1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 21:54

CHANT DES MINEURS

 

Version française – CHANT DES MINEURS – Marco Valdo M.I. – 2012

Chanson italienne – Canto dei minatori – Mario Rapisardi – 1882

 

 

 


Un chant-poème qui anticipe d'une dizaine d'années les sentiments qui entre 1891 et 1893 seront à la base du mouvement démocratique et socialiste des Faisceaux Siciliens, fracassé dans le sang par les carabiniers de Francesco Crispi.

 

 

En réalité Rapisardi, à l’éclatement des mouvements siciliens, conseilla le calme, considérant que la révolte était « intempestive » et manquait d'objectifs clairs et de dirigeants efficients. Il fut attaqué pour cela par nombre de socialistes du Nord, auxquels il répondit du tac au tac : « J'ai finalement conseillé la modération et le calme ; car je n'ai aucune confiance dans la solidarité de nos fameux frères du continent, bons à gloser sur les écoles et les méthodes socialistes, toujours prêts à dénigrer la réputation de personnes dont ils connaissent à peine le nom, à gueuler dans l'un ou l'autre comité, à se répandre dans quelque gazette et à ouvrir, tout au plus, et après coup, une souscription au bénéfice des victimes […] La paix sera faite après qu'un accord social différent de celui en cours aura dominé et assommé la bourgeoisie. »

« C'étaient les années des Faisceaux Siciliens des Travailleurs et le monde de la soufrière prenait conscience de ce que Rapisardi affirmait dans ses vers : que les propriétaires et les gérants, en exploitant bestialement les mineurs, avaient accumulé de grandes richesses. Justement dans la période de tension la plus aiguë, pendant que le gouvernement allait décréter l'état de siège contre les revendications tumultueuses des Faisceaux, un journaliste du Nord écrivait: "Dans ma vie journalistique, j'ai assisté en Italie, en France, en Angleterre, en Afrique, en Amérique à des scènes horribles de toutes sortes: exécutions, pendaisons, lynchages, massacres, morts de toutes espèces et dans les lazarets et ailleurs. Aucun spectacle ne m'avait cependant si profondément frappé que celui de la soufrière ... Il s'appelait Adolfo Rossi, il avait été envoyé par le journal "La Tribune" ; il descendit dans la soufrière avec le député De Felice, un des chefs des Faisceaux [Giuseppe De Felice Giuffrida, fondateur des Faisceaux, condamné en 1894 à 18 ans de prison mais par la suite amnistié, ndr]. "Nous savions tous les deux pour avoir lu la relation Jacini [le comte Stefano Jacini, lombard, fut président d'une commission d'enquête sur les conditions de l'agriculture en Italie et rédacteur du rapport y relatif dans lequel il conseillait de réduire les dépenses militaires et d'encourager l'agriculture par des dégrèvements fiscaux, ndr] et d'autres enquêtes restées lettres mortes, ce que sont les carusi, mais aucun écrivain ne pourra en donner jamais une idée suffisante à qui il ne les a pas vus dans ces vraies pagailles infernales. Nous en eûmes une impression si profonde de pitié, que nous nous mîmes à pleurer comme deux enfants."

Et disons « elle a été », parce que dans les rares soufrières aujourd'hui en activité, les conditions de travail sont incomparablement plus humaines; pendant qu'autres sont désaffectées maintenant, structures misérables et désertes, bouches obscures sur les flancs des collines, terre rougeâtre éteinte, là où des générations d'hommes cueillirent, avec sueur et sang, un pain avare.

 

(Leonardo Sciascia) de "La corde folle",1970)

 

 

*****

 

Il me semble me souvenir, Marco Valdo M.I. mon ami, que toi-même, tu avais écrit une chanson sur la soufrière de Lercara Friddi... Est-ce que je me trompe ?

 

 

Certes non, mon ami Lucien l'âne... C'était, tirée de ce livre de Carlo Levi consacré à la Sicile : Le Parole sono Pietre, la description d'un de ces serpents qui tiennent les terres et les mines de Sicile pour leur compte propre ou pour d'autres; à proprement parler, un personnage abominable, une sorte de patron, un « padrone » dans la version pré-néandertalienne. Mais le mieux est d'aller revoir la canzone  Néron le Sicilien... Cela dit, ce Chant des Mineurs est un chant de la même veine que celui des Canuts, c'est un chant de révolte ouvrière, un chant qui annonce le temps de la libération... Un chant qui, en quelque sorte, annonce et mieux encore, appelle la fin de la Guerre de Cent Mille Ans... Cette Guerre que les riches font contre les pauvres afin de continuer à les exploiter, à en tirer les plus immenses profits, à les dominer, à les écraser sous leur pouvoir afin de les obliger à leur céder la plus grande part de la terre... je veux dire de la planète Terre et de tout ce que l'humanité peut en extraire... Bientôt, s'ils le peuvent les riches privatiseront l'air qu'on respire afin de pouvoir le vendre et en tirer profit...

