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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 23:15

SOLEDAD, MA SOEUR...

 

 

Version française – Soledad, ma sœur – Marco Valdo M.I. – 2013

Chanson italienne – Soledad, Hermana... – Alessio Lega – 1998

 

 

 

 

 

« Cette chanson fut écrite au lendemain de la nouvelle du suicide de Maria Soledad Rosas, justement la « Camarade Solitude ». J'y suis très attaché, mais je ne la propose jamais, ni dans les disques ni dans les concerts car elle touche le fond d'une douleur sans fond. Ce fond qui fait qu'aucun anarchiste ne se sent jamais entièrement seul, car il y a les autres anarchistes où qu'il aille et la solidarité est folle. Mais d'un autre côté, lorsqu'un de nous s'en va, la blessure ne peut pas se cicatriser et continue à saigner. Et ensuite peut-être est-elle trop désespérée… et ça me brise de faire des chansons sur les faits sociaux sans un minimum d'espoir. »

 

Alessio Lega, 11 Juillet 1998

 

 

La chronique.

 

7 Mars 1998. Toute la presse de la péninsule donne nouvelle de l'arrestation de trois « écoterroristes – squatteurs - anarchistes des centres sociaux turinois, accusés d'être les auteurs d'attentats dans le Val de Susa contre le TAV : Edoardo Massari, Silvano Pelissero, María Soledad Rosas (24 ans, argentine de Buenos Aires).

 

28 Mars 1998. L'anarchiste d'Ivrea, Edoardo Massari (Baleno) est trouvé pendu à un drap de la cellule dans laquelle il est enfermé dans la prison turinoise des Vallettes.

 

29 Mars-7 avril 1998. Se succèdent des manifestations et des cortèges à Turin et dans d'autres villes italiennes pour protester contre l’énième suicide d'État et pour la libération de Soledad et de Pelissero qui font en prison la grève de la faim. À la manifestation du 4 avril à Turin, des milliers d'anarchistes provenant de toute l'Italie demandent la libération des détenus.

 

11 Juillet 1998. Dans une communauté, où elle est obligée de rester après sa libération de la prison, Soledad est trouvée morte, pendue à son drap comme son compagnon Baleno.

 

Camarades,

 

La rage me domine en ce moment. J'ai toujours pensé que chacun est responsable de ce qu'il fait, pourtant cette fois, il y a des coupables et je veux dire à très haute voix qui ont été ceux qui ont tué Edo : l'État, les juges, les magistrats, le journalisme, le T.A.V., la Police, la prison, toutes les lois, les règles et toute cette société esclave qui accepte ce système.

Nous avons toujours lutté contre ces obligations et c'est pour cela que nous avons fini en prison.

La prison est un lieu de torture physique et psychique, ici on ne dispose d'absolument rien, on ne peut décider à quelle heure se lever, que manger, avec qui parler, qui rencontrer, à quelle heure voir le soleil. Pour tout, il faut faire une « requête », même pour lire un livre.

Bruit de clés, de grilles qui s'ouvrent et se ferment, voix qui ne disent rien, voix qui font écho dans ces couloirs froids, chaussures de gomme pour ne pas faire de bruit et être épiés dans les instants moins imaginables, la lumière d'une pile qui le soir contrôle ton sommeil, courrier contrôlé, mots défendus. Tout un chaos, tout un enfer, toute la mort.

Ainsi ils te tuent tous les jours, petit à petit pour te faire sentir plus encore la douleur, par contre Edo a voulu en finir immédiatement avec ce mal infernal. Lui au moins, il s'est permis d'avoir un dernier geste de liberté minimale, de décider quand en finir avec cette torture.

 

Entre temps, ils me punissent et ils me mettent en isolement, ceci ne veut pas seulement dire ne voir personne, ceci veut dire n'être informée de rien, n'avoir rien, même pas une couverture, ils ont peur que je me tue ; selon eux, c'est un isolement de précaution, ils le font « pour me sauvegarder » et ainsi ils se déresponsabilisent, même si je décide d'en finir avec cette torture. Ils ne me laissent pas pleurer en paix, ils ne me laissent pas avoir une dernière rencontre avec mon Baleno.

J'ai 24 heures par jour, un surveillant pénitentiaire à pas plus de 5 mètres de distance.

Après ce qui s'est passé, les politiciens des Verts sont venus me présenter leurs condoléances et pour me tranquilliser, ils n'ont pas eu de meilleure idée que me dire : « Maintenant sûrement, tout se résoudra plus rapidement, après ces événements, tous suivront le procès avec une grande attention, peut-être t'accorderont-ils même l'assignation à domicile ». Après ce discours, j'étais sans mots, ébahie, cependant j'ai pu répondre qu'il y avait besoin de la mort d'une personne pour émouvoir un salopard, dans ce cas le juge.

J'insiste, en prison, ils ont tué d'autres personnes et aujourd'hui, ils ont tué Edo, ces terroristes qui ont la licence de tuer.

 

Je chercherai la force quelque part, je ne sais où, sincèrement je n'ai plus envie, cependant je dois continuer, je le ferai pour ma dignité et au nom d'Edo.

L'unique chose qui me tranquillise est de savoir qu'Edo ne souffre plus. Je proteste, proteste avec tant de rage et tant de douleur.

 

Sole

 

(la source est Anarcopedia. La lettre n'est pas datée mais semble écrite peu après le suicide d'Edoardo « Baleno » Massari, survenu le 28 Mars 1998.)

