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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 22:14

PEUPLE QUI DE TOUJOURS

 

Version française – PEUPLE QUI DE TOUJOURS – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson italienne — Popolo che da sempre – Dario Fo – 1971

 

 

 

 

 

Du balcon de la Maison du Peuple 

 

 

Ah, Lucien l’âne mon ami, un comédien qu’on aime bien vient de mourir. Bien évidemment, comme il est aussi l’auteur de cette chanson, dont je présente une version française, tu sais déjà qu’il s’agit de Dario Fo. Boris Vian disait lui-même : « un mort, c’est complet. On n’est pas complet tant qu’on est pas mort. » Il est mort, le voilà donc complet ; elle termine la vie ; la chose est banale et n’a rien de tragique.

 

En effet, dit Lucien l’âne d’un air narquois et aux pieds noirs, ce sont des choses qui arrivent dans la vie. Cependant, je le dis tout net à ceux que ça inquiète, qu’ils se rassurent, ça n’arrive qu’une seule fois. Une seule fois, sauf dans de rarissimes cas et encore. On laissera de côté les erreurs de diagnostic où des gens apparemment morts ont soudain réémergé de cette sorte de coma. On laissera pareillement de côté les ressuscités administratifs ou judiciaires, comme Joseph Porcu. Cependant, on raconte dans un livre ou dans un autre que certains seraient morts plusieurs fois ou étant déclarés morts seraient revenus à la vie, comment dire : miraculeusement – mais nul n’en a gardé trace certaine. Ce sont des fariboles. En vérité, Marco Valdo M.I. mon ami, je te le dis, à part nous, petits personnages imaginaires, qui donc peut être éternel et ressusciter ?

 

Et ressusciter à la demande, de surcroît, précise enthousiaste et joyeux Lucien l’âne ; car moi, par exemple, parfois pendant des siècles on me laisse végéter sur le bord des chemins peu fréquentés et puis soudain, à ta demande, je reprends vie et littéralement, je ressusciteLa seule chose triste dans cette affaire, c’est que Dario Fo, dont je doute fort qu’il ressuscite, n’écrira plus de chansons, ni de pièces et qu’il ne les jouera plus. Encore que, en vérité, dans l’état où il était, il vaut sans doute mieux qu’il ait quitté le monde définitivementDu point de vue professionnel, en quelque sorte, peut-être aurait-il pu comme Molière et bien des travailleurs, rattrapés par la mort blanche et des militaires par une balle perdue ou un coup de mortier, mourir en pleine action et dans son cas, en scène, dans une dernière parade : théâtralement. Mais, parle-moi maintenant de la canzone.

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, cette chanson est – avant la lettre – une chanson qui raconte à sa manière la Guerre de Cent Mille Ans , cette furieuse guérilla que les maîtres mènent contre les gens du peuple aux seules fins de maintenir leur pouvoir, d’accroître leurs richesses, de renforcer leur domination et de tirer plus de profits encore. Et ils y parviennent : l’écart entre les riches et les pauvres s’accroît encore et encore et partout dans le monde. La canzone s’adresse au peuple et lui propose de réfléchir à cet état de choses. Elle dit exactement :

 

« Cherchons à comprendre, 
Ensemble au moins une fois à comprendre

À découvrir le pourquoi
De ce truc-là. »

 

C’est une excellente idée, Marco Valdo M.I. mon ami, et si je m’en souviens bien, c’était aussi le but de la chanson sur la Guerre de Cent Mille Ans.

 

 

Avant de te laisser conclure, je voudrais éclaircir une singularité de ma version française. Comme on peut le voir, le texte de la version française est plus long que l’original. Ce n’est pas que la langue française soit si peu concise, mais c’est que j’ai rajouté – un peu à la manière de Dario Fo – en manière de refrain un petit quatrain, tiré du folklore populaire contemporain de Wallonie.

 

« Et ric et rac,

On va squetter l’baraque !

Et rac et ric,

On va squetter l’boutique ! »

 

C’est en fait en soi une chanson complète, disons une antienne, une rengaine que chantent les manifestants en colère, annonçant leur intention de faire de gros dégâts s’ils n’obtiennent pas satisfaction. C’est l’expression pure de la colère populaire ; elle veut dire grosso modo : « On va tout foutre en l’air » ; c’est le feulement du tigre, le grondement du séisme qui monte du centre de la Terre, c’est le chant des Canuts : « on entend déjà la révolte qui gronde ». Ce chant accompagnait les grandes manifestations très dures (il y eut des morts) de l’hiver 1960-1961, quand la Wallonie a failli obtenir son indépendance. Finalement, la manœuvre politique n’a fait que renverser le gouvernement belge… et un autre s’est empressé de prendre sa place ; c’est ce que raconte si bien la chanson. Voilà, nous sommes plus de cinquante ans plus tard et l’affaire n’est toujours pas réglée. Et la Wallonie, très largement minoritaire au nombre d’habitants et donc aux élections, au nombre d’élus – dans toutes les structures nationales, elle souffre d’un sous-investissement systématique, d’une sorte de mépris national et paye toujours plus cher son enfermement dans la Belgique sous domination flamande. Tout cela se traduit par une misère grandissante (qu’on essaye de camoufler), par la disparition massive d’emplois, la dégradation se marque dans les paysages urbain et périurbain, on annonce une pénurie de médecins…Voilà pourquoi dans les manifestations, on entend de plus en plus « Et ric et rac… ». À propos de la chanson de Dario Fo elle-même, on comprendra à ce qui précède qu’elle est tout à fait en syntonisation avec la situation contemporaine de nos régions.

 

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, ce « Et ric et rac » pourrait bien devenir un cri de ralliement à l’échelle de l’Europe entière. Quand on voit ce qu’ils font aux Grecs et qu’ils essayent d’imposer partout ailleurs sur le continent, sans compter le reste du monde. Européens, regardez ce qu’ils font aux Grecs, ils vous le feront bientôt ! Tu as donc bien fait de rajouter ce petit refrain, il pourra servir. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons, autant que nous pourrons, le linceul de ce vieux monde arnaqueur, exploiteur, rusé, flagorneur, écraseur et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Peuple de toujours au boulot assidu,
Couillonné depuis dix mille ans et plus,
Piétiné, divisé,
Raillé et roulé,

Combien de fois as-tu explosé
Et t’es-tu jeté tête baissée dans la bagarre
Et as-tu foutu en l’air toute la baraque ?

 

Et ric et rac,

On va squetter l’baraque !

Et rac et ric,

On va squetter l’boutique !


Et combien de fois as-tu coupé

Les têtes bâtardes des maîtres.
Mais le maître sans attendre pâques et trinité
Est toujours ressuscité.

Alléluia !

Toujours il est reparu.
Alléluia !

Comme avant, encore une fois, oh ! Miracle, il est revenu !
Alléluia !

Avec des flagorneries, avec des cabrioles,
Avec des bons mots, avec des crocs en jambe,
Avec des préfets, avec des prêtres ! 
Alléluia
 !

Avec des réformes, avec des chiquenaudes, 
Avec des policiers, avec des juges ,
Comme avanttoujours, est revenu le maître ! 
Alléluia
 !

Comment y est-il parvenu? 
Le truc est archiconnu.
Dans cette histoire, 
Cherchons à comprendre, 
Ensemble au moins une fois à comprendre

À découvrir le pourquoi
De ce truc-là.

 

Et ric et rac,

On va squetter l’baraque !

Et rac et ric,

On va squetter l’boutique !

 

 

PEUPLE QUI DE TOUJOURS
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Marco Valdo M.I.
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14 octobre 2016 5 14 /10 /octobre /2016 20:32

Le Sâr Rabindranath Duval

Pierre Dac et Francis Blanche – Le Sâr Rabindranath Duval – 1957 (version 1960)

 

 

 

 

Lucien l'âne mon ami, en ce jour de gloire où il m’est arrivé de retrouver le texte de ce sketch mémorable entre tous de Pierre Dac et Francis Blanche et de constater qu’on y trouve une des devises les plus antimilitaristes qui soit, je me suis empressé de la présenter dans les Chansons contre la Guerre. Car, vois-tu, le rire est une des manifestations les plus nettes de la joie des hommes et par conséquent, un grand moment de pacifique détente.

 

Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, moi, a priori, je suis toujours enthousiaste à l’idée d’entendre ou de voir ou même de lire les élucubrations de Pierre Dac et Francis Blanche. Ce sont des moments fastueux dans l’existence d’un âne.

Et le Sâr Rabindranath n’échappe pas à la règle. Pour ce qui est de l’insérer dans les chansons contre la Guerre, comme je te le disais, il y a là une phrase qui pourrait servir de devise au site lui-même. Je veux parler de cette réplique de Francis Blanche, qui énonce : « Brahma la Guerre et Vishnou la Paix ».

Tout un programme. J’ai entendu dire que c’était un des grands moments du spectacle comique français. Un de ces numéros qu’on ne se lasse pas d’entendre.

 

Voici deux mots de ce qu’en dit le grand Wiki : « Le Sâr Rabindranath Duval est un des plus célèbres sketchs comiques créés par Francis Blanche et Pierre Dac. C'est une parodie des numéros de divination, qui met en scène un mage, un fakir quasiment nu, assis en tailleur sur un plateau, lequel repose sur un pied, une sorte de guéridon et son assistant, portant turban et une tenue censée être indienne.

