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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 15:02

CANTIQUE HÉROÏQUE ET ENDEUILLÉ...

 

 

 

Version française – CANTIQUE HÉROÏQUE ET ENDEUILLÉ... – Marco Valdo M.I. – 2012

D'après la version italienne de Gian Piero Testa

D'une chanson grecque Άσμα ηρωϊκό και πένθιμο για τον χαμένο Ανθυπολοχαγό της Αλβανίας de Odysseas Elytissur une musique Notis Mavroudis / Νότης Μαυρουδής– 1968

 

 

 

 

Comme il m'est arrivé d'écrire dans les notes d'accompagnement de "To Axion Estì" : avec l'intervention et l'occupation allemandes, le conflit déchaîné mais non résolu par l'Italie fasciste terminé, Elytis – qui avait été envoyé combattre comme sous-lieutenant sur le front albanais et par deux fois avait risqué la mort, l'une en combat et l'autre par le paludisme – s'épuisait en tentatives pour faire réagir la matière incandescente de l'histoire en action avec quelques idées élaborées dans le cénacle surréaliste où il avait fait ses premiers pas de poète avant que la guerre n'éclatât. Un de ceux-ci consistait dans le "renversement" de la réalité. Renverser la réalité pour lui n'avait pas du tout été un jeu; et on avait vu comment il réussit à déterminer une poétique.

 

Mais maintenant, après le sacrifice et les deuils rendus vains par la prépondérance allemande, dans le cauchemar collectif de l'occupation, il fallait vérifier s'il pouvait établir une éthique aussi. Cela lui avait artistiquement réussi , en partie, et avec des résultats convaincants avec "Le Premier Soleil" de 1943. Mais l'inadéquation, si on peut ainsi dire, de "Le Premier Soleil" se situait dans son lyrisme: en pratique, le discours s'ouvrait et se refermait sur le poète qui s'opposait comme figure "herculéenne", nous dirions « titanesque », au mal et à la mort et il les niait en récupérant une métaphysique, innocence solaire et primordiale, constituée par la coïncidence immortelle de la lumière avec la réalité. Une solution qui pouvait sauver le poète, mais pas qui avait souffert et souffrait à côté de lui et sous ses yeux.

 

Alors il avait réessayé, en sollicitant la veine épique en une "Albaniade", mais avec un résultat pas convaincant: il réussissait à justifier le "feu" juste contre le « feu » injuste. Mais il ne réussissait pas le franchissement conceptuel nécessaire, ontologique du Mal, son exclusion de la réalité n'arrivait pas. Finie l'occupation, dans l'entracte plombé entre la guerre patriotique, la résistance et la guerre civile, Elytis retourna à un tragique (mais banal, en temps de guerre) épisode dont il avait eu connaissance.

Une sorte de double, un jeune sous-lieutenant envoyé au front comme lui et avec le même grade mais porteur d'un nom suggestif, celui d'Athanasios Diakos, un des premiers martyrs de l' Indépendance que les Turcs rôtirent à la broche en le propulsant ainsi dans les chants populaires, était tombé sur les monts albanais suite à un tir d'artillerie. Dans ce double, semblable ainsi à lui, mais lisible comme le symbole de toute la Grèce agonisante, le poète apercevait la solution désirée, une voie lyrique entrelacée à l'épique, sa propre existence enchâssée dans l'histoire collective préfigurée par la Naissance de la Passion et de la Résurrection de Christ.

Appliquer à cette figure héroïque le renversement de la réalité portait à ne pas en accepter la mort, qui se transformait dans un passage vers la résurrection. La clé était trouvée. Mais encore une fois la porte ne s'ouvrit pas ; elle s'ouvrit seulement plus tard avec "To Axion Estì", après presque quinze autres années de réflexion et d'élaboration. Elle ne s'ouvrit pas car, dans l'écriture, le pauvre sous-lieutenant ne réussit pas à s'intégrer dans une haute synthèse tout ce qui aurait dû l'être : le Christ, le Peuple, le Poète. Nous ne nous trouvons pas devant une mauvaise poésie, bien au contraire, et quelques passages sont très beaux. Mais cette fusion difficile ne se réalise pas. Je le vois au moins, ainsi.

On se trouve en définitive, devant une apothéose du héros de la Patrie, avec tous les risques de rhétorique et de mauvais usage pratique qui en dérivent. Athanasios Diakos II reste le sous-lieutenant Athanasios Diakos, il ne se confond pas avec le klefta (brigand, résistant aux Turcs) Athanasios Diakos I, aussi car il ne meurt pas d'une manière aussi propre à la légende que son prédécesseur homonyme.

