile.

 

Sous son père, l’Inquisition par le bûcher,

Par la fosse, par la corde avait tué

Cent mille chrétiens, sans même compter les impies

Et rincé leurs biens comme lave la pluie.

 

Philippe dit : ça ne rapporte pas assez.

Il impose de nouveaux évêques,

Il importe une Inquisition plus ibérique,

Ainsi s’affirme son intangible volonté.

 

Au son de trompes et de tambourins,
Les hérauts lisent à tous les coins

Les royaux placards terribles et angoissants,

Portant la sainte terreur chez les habitants.

 

Philippe, pour les hérétiques, décrète

Aux hommes et aux garçons : le feu ou la corde.

Enterrer vives et piétiner : femmes et filles

Alors s’embrasent les feux de la résistance.

 
 
 L’Araignée de l’Escurial
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Marco Valdo M.I.
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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 08:24

Cayenne

 

 

Chanson française – Cayenne – anonyme – vers 1900.

Interprétation : Parabellum : https://www.youtube.com/watch?v=Kgnu3ekZSF0

 

 

 

 

 

BRUANT DANS SON MIRLITON

 

 

 

Cette chanson anarchiste des environs de 1900 souvent chantée au bagne de Cayenne, souvent attribuée à Bruant. Elle fut reprise avec succès par le groupe de rock Parabellum en 1986, mais le dernier couplet a volontairement été omis par le parolier de l'époque. Puis par Les Amis d'ta femme, en 2000. Ces derniers donneront une alternative au refrain à la fin de la chanson. Opium du peuple a fait une reprise de la version de Parabellum en 2014 ; version intégrée sur l'album La revanche des clones en 2015.

Elle est parfois également interprétée par Sanseverino lors de ses concerts, de même pour le groupe "Le grôs tour".

 

Le dialogue maïeutique avec l'âne

 

 

Voici encore, Lucien l'âne mon ami, une chanson à propos de Cayenne, ce terrible bagne que la France entretînt en Guyane jusqu'en 1946 ; du moins, Cayenne, c'est son titre et je trouve pourtant que ce n'est pas une chanson sur Cayenne. Cayenne sert à appâter le badaud. En réalité, c'est une chanson à propos d'un truand, qui a commis un crime et va purger sa peine à Cayenne, comme Jojo les Grands Chemins dans Les Bambous, la chanson de Dulac que je t'ai dite l'autre jour. Jusque là, on est devant un fait divers.

 

 

 

 

Évidemment. Un type qui tue un autre pour histoire de femme, c'est un fait divers.

 

 

Qu'il s'agisse d'un « noctambule en or massif » n'en fait pas une chanson anarchiste. L'ennui, c'est qu'on en a fait une chanson « anarchiste » ; ce qu'à mon sens, elle n'est pas. C'est du maquillage pour satisfaire à la mode de l'époque (les anarchistes donnaient des frissons ; c'étaient de grands méchants loups) et en finale, elle reproduit le discours de l'ordre établi en assimilant les anarchistes à des petites frappes, à ce que le même ordre établi désigne sous le nom de racaille. Elle contribuait grandement à cette propagande qui voulait disqualifier les libertaires, les socialistes, les anarchistes.

 

 

Mais quand même, dit Lucien l'âne, cette chanson insulte la police, s'en prend aux sergents de ville, aux condés, aux flics en civil.

 

 

C'est exact, c'est nécessaire à son maquillage, mais de là à être une chanson « anarchiste », même uniquement pour la forme, il y a de la marge.

 

 

Explique-moi plus clairement, car « Mort aux vaches ! » – au sens figuré s'entend – est souvent mis au compte des anarchistes.

 

 

Peut-être. Mais crier une telle phrase ne fait pas pour autant un anarchiste. « Mort aux vaches » est une expression argotique qui est utilisée dans le « milieu », dans cette couche de population interlope, qui vit en marge de la légalité, sans avoir la moindre intention d'édifier un monde meilleur, de faire une révolution, de changer le monde Que les anarchistes, qui ont souvent maille à partir avec la police, aient adopté ce « Mort aux vaches ! » et le trouvent drôle, c'est un fait. Que des gens se disent ou se croient anarchistes parce qu'ils n'aiment pas la police, c'est une erreur de leur part. L'anarchisme est une conception philosophique, une conception politique dont je doute fort qu'ils partagent les principes et les buts et une façon d'être aussi qu'ils soient prêts à assumer. Et encore moins près de la mettre en pratique. Et pour en revenir à la chanson, il n'est pas dans les habitudes, ni dans les conceptions anarchistes de tirer profit d'autrui et particulièrement, de s'établir maquereau et de vivre aux crochets d'une ou plusieurs femmes. Ce que fait le personnage dont parle la chanson.

 

 

Peut-être, mais on dit que la chanson serait de Bruant, celui-là même qui a écrit la chanson des Canuts…

 

 

Admettons, mais ça ne change rien à la question. Deux mots sur Bruant, dès lors. Aristide Bruant était – en fait – principalement un artiste de métier, et s'il était anarchiste, c'était sur la scène et dans son cabaret. C'était ce qu'on appelait un chansonnier populaire et il s'était construit une image d'anarchiste pour épater le bourgeois et conquérir un public. Il était assez dans le ton de son époque où il était de bon ton d'aller s'encanailler à Montmartre et il sut en faire son miel et son beurre. Quant à la chanson elle-même, elle fait partie de ces chansons dites de répertoire, mais d'un répertoire faussement populaire comme Nini Peau Chien ou L'Hirondelle des Faubourgs. D'ailleurs, la presse populaire tirait profit du même genre et tout particulièrement, du fait divers, de préférence crapuleux et sordide. C'est d'ailleurs encore le cas aujourd'hui.

 

 

Résumons : C'est une chanson du monde ambigu de Bruant, une chanson de Bruant sur un faux fait divers des bas fonds de Paris vers 1900, sur un crime de carton-pâte, commis par un faux truand ; c'est du guignol et on en restera là. Elle est loin, cette chanson, très loin de l'Opéra de Quatre Sous et de sa mise en perspective du monde glauque des faubourgs de Londres.

 

 

J'avais bien ressenti ça aussi. C'est du chiqué, on dirait du guignol, en effet, mais rien n'empêche de s'amuser en allant voir un chansonnier chansonner. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde frelaté, voyeur, assassin et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Je me souviens encore de ma première femme ;
Elle s'appelait Nina, une vraie putain dans l'âme !
La Reine des morues de la plaine Saint-Denis,
Elle faisait le tapin près la rue d
e Rivoli !

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !Elle aguichait le client quand mon destin de bagnard
Vint frapper à sa porte sous forme d'un richard

Il lui cracha dessus, rempli de son dédain,
Lui mit la main au cul et la traita d
e putain.

Mort aux vaches ! Mort aux condés
 !
Vive les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

Moi qui
étais son mec et pas une peau de vache,
Moi qui dans ma jeunesse pris des principes d'apache,
Je sortis mon 6.35, et d'une balle en plein cœur
Je l'étendis raide mort et
je fus serré sur l'heure !

