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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 20:57

VIA DEI GEORGOFILI

 

 



Version française – VIA DEI GEORGOFILI – Marco Valdo M.I. – 2013

Chanson italienne - Via dei Georgofili - Raja Marazzini – 2009

Dans l'album des Gang avec Daniele Biacchessi "Il paese della vergogna" « LE PAYS DE LA HONTE » (2009)

 

Texte du poète Raja Marazzini en hommage aux victimes de l'attentat de la via dei Georgofili, Florence – 27 mai 1993

 

 

 

JE L'AI DÉJÀ VU
de Riccardo Venturi, 26 mai 2007

 

 

 

Je revois dans sa destruction
La pierre sculptée des mains
Des poussières anciennes, la vie
Estropiée, les images arrêtées ;
Me cueillirent ici, dans la nuit
De mai, les épaules un peu courbées
Pendant que déjà, au loin, explosait
Dans le rêve, la douleur, la fin.

 

C'est de cette nuit du 27 mai 1993 que je vais répétant une chose, périodiquement, chaque fois qu'elle me revient à l'esprit ou bien quand je vois un œuf Kinder. Je dis, toujours, que peu importe si je vais en enfer ; je l'ai déjà vu.

 

Je l'ai vu du lit de la via San Salvi, où je dormais. Deux heures avant, j'avais téléphoné, ou peut-être était-ce une heure et demie, ou peut-être, n'a-t-elle jamais été et l'ai-je rêvée ; oui, je dormais, mais d'un de ces sommeils étranges de cette année-là. Ce n'étaient que chiens indolents, puants d'alcool, souillés d'illusions, embrouillés à la folie. On entendit un terrible vacarme .

 

Mon logeur, un fou très intelligent, l'entendit aussi ; nous nous retrouvâmes dans le couloir, en caleçon, presque en plaisantant. « Ils bombardent », dit-il en riant. « Maintenant, voici les hélicoptères », je lui répondis ; je retourne au lit. Sonne le téléphone.

 

« Riccardo, vite, il y a une boucherie, un massacre  !

 

À l'autre bout du fil, quelqu'un de l'association du volontariat sanitaire dont je fais partie depuis maintenant je ne sais pas combien d'années, à en perdre le décompte. Instinctivement et immédiatement, je reliai la chose à l'explosion entendue quelques minutes auparavant.

 

Je pris ma tenue et je m'habillai comme je pus en une demi-minute. Une minute après, je fonçais au local dans ma vieille Ford Escort blanche, celle que deux mois plus tard, je décapoterai en allant cogner du toit la plate-forme abaissée d'un camion parqué en travers, risquant de me décapiter moi aussi.

 

Au local, il y avait quarante personnes, réveillées comme moi, l'explosion, l'appel téléphonique. Parmi eux, quatre médecins qui s'étaient mis à disposition gratuitement. Sans rien dire. Une équipe était déjà partie ; on fit partir les autres ambulances. J'étais le chauffeur d'une d'elles. Un Fiat Ducato, immatriculé Milan 4.

 

Depuis ce moment, sont passés quatorze ans exactement. Et j'ai encore tout dans les yeux. La ville bloquée par la police, les agents, la Protection Civile. Le parcours obligé par le lungarno de la Zecca Vecchia et du cours des Teinturiers, déjà fermé avec des barrières. Les gens qui ne comprenaient pas ce qui avait bien pu se produire. Et l'arrivée.

 

Piazza Signoria transformée en un cimetière de vitres cassées ; par terre, il y en avait une couche de dix centimètres.

 

Les fenêtres du Palazzo Vecchio arrachées.

 

La colonne de fumée qui montait derrière les Uffizi.

 

L'ambulance s'arrête. On descend et on court à pied avec le brancard, les couvertures, les médicaments, l'équipement de réanimation.

 

Via Lambertesca.

 

Via dei Georgofili.

 

Peu m’importe d'aller en enfer. Je l'ai déjà vu.

 

Je revois dans sa destruction
La pierre sculptée des mains

 

Les gravats

Les blocs de pierre tombés

La fumée

Les flashs

 

L' "Antico Fattore" brûlé, avec les marques de l'enseigne « Trattoria », qui avait fondu, encore visibles sur le mur.

 

Les gens qui continuaient à s'enfuir.