 

 

Si on les laisse faire, c'est évident... Ils ne sont pas à une infamie près... Pour notre part, tissons le linceul de ce vieux monde extérieurement plein de rodomontades, intérieurement décrépit, rongé par les sucs délétères de son avidité, ambitieux, prétentieux et cacochyme cependant.

 

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

 

Au-dessus de ravins aveugles, sous des roches pendant

Sur notre tête, dans d'obscures cavernes,

Dans des puits sombres et noirs, des vestibules glaçants,

Dans de mauvais miasmes, dans d'éternels ténèbres,

 

Nous sommes tenus à l'écart du monde et de toute compagnie,

Pour nourrir les loisirs de messieurs cousus d'or,

Nous piocheurs de monts et de profondeurs infinies

Enterrés vifs, nous excavons des trésors.

 

Nous excavons des trésors, nous misérable troupe

Pour vous conseil des puissants de la terre,

Trésors de soufre, d'argent et de fer,

Trésors de gemmes qu'éblouissent les lampes.

 

À vous la terre habillée de fleurs,

À vous les dîners, les carrosses, les théâtres, les danses,

Les amours changeantes, les stables bonheurs

Le sourire acheté d'éternelles espérances;

 

À nous ni bel azur, ni soleil,

Ni saine aura d'amour et de vie,

Pas de regard amical, pas de mots de miel

Mais une peine éternelle, mais une nuit infinie.

 

Ne sommes-nous pas des hommes peut-être ? Quel triste

Destin nous inflige une condamnation si sévère ?

Si Dieu existe, si incarné, il est Christ,

Pourquoi nous condamner encore vivants à l'enfer ?

 

Excavons, excavons; qui sait ? Peut-être sous peu

Cet air mauvais nous coupera le souffle,

Le mont nous écrasera, nous dévorera le feu

Voyez-vous ? Au fond, la mort ricane.

 

Nous excavons, les entrailles putrides de cette

Terre pour nous riche d'infamies et de tourments;

Tant qu'un seul souffle de vie reste,

Creusons le trône de nos tyrans.

 

Grincez, là-haut, épouvantables machines noires,

Hurlez treuils, battez pioches,

Tonnez, mines ; volcans éclatez

Nos tombes en mugissant entrouvrez.

 

L'heure est venue ! Nous lâches, nous infects,

Nous nous dressons face aux forts, aux justes;

Nous, cohue de pygmées abjects,

Nous voulons regarder les géants en face.

 

Nous vous avons donné l'immense trésor,

Qu'en elle, jalouse, renfermait la terre,;

Mais vous, titans de l'oisiveté, avec l'or

Vous nous avez rapporté la guerre.

 

Nous avons remplis votre arche de gemmes

Et vous les filles, vous les avez corrompues

Du fer, vous nous avez fait des chaînes

Pour nous lier à la faute, à la nuit.

 

De l'hadron, qui ravive les membres,

Que pour vous, nous déterrons suants et crasseux

À vous la chaleur, à vous la lumière

De riches industries et de commerces fastueux

 

Pour vous nous brisons les montagnes, pour vous

Nous descendons dans des lits de granit souterrains

Avec le marbre que vous refusez aux héros, vous,

Vous érigez des colosses à ceux qui ont pris notre pain.

 

Et pourtant, voyez-vous ? Nous sommes courtois et bons

Bien que gens de sac et de corde ;

Bourgeois pansus, patriciens blonds,

Trinquons un peu, il n'y a pas de honte.

 

Trinquons ensemble au travail qui affranchit ;

À la justice qui embellit l’œuvre,

À ce qui nous manque : à nous, le pain et à vous, l'estime

Et à la Paix qui tous unit.

 

Mais vous frémissez, et gênés par la puanteur

De nos haillons, vous faites la grimace,

Et vous nous lancez de toute votre hauteur

Un quignon trop dur et une vieille menace.

 

Vous menacez ? Couards! Comme des serpents

Vos cent langues attisent notre haine

Nous ne voulons pas de votre pain, mais du sang, du sang

Et un jour, un seul, de vengeance certaine.

 

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Marco Valdo M.I.
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