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28 janvier 2015 3 28 /01 /janvier /2015 21:52

 

LAMENTATION POUR LA MORT

 

DE TURIDDU CARNEVALI

 

Version française – LAMENTATION POUR LA MORT DE TURIDDU CARNEVALI – Marco Valdo M.I. – 2015

d'après la version italienne d'une

Chanson sicilienne – Lamentu pi la morti di Turiddu Carnevali – Ciccio Busacca

 

Poème d'Ignazio Buttitta
Musi
que de Nonò Salamone
Interpr
étation de Ciccio Busacca 


En guise d'introduction, voici l'introduction d'une autre chanson en langues française et italienne - intitulée Salvamort - qui raconte, elle aussi, cet assassinat :





 

Salvatore Carnevale [1923-1955].

Salvatore Carnevale [1923-1955].

Cette chanson relate la mort – l’assassinat d’un militant syndicaliste paysan de Sicile par la mafia, le 16 mai 1955 à Sciara.

La mère de Salvatore, Francesca Serio, a été la première femme dans l’histoire de l'Italie à porter la dénonciation d’un crime mafieux devant un tribunal public.

Le procès,qui en découla est lui aussi emblématique.

D'abord, les hommes de main, puis les carabiniers vinrent tenter de contraindre Francesca, cette femme seule à qui on venait de tuer son fils, à se taire, à passer sous silence ce meurtre.

Elle refusa, elle réclama justice pour Salvatore assassiné.

Prévu à Palerme, le procès fut renvoyé sur le continent. Depuis, c'est devenu une habitude.

Elle persista dans son obstinée revendication de justice.

Le procès eut lieu. Les avocats des parties ne sont pas des inconnus.

 

Pour porter la voix de la justice, la voix de Salvatore assassiné, il y avait Sandro Pertini.

Pour défendre les assassins, il y avait Giovanni Leone.

Tous deux furent des emblèmes des deux Italies, tous deux furent par la suite et successivement Présidents de la République.

Leone, issu de la Démocratie Chrétienne, dut démissionner de son mandat de Président pour corruption.

Son successeur, Sandro Pertini fut un Président respectable, respecté et d'une haute tenue morale.

Les deux Italies qui s'affrontent encore toujours.

 

Encore aujourd'hui, les femmes de Sicile qui – comme Laetizia Battaglia – affrontent la mafia, se regroupent pour combattre « cosa loro », pour crever les yeux de la pieuvre, se réclament de cette mère courage.

Carlo Levi l’a soutenue et a raconté cette histoire dans son livre « Le parole sono pietre » - « Les paroles sont des pierres ».

C’est un texte central dans l’œuvre de Carlo Levi.

 

Francesca Serio avec Carlo Levi

Francesca Serio avec Carlo Levi

 

C'est encore une de ces canzones en deux langues et dont l'auteur espère qu'elles pourront être chantées dans les deux langues le plus souvent possible. Rien n'empêche évidemment de ne chanter qu'en français ou qu'en italien.

 

Pour rappel, l’ensemble des chansons lévianes veulent montrer le caractère poétique de l’écriture et de la pensée de Carlo Levi et ont vocation à être mises en musique et en scène et chantées.

 

Pour les amis de langue française, voici une brève biographie de Salvatore Carnevale :

 

Salvatore "Turi" Carnevale (Galatti Mamertino 23 septembre 1923 – Sciara, 16 mai 1955) - syndicaliste italien.

Ouvrier agricole et syndicaliste socialiste de Sciara (PA) de 32 ans, il fut assassiné le 16 mai 1955 à l'aube tandis qu'il se rendait à son travail dans une carrière de pierres appartenant à l'entreprise Lambertini.

Les tueurs l'assassinèrent sur le chemin muletier des « Cozze secche ».

Carnevale avait donné beaucoup de fil à retordre aux propriétaires terriens pour défendre les droits des travailleurs agricoles.

En 1951, il avait fondé la section socialiste de Sciara et il avait organisé la Camera del Lavoro.