 

Faux folklore, faux fakir, fausse Inde, faux numéro qui dénonce de vrais escrocs et quand on connaît les duettistes, deux maîtres de l’humour, quand on se souvient des chansons que Pierre Dac écrivait et interprétait contre les nazis et leurs alliés, on imagine que cette parodie doit aussi être vue comme une parabole et qu’elle déborde le petit monde du spectacle pour s’étende à d’autres domaines du monde : la religion, par exemple ; ce « Votre Sérénité » rappelle singulièrement « Votre Sainteté » et toutes les appellations honorifiques dont on affuble les grands de ce monde : éminence, majesté, grandeur et autres rodomontades protocolaires.

 

Arrêtons-nous là, Marco Valdo M.I. mon ami, si tu veux bien et laissons dire les eux comparses. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde religieux, protocolaire, conformateur et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

 

– J’ai le grand plaisir honorifique de vous présenter ce soir, tout à fait exceptionnellement dans le plus simple appareil, une beauté qu’on vient d’arracher, à on ne sait pas à quoi d’ailleurs ! … de vous présenter le Sâr Rabindranath Duval, qui est le descendant authentique des grands Sârs, des grands visionnaires de l’Inde ! Votre Sérénité…

– Hum ! Hum !

– Vous avez bien dîné déjà ? Bon ! 

– Vous descendez des grands Sârs de l’Inde ?

– Oui.

– Vous êtes né dans l’Inde ?

– Je suis né dans l’Inde.

– À quel endroit de l’Inde ?

– Châteauroux.

– À Châteauroux ! Extraordinaire ! Vraiment ! D’ailleurs, je crois savoir de source sûre que votre père était hindou.

– Hindou, oui.

– Votre grand-père ?

– Hindou.

– Et votre arrière-grand-père ?

– C’était un dur.

– Voilà, donc par conséquent, il a depuis de longues années la pratique de la vision hindoue. Dites–moi, Votre Sérénité, vous avez le don de double vue ?

– Oui, je vois double.

– Il voit double ! Je m’en doutais un peu d’ailleurs ; vous voyez donc, mais c’est héréditaire ?

– Héréditaire !

– C’est atavique.

– Non, c’est à moi !

– Je veux dire, c’est congénital !

– Non, c’est quand j’ai trop bu.

– Il faut dire, je tiens absolument à préciser, que Sa Sérénité fait de grands exercices tous les jours, quotidiennement presque, pour conserver son don de double vue. 
Il fait le yoga, n’est-ce pas ?  Vous faites le yoga ?

– Oui, oui. 

– C’est le yoga de…

– La Marine !

– Et il surveille également de très près son alimentation.

– Quelle est votre alimentation ? Qu’est–ce que vous prenez pour votre dîner ?

– Uniquement de la cuisine à l’huile.

– La cuisine des Sârs ?

– La cuisine des Sârs, oui !

– Oui, mais pourquoi ?

– Parce que les Sârs dînent à l’huile !

– Les Sârs dînent à l’huile ! Vraiment, ce n’est pas trop tiré par les cheveux du tout parce qu’il n’en a plus ! Alors, si vous permettez, nous allons nous livrer sur quelques personnes de l’assistance publique, à des expériences tout à fait extraordinaires. Votre Sérénité, je vais vous demander de vous concentrer soigneusement… 

– Voilà ! Vous êtes concentré ?

– Je suis concentré.

– Il est concentré, comme on dit chez Nestlé… parfait. Votre Sérénité, concentrez–vous bien, vous êtes en transe ?

– Oui, je suis en transe napolitaine.

– En transe napolitaine ? Votre Sérénité, concentrez–vous bien, et dites–moi, je vous prie, quel est le signe zodiacal de monsieur ?

– Monsieur est placé sous le double signe du Lion et du fox à poil dur.

– Oui, dites–moi quel est son caractère ?

– Impulsif, parallèle et simultané.

– Quel est son avenir ?

– Monsieur a son avenir devant lui, mais il l’aura dans le dos, chaque fois qu’il fera demi-tour.

– Il est vraiment extraordinaire ! Voulez–vous me dire, à présent, quel est le signe zodiacal de mademoiselle ?

– Mademoiselle est placée sous le triple signe bénéfique de la Vierge, du Taureau et du Sagittaire avant de s’en servir.

– Ah ! C’est ça. Il a raison ! Il a mis dans le mille, n’est-ce pas ? Il a mis dans le mille, comme disait Jean-Jacques Rousseau. Votre Sérénité, au lieu de vous marrer comme une baleine… 
Excusez–nous, Sa Sérénité est en proie aux divinités contraires de l’Inde : Brahma et Vishnou. Brahma la guerre et Vishnou la paix. Voulez–vous me dire, s’il vous plaît, Votre Sérénité, quel est l’avenir de mademoiselle ?

– L’avenir de mademoiselle est conjugal et prolifique.

– Ah ! Prolifique ?

– Oui.

– Qu’est–ce que ça veut dire ? Elle aura des enfants ?

– Oui.

– Des enfants ?

– Des jumelles.

– Des jumelles !!! Combien ?

– Une paire avec la courroie et l’étui !

– Voulez–vous, à présent, je vous prie, me dire quel est le signe zodiacal de monsieur ? 

– Ce monsieur est placé sous le signe de Neptune, Mercure au chrome.

– Quels sont ses goûts ?

– Monsieur a des goûts sportifs.

 

– Son sport préféré ?

 

– Le sport cycliste.

– Bien. Qu’il peut pratiquer sans inconvénient ?

– Oui, mais à condition toutefois de se méfier.

– Se méfier. De qui ? De quoi ?

– De certaines personnes de son entourage qui prétendent que sa compétence dans le domaine de la pédale exerce une fâcheuse influence sur son comportement sentimental.

– Ah ! Encore une fois vous avez mis dans le mille. Mais, dites–moi, qu’est–ce que vous lui conseillez municipal ?

– Je lui conseille vivement de changer de braquet et de surveiller son guidon.

– Votre Sérénité, tout à fait autre chose à présent. Pouvez–vous me dire quel est le sexe de monsieur ?

– Masculin.

– Oui. Vous êtes certain ?

– Oui. Vous pouvez vérifier.

– Non, non, on vous croit sur parole ! Et dites–moi, quelle est sa taille ?

– Un mètre soixante-seize : debout, un mètre cinquante-six : assis, zéro mètre

quatre-vingt-trois : roulé en boule.

– Et dites–moi, il pèse combien ? 

– Oh… deux fois par mois !

– Non, non ! Excusez le Sâr, il ne comprend pas bien le français. Je vous demande quel est son poids : p.o.i.x. ?

– Soixante-douze kilos cinq cents ! Sans eau, sans gaz et sans électricité.

– Oui, dites–moi quel est le degré d’instruction de monsieur ?

– Secondaire.

– Oui. Est–ce que monsieur a des diplômes ?

– Oui, monsieur est licencié GL.

– Licencié GL ? Qu’est–ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire qu’il travaillait aux Galeries Lafayette et qu’on l’a foutu à la porte.

– S’il vous plaît, Votre Sérénité, concentrez-vous bien, combien monsieur a-t-il de dents ? 

– Trente dedans et deux dehors !

– Voilà très bien ! Monsieur a-t-il des complexes ?

– Oui ! Monsieur fait un complexe… À certains moments, il prend sa vessie pour une lanterne.

– Et alors ?

– Et alors, il se brûle !

– Dites-moi, Votre Sérénité, nom d’un petit bonhomme, dites-moi de quelle nationalité est madame ?

– Française.

– Oui. Et son père ?

– Esquimau !

– Et sa mère ?

– Pochette surprise !

– Très bien !… Et ta sœur ?

– Ma sœur, elle bat le beurre et quand elle battra (la merde, tu lécheras le bâton) …

– Bon, bon, oui, ça va ! – Escroc, voleur !

– Espèce de mal élevé, mauvaise éducation, excusez-le. Il n’y a pas longtemps… Il en a une touche là-dessus. Tiens, encore il y a trois ans, il n’avait même pas un plateau, il avait directement le pied de la table… Mais enfin, ça, c’est autre chose… Votre Sérénité, pouvez-vous me dire, s’il vous plaît … ?

– Oui !

– Euh !

– Quoi ?

– Qu’est-ce que vous pouvez me dire ?

– Je peux vous dire que vous ne savez plus votre texte…

– Si vous étiez intelligent, dites-moi donc ce que je dois vous demander à présent ? Votre Sérénité, pouvez-vous me dire, c’est très important, concentrez-vous, pouvez-vous me dire quel est le numéro du compte en banque de monsieur ?

– Oui.

– Vous pouvez le dire ?

– Oui ! !

– Vous pouvez le dire ?

– Oui ! ! ! 

– Il peut le dire ! ! ! Bravo ! Il est extraordinaire, il est vraiment sensationnel. Votre Sérénité, quelle est la nature du sous-vêtement de monsieur ?

– Monsieur porte un slip.

– Oui. De quelle teinte ?

– Saumon fumé.

– Tiens, tiens, en quoi est–il ?

– En chachlik mercerisé.

– Ah ! Il a un signe particulier ?

– Oui. Il y a quelque chose écrit dessus.

– Quoi donc ?

– Suivez la flèche.

– C’est merveilleux. Tout à fait extraordinaire ! ! ! Votre Sérénité, monsieur que voici, que voilà, a-t-il un signe particulier ?

– Oui, un tatouage.

– Ah ! Un tatouvage ! Très intéressant ! C’est bien exact ? Je ne le lui fais pas dire ! C’est bien exact ! Et où se trouve situé le tatouvage de monsieur ?

– Je suis extrêmement fatigué, je m’excuse…

– Allons, allons, voyons… Monsieur Schumacher !