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

Aussitôt arrêté,
je fus mené à Cayenne.
C'est là que j'ai purgé le forfait de ma peine

Jeunesses d'aujourd'hui, ne faites plus les cons,
Car
pour une simple connerie, on vous fout en prison !

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

Si je viens à mourir, je veux qu'on m'enterre
Dans un tout p
etit cimetière près de la rue Saint-Martin,
Quatr
e cents putains à poil viendront crier très haut :
« C'est le
Roi des julots que l'on colle au tombeau ! »

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

 

Sur sa tombe, on lira cette glorieuse phrase
Écrite par des truands d'une très haute classe :
« Honneur à la putain qui m'a donné sa main !
Si je n'étais pas mort, je te baiserais encore ! »

 

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

 

 

 

 

Cayenne
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Marco Valdo M.I.
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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 21:35

Les Bambous

Chanson française – Les Bambous – Maurice Dulac – 1970

 

Texte : Boris Bergman (interprétation 1974 – Album : Le Tzigane et la fourmi)

Musique : Maurice Dulac


 

 

 

CAYENNE : SCÈNES DE VIE

 

 

Lucien l’âne mon ami, toi qui es foncièrement herbivore, tu auras certainement souvenance de la chanson de Karel Kryl que j’avais mise en langue française l’autre jour et qui s’intitule HERBE.

 

 

 

Bien évidemment que je m’en souviens. C’était il y a deux ou trois jours. Je ne suis quand même pas gâteux malgré mon âge millénaire. Mais comme tu le sais, vivre en écriture, ça conserve. Dans cette chanson, il était question de la guerre du Vietnam et de bambous.

 

 

Précisément. Et à propos de bambous encore, au moment où je transcrivais cette version française d’une chanson tchèque, s’est mis à me trottiner dans la tête un air entendu autrefois. C’était la ritournelle d’une chanson où il était question de bambous et de mort et que j’avais préparée, il y a déjà un certain temps, pour la proposer aux Chansons contre la Guerre.

 

 

Une chanson, un air et qui parle de bambous et de mort ? Ne serait-ce pas LES BAMBOUS, une chanson que chantait Maurice Dulac ?

 

 

Bien sûr et même que c’est à cause d’elle que je me suis intéressé à nouveau à Maurice Dulac et que j’ai retrouvé ce « Cul entre deux chaises », insérée ici il y a quelques jours. Voilà pour la circonstance. Il me reste à dire quelques mots de la chanson elle-même. En premier qu’il ne s’agit pas des mêmes bambous que ceux du Vietnam. Les bambous, cette fois, ne sont pas asiatiques, mais bien américains. Ce sont les bambous de la forêt amazonienne qui enserre le bagne de Cayenne en Guyane (fermé en 1946). Elle raconte l’histoire imaginaire d’un malfrat parisien qui s’y trouve condamné à la réclusion à la suite d’un meurtre crapuleux – c’est le terme d’usage pour définir un assassinat commis pour voler. Cet assassin, c’est Jojo des Grands Chemins. Un gars du milieu qui a pris vingt ans et les passe à Cayenne. Un aller simple : Paris-Cayenne , en quelque sorte. La vie au bagne est épouvantable et vingt ans, c’est long. Alors, Jojo tente la belle et se fait abattre par les gardes-chiourme. Dans les bambous. Mais la chanson amène une autre réflexion quand elle dit :

 

« Après vingt ans de bagne, dis qu’aurais-tu fait
De ta vie de cavale et de ta liberté ? »

 

 

Une vraie question celle-là pour un vrai problème, dit Lucien l’âne en soupirant comme un vieux poêle. D’ailleurs à Cayenne, les condamnés à de longues peines restaient sur place. Ils s’étaient faits au climat et c’était devenu leur pays. C’est là aussi qu’ils avaient leurs connaissances. Les autres devaient les avoir oubliés depuis le temps, comme pour les émigrés. Alors, ils finissaient leur vie là-bas.

 

 

Mais Lucien l’âne mon ami, il faut aussi ajouter que les condamnés à des longues peines à Cayenne ne pouvaient revenir en France métropolitaine qu’en ayant passé l’équivalent de leur peine en relégation. Autrement dit, ils devaient rester en Guyane. Ce qui réglait généralement le problème de la réinsertion. En somme, on revenait rarement du bagne ; au point d’ailleurs que du temps de sa splendeur, on appelait Cayenne, la guillotine sèche.

 

 

Bah, ne pas revenir, dit Lucien l’âne. Revenir où ça ? Ça dépend de l’âge où on a été condamné ; et même, vingt ans (fois deux), c’est un fameux bail ; entretemps, le monde doit avoir changé et fameusement. Il y a de quoi ruminer son Rutebeuf  : « Que sont mes amis devenus... ». C’est le lot des longues peines. Évidemment, c’est pire encore quand le condamné est innocent de ce pourquoi on l’a enfermé. Je pense à Marco Camenisch, par exemple.

 

N’épiloguons pas plus et reprenons notre tâche tranquille et tissons, telles les fileuses et les canuts, un linceul, le linceul de ce vieux monde empli de bambous, carcéral, punitif et cacochyme.

 

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,

Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Tu es mort à Cayenne et pas à Pantin,
S’il faut mourir quand même ça ne change rien.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
C’est pour revoir la Seine que tu fabriquais
Ce grand radeau de chêne quand ils t’ont tué.

Tu allais sur la Seine pour voir les bateaux,
Tu rêvais de soleil des îles de Bornéo ;
Le bagne de Cayenne, c’est pas Valparaiso,
Au bout d’une semaine, tu rêvais de Puteaux.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Toi qui aimais la Seine, fallait pas noyer
Ce pauvre énergumène pour un peu de blé.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Après vingt ans de bagne, dis qu’aurais-tu fait
De ta vie de cavale et de ta liberté ?

Quand je vais sur la Seine pour voir les bateaux,
Je cherche ton soleil, tes îles de Bornéo ;
Le bagne de Cayenne, c’est pas Valparaiso,
Avec un peu de veine, t’aurais revu Puteaux.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, tu t’en fous.
L’addition est la même au bout du chemin
Que l’on soit de Cayenne ou bien de Pantin.

 


Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Tu es mort à Cayenne et pas à Pantin,
S’il faut mourir quand même ça ne change rien.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.

Les Bambous
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Marco Valdo M.I.
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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 23:18

Le cul entre deux chaises

 

 

Chanson française – Le cul entre deux chaises – Maurice Dulac – 1975

 

Texte : Jacqueline Sorano – Maurice Dulac

 

 

 

 

 

Il y a des chansons et en corollaire, des chanteurs et même, des chanteuses de ces chansons qu’on découvre bien longtemps après le moment de leur floraison et même qu’ils aient fini de la chanter. Mais, te souviens-tu précisément, de ceci :

« Longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu,

Leurs chansons courent encore dans les rues. », que disait, chantonnait Trenet. C’est le cas de cette chanson de Jacqueline Sorano, interprétée par Maurice Dulac en 1975. Elle s’intitule « Le cul entre deux chaises », mais, à voir ton œil égrillard, je te précise tout de suite ce n’est pas le cul de la patronne [[39877]].