Et en effet, comme elle contenait nombre de leurs ingrédients préférés, le "taratazùm" des militaires trouva que dans la petite œuvre d'Elytis (fruit encore immature d'une réflexion sérieuse, compliquée, difficile, comme j'espère d'avoir fait comprendre), il y avait de quoi se réjouir ; et ils l'utilisèrent largement à la majorem patriae gloriam. Lectures dans les écoles et dans les manifestations officielles. Les Colonels – qui de leur côté, étaient plus fascistes que Mussolini, car eux, fascistes étaient nés et fascistes ils mourraient, cependant que Mussolini, au moins, fasciste n'était pas né – tentèrent de refiler à Elytis une pension d'État. Elytis la refusa et, étant président de l'union des écrivains, il invita ses collègues à ne rien publier au pays tant que la dictature dure.

Elle fut mise en musique en 1968 par Notis Mavroudìs alors qu'il était étudiant de guitare classique au Conservatoire National d'Athènes...

 

 

 

Gian Piero Testa

 

 

 

CANTIQUE HÉROÏQUE ET ENDEUILLÉ

POUR LE SOUS-LIEUTENANT TOMBÉ EN ALBANIE


Poème : Odysseas Elytis

Musique :Notis Mavroudis
Chant : Petros Pandis
 

 

 

1.

Là où auparavant demeurait le soleil

 

 

Là où auparavant demeurait le soleil

Où le temps se rassérénait aux yeux d'une vierge

Tandis que le vent neigeait secouant l'amandier

Au sommet des herbes brûlaient des cavaliers

 

Là où un platane intrépide donnait du sabot

Et un drapeau faisait claquer haut terre et eau

Où jamais les dos ne furent chargés d'armes

Mais de toute la fatigue du ciel

Le monde comme une goutte d'eau luisait.

Aux pieds du mont dans le matin

Une ombre s'étire comme le soupir d'un dieu.

 

À présent l'angoisse pliée par des mains ossues

Au-dessus d'elle cueille et éteint les fleurs à une à une

Dans les gorges où les eaux s'arrêtèrent

À présent, par soif de joie, languissent les chansons.

 

 

 

 2. À présent, il gît

 

 

À présent, il gît sur sa capote roussie

Avec un vent emmêlé dans ses cheveux immobiles

Avec une brindille d'oubli à l'oreille gauche

On dirait un jardin soudain vide d'oiseaux

On dirait une horloge d'anges qui s'est arrêtée

Son rire est brûlé, la terre est devenue sourde

Personne n'entend son ultime cri

À son cri, le monde se vide.

 

 

 

 3. Ô, ne regardez pas

 

 

Ô, ne regardez pas, Ô, ne regardez pas d'où

D'où s'enfuit sa vie ! Ne dites pas comment -

Ne dites pas comment du rêve là-haut monta la fumée!
Ainsi donc un instant... Ainsi donc un instant

Ainsi donc un instant abandonna l'autre

Et d'un coup, le soleil inextinguible le monde !

 

 

 

 4. C'était un beau garçon

 

 

C'était un beau garçon. Le jour même où il vint au monde

Les montagnes de Thrace se penchèrent pour qu'apparût

Sur le dos de la terre ferme le grain qui exultait

Les montagnes de Thrace se penchèrent et lui crachèrent

Un peu sur la tête, un peu sur la poitrine, un peu entre ses vagissements

Grecs . Ils sortirent leurs biceps terribles

Et le soulevèrent dans les toiles de la tramontane

Puis les jours coururent, ils faisaient la course sur la roche

Ils sautaient en croupe les juments

Puis ils suivirent des strimons matutinaux

Tant que les cloches défirent partout les anémones vagabondes

Et arrivèrent des confins de la terre

Les bergers marins pour mener des troupeaux de triangles de voiles

 

C'était un garçon fort

Dans ses entrailles, si grand était le désir

Qu'il buvait avec le vin la saveur de la terre entière

Et puis il entrait parmi les peupliers pour la danse nuptiale

Jusqu’à ce que l'aube l'entendît et lui versât la lumière dans les cheveux -

L'aube qui le trouvait aux bras ouverts

En selle sur deux branches à chatouiller le soleil

À vernir les fleurs

Là où une grotte marine respirait -

Là où une grande pierre soupirait

Ah, quel thym puissant que ton souffle

Quelle carte d'orgueil ta poitrine nue

Où se précipitaient mer et liberté !