– … C’est très délicat et je suis fatigué.

– Il est dans un état épouvantable, excusez-le. Votre Sérénité, je vous demande où se trouve situé le tatouvage de monsieur ?

– Le tatouage de monsieur est situé à un endroit que l’honnêteté et la décence m’interdisent de préciser davantage. 

– Qu’entendez-vous par là ?

– Par là, je n’entends pas grand–chose.

– Je vous prie de vous concentrer davantage, espèce de malotrou ! Alors, que représente le tatouvage de monsieur, s’il vous plaît ?

– Bon ! Le tatouage de monsieur représente… Enfin lorsque monsieur est en de bonnes dispositions, le tatouage représente : d’un côté, la cueillette des olives en Basse-Provence, et de l’autre, un épisode de la prise de la Smalah d’Abd-El-Kader par les troupes du duc d’Aumale en mil huit cent quarante-trois.

– Ah ! Parfait ! Et de plus ?

– Et c’est en couleurs !

– Et c’est en couleurs ! Bravo ! Mes félicitations, monsieur ! Vraiment, si, si, vraiment très bien ; mes compliments, madame ! Madame a de la lecture pour les longues soirées d’hiver, c’est parfait. Votre Sérénité, vraiment, vous avez été extraordinaire, c’est vrai, vraiment, il est vareuse… il est vareuse…

– Quoi ? …

– Non, il est unique, pardon, je me suis trompé de vêtement, mais ça ne fait rien. Il ne me reste plus qu’à envoyer des baisers à l’assistance publique. 

 

Bonsoir Mesdames, bonsoir Mesdemoiselles et bonsoir Messieurs !

 

Le Grand Sâr sur son plateau

Le Grand Sâr sur son plateau

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Marco Valdo M.I.
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11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 21:29

Le Rêve de Guillaume sur papier

 

 

 

 

 

 

 

Après Dachau Express, voici un autre livre de Marco Valdo M.I. : c’est le premier tome des Histoires d’Allemagne ; il s’intitule Le Rêve de Guillaume et couvre les années 1900 à 1919.

 

Ce qu’il faut absolument dire ici, ce qui mérite d’être dit et souligné ici, c’est que sans les Chansons contre la Guerre (C.C.G.), cette édition papier n’aurait sans doute jamais existé puisque toutes les chansons et tous les textes (ou presque) qui y figurent viennent en droite ligne des C.C.G. Ils y ont été conçus et ils y ont grandi ; l’auteur y a aussi appris à les faire.

Au final, il y a 29 chansons pour 20 années. Il y en a 9 qui sont des versions françaises de chansons allemandes, proposées ici par Marco Valdo M.I. ; pour certaines, il a même fallu faire la version française expressément afin de pouvoir les insérer dans le livre.

 

On y trouvera donc :

 

1900 – L’Été à Pékin ; 1901 – Else du Mont des Oliviers ; 1902 – Canotiers et Casques à Pointe ; 1903 – Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli ; 1904 – Une grande Grève ; 1905 – La belle Canonnière ; 1906 – U 1, et cætera ; 1907 – Rappaport au Rapport ! ; 1908 – Une Tradition familiale ; 1909 – Un, deux, trois, quatre, cinq, six Jours ; 1910 – La Grosse Berta ; 1911 – Guillaume dessine des Bateaux ; 1912 – La Havel était lasse ; 1912 – Le Crabe et le Kangourou ; 1913 – Le Monument ; 1914 – Boue, Bombe, Bruit et Brouillard ; 1915 – Casques à Pointe et Casques d’Acier ; 1915 – Lili Marlène ; 1916 – À la Prochaine ! ; 1916 – Chant des Soldats ; 1916 – Danse macabre 1916 ; 1917 – Alerte au Gaz ! Gaaz ! Gaaaz ! ; 1917 – Danse macabre en Flandres ; 1918 – La Der des Ders ; 1918 – La Légende du Soldat mort ; 1919 – Mon Michel ; 1919 – Achats ; 1919 – Guerre à la Guerre ; 1919 – La Paix.

 

Republier ce qui existe déjà dans les C.C.G. et sur au moins, deux blogs (Canzones et Histoires d’Allemagne) peut sembler paradoxal, mais il n’en est rien. Il y a diverses raisons à cela.

 

La première, c’est la demande de plusieurs amis qui souhaitaient pouvoir trouver ces Chansons contre la Guerre (en langue française) sur papier ; essentiellement par commodité de lecture. Les écrans lassent l’œil.

 

La deuxième, c’est le souhait de l’auteur de voir son travail présenté sous une autre forme ; peut-être aussi, son envie de faire des livres et le fait que j’aime les livres.

 

La troisième est une opportunité de l’évolution ; tout comme Internet avait permis la création et le développement (notamment) des Chansons contre la Guerre (et d’un milliard d’autres sites, blogs…), les nouvelles formes d’édition sont apparues qui permettaient de publier des livres sans disposer de grands moyens financiers et pour tout dire, sans moyen. C’est une forme d’édition libre qui naissait. Concrètement, je suis mon propre éditeur, mais également, celui qui écrit les textes, les compose, les met en page, les corrige ; il n’y a que les imprimer que je ne fais pas. Ce travail artisanal se rapproche assez de celui du peintre, du sculpteur. Évidemment, tout ceci n’est possible que parce qu’un imprimeur peut – grâce à des nouvelles techniques – proposer une impression à la demande, un exemplaire à la fois et à un prix raisonnable à l’exemplaire. Ainsi, chaque personne qui le souhaite peut publier un livre (mais il faut évidemment pouvoir faire, c’est-à-dire concevoir et écrire un livre, ce qui est un autre sujet), mais aussi peut commander directement son exemplaire du Rêve de Guillaume à l’imprimeur et régler son dû à l'imprimeur.

Une des conséquences de cette manière de faire est qu’il ne se trouvera pas des paquets de ce livre sur les étals des libraires, sauf si un libraire particulièrement enthousiaste décide de le faire dans sa librairie.

On me demande souvent si je fais ces livres pour gagner de l’argent… Avec ce système de vente à l’exemplaire, c’est à peu près impossible ; mais en fait, comme disait mon grand-père, ce n’est pas le but du jeu ; traduction : on s’en fout. Dès lors, il est clair qu’on ne pousse pas à la consommation : lit qui veut.

 

Une autre raison de cette publication est que les Histoires d’Allemagne avaient été conçues sur une durée de plusieurs années et apparaissaient dispersées et perdaient une bonne part de leur vitalité en raison-même de cet éparpillement. Il convenait d’y mettre de l’ordre et de les rassembler en un ensemble structuré.

 

Bonne idée car en les regroupant, il est apparu que ces chansons jouaient un rôle de catalyseur de la réflexion sur ce qui est actuellement le « problème central de l’Europe » : l’Allemagne.

 

L’Allemagne qui fut le Rêve d’Otto (von Bismarck) est déclinée ici en six rêves qui prolongent celui du premier chancelier. Tous ces rêves tendent vers le même but : la Grande Allemagne.

 

On commencera ici par celui de Guillaume II, qui est donc un chapitre du déroulement du rêve allemand. Comme on sait, il se terminera par un épouvantable désastre.

L’unification allemande était certes un rêve et aurait pu être un rêve réussi, s’il n’y avait une question de méthode : la méthode militaire, l’usage de la force, l’ambition territoriale, le nationalisme et la guerre étaient des erreurs tragiques.

L’idée était bonne, excellente même, mais la méthode absolument exécrable. C’est ainsi qu’on finit par mourir pour des idées…

 

D’autres volumes sont prévus. On en reparlera.

 

 

 

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.

 

On peut le trouver à l'adresse :

 

http://www.publier-un-livre.com/fr/le-livre-en-papier/261-le-reve-de-guillaume

 
 
Le Rêve de Guillaume sur papier
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Marco Valdo M.I.
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10 octobre 2016 1 10 /10 /octobre /2016 17:55

 

 

Le Mambo du Légionnaire

 

 

Chanson française – Le Mambo du LégionnaireJean Yanne1958

 

 

 

 

 

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

Lucien l’âne mon ami, je viens de retrouver quelques chansons de Jean Yanne et je me rends compte qu’elles ne sont pas dans les Chansons contre la Guerre, alors que de toute évidence, elles devraient s’y trouver. Au double tertre de chanson folklorique et comme il se doit – au moins pour celle-ci – résolument contre la guerre, même si comme disait un commentateur éclairé, même à la lumière du jour, cela ne se voit pas. Laissons passer la nuit et on comprendra.

 

Pourtant, habituellement, dans la critique, Jean Yanne n’y va pas par quatre chemins, dit Lucien l’âne aux yeux éberlués comme s’il voyait un âne monter droit dans le ciel en emportant un barbu.