 

Les cris.

 

Une ancienne porte de bois, qui devait peser trois tonnes, balayée. À l'intérieur, une Mercedes sombre enterrée sous les décombres. Seul ressortaient le coffre arrière et la plaque : FI H9 .....

 

De poussières anciennes, la vie
Estropiée, les images arrêtées

 

Les pompiers qui creusaient.

 

Et moi, et nous là, avec nos casques protecteurs rouges sur la tête.
Je me sentis ridicule.
Je ne pus pas ne pas me sentir ridicule avec l'enfer devant les yeux.
Je fermais les yeux toutes les deux secondes et je les rouvrais en espérant que ce fût un cauchemar.

 

Pointaient deux pieds glaçants, d'un adulte.

 

Il était encore en pyjama.

 

Sortit une fillette morte. Elle avait un œuf Kinder dans sa main.

 

Et, puis, sa petite sœur de quelques mois. De quelques jours. On crut qu'elle vivait encore. Elle était encore vivante. Un pompier la prit, enveloppée dans une couverture, la porta à une ambulance.

 

Elle mourut elle aussi.

 

Comme était déjà morte sa mère, qui avait été la première à être extraite des décombres de la Torre dei Pulci.

 

Comme mourut un jeune étudiant de l’immeuble en face.
Il vivait avec sa copine.
Il était réveillé.
Il étudiait.

 

Il y a quatorze ans que je pense à cette fille.
Où elle serait maintenant.
Ce qu'elle ferait.
Si elle était à nouveau tombée amoureuse.
Ou bien si son amour aura pour toujours vingt-deux ans.

 

Me cueillirent ici, dans la nuit
De mai, les épaules un peu courbées

 

Une photographie de la revue « Epoca », pendant que le pompier portait le nouveau-né. Les épaules courbes, la tête se baisse.

 

Je restai toute la nuit, toute la matinée, tout le jour là.

 

J'ai vu arriver les autorités, des politiciens, des journalistes. Carlazzeglio Ciampi, qui à l'époque était Premier Ministre, et dont la cohorte de gorilles me donna un coup dans le dos qui, pour un peu, m'envoyait rouler à terre.

 

Pendant cette journée, j'ai dû téléphoner.
Ou peut-être pas, je ne m'en souviens pas bien.

 

Une voix me répondit. Ou peut-être non. Je racontais. Je devais le raconter à quelqu'un.
La voix était étrange, froide.
Pourtant je me souviens que, peu de jours après, sur un pré, à cette voix, je montrai la photo d'« Epoca ».

 

Pendant que déjà, au loin, explosait
Dans le rêve, la douleur, la fin.

 

Un mois après c'était à mon tour, d'exploser.
Et c'était, là aussi, une explosion qui venait de la même nuit.
Aucune équipe de secours ne fut envoyée pour ramasser les débris.

 

Passent les années.

 

Comme passent les années.

 

Tous les ans, arrive la nuit entre le vingt-six et le vingt-sept mai.

 

Que personne ne me demande, dans cette nuit, de faire quoi que ce soit.

 

Que personne ne mette jamais plus devant moi un œuf Kinder.

 

 

 

LA MAIN
de
Riccardo Venturi, 28 mai 2010.





Voilà qu'est passé un autre vingt-sept mai. Avec ses habituels prémices. Une petite affiche au CPA (Centro Popolare Autogestito FirenzeSud: depuis 1986 activités culturelles et politiques pour l'antifascisme et la solidarité sociale). Un texte sur un autre blog qui le rappelait, avec un poème d'une enfant. Je me disais de ne plus en parler, je me disais.

 

Aussi car, comme toujours, je me serais retrouvé à dire des choses déjà dites et redites. À rappeler, comme je le fais depuis dix-sept ans, que cette enfant de la poésie, je l'ai vue de mes yeux sortir des décombres, à un mètre et demi de distance. À redire comment, depuis lors, je n'ai plus supporté même la vue d'un œuf Kinder. À radoter à nouveau à propos d'un pied en pyjama à lignes, et d'un petit fardeau qui passait devant moi dans les bras d'un pompier. Tout de cette nuit maudite, depuis l'explosion, jusque dans les plus minuscules détails. L'enseigne fondue de l' « Antico Fattore », qui avait laissé seulement la trace noircie de l'inscription « Trattoria ». La Mercedes sombre, immatriculée FI H9 et quelque chose, enterrée dans son garage. Les vitres. Le matin.