En 1952, il avait revendiqué le partage des produits de la terre pour les paysans et il avait organisé avec les paysans l'occupation symbolique des terres de Giardinaccio, appartenant à la princesse Notarbartolo. Il fut arrêté et sorti de prison, il se réfugia en Toscane pour deux ans, où il découvrit une culture des droits des travailleurs plus forte et plus radicale.

En août 1954, il rentre en Sicile, où il transpose dans les luttes paysannes son expérience acquise dans le Nord.

Trois jours avant d'être assassiné, il avait obtenu pour ses camarades le paiement des salaires en retard et le respect de la journée de 8 heures.

Ont été accusés de son assassinat : Giorgio Panzeca, Antonio Mangiafredda et Luigi Tardibuono, l'intendant de la princesse Notarbartolo.

En première instance, les accusés furent condamnés à la prison à vie. En appel et en Cassation, défendus par Giovanni Leone, les trois accusés furent acquittés.

 

 

 

 

 

Voici venir Cicciu Busacca

Pour vous faire entendre l'histoire

De Turiddu Carnivali

Le socialiste mort à Sciara

Assassiné par la mafia.

Pour Turiddu Carnivali

Pleure sa mère

Et pleurent tous les pauvres de la Sicile

Car Turiddu Carnivali

Mourut assassiné

En défendant le pain des pauvres

Et maintenant

Écoutez

Car il y a à apprendre

Dans l'histoire

De Turiddu Carnivali,

Son histoire vous dit :

 

C'était un ange et il n'avait pas d'ailes

Ce n'était pas un saint et il fit des miracles

Il monta au ciel sans cordes et escalier

Et sans parachute, il en descendit ;

Son capital était l'amour,

Et il partageait cette richesse avec tous :

Turiddu Carnevale, il était né

Comme le Christ, il est mort assassiné.

 

Petit, il ne connut pas son père

Il grandit près de sa malheureuse mère

Compagne de douleur et de peines,

De pain noir et de dure sueur ;

Le Christ du ciel le bénit, il lui dit :

« Toi, mon fils, tu mourras assassiné ;

Les maîtres de Sciara, ces damnés,

Tuent tout qui veut la liberté ».

 

Sciara

Pour qui ne le sait pas

C'est un petit pays

De la province de Palerme

Aujourd'hui encore

Règne et commande la mafia

Donc

 

Turiddu

Turiddu avait ses jours comptés,

Mais rencontrant la mort, il en rit,

Car il voyait les frères condamnés

Sous les pieds de la tyrannie,

Les chairs par le travail broyées

Sur le billot torturées,

Et il ne pouvait supporter l'abus

Ni du baron, ni du mafieux.

Turiddu

Il rassembla les pauvres avec tant d'amour,

Les couche-à-terre, les faces à trident,

Les mange-peu au souffle court :

Le tribunal des pénitents ;

Et il fit loi de cette chair et ce cœur

Et arme pour combattre les puissants

De ce pays désolé et sombre

Où l'histoire avait trouvé un mur.

 

Il dit au journalier : « Tu es nu

Et la terre est vêtue en grande pompe.

Tu la pioches et tu sues comme un mulet

Et tu es plat comme une lasagne ;

Vienne la récolte et à coup sûr,

Le patron accapare le produit

Et toi qui chaque jour travaille la terre,

Tu tends les mains et ramasses les pleurs.

 

Aies courage, tu ne dois pas trembler,

Viendra le jour où descend le Messie,

Le socialisme avec son manteau ailé

Qui porte paix, pain et poésie ;

Viens si tu le veux, si tu es décidé,

Si tu es ennemi de la tyrannie,

Si tu embrasses cette foi et cette école

Qui donne l'amour et console les hommes.

 

Oui,

 

Par sa parole le socialisme

Prend les hommes à terre et les élève

Et coule comme l'eau de la source

Et où elle passe, elle rafraîchit et assainit

Elle dit que la chair n'est pas de cuir

Ni même farine à pétrir :

Tous égaux, pour tous du travail

Mange le pain qui sue et travaille».