 

En effet, Jean Yanne, ordinairement n’y va pas par quatre chemins. Là, tu as raison, Lucien l’âne mon ami, mais ici, non. Il n’y va ni par quatre, ni par un, chemins, mais même il n’y va pas du tout. Je m’explique, car je vois ton désarroi. C’est sa manière. En apparence, il a l’air de raconter n’importe quoi, une histoire pseudo-moyen-orientale de légionnaire et de désert, de chameliers et de mousmés. Une vue teintée de nostalgie post-coloniale. Et elle le serait, n’était la dose d’acide comique et ironique qu’elle contient. En clair, c’est un tableau ravageur, un monument de moquerie à l’égard de la colonisation française et de son bras armé, la Légion étrangère. C’est une chanson aussi peu militariste que Le Déserteur de Boris Vian, qui date d’ailleurs de la même époque. Quoique ! L’année 1958, date du Mambo du Légionnaire, est le moment où la Guerre d’Algérie s’intensifie et où a lieu le coup d’État, parti d’Alger et la venue au pouvoir du Général De Gaulle. D’ailleurs, au récital de Nîmes où Jean Yanne fait la première partie de Dalida (une chanteuse à la mode pendant une grande partie du siècle), les Légionnaires présents dans la salle vont tellement peu apprécier sa chanson qu’il n’aura que le temps de s’échapper. Pourtant, on dirait une sorte de prospectus touristique… Évidemment, on dirait seulement. Car, déjà, un mambo du légionnaire, c’est un peu la Java de Jésus, c’est comme on dit par ici et maintenant : « c’est du foutage de gueule ». Et tout le reste à l’avenant. Je ne sais si les légionnaires ont décortiqué le texte jusque là, mais ils ont immédiatement senti ce dont il s’agissait. D’autant que de « mambo », on peut toujours chercher, il n’y en a pas ; la toccata et le chanteur sont carrément (et volontairement) sinistres.

 

Bon, alors écoutons là. Puis, on reprendra notre tâche et on tissera à quatre mains le linceul de ce vieux monde empli danseuses, de légionnaires, de toccatas, de chameaux et cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Pour en revenir à ce que je disais avant les vacances, je voudrais vous chanter une chanson qui remonte aux sources, c’est-à-dire une chanson inspirée par le folklore.

Le folklore est une des bases fondamentales de la chanson humanitaire et sociale et je trouve bien triste qu’il ne soit pas mieux considéré, qu’il n’est. En effet, le folklore est généralement bien considéré, mais uniquement dans son pays d’origine. Ce qui fait que si on prend pour exemple une chanson anglaise comme le « God save the King ! », on constate que c’est une chanson qui a un énorme succès en Angleterre, mais qui en France, n’a presque pas de succès du tout. Sauf de temps en temps, à l’occasion de certaines réunions sportives et encore faut-il que ce jour-là, il y ait des Anglais sur le terrain.

Je trouve ça infiniment dommage et c’est pour redonner ses lettres de noblesses au folklore que j’ai voulu m’inspirer des thèmes folkloriques du Gabon pour écrire une chanson en contrepoint que j’ai dédiée au Docteur Schweitzer et que j’ai intitulée « Le Mambo du Légionnaire ».

 

 

 

Sur un piano systématiquement faux,

Le légionnaire énigmatiquement beau

Jouait, jouait pour oublier ses tourments

La toccata qu’il aimait tant.

 

Une danseuse exceptionnellement belle,

Avec des hanches sensationnellement telles

Qu’on aurait dit un souple tanagra,

Dansait, dansait au son de la toccata.

 

Le simoun hurlait sur les dunes qui coulaient,

Le sable caracolait sur les galets qui roulaient

Sous les palmiers qui penchaient

Leur tronc qui se desséchait.

 

Le sirocco se fâchait et faisait des ricochets

Quand le vent soufflait, que la tempête ronflait

L’eau n’avait pas de reflet, les sources se camouflaient

Et le désert s’étendait.

 

Sous le bruit crescendo du tonnerre qui montait

Quand les éclairs descendaient,

Le soleil dardait ses rayons sur les oueds,

Des moustiques cavalcadaient, fous comme des farfadets.

 

Des chameliers qui passaient, les cheveux se hérissaient

Car devant eux se dressaient des mirages qui plus

Est, ce qui prouvait que lorsqu’on ne pouvait plus

Marcher si l’on avait mal aux pieds, on en crevait.

 

Car le sable faisait des tombes pour ceux qui décédaient

Dans ce curieux bled où dès le matin, on entendait :

 

Mambo

 

Sur un piano systématiquement faux,

Le légionnaire énigmatiquement beau

Jouait, jouait pour oublier ses tourments

La toccata qu’il aimait tant.

 

Une danseuse exceptionnellement belle,

Avec des hanches sensationnellement telles

Qu’on aurait dit un souple tanagra,

Dansait, dansait sous le ciel du Sahara.

 

Gaga désopilant

 

Ah, Sahara ! Sahara ! Sahara !

Tant que les mousmés et les légionnaires

Ah, Sahara ! Sahara ! Sahara !

Pourront faire des fugues et des toccatas.

 

 

Le Mambo du Légionnaire
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Marco Valdo M.I.
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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 11:39

INVENTAIRE

Version française – INVENTAIRE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Inventur – Günter Eich – 1948

 

 

 

 

 

 

 


Günter Eich écrivit cette poésie alors qu’il se trouvait dans un camp de prisonniers américain.
« Inventur » est une des œuvres les plus connues et les plus représentatives de la « Trümmerliteratur », la littérature des décombres, qui apparut dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre.

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Mon cher Lucien l’âne, mon ami, tu te souviendras certainement – car nous l’avons croisé fort récemment ici-même – de Günter Eich, ce poète allemand qui écrivit au camp d’internement de Remagen une série de textes poétiques qui allaient ouvrir la voie à une renaissance allemande, du moins pour ce qui concerne la littérature. Comme sans doute tu le sais, il s’agit d’une littérature nageant jusqu’au coup dans l’histoire, une littérature du réel, une littérature assez poétique pour dire le vrai sans fard et assez maître de son geste pour s’affirmer d’emblée. Un des textes fondateurs est le poème de Günter Eich dont je t’avais fait connaître ma version française et qui s’intutilait tout simplement Latrine – LATRINES. Ce poème de Günter Eich est considéré comme une des premières pierres de la Kahlschlagslitteratur (Littérature des essarts, littérature du défrichage), de la Trummerliteratur (Littérature des ruines, des débris, des décombres), tout comme celui-ci, opportunément intitulé « Inventur - INVENTAIRE ». Une littérature du « degré zéro », basique, fondamentale et de ce fait, au début, elle se doit d’être extrêmement sobre, banale, en quelque sorte, factuelle ou si tu préfères, terre à terre. Tu verras qu’Inventur est on ne peut plus conforme à cette définition. La Trummerlitteratur se prolongera au travers particulièrement du Gruppe 47 (dont on a déjà parlé – notamment, car on y retrouve Günter Grass), dont Günter Eich fut un des membres, presque dès le début et dont il fut le premier lauréat en 1948, pour le recueil où on retrouve ces deux canzones. Cet Inventaire venait à point nommé pour marquer le début d’un nouveau monde qui commençait à partir des ruines et des cendres.

 

Halte-là, Marco Valdo M.I. mon ami, on n’est pas ici pour faire un cours de littérature allemande, mais bien plus simplement, pour parler de cette chanson dont – parenthèse – tu ne m’as pas encore dit grand-chose, c’est là ton moindre défaut. Tu t’en vas toujours à la dérive, un peu au gré des vents qui balayent les profondeurs abyssales de ton crâne vide. Alors, je t’en prie, Marco Valdo M.I. mon ami, reviens sur terre et dis-moi, dis-moi quelque chose de cette canzone. Son titre m’inspire mille idées, mille prémonitions que j’aimerais corroborer.

 

Ah, dit Marco Valdo M.I., Lucien l’âne mon ami, je n’ai absolument pas l’intention de faire une cours de quoi que ce soit, ni ici, ni ailleurs. J’ai dans le passé refusé de le faire et je ne reviendrai pas là-dessus. Pourtant, il me faut ajouter le fait que je suis – au moins pour ce qui touche à la littérature en général et à la littérature allemande tout particulièrement, une sorte de Béotien émerveillé, mais terriblement ignorant et cela ne s’arrangera sans doute pas. D’abord, parce que je n’ai pas l’intention de me spécialiser.

 

Comme je te comprends, Marco Valdo M.I. mon ami, dit Lucien l’âne en riant de tout son cou, les naseaux vers le soleil et les oreilles bien à plat, brillant sur le poil noir, il vaut mieux rester un touche à tout. De toute façon, il faut s’y faire, tu n’as rien d’un personnage académique et moins encore de l’esprit de système qui s’impose quand on s’engage dans pareil dédale et si tu veux mon avis et j’espère que tu ne m’en voudras pas, car il est sincère, j’ajouterais volontiers dans tout dédale organisé ou si tu veux que je le dise autrement, dans tout domaine spécialisé, généralement quelconque. En somme, et dans ma bouche tu comprendras que c’est un compliment, tu es un âne qui va obstinément son chemin, broutant de-ci, de-là au gré des chardons et des bords du chemin.

 

Oh, Lucien l’âne mon ami, quelle avalanche de compliments, me voilà portraituré en baudet allant à l’aventure. Cela me convient assez pour que je te remercie. Cependant, il nous faut quand même revenir à la chanson de Günter Eich, à cet inventaire que fait un vagabond de son équipage et comme à l’habitude, ce vagabond, ce mendiant, c’est l’Allemagne, ce sont les gens qui sortent des camps et des ruines du Reich de Mille Ans. Merci Adolf ! Certains avaient derrière eux un passé lourd de mille vilenies et d’atrocités et d’autres avaient tout simplement été pris dans la tourmente comme on est pris dans un mouvement de foule d’où l’on ne peut se dégager. Il convenait de faire le tri ; ces camps d’après-guerre étaient des centres de tri. On peut certes discuter de leur efficacité, pas de leur opportunité. Ceux qui en sortaient libres connaissaient le sort des prisonniers de guerre et se trouvaient souvent face à un vide terrible. On sort rarement indemne d’une guerre, même de celles qu’on n’a pas voulues, qu’on a dénoncées, refusées, contre lesquelles on a lutté, on paie même pour les fautes d’un régime auquel on a résisté.