 

Et j'aurais dû, encore une fois, prendre en considération ce qui, vraiment dans ces instants, se passait ailleurs. Je n'avais pas cependant la moindre intention de le faire. Doucement doucement cette chose s'est comme diluée dans le temps, et n'en sont restées que des quantités homéopathiques. Demeurent seulement ces images. Je devrais, donc, recommencer à parler de l'enfer, qui ne me fait pas peur car je l'ai déjà vu, à Florence, dans ma ville, la nuit du 27 mai 1993. Avec sur mon dos, une tenue blanche sale, un ridicule casque rouge sur la tête, les épaules courbées, les mains avec les gants de latex.

 

Redire tout cela ; mais je l'ai déjà fait beaucoup, trop de fois. Même si ce ne fut jamais pour dire « moi, j'y étais ». J'aurais voulu ne pas y être du tout. Si je pouvais, je rayerais ce jour. Si je pouvais, je rayerais chaque chose. J'aurais voulu continuer à dormir dans la chambre du magasinier fou. Ce qui arrivait ailleurs, serait arrivé tout pareil ; il n'y avait aucun besoin que cela se double d'un massacre. Je voudrais que ces personnes, cette famille et cet étudiant, fussent encore vivants et aient mené une vie normale. Nadia serait, maintenant, une jeune femme. Sa petite sœur serait une fille. L'étudiant serait diplômé, et maintenant il serait tout ce que le destin aurait voulu : un professionnel confirmé, un vacataire, un satisfait, un déçu, un célèbre, personne, un suicidé. N'importe quoi. Le destin, cependant, a été interrompu. Combien de fois me suis-je posé des questions sur le pourquoi de cette interruption ; je n'ai jamais trouvé de réponses plausibles.

 

Puis, un mois après, ce fut la mienne d'explosion. Je l'ai racontée trop de fois celle-là. Je voulais m'en défaire de n'importe quelle manière, et sa fin fut d'avoir été, au moins par certains, moquée. Mais c'est bien ainsi, il n'y a pas des problèmes. Tout, tôt ou tard, éclate. En ces jours lointains, la Fiorentina se retrouva en série B ; j'aurais dû, peut-être, en parler aussi. Et d'une bicyclette verte, d'un studio plein de paperasses qui me dégoûtaient, de nuits étranges, de personnes parties, de croisements de vent. Pourtant de temps en temps, de ces jours, me revient une molécule ; elle passe et s'en va.

 

Florence, ensuite, a su plus facilement que moi oublier cette nuit. Encore l'un ou l’autre article non lu dans les journaux, encore l'un ou l'autre témoignage, et ensuite tout s'évanouira. La tour, on l'a refaite plus belle et plus ancienne qu'avant. Ils ont refait à la perfection la maison d'en face, et qui sait qui habitera dans la chambre où est mort l'étudiant. Qui sait ce qu'il fera. Ils ont mis une pierre tombale avec le poème de Nadia, et une information écrite dans je ne sais pas combien de langues. L'autre matin, tôt, en passant par hasard en voiture sur le lungarno, je suis descendu un instant ; il y avait un touriste qui traduisait à ses copains dans une quelconque langue slave, tchèque ou slovaque, l'inscription en anglais. On a planté un olivier où il y avait eu le cratère du Fiorino ; mais pourquoi ont-ils choisi pour faire exploser leur bombe justement un fourgon qui portait le nom de l'ancienne monnaie de cette ville. Tout est redevenu tourisme et curiosité. Les Uffizi sont à un pas. Personne, sur cette nuit, n'a écrit même une chanson ; il y en a des dizaines sur la Piazza Fontana, il y a Ringhera de Della Mea sur la Piazza della Loggia, il y a Agosto di Lolli pour l'Italicus. Pour la via dei Georgofili, même pas une. Ce n'était pas un massacre assez d'État, peut-être. C'était la mafia. Naturellement, mafia et État sont deux choses très différentes. Il y a eu seulement les Del Sangre qui, sur la couverture de leur second album, ont mis une image de la via dei Georgofili. Mais, putain, qui les connaît les Del Sangre. Ils font des chansons sur les Indiens en Maremme, sur les partisans romagnols, sur les bandits siciliens et l'un d'eux supporte la Lazio.