 

Là, Marco Valdo M.I. mon ami, je t’arrête. C’est dommage, car comme tu le devines, j’aime beaucoup le cul de la patronne, c’est toujours pour moi, un moment de grand plaisir. Mais comme tu le sais, nous autres les ânes, on ne s’assied jamais sur les chaises et on n’essaye même pas. D’ailleurs, il me souvient de t’avoir dit déjà : « On ne fait pas les chaises pour les ânes ». C’est pour cette raison fondamentale que nous restons d’obstinés quadrupèdes. Et dès lors, peux-tu me dire ce que signifie cette étrange expression, qui sert de titre à la chanson.

 

De titre et de leitmotiv. Donc, « le cul entre deux chaises » renvoie à la situation de celle ou celui qui ne peut ou ne veut pas choisir entre l’une ou l’autre chaise, qui hésite à se poser et penche donc une fois par ici, une fois par là, comme les poupées qui basculent, se redressent et reviennent à leur point d’équilibre. En fait, ce faux mouvement a comme but réel de ne pas bouger. C’est le chevalier Ni-Ni. Mais cela ne l’empêche pas de peser de tout son poids. C’est un de ces personnages typiques des collaborateurs de tous les régimes. Toujours du côté du manche, en quelque sorte. Enfin, débrouille-toi avec ça et revenons à la chanson et à 1975. C’était l’époque où on trouvait Super Dupont (personnage de Gotlib) en couverture de Fluide Glacial, où sévissait l’ami Yves Frémion qu’on salue au passage. Je parle de Super Dupont, car il me paraît être le sur-moi de ce Dupont, héros de la chanson de Dulac.

« Et l’on dit de Dupont la joie :

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises. »

 

 

Par parenthèse, nos amis italiens n’arrêtent pas d’en rencontrer à tous les coins de rue, en version italienne, bien sûr. En somme, j’imagine, j’ai comme l’impression que la chose dépasse le cadre de la France, de l’Italie.

 

La France avait-elle de l’avance dans cette pratique, à mon sens aussi, universelle. Je ne le pense même pas. Dupont la Joie, c’est le personnage qui fit le pétainisme ou ailleurs, s’est rallié (se range ) aux vieilles et aux nouvelles gloires locales. En fait, c’est le personnage-clé de la démocratie, il fait ces majorités molles dont elle se délecte et qui souvent la mènent au pire. On le retrouve dans la Guerre de Cent Mille Ans cet éternel tenant du juste milieu, du politiquement correct, du conformisme évolutif. Comme pour ses chemises, ses dessous et sa coiffure, il suit la mode, il suit le mouvement – en masse, en troupeau. Il se laisse porter par la vague sans jamais savoir où elle l’emmène, lui et le monde.

 

Alors, il ne reste plus qu’à découvrir la chanson et à reprendre notre tâche et à tisser le linceul de ce vieux monde conformiste, immobiliste, massif et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

Je suis né sous le signe de la balance,

Pendant la guerre ;

La moitié de la France était en France,

L’autre en Angleterre.

Il y a dans ce pays, je crois,

Comme un malaise

Et l’on dit de Dupont la joie :

 

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Le cul entre deux chaises.

 

Et quand je suis sorti de l’enfance,

Ô quelle misère !

La moitié de la France était en France,

L’autre outre-mer.

Il y a dans ce pays, je crois,

Comme un malaise

Et l’on dit de Dupont la joie :

 

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Le cul entre deux chaises.

 

On a collé sur les murs de la France

De grands posters

On a fait de peu pencher la balance

Et tout est à refaire.

Il y a dans ce pays, je crois,

Comme un malaise

Et l’on dit de Dupont la joie :

 

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Le cul entre deux chaises.

 

Mais moi qui suis de la balance

Héréditaire,

Une voix crie en moi de dire ce que je pense

L’autre de me taire.

Il y a dans ce pays, je crois,

Comme un malaise

Et l’on dit de Dupont la joie :

 

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Il est gentil, oui, mais il a

Le cul entre deux chaises.

Le cul entre deux chaises.

 

 

 

 

Le cul entre deux chaises
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Marco Valdo M.I.
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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 22:37

HERBE


Version française – HERBE – Marco Valdo M.I. – 2016

d’après la version italienne de Stanislava

d’une chanson tchèque – Tráva – Karel Kryl – 1965

 

 

 

 je porte au revers du manteau une rose noire ;

C’est pour les files de mutilés, pour ces morts là-bas dans les bambous.

 

 

 

 

Une chanson écrite par Kryl pendant son service militaire. On la présente comme une chanson contre la guerre en général, mais selon moi, dans la première strophe se trouve même une référence concrète à la guerre en Vietnam qui était en cours dans ces années-là y me fait penser l’image des « morti là dietro il canneto » [Comme on le verra la version française dit « là-bas dans les bambous » rejoignant sans barguigner l’avis de l'auteure de la version italienne]. Rákosí est une plante semblable à la canne de bambou qui est devenue une métaphore pour les Vietnamiens (peut-être seulement en tchèque ? ? ? je ne le sais pas…), apparemment justement aux temps de la guerre : certains la font remonter aux chapeaux ou aux maisons faites de ces plantes, d’autres soutiennent que les soldats vietnamiens se cachaient parmi les cannes de « rákosí ». « Rákosník » est une dénomination courante même de nos jours, malheureusement de manière péjorative, vis-àvis de la nombreuse communauté vietnamienne présente en République Tchèque. Dans ce texte évidemment le mot n’a aucune valeur négative, au contraire.


Je n’ai pas trouvé sur le Net de confirmation de mon hypothèse ; de toute façon, je ne saurais pas autrement pourquoi Kryl avait utilisé l’expression « mrtví za rákosím », si ce n’est avec ce signifié – mais je n’entends pas le moins du monde poser des limites à la licence poétique de Karel Kryl, ainsi je laisse décider celui qui lit… (Stanislava)

 

 


 



L’herbe est la seule à demander pourquoi je ne ris plus du tout ,
l’herbe est la seule à demander pourquoi j’ai perdu l’espoir
Et pourquoi maintenant au lieu de fleurs d’arnica, je porte au revers du manteau une rose noire ;
C’est pour les files de mutilés, pour ces morts là-bas dans les bambous.


L’herbe est la seule à demander si je jetterai ces vers,
L’herbe est la seule à demander pourquoi je ne viens plus de ce côté,
Pourquoi maintenant au lieu de feuilles de trèfle, j’arrache mes rêves du carnet vert.
C’est seulement à cause d’un morceau d’acier créé pour tuer.

 


Le vent chantonne cette chanson monotone,

Sous un pommier, la pluie mouille les pierres en silence.

L’herbe est la seule à demander pourquoi 

je mrecroqueville parmi les tiges,

L’herbe est la seule à demander pourquoi 

j’ai les yeux pleins de larmes.