 

En effet, dit Lucien l’âne en grattant le sol de ses sabots noirs en signe de perplexité, le simple fait d’être Allemand (ou, ou…) était en soi, a priori, une tare. Et pourtant, les premiers assassinés par les nazis furent des Allemands ; à mon avis, on l’oublie trop souvent. Cela dit, il nous revient de poursuivre plus obstinément encore notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde malade de la guerre, riche, trop riche et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Ceci est mon chapeau,
Ceci est mon manteau,
Voici mon matériel de rasage
Dans le sac de linge.


Boîte à conserves :
Mon assiette, ma tasse,
Sur le fer blanc, j’ai gravé 
Mon nom entier.

 

Incisé là avec ce
Clou précieux,
Je le garde avec convoitise
Sous mes yeux.


Dans mon sac à pain, il y a
Une paire de chaussettes en laine
Edeux-trois chosesque moi 
Je ne montre à personne.


Il sert aussla nuit
De coussin pour ma tête.
Je pose ucarton ici
Entre moi et la terre.

 

Mon crayon et sa mine
Me sont particulièrement chers :
De jour, ils écrivent les vers,
Que la nuit j’invente.

 

Voici mon carnet,
Voilà ma bâche,
Voici ma serviette,
Voici mes lacets.

 

 
INVENTAIRE
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Marco Valdo M.I.
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4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 19:38

ATOMEPOÈME 57

 

Version française – Atomepoème 57 – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Atomgedicht 57 – Gerd Semmer – 1957

 

 

 

 

Paroles de Gerd Semmer (1919-1967), poète, journaliste et traducteur allemand, considéré comme le « père de la chanson de protestation allemande ».

Musique de Dieter Süverkrüp (1934-), important auteur-compositeur allemand, ainsi que cabarettiste et artiste graphique, avec lequel Gerd Semmer collabora jusqu’à sa disparition prématurée.

 

 

 

 

Une chanson écrite en solidarité avec les « 18 de Göttingen » (Göttinger Achtzehn), dix-huit physiciens nucléaires allemands – parmi lesquels Max Born, Otto Hahn, Werner Heisenberg, Max von Laue e Wolfgang Pauli, tous prix Nobel – qui en 1957, en publiant leur fameux manifeste, s’opposèrent au projet du chancelier Konrad Adenauer et du ministre de la défense Franz-Josef Strauss de doter l’armée de l’Allemagne de l’Ouest d’armes nucléaires tactiques.

 

Je voudrais rappeler que parmi les « 18 de Göttingen », il y avait aussi des savants qui avaient été complètement actifs sous le régime nazi, mais il y en avait un, Fritz Straßmann (1902-1980), un chimiste dont le nom est lié à la découverte de la fission nucléaire, qui en 1933 préféra se retirer de toute charge en déclarant : « Nonobstant ma passion pour la chimie, j’ai tant d’estime pour ma liberté personnelle que pour la préserver j’irais casser des pierres toute ma vie ». Durant la guerre, le docteur Straßmann et sa femme cachèrent chez eux un ami juif, en mettant en danger leur propre vie et celle de leur enfant de 3 ansFritz Straßmann a été reconnu « Juste parmi les nations » et son nom est présent dans le Yad Vashem à Jérusalem.

 

Dialogue maïeutique

 

Souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, toi qui as parcouru tant de siècles que je ne saurais dire combien il y en eut, en ce temps-là – dans les années cinquante du siècle dernier (autant dire hier), le monde vivait dans une étrange atmosphère composée principalement de deux grands éléments : la guerre froide et la menace nucléaire. Je laisse évidemment de côté ici l’immense effort contraire qu’était la tentative pacifique des Nations Unies, système aberrant qui repose sur l’existence des nations lors même que la nation et son extension, le nationalisme, est un des plus sûrs fondements de la guerre. C’est comme si on composait le corps des pompiers avec des pyromanes confirmés.

Enfin quand je dis le monde, je n’en sais trop rien. Ce dont je suis sûr, c’est que c’était l’ambiance qui prévalait dans tous les pays qui avaient été mêlés à la Deuxième Guerre Mondiale et dont les habitants s’attendaient tous à une Troisième, laquelle, pensait-on alors, couplée à l’usage de l’arme nucléaire aurait fait énormément de dégâts et aurait vraisemblablement entraîné la disparition d’une grande partie de l’humanité. Certains envisageaient déjà la disparition de l’espèce humaine et les plus imaginatifs pensaient que la planète elle-même exploserait. Il circulait toutes sortes de récits nés de cette inquiétude.

Cependant, comme on peut le voir, il n’en a encore rien été.

 

Et c’est heureux, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est heureux, car nous n’aurions jamais eu la possibilité d’entretenir ce dialogue aussi morcela que divers et interminable. Cependant, la menace est encore là et bien réelle, même si elle n’imprègne plus autant notre quotidien. Le climat de l’époque étant ainsi fixé et le danger actuel rappelé, peux-tu me dire un peu plus de choses à propos de cette canzone, de ce poème de l’atome.

 

D’abord, répond Marco Valdo M.I. tranquillement, il te faut considérer que ce poème atomique est écrit en allemand, par un Allemand vivant dans la partie de l’Allemagne dite fédérale, c’est-à-dire celle qui fait partie intégrante de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord), l’Allemagne, dite Allemagne Occidentale. Une Allemagne qui vivait alors sous domination étrangère et sous la protection du parapluie nucléaire occidental. Ceci implique évidemment que d’autres pays (notamment, l’Allemagne dite Allemagne démocratique) vivaient sous la protection du parapluie nucléaire soviétique, autrement dire russe.

 

Voilà qui précise le cadre dans lequel se situe ce poème de l’atome et j’ai bien noté ce que disait l’introduction à propos de ces « savants » qui interviennent fortement dans le débat pour mettre en garde les gens et les responsables politiques contre le fait de voir le pays où ils vivent s’engager dans la nucléarisation de ses armées ? J’imagine que ce n’est pas sans arrières-pensées et sans effroi, leur pays étant ce qu’il est et dans les faits, l’initiateur des deux premières guerres mondiales.

 

C’est exactement la situation sur laquelle vient se greffer cette chanson qui, avec beaucoup d’ironie, prend le point de vue des responsables politiques qui font valoir aux savants que leur savoir et leur « expertise » comme on dit à présent, n’ont pas de pertinence dans le champ politique et que dès lors ils prient les savants de retourner à leurs recherches.

Cependant, il y a un deuxième niveau à l’ironie de la canzone, c’est que par le biais de la réflexion des « politiques », elle avance l’idée impertinente elle aussi que les savants eux-mêmes ont bien tardé à faire pareille mise au point (par parenthèse, du côté soviétique, il faudra encore au moins dix ans pour voir une telle réaction des physiciens, dont Andrei Zakharov, dont on fit par la suite un prix Nobel de la paix pour sa prise de position) – du moins, les dix-huit signataires de la lettre ont-ils eu le mérite de faire entendre leur voix. Pour les autres, on ne sait.

 

La situation paraît bien embrouillée, dit Lucien l’âne.

 

En effet, c’est le cas, car comme il est aisé de le comprendre, les armes nucléaires ne peuvent exister que parce que des savants les avaient inventées, mises au point et développées. Ainsi, la science depuis qu’elle avait pris une dimension technique n’était pas neutre, ne pouvait pas l’être et entretenait des relations étranges, complexes et compliquées avec le pouvoir, car depuis toujours, mais de plus en plus au fil du temps, elle a eu besoin d’énormes investissements, d’une quantité gigantesque de moyens pour exister et que ce sont les puissants et les riches – et eux seuls – qui les accaparent et les détiennent. En lui donnant d’énormes moyens, en l’incitant à les utiliser, les « scientifiques » ont mis le doigt, la main, et tout le bras dans l’engrenage infernal. Et non seulement, ils ne peuvent s’en départir, mais ils en réclament encore plus ; ils sont dans la même spirale que la société qui s’en va tout droit vers son autodestruction. Du moins dans la forme que nous connaissons. Il est vrai que certains pensent qu’un autre monde est possible.

 

Nous par exemple, dit Lucien l’âne en dressant fièrement les oreilles et la queue. Évidemment, ceci suppose la fin de la Guerre de Cent Mille Ans, que les riches et les puissants font aux pauvres et c’est pourquoi nous tissons le linceul de ce vieux monde amer, atomique, avide, ambitieux et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

 

Dix-huit professeurs ont brisé
Le terrible mur du silence
Développé par un journal stipendié
Autour du projet atomique de défense.
Mais enfin, messieurs, ça ne vous regarde pas.
Vous croyez, qu’on peut en discuter comme ça ?
C’est de la politique, vous n’y comprenez rien !
Tenez vos langues, chercheurs, silence !
On ne vous demande rien !
Pas de discussion ! On continue !


Depuis des générations, vous vous êtes lavé
Les mains dans la science.
Vous n’avez jamais assumé les conséquences.
Finalement, dix-huit ont osé parler,
Des hommes ont démontré avoir une conscience.
Mais enfin, messieurs en quoi ça vous concerne ?
Vous croyez, qu’on peut en discuter comme ça ?
Faites votre travail, là vous comprenez quelque chose !
N’avez-vous pas donc de déontologie professionnelle ?
On ne vous demande rien au-delà !
Pas de discussion ! On y va !