 

Il dit au journalier : « Vous dormez dans les grottes,

Dans les tanières et dans les étables,

Vous êtes comme les rats des égouts.

Vous vous rassasiez de haricots et de trognons ;

Octobre vous laisse des lèvres sèches

Juin avec les dettes et les cals

De l’olivier, vous avez les brindilles

Des épis, le chaume et la paille ».

 

Il dit : « La terre est à qui la travaille,

Prenez les drapeaux et les houes ! » :

Et avant que sorte l'aube

Ils firent des cuvettes et creusèrent des fossés :

La terre sembla une table dressée,

Vivante, de chair comme une personne ;

Et sous le rouge de ces drapeaux

Géant sembla chaque journalier.

 

Les carabiniers arrivèrent en courant

Avec les menottes et les fusils à la main

Turiddu cria: « Arrière maintenant!

Il n'y a ici ni voleurs ni assassins,

Ce sont les journaliers exploités, chiens,

Qui dans les veines n'ont plus de sang :

Si vous cherchez des voleurs et des brigands

Vous les trouverez dans les palais, avec les amants ».

 

Le maréchal fit un pas en avant,

Il dit : « La loi ne permet pas cela ».

Turiddu lui répondit fièrement :

« Celle-là est la loi des puissants,

Mais il est une loi qui ne se trompe pas et pense

Et dit : pain pour les ventres vides,

Habits pour ceux qui sont nus, eau aux assoiffés

Et à qui travaille honneur et liberté ».

 

Exact, disait Turiddu Carnivali

Même dans la Bible

Sont écrites ces paroles :

« Habits aux nus ! Eau aux assoiffés !

À qui travaille honneur et liberté ! »

Mais la mafia que pense-t-elle ?

 

La mafia pensait à coups de fusil ;

Cette loi ne plaisait pas aux patrons,

Ils étaient comme des chiens enragés

Les dents enfoncées dans les jarrets.

Pauvres journaliers malchanceux

Avec ceux-là sur le dos qui vous mordent!

Turiddu connaissait ces bêtes

Et il était vigilant quand il voyait des haies.

 

Il rentra un soir sans ailes

Le regard et la pensée dans le vague :

« Mange, mon fils, cœur loyal… » ;

Plus elle le regarde, plus elle le voit sombre :

« Fils, ce travail te fait mal »,

De la main, il s'appuyait au mur.

« Mère », dit Turiddu et il la regarda :

« Je me sens bien ». Et la tête se pencha.

 

Ce fut la dernière fois

Que Turiddu fut menacé par la mafia

Je dis la dernière fois

Parce que

Ils l'avaient menacé des centaines de fois

Tant de fois peut-être

Ils avaient essayé de le séduire

En lui offrant de l'argent

« Turiddu, fais attention

Tu fais fausse route

Tu es contre les patrons

Et tu sais

Qui se met contre les maîtres

Peut connaître une laide fin

D'un jour à l'autre

Il peut t'arriver

Un malheur »

 

Turi à ces menaces

Répondait toujours

De la même façon :

« Je suis prêt à mourir

Pour les paysans

Je suis aussi un paysan

J'ai eu la chance

De lire des livres

Et je sais ce que ce vous devez aux paysans :

Ce qui leur revient

Et vous patrons, vous devez leur donner ».

« Turiddu

Fais attention à ce que tu fais

On t'a averti tant de fois

Fais attention »

Turiddu, ce soir-là

Était rentré chez lui

Avec cette menace

Encore gravée dans son cerveau

Et dès qu'il entra

Sa mère lui servit la soupe prête

Comme tous les soirs

Dès qu'elle le voit arriver

Elle est contente

« Turiddu

Tu es rentré

Mon fils

La soupe est prête

Mange ».

Mais Turi

Ce soir

N'avait pas faim

« Maman

Laisse…

Ce soir

J'ai tant de choses

À penser

Je n'ai pas faim »

La mère a compris

qu'ils

Avaient menacé Turiddu

Encore une fois.