C’était seulement une petite note de musique, 

plantée dans un pot de fleurs,

D’où m’est poussée une balle de plomb : c’est ce pour quoi je pleure,

Pourquoi je pleure, pourquoi je pleure, pourquoje pleure…

HERBE
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Marco Valdo M.I.
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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 22:55

APPRÉHENSIONS

 

Version française – APPRÉHENSIONS – Marco Valdo M.I. – 2016

d’après la version italienne de Rob le Svizzero – Rob le Suisse d’une

Chanson en Bärndüdsch (alémanique bernois) – Hemmige – Mani Matter – 1970

 

 

 

 

 

 

 

MANI MATTER – 1970

 

 

 

 

 

 

 

Une chanson tellement fameuse qu’elle a été reprise par la plupart des principaux chanteurs suisses. On notera particulièrement l’interprétation de Stephan Eicher http://www.stephaneicher.com/?page_id=136

Quand Eicher la chante en Suisse romande de langue française, le public est désormais capable de la chanter dans l’impossible allemand bernois.

 

Décidément, R.V. a raison quand il affirme que le Schwyzertüütsch, et a fortiori, le Bärndüdsch, version bernoise du précédent, est une langue impossible ou presque qui n’est pas né dedans.

 

On connaît ça ailleurs, dit Lucien l’âne en souriant des yeux. Ce n’est pas spécifique aux langues suisses alémaniques. En fait, c’est même assez général. Que sait-on, toi et moi de la quasi-totalité des 142 langues utilisées jusqu’à présent dans les Chansons contre la Guerre ? Sans compter les 466 langues (la dernière en date est le Yakkha) dans lesquelles (à ce jour) on a traduit la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) de 1948.

 

 

Oui certainement. D’ailleurs, sorti du français, je ne connais rien. Et même, une grande partie du français m’échappe aussi – cela dit en toute modestie.

 

Mais tu peux quand même comme le public romand le fait pour « Hemmige », chanter non pas en Bärndüdsch, langue vernaculaire de la capitale de la Suisse, mais en brusseleir, langue vernaculaire de la capitale de la Belgique, de la Flandre et de l’Europe, al chanson du capitaine. D’ailleurs, si tu le veux bien, chante-la-nous.

 

Je vais le faire à l’instant, mais avant je voudrais préciser deux choses. La première, c’est qu’il vaudrait mieux prévenir les gens qu’il ne s’agit pas vraiment d’un chef-d’œuvre, ni d’une chanson contre la guerre. C’est juste celle que je peux chanter dans une autre langue assez proche du bernois. Ensuite, même s’il y est question du capitaine (dont, soit dit en passant, on cherche toujours l’âge dans les cours de mathématiques élémentaires), le titre de la chanson est le nom de son bateau : Le Mercator, c’est-à-dire le joli trois-mâts, navire-école de la marine nationale belge, ainsi nommé en mémoire de l’immortel cartographe, auteur du premier planisphère à angles conformes. Cela précisé, allons-y :

 

De Mercator (c’est le titre)

 

De Mercator

dat is ne buut

Oleo

Van onder zwert

Van bove ruud

Oleo

 

De kapitein fluut

Op zen fluut

En de buut

Ga veruut.

Ole, ole, oleo.

 

 

Moi, j’applaudis, dit Lucien l’âne tout ébaubi, car j’aime beaucoup t’entendre chanter cette chanson. C’est ton sommet dans l’art lyrique. Mais revenons à Mani Matter et à son « Hemmige ». Et d’abord à ce titre, car j’ai vu que sa traduction posait certains problèmes.

 

En effet, Lucien l’âne mon ami, tu as lu comme moi les remarques du traducteur italien (Rob le Suisse) à propos du sens de « Hemmige », terme issu de l’allemand « Hemmung ». La chose n’est pas sans importance. Il a préféré le traduire par « timori » : craintes, anxiétés, effrois, peurs… au lieu d’inhibitions (Hemmung en psychologie). Moi, de mon côté, j’ai relevé « inhibition (psychologie), scrupule, ralentissement, peur, interruption, gêne » et j’ai finalement opté pour « appréhensions », assez proche de « craintes », mais plus avouable, plus sérieux que peur ou crainte. Et aussi, plus ironique.

 

 

Et avec toutes ces belles explications, Marco Valdo M.I. mon ami, je ne sais toujours pas ce que raconte la chanson. Si tu voulais bien m’en dire deux mots…

 

 

Que raconte-t-elle? Eh bien, c’est une sorte d’interpellation du chanteur adressée à ses contemporains dans laquelle il leur tend un miroir et leur montre leur pusillanimité et leur conformisme. D’aucuns diront que c’est très suisse, mais je pense que c’est le lot de cette part de la population qui constitue le ventre mou de notre société.

 

 

Part de la population, que veux-tu dire ?, demande Lucien l’âne en ouvrant de grands yeux si noirs, si noirs.

 

 

De fait, c’est ambigu. La « part de la population » doit être comprise en deux dimensions. Soit comme une catégorie de gens (largement majoritaire) et comme une partie de la manière d’être et d’agir de ces gens. Il me reste à faire remarquer un passage important de cette chanson, une mise en garde à ses auditeurs :

 

« Ce qui menace notre horizon, 
Ce n’est pas le rouge, mais vraiment le noir ».

Bien évidemment, il convient d’interpréter de la bonne façon ce rouge et ce noir. Il ne s’agit pas du rouge et du noir dont parlait Stendhal, mais du sens de ces couleurs dans le champ politique de l’époque. Je vais « traduire » cette phrase ; Mani Matter dit en substance : « Vous avez peur des « rouges » (socialistes, communistes, syndicalistes et apparentés), mais ce qui nous menace, ce sont les « noirs » (conservateurs, réactionnaires, fascistes…). Un autre élément à considérer est la date de cette chanson : 1970. Le reflux d’après 1968 s’annonce. Je n’en dirai pas plus que la chanson qui n’est pas un traité de réflexion politique.

 

 

Alors, il ne nous reste plus qu’à reprendre notre tâche et à tisser tranquillement le linceul de ce vieux monde pusillanime, craintif, frileux et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 

Il y a des gens qui sans doute jamais

Comme moi ici maintenant ne chanteraient,

Ils ne chanteraient à aucun prix, certes non,

Car ils ont des appréhensions.

Au fond, ils se voient bien plus astucieux

Et ils pensent que c’est un grand malheur pour eux

De sentir toujours sur eux une terrible pression

Car ils ont des appréhensions.

 

Je le sais, tu sues et ta voix tremble.
Cependant parfois ça va bien, il semble

Et c’est une grande chance, même si nous le nions,

Que nous ayons des appréhensions.

 

Quelle est la différence entre l’homme et le chimpanzé
Pas l’absence de queue, pas notre peau de bébé,
Pas que nous ne grimpons pas aux arbres, non !
C’est que nous avons des appréhensions.


Nous les hommes, nous nous imaginons différents. 
Et s’il passe une jolie fille, à ce moment,
Nous suivons discrètement sa déambulation,
Car nous avons des appréhensions.

Ce qui menace notre horizon, 
Ce n’est pas le rouge, mais vraiment le noir
Et ce qui meuble encore notre espoir,
Ce sont nos appréhensions.