 

 

« Vos enfants se réfugient

Derrière leur mère et regardent

Anxieux le ciel et les inventions des savants »
Mais enfin, messieurs en quoi vous concernent les enfants ?
Vous croyez, qu’on peut en discuter comme ça ?
C’est notre politique, que vous ne comprenez pas !
Laissez cela aux experts mandatés !
Pas de discussion ! Disparaissez !

 

 

ATOMEPOÈME 57
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Marco Valdo M.I.
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30 septembre 2016 5 30 /09 /septembre /2016 21:19

LATRINES

 

Version française – LATRINES – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Latrine – Günter Eich – 1946

 

 

 

 

 

La description détaillée, obsédante, révoltante des latrines d'un camp de prisonniers allié plein de soldats allemands – l’auteur y a passé beaucoup de temps avant de retrouver la liberté – se réfère une citation de la poésie Andenken de grand Friedrich Hölderlin… S'agripper au beau pour ne pas tomber dans le macabre ? C’est possible, toutefois dans le troisième quatrain, Günter Eich fit rimer « Hölderlin » avec « Urin », déclenchant un scandale parmi ses contemporains… Qui sait si un des poètes plus aimés des nazis (Hölderlin) – abusé, malgré lui – n'était-il par contre rendu à la réalité pénible et difficile de l'Allemagne dans son « Année Zéro » ?

« Latrine » – avec « Inventur » – est une des œuvres les plus connues et représentatives de la « Trümmerliteratur », la littérature des décombres, en Allemagne de l'immédiate après-guerre.

 

 

Dialogue maïeutique

 

 

Cher ami Lucien l’âne, je sais, je sais, oui, je le sais qu’il peut paraître bizarre que je t’appelle toujours Lucien l’âne et non pas, tout simplement Lucien. Je précise tout de suite que je vais continuer à le faire et que je trouverais malvenu de ne pas le faire, tout simplement parce que précisément, tu es un âne et qu’il peut paraître bizarre et même, inconvenant à certains d’appeler un âne son ami et de deviser maïeutiquement avec lui. Maïeutiquement, c’est-à-dire à la manière de Socrate et de ses interlocuteurs. Cela dit, on en tirera les conclusions qu’on voudra, je ne suis pas ici pour nous interpréter. Nous commentons tout le reste et c’est bien suffisant.

 

Merci bien, dit Lucien l’âne en soulignant son remerciement d’une petite génuflexion ironique. Cela dit, moi qui ai vécu toutes ces époques, je peux te dire que cette démarche est singulière, même si tu ne t’en aperçois pas.

 

Oh, dit Marco Valdo M.I., la chanson aussi est singulière : d’abord par son titre et son sujet qui aurait pu être terriblement trivial, si cette trivialité n’avait été contredite immédiatement par la mise en cause d’Hölderlin ou à tout le moins, de l’Höderlin tel qu’il était considéré par les gens du régime défunt ; autrement dit, le fait que les nazis avaient classé Hölderlin parmi leurs auteurs de référence et l’avaient réédité intégralement et en grandes pompes – je rappelle qu’Hölderlin était mort en 1843 au terme de trente-six ans de démence. Les nazis avaient ainsi placé l’écrivain et son œuvre en position de cible potentielle. Et c’est précisément ce qui se passe dans cette chanson, qui s’en prend à la figure d’Hölderlin et à certains de ses vers. Mais à mon sens, là n’est pas l’essentiel. Cette histoire d’Hölderlin, parodié très efficacement, est un point d’appui pour tout autre chose. Un tout autre chose qui ne s’est révélé que bien plus tard quand on a commencé à se rendre compte de ce que je m’apprête à t’exposer.

 

Attends, attends, un instant que je reprenne mes esprits. Jusqu’ici en gros, tu ne m’as parlé que d’Hölderlin et tu m’affirmes maintenant que ce n’est pas l’essentiel. Mais alors, dis-le moi cet essentiel.

 

D’abord, pour aller vite, ce sont les latrines qui sont l’essentiel, en ce qu’elles représentent exactement la situation dans laquelle se retrouve la population allemande en cette année 1946 : très exactement dans la merde et tout le monde ou presque le disait comme ça. La chanson le dit « poétiquement » en parodiant le « grand poète » et en usant d’un de ses textes les plus connus pour construire ces latrines. Ainsi faisant, jetant à bas les idoles – Hölderlin et le Reich de Mille Ans, Günter Eich pose les bases d’une nouvelle poésie allemande et d’une nouvelle littérature d’après le désastre, ainsi que le font ceux du Gruppe 47, dont je t’ai déjà touché un mot. Une littérature qui repart du plus bas, qui naît des ruines et dans les ruines ; une littérature qui s’est conçue dans les latrines de l’histoire. Cela dit, le texte de Günter Eich est à la mesure de cette ambition. Mais comme tu le sais, je n’analyse jamais la poésie ; je ne l’explicite jamais ; elle est assez grande pour le faire elle-même.

 

Et je partage tout à fait ton point de vue, il n’est pas de notre compétence d’équarrir, de décortiquer et d’autopsier les poètes. Nous, on cause ; et on s’appliquerait volontiers l’antienne de Laverdure qui disait « Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire. » Cela dit, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde merdeux, merdique, merdicole, merdifère et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Sur le fossé puant,
Plein de papiers, d’urine et de sang ,
Les mouches tournoient bourdonnant,
Je m'accroupis fesses au vent,


L’oeil sur les rives boisées,
Des Jardins, une barque échouée.
Dans la boue, putréfiées,
Sèchent les fèces pétrifiées 

À mon oreille résonnent
Les vers d’Hölderlin.
Dans la pureté neigeuse,

Les nues se mirent dans l'urine.

 

« Va donc maintenant et salue
la belle Garonne - »
Sous nos pieds instables
Nagent les nuages.

 

 

LATRINES
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Marco Valdo M.I.
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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 19:14

TROC-BROC

 

Version française- TROC-BROC – Marco Valdo M.I. - 2016

Chanson allemande – Tausch-Rausch – Die Hinterbliebenen – 1946

 

 

 

 

 

 

 


Une chanson de Heinz Hartwig pour le Reisekabarett, le cabaret itinérant “Die Hinterbliebenen” – « Les Survivants ».

« Die Hinterbliebenen » a été un groupe d’artistes allemands agressifs, féroces et des irrévérencieux qui entre 1946 et 1949 décrivirent sans aucune retenue, l’Allemagne sortie en ruines de la guerre. En plus d’Heinz Hartwig, journaliste et écrivain satirique berlinois, « Die Hinterbliebenen » comptaient parmi eux l’acteur viennois Roman Sporer et le réalisateur Hans Albert Schewe, auquel s’ajouta ensuite Gerhart Herrmann Mostar à sa rentrée de son exil en Yougoslavie :


« C’est nous les survivants,
De partout nous sommes .
Nous poursuivons l’art libre
Que nous cherchons de tous côtés.
Nous cherchons à apprendre
Le grand art de penser ! »


Die Hinterbliebenen (« Les Survivants ») s’arrêtaient partout où il y avait un local disponible ; ils se considéraient comme la voix du peuple, les juges de leur temps, en somme une sorte de Pasquino (personnage romain imaginaire incarné dans une statue antique, qui a comme mission de dénoncer les abus et les travers du pouvoir – à l’origine, pontifical) de l’époque.

Les chansons de Hartwig et de Mostar ne s’arrêtaient devant rien, allaient avec leurs vers ironiques droit au cœur du problème : Hitler et le nazisme, avec toutes leurs tragiques implications, n’étaient pas tabous ; il n’y avait alors même pas un phénomène pressant comme celui du néonazisme qui, paradoxalement, serpentait déjà au travers de l’Allemagne quand l’écho de la guerre n’était pas encore pas éteint !


La faim était toujours un sujet à l’ordre du jour au « Reisekabarett » (cabaret itinérant) de cette première année de l’après-guerre. Dans un hiver où le froid avait atteint des records jamais vus, on donnait son âme pour un peu de nourriture, on faisait n’importe quoi pour se procurer les produits de première nécessité. Elle envahissait dans toute l’Allemagne le Tausch Rausch, « La fièvre du troc », titre de cette chanson hilarante de Heinz Hartwig :

 

 

Offre belle-mère apoplectique
Contre beurre bien frais,
Rouleau papier hygiénique
Contre vers bien faits.
Reichstag hors service
Contre Parlement,
Führer contre Président.
Zone russe contre angliche.
Femme arienne contre sémite,
Bavaroise contre prussienne,
Chemise brune contre caleçon.
Et en somme, résumons :
Troque le monde qui ne tourne pas
Contre un billet pour l’enfer.

Ô Dieu, aide-nous toi !
Change tout, même nous,
Car nous vivons comme des fous.


Introduction tirée de « Kabarett ! Satire, politique et culture allemande en scène de 1901 à 1967 », par Paola Sorge, LIT Éditions 2015 (je dois dire que dans ce livre, fort précieux et intéressant, souvent et volontiers sont présentées des traductions très libres sans la possibilité de confronter les avec les textes des originaux. Même dans le cas de ce « Tausch Rausch » la traduction (italienne) correspond seulement en partie au texte original de la source citée… Peut-être, il n’en existait plus de versions improvisées… Jne sais pas… ndr) 

(Commentaire italien)

 

Dialogue maïeutique

 

Mon ami Lucien l’âne, je suis placé devant un problème pour lequel je vais solliciter à l’instant ton avis. Pour ce faire, j’ai pris la peine de traduire le commentaire italien afin que tu en aies connaissance, car il me faut le commenter afin d’introduire valablement ma version française.