 

 

 

 5. Avec sa chevelure lacérée sur les épaules

 

 

Avec sa chevelure lacérée sur les épaules - ah, laissez-la

Un peu chandelle un peu flamme une mère pleure – laissez-la

Sous les voûtes glaciales vides où elle erre – laissez-la !
Car le destin n'est veuf de personne

Et il y en a des mères pour pleurer, des hommes pour se battre

Des jardins pour fleurir les seins des filles

Du sang à verser, la rupture pour se battre

Et la liberté pour renaître toujours à resplendir!

 

 

 6. Apportez de nouvelles mains

 

 

Apportez de nouvelles mains, et qui ira

À présent bercer les enfants des étoiles là-haut!
Apportez de nouveaux pieds, et qui entrera à présent

Premier parmi les anges dans la ronde !
Apportez de nouveaux yeux, où iront À présent

Se plier les lis minuscules de la bien-aimée !

 

Jour, qui méprisera les feuilles du pêcher

Nuit, qui dominera les terres labourées

Qui répandras de bougies vertes les champs

Ou sans peur se changeras face au soleil

Pour s'aventurer – cette fois hélas -

Et s’aventurer en sainteté vers la Mort !

 

 

 

 7. Salut, fleuve, à toi je dis

 

 

Salut, fleuve, à toi je dis qui est celui que tu voyais à l'aube

Égal presque au fils d'un dieu, avec une brindille de grenadier

Entre les dents, aspirer le goût de tes eaux

Et toi, fontenelle du midi qui coulais jusqu'à ses pieds

Et toi fille qui étais son Hélène

Qui étais sa moinelle, sa Madone, sa Poulette.

 

 

 

 8. Ceux qui commirent le crime

 

 

Ceux qui commirent le crime – si un nuage noir les prit

N'avaient pas derrière eux une vie de sapins et d'eaux fraîches

Avec agneau, vin et salves de fusil et poteaux de vignoble en croix

Ils n'avaient pas un grand-père d'une lignée de chênes et de vents furieux

Si un nuage noir les prit – ceux-là n'avaient pas derrière eux

Un oncle capitaine de brûlots, un père loup de mer.


Ceux qui commirent le crime – si un nuage noir les prit

Et celui qui sur les routes du ciel l'affronta

S'élève à présent, seul et resplendissant !

 

 

 

 9. Dans le lointain sonnent les cloches

 

 

Dans le lointain sonnent les cloches de cristal-

Elles parlent de lui, qui flamboie dans la vie

Comme l'abeille face à la surgie du thym

De l'aube qui se fond dans les poitrines désormais de terre

Tandis que s'annonçait un jour resplendissant

De cristal de neige qui resplendit dans son cerveau et s'éteignit

Lorsque le sifflement de la balle s'annonça de loin

Et qu'en gémissant s'envola là-haut la perdrix d'Albanie !

 

 

 

 10. À présent dans son sang

 

 

À présent dans son sang le rêve pousse plus rapide

L'instant le plus juste du monde sonne

Liberté

Des Grecs dans l'ombre indiquent le chemin

Liberté

Pour toi le soleil versera une larme de joie !

 

 

Des terres mouvantes glissent dans l'eau

Des navires au grand largue sillonnent les prairies

Courent nues aux yeux des hommes

Et au-delà la haie la pudicité crie: LIBERTÉ !'
Garçons ! Pour elle, il n'est pas de plus belle terre !

 

Garçons ! Pour elle, il n'est pas de plus belle terre !
L'instant le plus juste du monde retentit ! LIBERTÉ !'
De son pas matinal dans l'herbe qui entre temps grandit

Il grimpe sans arrêt

À présent resplendissent autour de lui les désirs qui un temps

S'étaient perdus dans la solitude du péché

De bonnes voisines de son cœur enflamment ses désirs

Les oiseaux le saluent, ils lui paraissent des frères... LIBERTÉ

Des hommes l'appellent, ils lui semblent des camarades...
Oiseaux, mes bons oiseaux, finit ici la mort!
Camarades, mes bons camarades commence ici la vie ! LIBERTÉ

Un givre d'une beauté céleste brille dans ses cheveux

 

Sonnent dans le lointain des cloches de cristal,

Demain, demain la Pâque du Seigneur!

 

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Marco Valdo M.I.
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