 

 
APPRÉHENSIONS
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Marco Valdo M.I.
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14 février 2016 7 14 /02 /février /2016 12:36

HORS D’UNE BOÎTE VIDE

 

 

 

Version française – HORS D’UNE BOÎTE VIDE – Marco Valdo M.I. – 2016

d’après la version italienne de Riccardo Venturi

d’une chanson en Schwyzertüütsch (Alémanique) – Us emene lääre Gygechaschte – Mani Matter – 1961

 

 

 

 

EXIL

 

 

 

 

 

Une très étonnante chanson de Mani Matter qui fait écho aux artistes de rues : Juifs fuyant les nazis, réfugiés d’Allemagne ou d’Europe centrale ou des Balkans ou des Tziganes… Gens de partout et de nulle part. Tellement de nulle part qu’il n’y a plus qu’un instrument, un vague costume et un chapeau sans tête, qui n’a peut-être même jamais existé. Grande misère de l’exil.

 

 

Elle a comme un lien de parenté avec Le Clown de Gianni Esposito https://www.youtube.com/watch?v=jGwQ6-Xi2W4&gl=BEdit Lucien l’âne en se dandinant gauchement comme s’il portait des sabots trop grands.

 

 

Sans aucun doute, Lucien l’âne mon ami. On pourrait tout aussi bien évoquer Henry Miller et son clown qui meurt avec Le Sourire au pied d’une échelle (1948) (The Smile at the Foot of the Ladder). Cela me renforce dans l’idée que les artistes ont une sensibilité tout à fait particulière quand il s’agit d’évoquer le malheur d’autres artistes. En fait, je pense qu’ils incarnent (comme l’ongle incarné dans l’orteil) dans leur imaginaire le destin détruit et destructeur, réduit et réducteur de l’autre. « Je est un autre », certes, mais la proposition est réversible : « l’autre est je » ; l’étrangeté se mue en similitude. Puisqu’on vit la même étrangeté, « l’autre, c’est moi » est le fondement de l’empathie et de la solidarité. Et de l’humaine nation. Et ce depuis toujours.

 

 

Tu devrais étendre ce raisonnement à l’ensemble des espèces ; je t’en serais reconnaissant. Ce qui est d’ailleurs le sens de « la déclaration » Ceci dit, je vois très bien ce dont tu parles. Moi-même, je ressens toujours très fort les douleurs infligées aux ânes. Et à proprement parler, c’est le résultat de cette forme d’identification à l'autre, aux autres. Ainsi, j’ai la nette conscience que – pour la même raison – s’il existait un Dieu, les ânes le verraient sous forme d’un âne, les serpents le verraient sous la forme d’un serpent, les lézards sous la forme d’un lézard, les anacondas sous la forme d’un anaconda, les fourmis sous la forme d’une fourmi, les lémures sous la forme d’un lémure, les cœlacanthes sous la forme d’un cœlacanthe, les poux sous la forme d’un pou, les choux sous la forme d'un chou, les bactéries sous la forme d’une bactérie, les entérocoques sous la forme d’un entérocoque et ainsi de suite. Tout ceci pour dire que cette identification à l'autre est le fondement de la superbe chanson de Mani Matter. Une dernière remarque : Mani Matter dit que cet artiste a tout perdu à la guerre. Reste à savoir de quelle guerre il s’agit ? En quoi elle consiste ?

 

 

Il ne peut s’agir évidemment d’une guerre particulière ou alors, de n’importe quelle guerre particulière, ce qui revient au même. En fait, il s’agit de la Guerre de Cent Mille Ans  et mieux encore, dans toutes ses extensions. L’exil des artistes est évidemment une fuite devant une oppression, une menace, une impossibilité de vivre en tant qu’artiste. Ainsi, tout à l’heure, on parlait d’Henry Miller https://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_Miller qui, précisément, lui aussi a subi comme artiste en exil les effets de cette guerre : « En 1930, Henry Miller décide de quitter les États-Unis pour ne plus y retourner (cette décision est en partie motivée par sa rupture avec June). Il embarque vers l’Europe et s’installe en France , où il vit jusqu’à ce qu’éclate la Deuxième Guerre Mondiale. Ses premières années de bohème à Paris sont misérables ; il doit souvent lutter contre le froid et la faim. Dormant chaque soir sous un porche différent, courant après les repas offerts… » Il sera poursuivi par la justice de son pays (les USA) pendant plus de trente ans en raison de ses écrits 

 

Jusqu'où nous mène donc cette chanson ?, demande Lucien l'âne.

 

Dans l’immédiat, nous voici à Big Sur en Californie, dit Marco Valdo M.I. en riant.

 

 

Mais il est temps de reprendre notre tâche et de se remettre à tisser le linceul de ce vieux monde censeur, exileur, bannisseur, ostraciste et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Hors d’une boîte vide,

Il a tiré son instrument

Et la boîte a disparu.

 

Il joue sans archet

Sa chanson sans paroles.

Il porte un buse,

Mais dedans pas de tête.

Pas de cou, pas de corps ;

Pas de bras, pas de jambes,

Car il a tout perdu à la guerre.

 

Il ne reste que sa chanson,

Même lui n’est plus là ;

Même pas le buse

Qu’il n’a jamais eu.

 

 
HORS D’UNE BOÎTE VIDE
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Marco Valdo M.I.
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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 18:27

Vengeance et Mort – Till et Nelle (4)

 

Chanson française – Vengeance et Mort – Till et Nelle (4) – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 29

 

 

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

(Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :

Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.

Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

 

 

 

 

Till voit le doux corps de Nelle,

 

Tout doré au rayon du soleil.

 

 

 

 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la vingt et neuvième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-huit premières étaient, je te le rappelle :

 

01 Katheline la bonne sorcière (Ulenspiegel – I, I)

02 Till et Philippe (Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)

03. La Guenon Hérétique (Ulenspiegel – I, XXII)

04. Gand, la Dame (Ulenspiegel – I, XXVIII)

05. Coupez les pieds ! (Ulenspiegel – I, XXX)

06. Exil de Till (Ulenspiegel – I, XXXII)

07. En ce temps-là, Till (Ulenspiegel – I, XXXIV)

08. Katheline suppliciée (Ulenspiegel – I, XXXVIII)

09. Till, le roi Philippe et l’âne (Ulenspiegel – I, XXXIX)

10. La Cigogne et la Prostituée (Ulenspiegel – I, LI)

13Indulgence (Ulenspiegel – I, LIV)

14. Jef, l’âne du diable  (Ulenspiegel – I, LVII)

15. Vois-tu jusque Bruxelles ?  (Ulenspiegel – I, LVIII)

16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection [[51150]] (Ulenspiegel – I, LXVIII)

17. Hérétique le Bonhomme (Ulenspiegel – I, LXIX)

18. Procès et condamnation (Ulenspiegel – I, LXIX)

19. La Mort de Claes, le charbonnier (Ulenspiegel – I, LXXIV)

20. Le Talisman rouge et noir (Ulenspiegel – I, LXXV)

21. La Vente à l’encan (Ulenspiegel – I, LXXVI)

22. Telle est la Question (Ulenspiegel – I, LXXVIII)

23. Charles et Claes [[51454]] (Ulenspiegel – I, LXXIX)

24. Trois cents ans de torture (Ulenspiegel – I, LXXIX)

25. Au bord du canal (Ulenspiegel – I, LXXXIV)

26. Le Géant Hiver (Ulenspiegel – I, LXXXV)

27. Le Roi Printemps (Ulenspiegel – I, LXXXV)

28. Le Printemps (Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

 

