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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 20:09

LE RHUMATISME DU LIEUTENANT

 

Version française – LE RHUMATISME DU LIEUTENANT – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson italienne – Il reumatismo del tenente – Wu Ming Contingent – 2016

Texte de Daniele Bernardi, musique de Wu Ming Contingent
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’épisode raconté ici se déroule durant les mois d’été de 1915, sur le front du Cadore.

 

 

 

Dialogue Maïeutique

 

 

Dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, ne trouves-tu pas bizarre le titre de cette chanson-canzone ? Moi, je pense qu’il est assez inhabituel et j’aimerais que tu me l’expliques.

 

 

Ah, Lucien l’âne mon ami, ce « Rhumatisme du Lieutenant » est étrange et selon moi, il est révélateur d’une méprise et mérite une sérieuse mise au point.

 

 

Comment ça, Marco Valdo M.I. mon ami ? J’attends avec l’intérêt le plus vif ton explication. Il t’aurait été facile de le changer et de le remplacer par un titre plus adéquat.

 

 

Certes, Lucien l’âne mon ami, sauf que ce titre « Le Rhumatisme du Lieutenant » est précisément le titre qui convient le mieux, car c’est dans la chanson elle-même que se trouve la difficulté, l’erreur qui m’impose de donner une explication plus fournie qu’à l’ordinaire. Tout tient à la question du rhumatisme du lieutenant.

 

Je pense que tu sais, comme tout le monde, que les rhumatismes sont – dans le langage populaire – ces douleurs qui affectent les personnes d’âge par temps froid et humide ; ces douleurs même si elles rendent la marche ou le mouvement difficiles ne mettent en aucun cas la vie du rhumatisant en danger. Ce sont des maux relativement bénins.

 

 

Oui, dit Lucien l’âne en faisant rouler toutes ses jointures comme s’il craignait qu’elles ne fussent atteintes de ce fléau, je sais cela et j’ai connu beaucoup de vieux qui s’en plaignaient et qui éprouvaient de la peine à se mouvoir à cause de leurs « rhumatisses », comme on dit par ici. Cependant, il me semble qu’il n’y avait pas là – sauf peut-être plus tard, lorsque le mal s’aggrave – de quoi les hospitaliser. Au pire, on leur donnait une décoction de saule ou un antidouleur et on les envoyait se reposer dans leur fauteuil.

 

 

C’est exactement ça ; les « rhumatisses » sont une affaire de vieux et de toute façon, quoique douloureux, ils ne paraissent pas mettre la vie du bon vieillard en danger. Retiens, je t’en prie, le fait qu’il s’agit de rhumatismes, même si le parler populaire prononce « rhumatisses ».

 

À présent, venons-en à la chanson et au lieutenant qu’elle accuse de légèreté, quand ce n’est pas de lâcheté et à qui elle fait grief d’abandonner ses hommes pour un rhumatisme, puisque tel est le vocable utilisé par le lieutenant pour caractériser ce qui l’oblige à quitter son poste. Et la chanson de manière ironique est tout près de lui reprocher une désertion.

Avant d’aller plus loin, mettons les choses au clair : je ne connais pas ce lieutenant et je me fiche comme d’une guigne de sa réputation.

 

 

Alors quoi, dit Lucien l’âne qui signifie de ses yeux écarquillés sa complète incompréhension. Qu’est-ce que ça signifie cette insistance à dire que tu ne le connais pas et que tu te fiches complètement de sa réputation ? On s’en doute, vu qu’il y a de fortes chances qu’il soit mort bien avant ta naissance, dans un autre pays.

 

 

Évidemment que cela importe, car on pourrait me soupçonner de partialité dans ce que je vais établir. Alors ? Alors, il y a que le lieutenant Rossetti est relativement jeune (un vieillard ne serait pas là à commander un peloton dans les tranchées) et qu’il ne prétend à aucun moment souffrir de « rhumatismes », mais du « rhumatisme » articulaire, ce qui est tout autre chose. Ceci (la nécessité de distinguer les rhumatismes du rhumatisme et d’exposer les effroyables conséquences du rhumatisme articulaire) montre que le lieutenant avait plus que raison d’expliquer son état et ses antécédents ; lui savait ce dont il parlait et par ces explications, il voulait lever la confusion entre « rhumatismes » et « rhumatisme ».