 

« Fils, tu as été menacé ;

Je suis ta mère, ne pas avoir de secrets ! »

« Mère, mon jour est arrivé » ; et soupirant

« Christ fut tué et il était innocent ! »

« Fils, mon cœur s'est arrêté :

Tu y a mis trois épées affûtées ! »

Gens qui êtes ici, criez fort :

La mère voit en croix son fils mort.

 

Cette fois

Les mafieux

Ont tenu leur promesse

Le lendemain matin

Alors que Turiddu allait travailler

À la carrière

Sur le sentier

Ils lui ont tiré deux coups de lupara

En plein visage

Pour le défigurer

On n'oubliera jamais ce matin :

Du seize mai

Mil neuf cent cinquante cinq.

 

Seize mai. L'aube au ciel brille,

Et là-haut, le château domine Sciara

Face à la mer resplendissante

Comme un autel sur d'un cercueil ;

Entre mer et château ce matin

On voit une croix dans l'air clair

Sous la croix, un mort, et avec les oiseaux

Tel un déluge, le pleur des pauvres.

 

Et comment pourra-t-on jamais oublier

Ce seize mai à Sciara ?

Une heure après que Turi ait quitté la maison

Sa mère entend frapper à la porte

Furieusement

(Sa mère était encore au lit)

C'était l'aube

« Francesca !

Madame Francesca !

Madame Francesca, ouvrez !

Ouvrez, il y a eu un malheur !

Ils ont assassiné Turiddu

Ils ont assassiné votre fils Turiddu

Ils lui ont tiré deux coups de lupara dans la figure

Ils l'ont défiguré

Ils l'ont assassiné

Turiddu,

Ils l'ont assassiné ! »

Le dire ainsi

C'est facile

Mais vous pensez

Pour cette pauvre mère

Qui avait ce seul fils

Comme elle s'habille en vitesse et en fureur

Et commence à courir

Par toutes les rues du village

En criant

En appelant les pauvres à la suivre

Pour aller pleurer

Sur le cadavre de son fils.

 

Elle criait : « Fils ! » par les rues et des ruelles

La mère angoissée qui courait

Vers le mort en tourbillons tempétueux

Monceaux de sarments qui brûlait

Dans le four avec le vent aux trousses :

« Courez tous pleurer avec moi !

Pauvres, sortez de vos tanières,

Il est mort assassiné pour votre pain ! ».

 

Ils sont arrivés

Les pauvres

Où se trouvait le cadavre de Turiddu

Mais

Personne ne pouvait passer

Personne ne pouvait regarder Turiddu

pour la dernière fois

Turiddu

Il était entouré de carabiniers

La mère

S'agenouille face aux carabiniers

 

« Carabinier, si vous êtes un homme…

Ne me touchez pas, partez d'ici,

Ne voyez-vous pas que mes mains sont des torches

Et je m'enflamme comme poussière dans le feu ;

C'est mon fils, garez-vous,

Laissez mon pleur et ma douleur s'épandre,

Laisser la colombe blanche s'envoler

Qu'il tient dans sa poitrine du côté gauche.

 

Carabinier, si tu es un homme

Ne vois-tu pas qu'il perd son sang fin

Laisse-moi approcher que je soulève

Cette pierre qu'il tient comme coussin,

Que sous son visage, je lui mette les mains

Sur sa poitrine, je pose mon cœur

Qu'avec mon pleur, je soigne ses blessures

Avant qu'il fasse jour demain matin.

 

Qu'avant qu'il fasse jour je trouve l'assassin

Et que j'arrache son coeur avec mes mains

Je le porte au prêtre :

Et je dise : sonnez les cloches, sacristain !

Mon fils avait le sang d'or fin

Et celui-là, pour sang a la pisse de marécage

Appelez-le un tigre pour qu'on le piège.

Je creuse sa fosse avec mes mains !

 

Fils, que dis-je, je perds la tête ;

 LAMENTATION POUR LA MORT   DE TURIDDU CARNEVALI

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Marco Valdo M.I.
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