« Vengeance et mort », voilà des mots bien terribles pour un titre de chanson. On dirait un appel au meurtre, une invitation à l’assassinat. Pour un peu, on croirait le titre d’un roman russe, une de ces histoires effroyables telles qu’en imagina Dostoïevsky à son retour de relégation en Sibérie.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, dit Marco Valdo M.I. en souriant, tu as bien perçu le sens de cette injonction et je ne puis que te donner raison pour ce qui est de Fiodor Dostoïevsky, car figure-toi qu’il publie son « Crime et Châtiment » exactement la même année que celle où Charles De Coster publie la Légende d’Ulenspiegel. Ce qui fait que, du point de vue de leur naissance éditoriale, Till Ulenspiegel et Rodion Romanovitch Raskolnikov sont des contemporains. Mais comme pour toutes les histoires de vengeance et de mort

 

 

C’est vrai aussi pour celles de crime et de châtiment, ajoute sentencieusement l’âne Lucien.

 

 

Lucien mon ami l’âne, ne m’interromps pas, sinon je ne saurai plus où j’en suis dans ma présentation. D’ailleurs, j’ai perdu le fil. Je reprends : Comme pour toutes ces histoires de vengeance et de mort – et pour te satisfaire, de crime et de châtiment, il faut d’abord en rechercher l’origine et la cause, qui parfois, mais pas toujours, se confondent. Dans le cas de cette chanson, il s’agit de situer le propos. Qui dit quoi ? Ce sont Till et Nelle qui expliquent au Roi Printemps leur survenue dans le monde des esprits. Ils expliquent qu’ils viennent réclamer vengeance contre ceux qui ont brûlé Claes, fait mourir Soetkin, torturé Till…

 

Cependant, Marco Valdo M.I. mon ami, tu me diras bien pourquoi Till n’en appelle pas à une autorité, à un pouvoir supérieur chez les humains pour rendre justice.

 

Précisément, c’est là le nœud de l’affaire. En principe, dans une société libre et juste, c’est ce qu’il faudrait faire et c’est ce que Till a essayé de faire. Comme il ne pouvait en appeler au pouvoir temporel, à la justice publique, elle-même cause des méfaits dont il a à pâtir, il s’est adressé à Dieu, mais, comme dit Till, Dieu n’entend pas.

 

 

Ah, dit Lucien l’âne, c’est qu’il est sourd… à son âge.

 

 

Oh, ce n’est pas qu’il est sourd… Till découvre tout simplement, comme toutes les personnes de bonne foi, que si Dieu n’entend rien, c’est que Dieu n’existe pas. Et dans un monde religieux, c’est une découverte dangereuse… Découverte car Till comme les gens de son temps sont évangélisés et de toutes bonnes fois, ils croient à la toute puissance et à la bonté divines, ils croient en la justice divine. Ils croient aux enseignements des religieux. Ils s’y fient et c’est seulement la réalité des choses qui les conduit à remettre en cause tout ce bel édifice. Ils découvrent que tout cela est factice, qu’on les a trompés et que Dieu n’est rien d’autre que le « Deus ex machina » du pouvoir temporel et non l’inverse. Voilà pour les faits. Et puis, il y a la mystérieuse réponse du Roi Printemps, aussi énigmatique qu’une réponse de la Pythie.

 

 

La Pythie ? Ne m’en parle pas, il n’y avait rien à comprendre à ce qu’elle racontait. Je dis ça, car comme bien tu penses, je l’ai rencontrée plusieurs fois. Oui, oui, plusieurs fois, car c’était un vrai spectacle, plein de mystère, haut en couleurs, plein de parfums. Moi j’adorais ça. Alors, j’y ai été plusieurs fois. Quel cinéma, elle faisait, celle-là ! Finalement, on n’y comprenait rien, mais la sagesse populaire avait conclu qu’il suffisait d’attendre et voir pour comprendre ces incantations.

 

Nous suivrons donc ton conseil et celui de Printemps :

« Attends, entends et vois.

Aime les Sept

Et la Ceinture. »

 

Donc, comme pour la Pythie, nous attendrons de voir de quoi il retourne. D’ici là, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde où les pauvres s’en vont quérant vengeance et justice, ce vieux monde dominateur, menteur, trompeur, évangélisateur et cacochyme.

 

Et l’aventure de Till le Gueux continue … et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Altesses divines, les cendres battent sur mon cœur.

La mort fauche au nom du Pape,

Elle fauche les hommes les meilleurs,

Elle fauche les femmes les plus mignonnes.

 

Elle fauche au Sud, elle fauche au Nord.

À l’Est, à l’Ouest, elle ronge de famine.

Je suis un bonhomme de pauvre mine,

Borné, imparfait, ignorant encore.

 

Ma mère mourut de torture et de chagrin.

Mon père mourut rôti au feu.

J’aurais tant aimé les aimer vieux.

Je les veux venger et vider le pays des assassins.

 

J’ai prié Dieu, mais Dieu n’entend rien.

Katheline la bonne sorcière a jeté le sort.

Me voici, ma mie à la main,

Quérant la vengeance et la mort.

 

Le roi et la reine répondent uniment

Et tous les esprits pareillement :

Par la guerre et par le feu,

Par la mort et par le glaive,

Cherche les Sept.

 

Dans la mort et dans le sang,

Dans les ruines et dans les larmes,

Trouve les Sept.

 

Laids, cruels, méchants, difformes,

Vrais fléaux pour la pauvre terre.

Brûle les Sept.

 

Attends, entends et vois,
Dis-nous, chétif, es-tu bien aise ?

Trouve les Sept.

 

Quand le septentrion

Baisera le couchant,

Ce sera fin de ruines :

Trouve les Sept

Et la ceinture.

 

Attends, entends et vois.

Aime les Sept

Et la Ceinture.

 

Les coqs chantent, les esprits s’effacent.

Till et Nelle s’éveillent,

Couchés comme pour dormir face à face.

Ils frissonnent au froid du réveil.

Till voit le doux corps de Nelle,

Tout doré au rayon du soleil.

Vengeance et Mort – Till et Nelle (4)
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Marco Valdo M.I.
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12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 19:36


Le Printemps – Till et Nelle (3)

 

Chanson française – Le Printemps – Till et Nelle (2) – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 28

 

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

(Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :

Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.

Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

 

 

 

 

Ils rient, chantent, crient, hurlent.

Le mâle cherche la femelle et prie la nature.