 

Marco Valdo M.I. mon ami, je veux bien répondre à toutes tes questions et interrogations, même si – comme je le pense par avance cette fois – tu pourrais te passer joyeusement de mon avis et de tout avis généralement quelconque.

 

Ce n’est pas qu’il y ait beaucoup de réticences de ma part vis-à-vis de ce qu’a dit le commentateur italien ; bien au contraire, il situe assez bien les choses et je n’aurai donc qu’à ajouter à ses propos. D’abord et avant d’aller au fait, je voudrais insister sur cette période de l’immédiat après-guerre en Allemagne, car on a du mal à s’imaginer la chose aujourd’hui, on a du mal à concevoir l’Allemagne comme un pays en ruines, plongée dans le chaos (pour la seconde fois en un demi-siècle), la population masculine décimée par la guerre, la famine, le dénuement généralisé, à tout cela venant s’ajouter l’occupation et l’emprisonnement de millions de gens soupçonnés à raison souvent, parfois à tort de collusion avec le nazisme. Il s’agissait de faire le tri ; on les relâcha après enquête, mais il a fallu du temps pour tirer toutes les conclusions du fameux « questionnaire » – 250 questions, auquel chacun de ces prisonniers était prié de répondre intégralement. Tel est le décor sur le fond duquel va se déployer l’art de ces comédiens itinérants.

 

Ce n’était d’ailleurs pas là un phénomène nouveau que ces troupes itinérantes ; c’était la renaissance d’une tradition assez ancienne. J’en ai souvent accompagné moi-même déjà dans l’antiquité, quand j’accompagnais Thespis, quand je courais sur les franges des trois continents. Puis, au Moyen-Âge quand je courais l’Europe à la suite de Till, avec les petites troupes en chariot comme celle de Molière du temps où il ne l’était pas encore, puis avec Fracasse.

 

D’ailleurs, Lucien l’âne mon ami, que faisons-nous d’autre que ce que faisait le grand Lope de Ruega, dont Cervantès lui-même disait le plus grand bien. Écoute ceci, qu’on m’a rapporté : « Aux temps de ce célèbre espagnol, tous les effets de mise en scène d’un auteur de comédie tenaient dans un sac, et se résumaient à peu près à quatre pelisses blanches garnies de pièces de cuir doré et de quatre barbes et perruques ainsi que quatre houppettes. Les comédies étaient des discussions, comme églogues, entre deux ou trois bergers et une bergère ; on les ornait et dilatait de deux ou trois intermèdes » C’est assez proche de nos dialogues.

 

Comme si je l’ignorais, Marco Valdo M.I. mon ami. Je le sais aussi bien que toi que nous sommes des marionnettes ou des comédiens et qu’il nous faut tout juste jouer notre rôle. Et c’est bien ainsi, d’ailleurs. Mais, fin de parenthèse et revenons à cette histoire de troc.

 

Donc, Lucien l’âne mon mai, dans ce décor lugubre, fait de ruines, de froid et de faim, une troupe de comédiens, aussi affamés que le reste de la population, se propose de troquer tout ce qu’ils ont, c’est-à-dire une fois encore, tout ce que l’Allemagne, les gens d’Allemagne ont contre du comestible ou du confortable. Mais l’histoire commence par une justification de cette pénible obligation de liquidation générale des gloires nationales et de retour dans la dérision de l’Allemagne préhistorique de Neandertal, telle qu’elle était mythifiée par l’antrustion d’Hitler, le dénommé Alfred Rosenberg, le grand théoricien de la race aryenne. Pour le reste, tout me paraît clair.

 

Alors, sourit Lucien l’âne, reprenons notre tâche et tissons, comme d’honnêtes canuts, le linceul de ce vieux monde plein de guerres, de tueurs, de faim, de froid, chaotique et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

On était encore des cannibales 
Et 
des hommes préhistoriques de Neandertal. 
L’argent liquide 
n’était pas encore en usage
On 
troquait – et ça allait pas mal
Alors Adolf est venu en trench brun, 
On 
eut là un surhomme. 
On a eu de l’argen
t en espèces et en chèques 
Et on a obtenu 
de la saleté en échange
Quand l’Adolf est tombé, l’argent 
aussi a chuté :
Tout va ainsi dans le monde. 
Et aujourd’hui, on 
troquà nouveau,
Comme au temps de Neandertal.


Des cols de caoutchouc lavables 
Contre des landaus 
pour jumeaux

Donne authentique Titien
Contre bouteille de vin du Rhin

 

Zone entière à troquer
Contre grain de café.

 

Offre antrustion Rosenberg véritable
Contre nain de jardin agréable.


Échange grands dirigeants 
Contre dix étudiants 
bruyants

Insigne Hermann Göring en dentelles
Contre ruban arbre de Noël.

 

Cherche petit magasin open
Offre le Berghof-Berchtesgarden.

 

Dame sans enfant
Contre meilleur passe-temps.

Souci de Mamy
Cherche ami ricain, offre nazi


Offre un billet de tram 
Contre deux billets de théâtre. 


À celui qui a le cœur meurtri
Offre mon insigne de parti.

 

Troque une chansonnette
Contre un rouleau de papier toilette. 

Troque

Reichstag contre Parlement 
Führer contre Président. 
Chemise brune contre pagne 
Ou grand
s discours
Contre messages courts.


Encore aujourd’hui et sans tarder,

Troque monde entier,
Qui ne me plaît plus guère,
Contre un billet pour l’enfer.

Cher dieu, nous te prions en personne, 
Troque-nous contre nous-mêmes.

 
 
TROC-BROC
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Marco Valdo M.I.
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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 20:51

CHANSON DE L’ATTENTE

 

Version française – CHANSON DE L’ATTENTE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Lied vom Warten – Erich Kästner – 1947

 

 

 

Une chanson qu’Erich Kästner présenta au Cabaret Schaubude à Munich en 1947, interprétée par Ursula Herking.


Lorsque l’Allemagne, en décombres, devint une énorme salle d’attente de gare, avec millions de femmes qui espéraient le retour de leurs hommes prisonniers… Le nombre de soldats allemands prisonniers des Alliés et des Soviétiques à la fin de la seconde guerre mondiale est controversé. Encore plus controversé est le nombre de ceux qui moururent en captivité, mais furent indiscutablement très nombreux ceux qui ne revinrent jamais.

 

Tu vois, Lucien l’âne mon ami, c’est une chanson extraordinaire et elle l’est forcément, vu les circonstances. L’homme qui l’écrit, la chose est essentielle à comprendre, n’est pas prisonnier, ne l’a pas été ni par les Soviétiques, ni par les Alliés. Et pour cause, puisque Erich Kästner avait été du début à la fin un ennemi affirmé du régime nazi et cela se savait. Opposé aux nazis et vivant en Allemagne, il avait subi la Gestapo et ses humiliantes séances d’interrogations, on avait brûlé ses livres en place publique, on l’avait insulté, on l’avait malmené. Il faut avoir ça en tête pour bien comprendre toute la portée de sa chanson : Erich Kästner ne peut en aucun cas être suspecté de complaisance envers les nazis et pour comprendre ce que je vais dire, moi qui suis fils de résistant mort des suites des tortures infligées par les nazis allemands.

 

J’entends tout cela, Marco Valdo M.I. mon ami. Je le savais, évidemment, mais je pense bien que ce rappel ici était nécessaire et j’imagine pourquoi. Mais je te le laisse dire toi-même, car j’en vois bien toute l’importance.

 

Comme tu le comprends, Lucien l’âne mon ami, la chose est délicate et il me faut avancer sur l’extrême pointe des pieds. D’un côté, je n’ai aucunement l’intention de faire le moindre cadeau aux crapules nazies, ni leur pardonner quoi que ce soit : c’étaient des crapules odieuses et il fallait assurément s’en débarrasser, les mettre hors d’état de nuire et disons le mot, au besoin et il y avait ce besoin, les assassiner, les pendre, les décapiter ou les tenir en prison jusqu’à ce que mort s’ensuive – je pense même que c’eût été la meilleure solution ; ils auraient eu le temps de se morfondre ; en fait, la mort était un cadeau qu’on leur faisait.

 

À mon sens, dit Lucien l’âne en pointant ses deux oreilles vers l’avant, les garder à vivre avec eux-mêmes me paraît être la meilleure manière de régler ce dilemme. Bien sûr, cela nécessitait de leur rappeler chaque jour leur indignité et ce pourquoi on les tenait là. Voilà pour cette engeance.

Mais pour les autres, pour ceux qu’ils emmenèrent jusqu’au plus profond de l’ignominie, ceux qu’ils forcèrent à tuer, ceux qu’ils forcèrent à massacrer, ceux qu’ils rabaissèrent à leur niveau (par l’usage de la terreur, du mensonge, du chantage, de la nécessité quotidienne), je suis plus circonspect.

 

 

C’est d’ailleurs ce qu’ont découvert les juges et les responsables politiques d’après guerre. On ne peut condamner tout un peuple ou presque ; on ne peut le tenir en prison ou dans les camps ; cela ne peut se faire longtemps. C’est d’une certaine façon injuste, car il s’agit d’une punition collective excessive et d’autre part, c’est impraticable. Alors, pour ceux-là, dont l’engagement et la responsabilité dans la mésaventure nazie étaient réduits, une certaine mansuétude a été considérée possible et selon les cas, au cas par cas, une amnistie s’est imposée.