 

Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, le rhumatisme articulaire est très invalidant et en état de crise, il empêche vraiment de se mouvoir ; on en reste véritablement paralysé pendant des semaines et quand on en réchappe, il faut souvent réapprendre à d’abord se tenir debout, puis à marcher. Mais il y a plus encore. Le rhumatisme s’attaque aussi aux artères, au cœur et de ce fait, est la cause de ce que l’on connaît sous le nom d’ « angine de poitrine » ; à ce stade, il tue.

 

 

Mais enfin, Marco Valdo M.I. mon ami, la vraie question est de savoir si ce lieutenant ne tentait pas tout simplement de fuir le combat.

 

 

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, tout démontre le contraire. Et tous les éléments de cette démonstration sont dans la chanson elle-même. D’abord, le lieutenant est un officier « volontaire », c’est-à-dire quelqu’un qui n’était pas légalement tenu de faire la guerre, c’est un homme mûr, qui a déjà été militaire et qui s’est réengagé, probablement pour la durée de la guerre. Sur le plan moral, c'est un patriote actif. Considère également le fait qu'il n’avait aucune obligation de se trouver dans la tranchée.

 

Ensuite, il y a les symptômes, la description de son état ; il dit exactement ceci :

 

« La figure ascétique du lieutenant Rossetti,

Le pas traînant et avec l’air ébahi, il me dit :

« Je suis mal ! Je me tiens debout avec peine. »

 

C’est très clair : son visage est un visage d’ascète : mince, les traits creusés, blême et reflète une profonde douleur, il arrive à peine à marcher et il n’a pas son air habituel d’officier ; il déclare nettement ce qu’il ressent ; et il prend soin de raconter la précédente attaque du rhumatisme, deux ans auparavant… Cet homme est en pleine crise d’ « angor » (on l’appelle souvent « infarctus »), il comprend très bien ce qui lui arrive, il connaît le terrible danger qui le menace en l'absence de soins spécifiques et face à cela, il agit de manière tout à fait responsable : il remet le commandement au sergent ; ne pas le faire aurait été criminel vis-à-vis de ceux qu'il commandait.

 

Dès lors, on ne peut qu’approuver sa démarche. Qu’aurait-on fait d’un lieutenant quasi-mort et qu’aurait-il pu faire, ce lieutenant affaibli, pour assumer sa mission de commandement ? Par ailleurs, sentant se développer cette « crise cardiaque », il demande du secours, il sait qu’il est urgent de se faire soigner. Il était intelligent de l’envoyer à l’hôpital et il aurait été encore plus intelligent de ne pas l’incorporer et de ne pas l’envoyer au front.

 

 

Et comment l’affaire s’est-elle terminée ?, dit Lucien l’âne.

 

 

On n’en sait rien. La chanson ne le dit pas. Tu comprends maintenant pourquoi il fallait en passer par cette explication et défendre le lieutenant Rossetti des accusations infondées qui sont lancées contre lui. C’est juste une question de justice.

 

 

Maintenant, c’est fait. Alors, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde fauteur de guerres, belliqueux, injuste et cacochyme.



Heureusement !

 

 

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 
 
 

Je passe d’un blessé à l’autre 
Les jambes tremblant de fatigue, 
Les jambes trempées de sang humain
Aux genoux, avec mes mains 
Qui connaissent la chair à vif, il me semble 
Impossible de secourir tous les soldats : 
Les garrots, les bandes, les attelles, 
Que j’ai avec moi n’y suffiront pas.

Et voilà que vient à ma rencontre 
La figure ascétique du lieutenant Rossetti, 
Le pas traînant et avec l’air ébahi, il me dit :

« Je suis mal ! Je me tiens debout avec peine.

J’ai laissé le commandement 
Du peloton au sergent ». 
Puis, il me raconte la longue histoire

Du rhumatisme articulaire
Qui le frappa, il y a deux ans

Et il conclut sérieusement :

« Ne faudrait-il pas prévenir ce mal, 
En m’expédiant à l’hôpital ? »

Je regardai alentour :
Le sang des soldats coulait à terre, 

La file des blessés s’étendait toujours 

Et cet officier volontaire 

Choisissait cet instant 

Pour abandonner son contingent
Pour aller faire soigner préventivement

Un éventuel rhumatisme.

 

LE RHUMATISME DU LIEUTENANT

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