 

 

 

 

 

 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la vingt et huitième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-sept premières étaient, je te le rappelle :

 

01 Katheline la bonne sorcière  (Ulenspiegel – I, I)

02 Till et Philippe – (Ulenspiegel – I, V)

03. La Guenon Hérétique (Ulenspiegel – I, XXII)

04. Gand, la Dame (Ulenspiegel – I, XXVIII)

05. Coupez les pieds ! (Ulenspiegel – I, XXX)

06. Exil de Till (Ulenspiegel – I, XXXII)

07. En ce temps-là, Till (Ulenspiegel – I, XXXIV)

08. Katheline suppliciée (Ulenspiegel – I, XXXVIII)

09. Till, le roi Philippe et l’âne (Ulenspiegel – I, XXXIX)

10. La Cigogne et la Prostituée (Ulenspiegel – I, LI)

13Indulgence  (Ulenspiegel – I, LIV)

14. Jef, l’âne du diable (Ulenspiegel – I, LVII)

15. Vois-tu jusque Bruxelles ?  (Ulenspiegel – I, LVIII)

16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection [[51150]] (Ulenspiegel – I, LXVIII)

17. Hérétique le Bonhomme (Ulenspiegel – I, LXIX)

18. Procès et condamnation (Ulenspiegel – I, LXIX)

19. La Mort de Claes, le charbonnier (Ulenspiegel – I, LXXIV)

20. Le Talisman rouge et noir (Ulenspiegel – I, LXXV)

21. La Vente à l’encan (Ulenspiegel – I, LXXVI)

22. Telle est la Question (Ulenspiegel – I, LXXVIII)

23. Charles et Claes (Ulenspiegel – I, LXXIX)

24. Trois cents ans de torture (Ulenspiegel – I, LXXIX)

25. Au bord du canal (Ulenspiegel – I, LXXXIV)

26. Le Géant Hiver (Ulenspiegel – I, LXXXV)

27. Le Roi Printemps (Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

Lors du précédent épisode, Till et Nelle assistaient à une sorte de sacre du Printemps, qui aurait mieux été nommé le sacre de Printemps, alias Lucifer, le porteur de lumière, qui les sauvait in extremis de la terrible impétuosité des trolls, kobolds, huldres, goublins, nains, elfes, filles-fleurs : toutes et tous arcboutés en un délire de montée de sève printanière. Les filles-fleurs avaient toutes envie de Till et les nains de Nelle.

 

 

Ah ! Ah !, dit Lucien l’âne en paraphrasant ainsi Bosse-de-Nage le singe qui ne savait dire que ça, quand la nature se réveille, il est temps de garer ses fesses. C’est le bonobo blues dans les champs et dans les bois.

 

 

Bref, c’est un foutu carnaval, bien plus mouvementé encore, plus naturel, plus vif, plus barbare et plus festif que le « Carnaval des Animaux » que Saint-Saens écrira vingt ans après en 1886. (voir https://www.youtube.com/watch?v=0AnEzdlv0dE et https://www.youtube.com/watch?v=Gtnpw4F2YG0). Et les deux amoureux rejoignent la grande folie collective et se mettent à balancer au gré des vents, qui les emportent. Soudain, ils sont découverts et jetés dans la foule, où ils sont instantanément réduits à des objets d’un jeu, d’un rite, d’un culte cruel et se retrouvent ainsi à la limite de subir une sorte de viol collectif, s’il n’y avait l’intervention de Lucifer.

 

 

C’est une grande chance que cette intervention, ce « Deus ex machina », car l’affaire aurait pu se terminer fort mal.

 

 

Ah, Lucien l’âne mon ami, je me demande parfois si tu ne le fais pas exprès… Ne voilà-t-il pas que tu viens de faire de Lucifer en personne, un « Deus ex machina ». C’est assez drôle, en effet.

 

C’est étrange, mais que veux-tu telle est l’expression consacrée depuis la plus haute antiquité. Cependant, laisse-moi te dire que j’en ai vu dans le passé de telles scènes, j’ai même failli en être l’objet et j’ai heureusement pu m’en dégager à temps. J’ai même entendu dire que de pareilles scènes se déroulent encore aujourd’hui. Un de mes frères – « ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal... » y laissa la peau, comme le rapporte La Fontaine, dans un texte qui mériterait de figurer dans les Chansons contre la Guerre. (http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jean_de_la_fontaine/les_animaux_malades_de_la_peste.html)

 

Pour ce qui se passe ici et de nos jours (hic et nunc), Lucien l’âne mon ami, contrairement à la bousculade des esprits dans ce printemps imaginaire, la foule des agresseurs ne comporte que des humains. Parfois, ce sont des scènes de guerre où ces curées sont des armes de terreur : viols, sacs, éventrations, égorgements, mutilations, pendaisons, assassinats, destructions, incendies sont des ingrédients de ces tohu-bohus démentiels. Parfois, elles déroulent en temps de paix, mais là encore, les agresseurs font la guerre aux agressés – il n’y manque que les drapeaux et les uniformes, dont le seul tort est d’être d’une autre « ethnie », d’une autre « race », d’une autre « peuple », d’une autre « religion » ou tout simplement, sans religion ou encore, d’un autre « sexe » ou du même. Tout est bon pour justifier ces folies haineuses et brutales. Sans doute, dans ce rêve de Nelle et de Till, qui un instant vire au cauchemar, ces violences sont le reflet de celles que les armées infligent aux populations civiles. Les guerres de religions sont parmi les plus odieusement abjectes qu’il se puisse exister.

 

Il fallait que cela fut dit. À présent, il nous faut reprendre notre tâche et continuer à tisser le linceul de ce vieux monde incandescent, indécent, haineux, criminel, cruel et cacochyme.

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Les esprits de la terre

Courts, trapus, aux reins larges

Apportent d’immenses jarres

D’une liqueur étrange.

 

Les plantes et les arbres s’agitent,

La terre pour boire se crevasse,

Le vin vif et clair est servi

Et tout bourgeonne, verdoie, fleurit.

 

Les insectes sucent à même le sol,

Les oiseaux se gavent en plein vol.

Les filles-fleurs, baisent les échansons alertes

Et avalent la sève bouche ouverte.

 

Avides, les uns aux autres s’arcboutent,

Cherchent le vin, plus vivants à chaque goutte

Ils rient, chantent, crient, hurlent.

Le mâle cherche la femelle et prie la nature.

 

Le roi et la reine trinquent à leur tour ;

Ils s’enlacent devant toute la cour

Et en chœur, tous avec le roi s’écrient

Gloire à l’Air libre ! Gloire à la Vie !

 

Till prend Nelle dans ses bras

Et commence une tendre danse.

Ils tournoient, feuilles glissant en bas.

Soleil, lune, vents et nuées les balancent.

 

Un esprit les ferre et dans la foule les jette.

Qui veut du garçonnet ? Qui veut de la fillette ?

Les voix scandent : Bienvenue aux vers de terre.

Et Nelle et Till, un moment, désespèrent.

 

Et Nelle crie : Grâce ! Grâce !

Les esprits : Gloire, gloriette !

Gloire aux femmelettes !

Danse, danse, grâce, grâce !

 

Le Roi Printemps arrête la danse.

Qu’on m’amène ces deux poux !

Les filles-fleurs halent Till en cadence,

Les nains serrent Nelle aux genoux.