C’est la base morale sur laquelle se fonde la chanson d’Erich Kästner. Mais cela a pris du temps. Et comme tu le verras, deux ans sont déjà passés et des millions d’hommes sont encore dans les camps. Cela tenait à la difficulté de faire le tri, de débusquer les vrais nazis, afin de pouvoir laisser les autres retourner à une vie civile et civilisée. Pendant ce temps, les femmes – qui souvent savaient à quoi s’en tenir, mais je te l’accorde pas toujours – attendaient le retour de leur homme avec plus ou moins de bonne conscience. Deux ans de camp, qui viennent après des années de guerre, c’est long. Voilà ce que raconte cette chanson, une sorte de supplique des femmes allemandes.

Il me reste à insister sur le fait que cette chanson est conçue dans le cadre d’un cabaret littéraire et par conséquent, politique et qu’elle vise à relayer directement le message des femmes face aux autorités et à la communauté internationale.

 

 

Eh bien, Marco Valdo M.I. mon ami, regardons cette chanson, lisons-la, écoutons-la et puis, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde toujours compliqué, pitoyable, mortel et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

En mai, ça fera deux ans passés

Que mon homme est prisonnier.
Il est en prison et moi, je suis en liberté.
L’espoir nous a oubliés.


L’espoir a passé son tour.
La même blême angoisse de l’attente
Se pose partout comme un vautour
Et nous tient dans ses serres.


Dans les villes brumeuses, dans les vallées lointaines,
Toute l’Allemagne est une salle d’attente
Où millions de femmes,
Nous nous demandons muettes,
Quand le monde en pitié nous prendra.
Renvoyez-nous les donc à la maison.
Renvoyez-nous les enfin la maison,

Qu’on les prenne dans nos bras.

 

 

CHANSON DE L’ATTENTE
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Marco Valdo M.I.
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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 17:38

LA JEUNESSE A LA PAROLE


Version française – LA JEUNESSE A LA PAROLE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson allemande – Die Jugend hat das Wort – Erich Kästner – 1946

 

Chanson d'Erich Kästner, interprétée par Petra Unkel (1925-vivante ?), chanteuse et actrice allemande d'origine hongroise), qui dans l'immédiat après-guerre, la présentait régulièrement au cabaret Schaubude (Petit Théâtre) de Munich en Bavière.

 

 

 


Une véhémente attaque d'Erich Kästner contre la génération des pères, responsable de la venue au pouvoir de Hitler…

 

 

 

Dialogue maïeutique

 

M’est avis, Lucien l’âne mon ami, que tu vas apprécier cette chanson, toi qui restes sempiternellement jeune homme, même si avec le temps, tu es devenu un vieil âne.

 

C’est tout l’art d’être un âne d’or, Marco Valdo M.I. mon ami, dit Lucien en souriant. D’ailleurs, comme tu le remarques, j’ai depuis longtemps fait le choix d’être un âne millénaire et de rester un jeune homme de vingt ans. Pour cela, il m’a suffi d’éviter soigneusement de manger les roses trémières. Voilà qui est dit, mais à propos pourquoi donc tu me parles subitement de mon âge ou plus exactement, de mes deux âges ? Serait-ce à cause de la chanson ?

 

Bien sûr, Lucien l’âne mon ami, sinon pourquoi le ferais-je ? Donc la chanson ! C’est une chanson de notre bien-aimé Erich Kästner, dont c’est à chaque fois un plaisir de traduire les textes, même si ce n’est pas vraiment facile. Et je t’avoue qu’au fond de moi, j’ai une voix qui dit, et tant mieux s’il faut y mettre plus de réflexion, s’il faut y apporter plus de temps. Mais crois-moi, Lucien l’âne mon ami, et sur parole, que nous avons une chance insigne de pouvoir mettre en langue française et avec une splendide liberté des gens comme Kästner, Gilbert, Mehring, Mühsam, Tucholsky (etc), Erika Mann, Brecht et plein d’autres. C’est un réel bonheur. Et cela, Lucien l’âne mon ami, n’a été possible que parce que certains ont eu la bonne idée de faire les Chansons contre la Guerre et de continuer à les faire.

 

 

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, comme tu as raison et je ne peux que t’encourager à le dire et à le redire.

 

Au risque de me répéter et de te lasser, j’ajouterais que ce n’est pas seulement une idée, ce n’est pas seulement la possibilité d’insérer nos versions françaises, nos commentaires, nos dialogues, mais c’est surtout cette immense collection de chansons, mais c’est aussi cette équipe qui vous accueille et qui vous prend par la main pour vous aider à passer le pont.

 

Comme cette déclaration de bonheur me fait plaisir, dit Lucien l’âne tout sourire, car il vaut beaucoup mieux gagner du bonheur que de l’argent. On y perd moins de vie et de vitalité ; au contraire, on les repeuple de mille joies. Mais finalement, cette chanson d’Erich Kästner, comment s’intitule-t-elle et que raconte-t-elle ?

 

Commençons donc par son titre et même par le situer dans son contexte, dans son temps. Elle s’intitule en allemand : « Die Jugend hat das Wort » et dès lors, en français : « La Jeunesse a la parole ». Erich Kästner écrit ce texte en 1946, juste à la sortie de la guerre et de la période nazie, un moment où en Allemagne, la situation est chaotique. C’est un pays occupé, divisé, peuplé de Trizonéziens, fourmillant de nazis en voie de dénazification dans un pays où les tenants des nazis ont subitement disparu alors que la veille encore, ils étaient la très grande majorité de la population, un pays où quand même une grande partie des hommes sont soit morts ou très abîmés physiquement ou moralement, soit en train de revenir d’exil, soit dans des camps de prisonniers quand ils sont reconnus comme nazis ou proches des nazis. Ce chaos durera encore quelques années et sans doute, une bonne part de ces prisonniers soupçonnés de nazisme aigu seront libérés.

Parmi ceux-là, il y a certainement aussi des jeunes, mais la parabole de Kästner ne parle pas de tel ou tel jeune, ni des jeunes, mais d’une sorte d’entité particulière appelée la « jeunesse ». C’est subtil, mais la « jeunesse » ne saurait être confondue avec les jeunes réels, avec des personnes d’un âge qui ne soit pas considéré comme « âgé ». À partir de quel moment, on cesse d’être jeune ? Et est-ce vraiment le propos de Kästner, l’âge ? N’est-ce pas plutôt une sorte de catégorie sociale, porteuse d’un renouveau, cette jeunesse. Et parmi les jeunes qui vivent à ce moment en Allemagne, Kästener considère-t-il que tous se retrouveront dans ce discours ? D’abord, celui qui écrit ce discours, cette chanson, cette parabole, est né au siècle précédent, il était « jeune » trente ans avant et en effet, il était déjà alors un révolté. Et en effet, l’esprit de révolte, cette façon de mettre en cause les donneurs de leçon, les vieilles barbes, naît dans l’enfance et se renforce dans la jeunesse et comme un arbre de vie, croît avec le temps. Chez certains, il s’apaise et disparaît, il rentre dans le rang, comme un arbre se flétrit et finit par dépérir ; chez certains, il perdure et il en résulte par exemple, précisément, que c’est Erich Kästner (un « vieux »?) qui porte la parole de la jeunesse. Reste à reconstruire le raisonnement à partir de la notion de jeunesse de l’esprit (peu importe l’âge civil) face à la vieillesse de l’esprit, à ses conceptions surannées, à son attachement aux préceptes anciens, aux gloires et règles de l’ancien régime. À mon sens, c’est ainsi qu’il faut interpréter cette idée de jeunesse. On peut être jeune à quatre-vingts ans…

 

Et on peut être vieux avant d’avoir vingt ans. J’ajouterais, excuse-moi si je plaide ma propre cause, on peut aussi être vieux à plus de deux mille ans. Mais prenons la chanson du « jeune Erich Kästner » telle qu’elle est et de notre côté, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde (plouf ! Nous voilà dans le camp des jeunes) anodin, anachronique, anecdotique, anesthésié et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

Vous êtes les aînés. Nous sommes les jeunes.
Vous donnez des conseils précieux.
D’un index impérieux,
Vous nous montrez la nouvelle voie.

Vous avez mené ça admirablement.
Vous hurliez encore « Heil ! », il y a un an.
On admire, 
comme vous prêchez « la liberté » maintenant 
Si vite après le contraire, juste avant

Nous sommes 
jeunes et vous êtes vieux maintenant.
Le plus petit enfant le voit parfaitement :
Vous parlez d'avenir, vous pensez argent
Evous tournez vos barbes au vent !

À présent vous vous plaignez beaucoup
Que vous n’arrivez à rien avec nous ?
Taisez-vous avec vos belles messes !
On dit : il faut honorer la vieillesse
Parfois, parfois !
Ce n'est pas si facile parfois. 

Nous 
avons été élevés dans votre monde
Nous savons grandi avec votre culte.
Vous êtes les aînés. Nous sommes plus jeunes.
Le plus vieux a une dette plus ancienne.

Nous avons de faux idéaux ?
C’est peut être exact, merci – voilà tout....
Mais maintenant
 ? Des idéaux,
Nous n’en avons même plus du tout !


Notre cœur gelé est de plus en plus glacé.
Nous sommes 
si fatigués et sans volonté.
Nous sommes les jeunesVous les aînés.
Et il faudrait vraiment vous aimer ?

Vous voulez vous justifier et changer.
Mais nous pensons avec tristesse :
« 
Spourtant, nous n’étions jamais nés ! »

 

On dit : il faut honorer la vieillesse
Parfois, parfois ! 
Cn’est pas si facile parfois. 

LA JEUNESSE A LA PAROLE
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Marco Valdo M.I.
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