 

 

+++++++++++

 

 

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

 

Ainsi, mon ami Lucien l'âne, c'est la Phèdre, la grande Phèdre et son amour désespéré qui ouvre mon commentaire. C'est elle qui incarne Soledad, quelque part au sommet de la tragédie française, quelque part dans les plus hautes aires de la littérature dramatique. Soledad ! Camarade ! Nous dirons toujours et ton destin et ton amour. Nous dirons notre mépris – ô non, pas notre haine, comment haïr ceux qui ne comptent pas aux rangs de la dignité humaine, à quoi bon et comment haïr des raclures de temps... Mais ces deux vers de Jean Racine, qui les écrivit il y a quelques siècles, racontant les tourments d'une princesse de bien des siècles avant lui encore, disent ô Soledad : ta vie, ton amour et ta mort. Regarde ceci :

« Soledad, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ! »

 

J'ajouterais : Jamais tes assassins

N'atteindront les ciels où tu reposes enfin.

 

Certes, on mit brutalement fin à ton existence et à la sienne, mais pour toi, je mettrai une chanson de plus dans les Canzoni contro la Guerra... Oh, elle aurait déjà dû y être depuis longtemps déjà... Elle n'y est pas... Elle est de Barbara... Une de tes sœurs noires... Une voix venue du plus bel enfer. Je la mettrai, je te le promets, pour meubler le grand silence qui t'entoure. Je t'en dis deux vers ou trois...

Que disait-elle ? Et que tu as peut-être dit, peut-être pensé ? Que sais-je moi et mon ami Lucien l'âne, qu'en sait-il ? Elle disait :

« Car mourir pour mourir

Je ne veux pas attendre

Et partir pour partir

J'ai choisi l'âge tendre. »

 

 

En t'écoutant, dit Lucien l'âne en un discours suspendu, je songe à Lully, à Couperin, à Debussy et à leurs tombeaux, leurs tombeaux de musique... Et toi, Marco Valdo M.I., ami d'un âne gris et noir selon le temps et l'humeur, toi ici, appelant Barbara à la rescousse, tu nous fais un tombeau de mots pour la Solitude.

 

 

Oui, mais que veux-tu que je fasse d’autre ? Notre rage est infinie, mais elle ne peut remonter le temps et rétablir ce qu'il a englouti. Mais, mais, elle peut encore se faire entendre... Et puis, je crois bien que Baleno, Soledad et les autres qu'ils ont pendus, étouffés, empoisonnés, étranglés, flingués... que sais-je ? assassinés dans leurs prisons se joindraient ici à moi pour rappeler qu'ils tiennent encore serré Marco Camenisch (Achtung banditen!) – sauf à ce qu'ils l'aient lui aussi, après tant et tant d'années, purement et simplement, éliminé. Les rats... Les milliers de rats, fidèles du grand rat.[[17043]]

 

Ce monde, quand on l'examine de près, est décidément peu recommandable. Et pourtant, tout dépend du lieu et des gens qu'on y rencontre... le hasard des rencontres... Le hasard des lieux... Comme tout peut être si merveilleux, si magnifique... En fait, il suffirait de mettre fin à cette guerre de Cent Mille Ans que les riches font avec toute leur immense indignité, leur outrecuidance, leur suffisance, leur imbécillité aux pauvres à la seule fin de maintenir leur ridicule domination, d'assurer leurs privilèges, de développer leur richesse, de se pétrir d'ennui et d'avidité... triste sort ! Ainsi, Marco Valdo M.I. mon ami, tant que nous vivrons, il nous faudra poursuivre cette tâche simple, ce devoir de canuts, il faudra tisser le linceul de ce vieux monde au parfum de cadavre, trop blême, trop suffisant, trop indigne pour l'humaine nation et décidément, cacochyme.

 

 

Heureusement !

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

 

 


Solitude, camarade…

Au bout de ton drap, il y a notre défaite
La fin de la pensée, la certitude inutile
Que notre révolte était une phrase toute faite

Criée pour se fondre dans un univers futile.
Solitude, camarade…

Au fond de ta vie, il y a la roche perdue
Le sommet inatteignable, la distance infinie
Notre vie faite, quotidienne et foutue
Le travail, la maison, la tristesse, la vie…

Camarade Solitude, nous partons en vacances
Garde-la au frigo ta désespérance
Nous nous en occuperons à la fin de la ligne
Là où dans nos slogans, nous parlons d'espérance.
Solitude, camarade…

Au bout de cet été, lorsque nous reviendrons,
Sois encore comme une ancre cassée
Et coulant ensemble, je pourrai te dire « Nous porterons
Cette haine sociale dans l'histoire corrompue »
Solitude, camarade…

L'histoire maintenant est finie et se noie dans un puits
Ils sont en train de te tuer ces quatre assassins,
Le coup sur nos visages, la violence de la collision
Nous arrache les armes et casse nos canines.

Camarade Solitude ici tous sont coupables :
La répression nous tue sans trêve,
Ses esclaves abrutis, la torpeur de la cause,
L'État assassin, les bourreaux conscients.
Solitude, camarade…

Cependant nous tous aussi, camarades trop fatigués
Trop occupés à chercher un lendemain
Pour défendre d’aujourd’hui des coups sur les flancs
Pour nous défendre aujourd'hui, pour user de nos mains.
Solitude, camarade…

Nous trinquions à la fin de notre juillet libertaire

À notre défaite honorable et certaine
Ce train en partance dont je ne connais pas l'horaire
Le sang ne coule plus mais la blessure est toujours ouverte.

Camarade Solitude, de toi, je peux dire « morte »
Mais moi, je ne suis pas certain de respirer
Ce paysage âpre de continuelle douleur
Ce ciel fumeux, cette lune tordue.
Solitude, camarade…

Au bout de ton drap, il y a notre défaite
La fin du futur, la perte de l'orgueil
La révolte en cage, il y a la mort déjà écrite
Il y a mon espérance pendue en juillet.

 

 

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Marco Valdo M.I. - dans Alessio Lega
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