 

Je te connais bourgeon de sorcière

Et toi, rejeton de charbonnier.

Que venez-vous en ces lieux chercher ?

Demande en souriant Lucifer.

 Le Printemps – Till et Nelle (3)
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Marco Valdo M.I.
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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 21:00

 

Le Roi Printemps – Till et Nelle (2)

 

Chanson française – Le Roi Printemps – Till et Nelle (2) – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 27

 

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

(Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :

Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.

Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

 

 

 

 

 

Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la vingt et septième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-six premières étaient, je te le rappelle :

 

01 Katheline la bonne sorcière (Ulenspiegel – I, I)

02 Till et Philippe (Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)

03. La Guenon Hérétique (Ulenspiegel – I, XXII)

04. Gand, la Dame (Ulenspiegel – I, XXVIII)

05. Coupez les pieds ! (Ulenspiegel – I, XXX)

06. Exil de Till (Ulenspiegel – I, XXXII)

07. En ce temps-là, Till (Ulenspiegel – I, XXXIV)

08. Katheline suppliciée (Ulenspiegel – I, XXXVIII)

09. Till, le roi Philippe et l’âne (Ulenspiegel – I, XXXIX)

10. La Cigogne et la Prostituée (Ulenspiegel – I, LI)

13Indulgence  (Ulenspiegel – I, LIV)

14. Jef, l’âne du diable (Ulenspiegel – I, LVII)

15. Vois-tu jusque Bruxelles ?  (Ulenspiegel – I, LVIII)

16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection  (Ulenspiegel – I, LXVIII)

17. Hérétique le Bonhomme (Ulenspiegel – I, LXIX)

18. Procès et condamnation  (Ulenspiegel – I, LXIX)

19. La Mort de Claes, le charbonnier (Ulenspiegel – I, LXXIV)

20. Le Talisman rouge et noir  (Ulenspiegel – I, LXXV)

21. La Vente à l’encan (Ulenspiegel – I, LXXVI)

22. Telle est la Question (Ulenspiegel – I, LXXVIII)

23. Charles et Claes (Ulenspiegel – I, LXXIX)

24. Trois cents ans de torture (Ulenspiegel – I, LXXIX)

25. Au bord du canal  (Ulenspiegel – I, LXXXIV)

26. Le Géant Hiver (Ulenspiegel – I, LXXXV)

 

 

 

Et donc, dans le rêve fantastique où sont plongés Nelle et Till, Lucifer, littéralement « le porteur de lumière », vient d’apparaître. C’est le Roi Printemps qui vient ainsi chasser le Géant Hiver.

 

 

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, cette histoire-là, je la connais. Pour moi, elle est vieille comme le monde. Il s’agit d’une de ces péripéties de la grande saga de la nature, une manière totalement païenne d’immortaliser le monde, de scander la vie, de saluer l’infinitude du cycle de la vie.

 

 

Cette infinitude à l’échelle de la vie humaine sempiternellement répétée. C’est le sacre du Printemps que chantera et fera danser plus tard le musicien Strawinsky ; mais je te rassure tout de suite : en beaucoup moins barbare. On ne sacrifiera pas Nelle à un Iarilo, dieu sanguinaire dans la plus pure tradition. Ici, comme on le verra, le Roi Printemps sera finalement bienveillant avec ces humains venus clandestinement dans son royaume.

 

 

Au passage, dit Lucien l’âne, je constate que ni Hiver, ni Printemps ne sont des divinités. C’est une rupture par rapport aux religions, même paganistes. Cela me réjouit, car chez nous les ânes, un Dieu ou des Dieux, cela n’existe pas.

 

 

Puis, le Roi est rejoint par sa blonde Reine et commence alors une sarabande d’êtres divers : elfes, huldres, goublins, nains, filles-fleurs, esprits et monstres en tous genres. Ainsi, Till et Nelle assistent de leur cachette au sacre du Printemps.

 

 

Mais, dit Lucien l’âne, ils devraient quand même se méfier car « Méfious des goublins, méfious des goublins qui rôdent l’soi dans les qu’mins » (Méfiez-vous des gobelins, méfiez-vous des gobelins qui rôdent le soir par les chemins), disait le poète Rossel.

 

 

Revenons maintenant, si tu le veux bien, un instant au personnage de Lucifer, Roi Printemps. Son nom le désigne comme le « Porteur de Lumière »…

 

 

De fait, le printemps est le moment où la lumière reconquiert le monde et la nature et où la vie reprend ses droits. Mais, vois-tu Lucien l’âne mon ami, il faut aussi prendre en compte le sens symbolique de ce conte fantastique et voir que la Lumière, c’est la science qui vainc les ténèbres (« Scientia vincere tenebras » est la devise de l’université que fréquenta Charles de Coster) ; les ténèbres que répandent les religions – peu importe ici qu’elles soient païennes, juives, chrétiennes, musulmanes ou n’importe lesquelles. Il y en a tellement et de ce point de vue, elles sont toutes pareilles.

 

 

Voyons la chanson et reprenons notre tâche. Tissons le linceul de ce vieux monde enténébré par les croyances, rongé par les mythes, manipulé par les religions et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Au souffle tiède du roi Printemps

Hiver perd toute sa force.

Lucifer avec des chaînes de diamants

Lie le géant au pôle.

 

En un cri amoureux, il appelle

Et du ciel, une femme blonde, nue et belle

Tombe doucement. Je suis là, mon roi.

Je n’ai d’autre faim, d’autre soif que toi.

 

Ils gagnent alors leurs trônes 

De roi et de reine ;

De leurs voix mêlées, ils réveillent

La nature et la terre s’émerveille.

 

Pareil aux vagues de la mer

Le sol se tord ; monte et descend la terre.

Des génies, des elfes, des trolls se pressent,

Entre les arbres, ils vacillent d’ivresse.

 

Nains, gardiens de trésor, pattus, bossus, velus ;

Hommes des bois aux corps de racines tordus ;

Empereurs des mines, automates brillants,

Trolls à queue de lézard, têtes de crapauds luisants.

 

Les filles-fleurs, Vénus venues d’ailleurs,

Une douce chanson murmurent.

Elles n’ont pour manteau que leur chevelure

Et de leur bouche rouge font un cœur.

 

On les voit parfois par les parcs et les jardins,

Au fond des bois, par les sentiers ombreux,

Insuffler aux mignonnes le goût des amoureux,

Car la moitié des baisers leur revient en butin.

 

Les esprits protecteurs des étoiles

Les génies de la pluie, des vents, et de la brise,

Jeunes gens ailés arrivent droit du ciel

Escortés par les mignonnes hirondelles.

 

La lumière éclate et on entend :

«  Gloire au Roi Printemps ! Lumière ! Sève ! »

Nelle et Till, cachés par un chêne,

Écoutent muets ce vacarme angoissant.

 

Chez les esprits, c’est la guerre !

Sur des araignées, des tortues, des serpents,

Des crocodiles et cent mille insectes répugnants,

Tous s’entrebattent et le fort mange le faible.

 
 
 
Le Roi Printemps – Till et Nelle (2)
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Marco Valdo M.I.
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