 

Cette bombe me souleva même. Elle me prit. Elle me poussa hors de ma ville. J'ai eu de la peine, une extrême difficulté, pour la récupérer ; la même difficulté à me récupérer moi-même. C'est un effort que je fais encore, et que je ferai toujours. Partout où je me trouvais, me suivaient des ombres. Cette nuit a été une bifurcation, une ligne de partage des eaux ; il y a l'avant et il y a l'après. Voilà, c'est ainsi. J'en parle encore... c'est l'aube, car ce ne sont pas des choses, celles-là, qu'on peut écrire quand le soleil donne. Je ne suis pas arrivé à dormir. Il y a dix-sept ans que je n'arrive plus à dormir autour de cette date. Maintenant, je n'entends plus me bouger de Florence ; cursum perficio. Je suis devenu un spécialiste de ses banlieues, celles-là où aucune mafia ou aucun État ne pensera jamais placer une voiture piégée comme symbole. Je circule pour photographier les vieilles voitures. Il y a eu de tout et le contraire de tout ; des amis devenus des ennemis, des amours devenus des haines. Je ne le savais pas encore, cette nuit, pendant que je voyais emporter ces morts, pendant que je cherchais à secourir les blessés du mieux que je pouvais. Elle me prenait la main cette bombe, et me jetait ailleurs pour la moitié de ma vie, en me faisant ricocher dans tous les ailleurs de ce monde.

 

 

DES CHOSES QUE J'AURAI TOUJOURS DEVANT LES YEUX

Riccardo Venturi - 27/5/2013 – 00:30

 

Vous voudrez bien m'excuser d'avoir inséré dans cette page deux choses écrites chez moi , ailleurs, dans les ans passés ; toutes deux autour de ce vingt-sept mai. Si vous avez déjà lu les deux choses, vous aurez compris que dans cette malheureuse nuit d'il y a vingt ans j'étais là, vraiment là. J'ai vu la destruction. J'ai vu sortir les cinq victimes du massacre de via dei Georgofili. Et ce sont des choses que j'aurai toujours devant les yeux et en moi.

 




georg.jpeg


Riccardo Venturi est l'homme au casque rouge



Piazza della Signoria. Pas loin.
Via dei Georgofili, le 27 mai, on est bien dehors.
Taches de couleur : les yeux de la Madone, le nez de l'Enfant.
Les couleurs brillent pendant qu'une famille marche sans penser à mal.

 

Angela Fiume in Nencioni 36 ans
Fabrizio Nencioni 39 ans
Nadia Nencioni 9 ans
Caterina Nencioni 6 mois

 

Une famille qui se promène avant de rentrer à l'hôtel, dans les rues florentines où poussent des hommes de lettres et de peinture.
Les statues sont immobilisées en gestes anciens.
Merveilleuses.
Et la vie, encore donne le meilleur d'elle-même.

 

Dario Capolicchio 22 ans

 

L'une de la nuit.
La lune pâle ombre les rougeurs des amants.
Les huiles éternelles se liquéfient comme des aquarelles à la chaleur des soupirs.
Deux enfants collés à la vespa par les baisers : jambes coincées dans un amour total, même où il ne faudrait pas mais comment faire pour ne pas écouter ses sourires, devenir une seule chose dans l'ombre de la rue, la serrer toujours, ne jamais la quitter.

 

« Encore cinq minutes... »

« Je dois y aller » et puis, rire... ensemble

 

Comment partir sérieusement , on croirait partir pour toujours et alors… Si, un baiser, reste.
« Encore cinq minutes… ce n'est pas fatigant : assieds-toi sur la vespa, devant moi : je veux sentir tes cheveux… parfum de lavande tient loin les moustiques, mais pas moi qui ris attiré dans ton jeu… mais il se fait tard. »
« Il n'est pas encore l'une… »
« Un baiser, je dois y aller. »
« Encore cinq minutes »
« Non, il est tard, je dois y aller… à demain. »
« Si amour, nuit. Un baiser aussi. Douce nuit.  »

 

« Encore cinq minutes »

 

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Marco Valdo M.I.
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